Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 1 sur 13 · partie 3/4

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Histoire de la République de Gênes

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Peut-être, cependant, que dans quelque expédition passagère dont la trace ne s’est pas même conservée, il avait momentanément occupé la première de ces villes, et s’en était cru maître assez paisible pour en faire don.

Aussi cette première donation fut-elle sans effet.

 

(1109) Celle de Bertrand, faite aux Génois, leur accorde aussi des exemptions d’impôts dans sa terre, à eux, à tous les Liguriens de Nice à Porto-Venere, et à tout Lombard qu’ils se seraient associé9. Les historiens ont regardé ce titre comme le fondement des établissements génois et lombards dans tout le Languedoc: cette opinion peut être admise, à en juger sur les faits ultérieurs. On pourrait demander cependant, si plutôt ce n’est pas à sa terre du royaume de Jérusalem que se rapportait la concession de Bertrand.

 

Guillaume de Tyr, en racontant la prise de Byblos, dit qu’Hugues Embriaco, l’un des neveux de Guillaume, la garda un certain temps, sous une redevance qu’il payait au trésor de Gênes. Un autre Hugues, petit-fils de celui-ci, en était encore gouverneur au moment où l’archevêque écrivait. C’était probablement à l’église Saint-Laurent, et non au fisc, que profitait la redevance, distinction qui peut facilement avoir échappé à l’écrivain tyrien.

 

Plus tard, l’autre Gibel (le petit Gibel), première conquête des Génois, fut cédé par la commune de Gênes à un autre Embriaco, pour vingt-neuf ans, au prix de deux cent soixante besants par an, au profit du trésor, et de dix besants pour l’ornement de l’autel de Saint-Laurent10. Ce que la commune possédait dans les territoires d’Accon et d’Antioche est également affermé à un autre membre de la même famille, Nicolas Embriaco, au prix de cinquante besants pour la première propriété, et de quatre-vingts pour la seconde. Il s’agit, sans doute, des immeubles dont la république était propriétaire. On ne dit point que les droits à percevoir, ni surtout les revenus du port d’Accon, fussent compris dans ce marché. Au reste, toutes ces valeurs avaient déjà baissé de prix. La principauté d’Antioche avait été envahie plusieurs fois, et Noureddin, menaçant les villes maritimes, s’était montré jusque sur le rivage.

 

Les écrivains génois postérieurs, interprétant les mêmes textes du XIIe siècle que nous avons sous les yeux, disent que ces concessions pour 29

ans furent données aux Embriaco en fief. Ils ont appliqué ici des expressions qui, pour Gênes, n’ont commencé que dans un autre âge, et qui même n’y ont jamais eu la signification qu’elles ont ailleurs. Quoique, par ces conventions, on ait probablement voulu favoriser et récompenser une famille qui avait si heureusement guidé les entreprises génoises en Syrie, on ne trouve rien qui y donne une couleur féodale. On n’y voit qu’un bail à ferme; et il semble que le terme de vingt-neuf ans suffit pour écarter l’idée d’une constitution de fief telle que les peuples guerriers l’entendaient alors. On trouve seulement que les barons de la terre sainte, avant fait de la ville d’Accon une vicomté, les actes du royaume qualifiaient du titre de vicomtes d’Accon les consuls de Gênes en Syrie, représentants de leur commune dans cette copropriété. Une lettre apostolique de 1155 enjoignait au roi, aux princes et aux barons de Jérusalem de faire jouir les Génois des droits qui leur appartiennent; parmi ces droits, on compte la vicomté d’Accon.

 

Il est curieux de voir autour de Jérusalem la monarchie, l’aristocratie militaire et nobiliaire et trois républiques, créant de toute part, et chacune à son image, des institutions si opposées. Quelque flexible que fût le système féodal qui, en n’exigeant que l’hommage, laissait les membres de l’État à leur indépendance, un tel mélange de démocratie, de consulats indépendants, de châtellenies et de principautés; ces hommes étrangers les uns aux autres, ces émules différents de langue, d’habitudes, d’intérêts, admis au partage de droits communs, tous en usant aux dépens du gouvernement royal, tout cela ne pouvait se trouver ailleurs. Nulle autre part tant d’éléments discordants et tant de hasard n’avaient fondé et constitué un royaume. On s’aperçut plus d’une fois de ce défaut d’ensemble, quand il fallut réunir les efforts de tous les membres pour la défense commune. Tandis que les derrières et les extrémités étaient en proie aux attaques de l’ennemi, la partie baignée par la mer eut d’assez longues années de sécurité, depuis que la possession continue du rivage eut été assurée par la conquête de Tyr.

Aussi l’histoire, qui compte sept flottes envoyées par les Génois à la première croisade, ne signale plus désormais de nouveaux efforts de leur part. On ne parle pas davantage de nouvelles expéditions tentées par leurs émules. Venise, Pise et Gênes ne voyaient plus d’acquisition à faire où la nature de leurs forces leur permît de faire acheter leur assistance. Par ce motif, ou sous ce prétexte, ils se bornaient à garder les rivages. Dans le mouvement de leur commerce, ces navigateurs armés arrivaient et partaient sans cesse; et leur présence en Syrie n’était plus un événement remarqué. Quand le royaume fut menacé sur les frontières de terre, il se peut que les consulats aient fourni leur contingent pour le salut commun; mais personne n’en fait mention; et le danger venant de loin, il est probable que les colonies maritimes prirent le moins de part qu’elles purent au fardeau de la défense publique.

D’ailleurs la jalousie des trois peuples maritimes nuisait au concours des efforts qu’ils devaient à la cause générale. Le pieux Jacques de Vitry en exprime vivement le regret. Il reconnaît que ces colons, enfants dont les pères avaient acquis la couronne immortelle par leur courage et par leurs oeuvres pour le royaume du Christ, n’avaient pas dégénéré en Syrie comme les fils amollis de tant d’illustres croisés. Ils seraient, dit-il, encore redoutables aux Sarrasins, s’ils n’étaient bien plus livrés à leurs trafics, à leurs jalousies mercantiles, aux discordes que leur avidité sème entre eux, qu’occupés de la garde de la terre sainte.

Ils effrayeraient l’ennemi autant que faisaient leurs ancêtres; ils le réjouissent par leurs dissensions et par les combats qu’ils se livrent.

Ces dissensions en Syrie, se faisant sentir aux métropoles en Italie, y retenaient leurs forces divisées; attentives à envoyer, chaque année, des galères au-devant des flottes marchandes de leurs colonies, elles ne faisaient plus de grandes expéditions.

 

Cependant ces colonies étaient une source abondante de richesses qui refluaient sans cesse vers l’Occident. Elles n’étaient pas seulement importantes par les concessions obtenues; leurs avantages ne se bornaient pas aux profits industriels sur le transport des pèlerins, sur les consommations de tous les habitants latins de la terre sainte; les trêves, les alliances même faites à plusieurs reprises avec les gouverneurs de Damas ou de l’Égypte, avec d’autres princes musulmans; le besoin, qui, plus pressant que la voix du fanatisme et de la haine, poussait Orientaux et chrétiens, malgré la guerre, à échanger entre eux les jouissances et les marchandises de l’Asie et de l’Europe, donnaient une activité extrême à ces relations lucratives. Le bénéfice en restait aux plus habiles, aux plus actifs, aux plus économes; telle fut la source longtemps inépuisable de la fortune de Gênes.

 

CHAPITRE V.

Agrandissements en Ligurie.

 

(1115 à 1154) Tandis que les Génois formaient des établissements considérables en Syrie, que, pressé entre tant de résistances et de rivalités, ce peuple apprenait de la nécessité à donner à ses institutions une constitution forte et vraiment nationale, la métropole de ces colonies, sur laquelle refluaient les richesses du commerce lointain, la commune de Gênes, était restée dans sa simplicité primitive.

Vingt ans (1112) après la prise de Césarée on eut pour la première fois des chanceliers, des archivistes, des greffiers ou notaires, enfin la forme d’un gouvernement régulier, substitué au simple lien d’une association maritime et mercantile.

 

Cependant les affaires publiques s’étaient déjà compliquées. On se sentait riche en force; on éprouvait le besoin de franchir les murs étroits de la cité; on s’indignait de ne pouvoir soumettre de faibles voisins à la domination d’une république qui possédait des villes en Asie, en commun avec les rois et les princes. On avait des trésors pour acheter ce qui était à vendre; on était résolu d’enlever le reste par la force.

 

(1115) Le butin de Césarée fournit la première monnaie qui fut battue à Gênes. Jusque-là celle de Pavie avait été seule connue. Les premiers essais que l’on fit furent sans doute exécutés grossièrement, car peu d’années après on fabriqua de nouvelles espèces, et ce ne fut qu’après un nouvel intervalle de vingt-cinq ans que le système monétaire fut fixé. Il conserva longtemps l’empreinte de l’empereur Conrad III, qui, survenu en Italie, autorisa par un diplôme la monnaie de Gênes, car la commune ne refusait pas d’être réputée ville impériale; mais c’était avec le soin de se soustraire, autant qu’il était possible, à toute dépendance réelle, et surtout à toute contribution.

 

Peu à peu s’établissait l’ordre public. Le consulat cessait de dépendre des compagnies formées pour l’armement des galères de la croisade. Mais, à mesure, on voit la jalousie de la liberté prendre ses précautions contre la longue habitude du pouvoir. Les consuls n’eurent plus quatre ans d’exercice. Dans la dernière élection, où il est encore question de ce terme, il fut réellement réduit à deux ans, et on stipula que les consuls nommés se partageraient par moitié les quatre années, en se succédant les uns aux autres. Immédiatement après, le consulat fut purement annuel, et ce fut alors que la commune acquit une chancellerie1.

 

Il existe un curieux monument de cette organisation municipale; c’est le modèle du serment que prêtaient les consuls, en prenant possession de leur charge, le jour de la Purification (2 février), et en jurant de la déposer à pareil jour de l’année suivante. La formule ajoute: La compagnie étant terminée, ce qui ferait croire que la compagnie, cette société, ce lien de la commune, était censée annuelle comme le consulat l’était devenu.

 

Les consuls stipulent des précautions assez étranges pour rendre la compagnie obligatoire. Quiconque, invité par le consulat ou par le peuple à y adhérer, ne se présentera pas dans le délai de onze jours, n’y sera plus à temps pendant les trois années suivantes; on ne le nommera à aucun emploi public; il ne sera pas admis en justice, si ce n’est quand il sera défendeur. Il sera interdit à tout membre de la compagnie de servir ce réfractaire sur ses navires, ou de le défendre devant les tribunaux. Quand un étranger aura été accepté dans la compagnie, les consuls l’obligeront, sous serment, à une habitation non interrompue, pareille à celle des autres citoyens. Seulement, il suffira pour les comtes ou marquis, et pour les personnes domiciliées entre Chiavari et Porto-Venere, d’habiter dans la cité trois mois par an.

 

Les consuls ne feront ni guerre, ni expédition, sans le consentement du parlement2. Le parlement réglera le salaire des ambassadeurs, et cette fixation précédera leur nomination. Le même consentement sera nécessaire à l’établissement des nouveaux impôts. On n’augmentera pas les droits sur la navigation à moins de nouvelles guerres. Le poids des charges publiques sera également réparti sur tous. Les consuls empêcheront l’importation des marchandises étrangères en concurrence avec celles du pays, les bois de construction et les munitions navales exceptés.

 

Avant même ces stipulations politiques ou économiques, le serment des consuls, comme autrefois à Rome l’album du préteur, fixe le mode et les conditions sous lesquelles ils exerceront les fonctions judiciaires au civil et au criminel. Ils jurent, enfin, qu’ils opéreront pour l’utilité de l’évêché et commune de Gênes, et à l’honneur de la sainte mère Église3.

 

On voit que les consuls étaient les juges des procès de leurs concitoyens; mais quand les affaires de l’État exigèrent plus de soin, la distribution de la justice, détachée de la direction de la république, fut déléguée à des magistrats électifs et temporaires qu’on appela consuls des plaids, pour les distinguer des consuls de la commune. Comme ceux-ci, ces juges étaient renouvelés tous les ans: leur nombre varia; mais, en général, il y en avait un pour chacune des compagnies entre lesquelles les citoyens étaient répartis et organisés par quartiers. Il est probable que ces compagnies nommaient les magistrats; mais on ne sait rien de certain sur la forme de l’élection. Quand, la population croissant, on eut beaucoup dépassé l’antique enceinte, il y eut quatre compagnies intérieures et quatre dans le bourg: ainsi fut appelée la partie nouvellement habitée, qui prolongea la ville le long de la mer vers le couchant. Dans chacune de ces deux grandes divisions, les juges des quatre compagnies qui les composaient, paraissent avoir formé un tribunal commun4.

 

Ainsi la république fondait ses institutions. Mais si déjà l’on voit quelques signes de réserve et de défiance contre les abus du pouvoir confié aux magistrats, on ne remarque rien qui trouble la pure démocratie, lien de cette société. Les élections annuelles (car nous possédons en entier les fastes du consulat) amènent toujours de nouveaux noms. Peu d’individus y sont rappelés plusieurs fois dans cette première époque; quelques noms seulement reparaissent parmi les consuls des plaids. Bientôt, sans doute, les notables ou les meilleurs, comme on les désigne, tentèrent de concentrer la magistrature entre leurs mains, d’en faire le patrimoine de leurs races; enfin, d’établir une aristocratie de caste entre les familles riches et puissantes. Mais il fallut du temps pour que cette entreprise fût formée et avouée, et pour qu’elle réussît.

Il restait trop à faire au dehors, et autour des murs même de la ville, pour s’abandonner aux dissensions internes.

 

(1130) On a vu que dans un court intervalle, d’abord les Génois avaient intrigué auprès de leurs alliés de la terre sainte pour en faire exclure les vaisseaux de leur voisinage le plus immédiat de Savone; mais que bientôt ils avaient stipulé que tout ce qui habitait de Vintimille au couchant, jusqu’aux frontières de la Toscane au levant, serait reconnu pour Génois, et tenu de se ranger sous la jalouse protection de leurs consulats. Ce changement de disposition répond à celui qui s’était fait dans leurs relations avec leurs voisins. Ils avaient ménagé des acquisitions et entrepris des conquêtes des deux côtés du littoral; ils marquaient déjà le Var et la Magra pour les limites de leur domination, bornes qu’elle n’a point dépassées dans la suite du temps. Ils affectaient déjà d’en occuper l’espace. Mais entre ces deux frontières, leurs possessions étaient précaires et leurs prétentions mal reconnues.

 

Cent cinquante milles de côtes sont le territoire de cette Ligurie maritime dont ils ambitionnaient la souveraineté. Elles sont formées par une longue chaîne de montagnes, dont la partie occidentale joignant l’Apennin aux Alpes de Nice, borde immédiatement la mer, en courant au levant jusqu’à la ville de Gênes. Là la chaîne se plie, tourne au sud-est, et se prolonge vers la Toscane; elle est une portion de cette grande arête qui divise l’Italie entre les deux mers. Là où le flot n’a pas envahi le pied des monts, se trouvent d’étroites plages de tout temps peuplées de navigateurs. Une pénible culture tire quelque parti des vallées courtes et resserrées qui remontent le long du lit des torrents dont les montagnes sont sillonnées: l’olivier les enrichit et les pare.

Là où les hauteurs donnent des abris favorables, s’unissent le citronnier et l’oranger; on y voit même le palmier apporté d’Afrique. Au delà des monts sont les fertiles plaines du Piémont et de la Lombardie. Mais cette terre promise n’a pas été réservée aux Génois. Au temps dont nous parlons, toute l’épaisseur de cette barrière de montagnes était loin de leur appartenir; l’ambition, non pas de descendre dans la plaine, mais de s’établir sur le revers qui la regarde par delà la crête des monts, n’était entrevue que dans le lointain.

 

Gênes, en voulant s’étendre, rencontrait un grand nombre d’obstacles dans toutes les directions. Des populations du littoral qu’elle a successivement agrégées à sa seigneurie, il n’en est aucune qui n’ait fréquemment secoué ce joug. Au couchant était Savone, Albenga, Vintimille, les principales des petites villes ou bourgades de Gênes au Var. Toutes trois étaient antiques; les deux dernières avaient été, sous les Romains, des cités qui servaient de chefs-lieux à toute cette portion de la Ligurie maritime. Savone et Albenga étaient, au douzième siècle, de petites républiques; et entre elles, Noli réclamait les mêmes droits.

Gênes n’était pas beaucoup au-dessus de ses voisines. Nous ne connaissons pas les titres en vertu desquels elle prétendit les soumettre. Le plus apparent n’est que le droit de convenance, et celui du plus fort en a seul décidé à la longue.

 

Vintimille était tombée sous le pouvoir d’un comte héréditaire, car des débris des institutions de Charlemagne et de ses successeurs, il restait dans ces pays des marquis et des comtes. De nombreux seigneurs, se glorifiant d’être vassaux de l’empire, avaient planté leurs châtellenies féodales parmi les croupes et les pics de l’Apennin. De là ils enviaient le rivage de la mer, et les richesses qui commençaient à s’y répandre.

Quelques-uns y avaient mis le pied, comme le comte de Vintimille: la famille des Caretto tenait le marquisat de Final. Dans les montagnes, il y avait des marquis de Ceva, de Clavesana, etc. Au nord était le marquis de Gavi. Au delà régnaient des seigneurs plus puissants: le comte de Piémont, le marquis de Montferrat. Des services réciproques à la terre sainte tenaient ordinairement ce dernier en bonne intelligence avec Gênes; mais plus d’une fois son ambition se heurta contre celle de la république. C’est ainsi que, pendant le cours des croisades, nous trouvons Gênes au milieu de petites communes mal soumises, et de nobles voisins plus guerriers que ses bourgeois: elle étend lentement son pouvoir contesté et envié dans la rivière du ponent. On sait que l’usage a conservé le nom de rivière (Riparia de la basse latinité) aux deux portions du rivage dont Gênes occupe le milieu.

 

La rivière du levant n’avait point alors de ville municipale; l’antique cité de Luni avait péri, mais les hauteurs étaient occupées par la puissante famille féodale de Malaspina, la même que nous avons vue associée avec les Génois dans une expédition de Sardaigne. Il y avait des comtes de Lavagna, dont les possessions tenaient de la montagne à la mer.

Enfin, la frontière orientale confinait avec celle des Pisans, dont l’inimitié et les forces ne laissaient aucune sécurité.

 

Aussi les premiers efforts que nous voyons faire aux Génois, aussitôt que les biens recueillis à la croisade les ont fortifiés, sont dirigés de ce côté. Ce ne fut pas sans peine qu’ils établirent sur les populations maritimes une domination qui resta longtemps douteuse. Ils pensèrent bientôt à se donner un point d’appui plus solide. A l’extrémité de leur territoire est le beau golfe de la Spezia, enfoncé dans les terres avec une ouverture défendue par des îles. Les Pisans en tenaient le fond et la côte orientale. Les Génois bâtirent et fortifièrent Porto-Venere à l’occident et à l’entrée du golfe (1113). Cette position, en dominant les îles qui resserrent l’entrée de ce vaste bassin, y donne un passage assuré.

 

Une autre acquisition n’était pas moins importante pour s’assurer contre l’invasion. La vallée de l’un des deux torrents, de la Polcévera et du Bisagno, entre lesquels la ville de Gênes, au pied d’une haute montagne, est assise sur la mer, offre à ceux qui la remontent une voie pénible, mais alors la seule praticable pour communiquer aux plaines lombardes.

Celui qui pouvait l’ouvrir à des ennemis était le maître d’exposer Gênes à des coups de main imprévus. Le marquis de Gavi possédait cet avantage; au moyen de son château et de celui de Voltaggio, il fermait les gorges de l’Apennin, et il n’avait pas manqué d’y établir un péage à son profit.

C’était la moindre oppression qu’il fallait attendre de ce voisinage. Les Génois voulurent s’y soustraire à tout prix. Ils s’emparèrent d’abord de vive force de quelques positions qui dominaient ces défilés: mais ils s’estimèrent heureux que leurs succès servissent à faciliter une négociation, et ils ne craignirent pas d’acheter au prix de quatre cents livres d’or Voltaggio et les revenus qui en dépendaient (1121).

Avertissons cependant que lorsqu’ils eurent donné l’exemple de livrer leurs trésors à leurs nobles voisins, ils furent bientôt réduits à payer plusieurs fois et à racheter sans cesse les territoires qu’on leur avait vendus le plus solennellement.

 

CHAPITRE VI.

Expéditions maritimes.

 

Tandis qu’on employait ainsi les richesses publiques rapportées de Syrie, on continuait à naviguer vers la terre sainte, mais le négoce, et non plus le zèle ou l’ardeur belliqueuse, y conduisait les vaisseaux génois.

On se contentait de renforcer les colonies maritimes (1131). Cependant elles étaient déjà menacées (1144). Sous Foulque d’Anjou, gendre et successeur de Baudouin II, sous Baudouin III, fils de Foulque, tout commençait à présager la dissolution du royaume. L’empereur des Grecs, en attaquant la principauté d’Antioche, avait affaibli l’une des barrières de la terre sainte: un autre boulevard était tombé. Zenghi, émir de Mossoul, s’empara d’Édesse (1148). Noureddin, fils et successeur de Zenghi, pénétra jusqu’au port Saint-Siméon et affecta de se baigner dans cette mer dont il voulait enlever le rivage aux chrétiens. Damas tomba en son pouvoir, et devint le siège d’une grande puissance qui devait détruire celle des Latins (1152). Au milieu de ces désastres, Baudouin III eut le bonheur d’acquérir Ascalon, la dernière et la plus méridionale des villes de Syrie. Elle avait été tenue jusque-là par les Egyptiens, dont elle avoisinait la frontière. Cette ville servit, de ce côté, de rempart aux établissements chrétiens et retarda leur ruine. Ces événements occupèrent la scène jusqu’au milieu du douzième siècle.

 

Quand les intérêts des colonies génoises furent menacés de si près, on vit la république faire des efforts pour les secourir efficacement.

Jusque-là elle ne paraît pas avoir montré un grand empressement pour la défense du royaume de Jérusalem. Il en eût été autrement s’il eût été permis aux Génois d’avoir pour leur évêque notre fameux abbé de Clairvaux. Les voyages de saint Bernard à Rome l’avaient fait connaître et révérer partout sur son passage, et l’épiscopat de Gênes lui fut offert. Cette nomination fut rendue inutile par la désapprobation du pape Gélase II. Il manda de laisser Bernard aux plus grandes choses auxquelles le ciel l’appelait. Le saint abbé, afin de marquer son affection envers le troupeau qui l’avait désiré pour pasteur, adressa à Gênes une lettre pleine d’exhortations pieuses. Il y recommanda de secourir la terre sainte, et de se défendre, au dedans, de l’hérésie. Il n’y a pas soixante ans que l’autorité de son épître fut citée au sénat contre un étranger devenu citoyen.

 

Sous ce grand promoteur de la croisade et de la paix de la chrétienté, Gênes, plus zélée pour l’oeuvre commune, n’eût point employé ses forces dans une guerre contre les Pisans excitée par la duplicité du pape Gélase. Elle fut ensanglantée par les souvenirs de l’ancienne rivalité comme par la jalousie nouvelle du commerce et de l’influence en Syrie.

 

Gélase avait été chassé de Rome. Il se sauva en Toscane. Il vint, en suppliant, à Pise, de là à Gênes, mendiant partout des secours. Les Génois lui prodiguèrent les soins et les respects; il consacra leur nouvelle cathédrale; ils le conduisirent en sûreté jusqu’en Provence.

Or, en ce temps, la domination de la Corse était prétendue entre les deux républiques rivales. Chacune y avait quelques établissements, toutes deux s’appuyaient des concessions accordées par les papes; et Gênes, en preuve de la sienne, payait au saint-siège un tribut annuel d’une livre d’or. Le droit de consacrer les évêques de Corse dans l’église de Gênes ou dans celle de Pise était controversé depuis longtemps, et Rome ne se pressait pas de décider. L’archevêque de Pise, en vertu de son grade, réclamait les privilèges de métropolitain sur l’île entière. Les Génois n’avaient point d’archevêque chez eux, mais ils ne voulaient pas laisser dépendre d’un étranger les diocèses soumis à leur domination. Les deux partis sollicitèrent Gélase à son passage. Il avait entendu les Pisans les premiers, et ils assurent qu’il leur avait donné gain de cause. Mais, recueilli, aidé à Gênes, il lui resta sans doute assez de bonnes paroles à y prodiguer. C’est de ce moment que la guerre éclata avec une grande animosité; d’abord les Génois débarquèrent à l’improviste sur les côtes d’une des provinces de la Sardaigne; les établissements des Pisans furent ravagés: le butin fut considérable. L’année suivante on arma quatre-vingts galères pour attaquer les ennemis dans leur métropole.

Vingt-deux mille combattants sortirent de Gênes: parmi eux cinq mille étaient couverts d’armes brillantes, disent les chroniques, et cette distinction des guerriers et de la foule qui les suivait peut faire considérer l’expédition entière comme une levée en masse. Elle donne aussi une idée des forces de la république en ce temps. L’annaliste Caffaro, alors un des consuls et l’un des chefs de l’entreprise, assure qu’on poussa jusque dans la ville ennemie, et que la terreur fit conclure une paix immédiate; aussi fut-elle passagère. Les Pisans reprirent les armes, mais la fortune continua à être favorable à Gênes. Le pape Calixte, successeur de Gélase, intervint; il évoqua à son siège la querelle des évêchés de Corse, et cita les parties au concile de Latran.

On y fit tourner l’affaire en négociations inutiles; après un long délai, on la remit au jugement d’une junte d’archevêques et d’évêques; les anciens titres furent compulsés; et quelle fut enfin la décision tant attendue? On rejeta les prétentions des deux parties, et le droit de sacrer les Corses fut réservé au pape. Il suffit à l’animosité des Génois que Pise ne l’emportât pas sur eux. La sentence du pape fut rapportée à Gênes en triomphe; mais à Pise, on y résista, les hostilités reprirent leur cours, et Calixte ne s’en inquiéta guère.

 

Les flottes ennemies épiaient les convois marchands. On se mettait comme en embuscade entre la Corse et la Sardaigne, entre ces îles et le continent. On aimait mieux s’attacher à la poursuite lucrative des riches cargaisons ou des galères chargées de voyageurs que l’on pût rançonner, que de se chercher en force et de se combattre. Ainsi se prolongea la guerre de saison en saison. Cependant les Génois établissaient leur croisière à la bouche de l’Arno, défiaient leurs émules et se vantaient que ceux-ci ne venaient pas les braver si près de Gênes. En poursuivant une flotte pisane ils débarquèrent (1126) à Piombino, ravagèrent le pays et amenèrent les habitants en esclavage. Dans une autre rencontre, ils allèrent chercher l’ennemi jusqu’en Sicile et dans le port de Messine (1129). Les Messinois voulant s’opposer à la violation de leur territoire, les Génois débarquèrent et s’attaquèrent à tout ce qui se présenta devant eux. Dès ces temps, les droits de la neutralité n’étaient pas interprétés par les plus forts autrement que de nos jours. Le roi de Sicile fut obligé d’accourir pour s’opposer à ces audacieux étrangers, et, à en croire leur annaliste, ils ne s’arrêtèrent que devant le palais du prince, et n’abandonnèrent qu’à sa prière le butin qu’ils n’avaient pas manqué de faire sur le chemin qu’ils avaient parcouru.

 

Enfin le pape Innocent II entreprit d’éteindre une guerre qui troublait l’Italie, qui détournait des soins dus à la conservation de la terre sainte, mais surtout qui l’empêchait d’être secouru lui-même dans ses querelles. Le pontife éleva le siège de Gênes à la dignité d’archevêché, et, en vertu de l’égalité de titre et de juridiction, les deux métropoles se partagèrent pour suffragants les évêques de Corse. C’était faire gagner le procès aux Génois; mais ils avaient envoyé au pape huit de leurs galères pour l’aider à remettre sous son joug les Romains révoltés.

La faveur des souverains pontifes s’arrêtait avec complaisance sur des enfants du saint-siège, si dociles et si respectueux. Lucius II, dans son court pontificat, se hâta de leur donner par une bulle la confirmation de leurs propriétés et de leurs privilèges à la terre sainte, et, par une autre largesse médiocrement coûteuse, il leur fit remise de la livre d’or qu’ils payaient en tribut pour leurs possessions de Corse. Leurs écrivains postérieurs ont beaucoup exalté ce don. Ils avaient besoin d’en tirer la preuve que la seigneurie que Gênes s’arrogeait sur l’île n’était pas imaginaire, qu’elle pouvait être réclamée en conscience et sans péché.

 

(1132) La guerre de Pise avait duré quatorze ans. Elle ne paraît pas avoir affaibli Gênes, ni retardé ses progrès. En obligeant à des armements continuels, en tenant la population maritime en haleine, elle tendait le principal ressort de la grandeur de la république; elle développait l’énergie. Au sortir de cette lutte, on voit les Génois étendre leur prépondérance et porter fort loin leurs entreprises maritimes, commerciales et guerrières.

 

Quoique le comte de Toulouse eût enseigné à ses sujets le chemin de l’Orient, il ne paraît pas qu’ils eussent été aussi diligents que les Italiens à en rapporter le commerce. Les Génois étaient en possession d’approvisionner de denrées et de marchandises étrangères la Provence, le Languedoc, la Catalogne, et toute la côte espagnole. Les seigneurs les rançonnaient quelquefois; mais parfois aussi, quand ces nobles châtelains avaient besoin d’assistance, ils briguaient celle de ces puissants navigateurs. Ceux-ci sentant leur force, habiles à ne pas l’employer sans s’en assurer le prix, ne répugnaient pas aux occasions d’accroître leur influence. Au nom du pape, leur secours fut sollicité par Guillaume VI, comte de Montpellier. Il avait été chassé de sa ville, favorisée dans sa révolte par le comte de Toulouse, Innocent II avait mis d’abord la cité rebelle en interdit. Il excommunia ceux qui, dit sa bulle, s’en faisaient appeler consuls; et avec eux le comte de Toulouse; mais il fallait d’autres armes. Guillaume obtint (1143) des troupes du comte de Barcelone et quatre galères des Génois. Ceux-ci, avaient eu à se plaindre des exactions que le comte leur avait fait souffrir. Il fut obligé, pour premier prix de l’assistance qu’il obtenait, de payer mille marcs d’argent en restitution de ce qu’il avait exigé; et lorsque, avec l’aide de ses auxiliaires et après un long siège, il fut enfin rentré dans sa ville, les Génois, fidèles à leur système d’établissement, se firent accorder des privilèges étendus pour leur commerce, l’exemption des droits, et une enceinte franche pour leurs magasins1.

 

(1144) La nièce du comte de Montpellier était dame de la petite ville de Melgueil (Magdelonne); elle avait épousé le comte de Provence frère du comte de Barcelone. Les Provençaux étaient alors en hostilité avec les Génois qui leur reprochaient de favoriser les fréquents soulèvements de Vintimille. Le comte de Provence eut peu d’égards pour les alliés de son oncle; il arma contre eux, et essaya de prendre leurs navires à leur approche du port de Melgueil; la tentative fut malheureuse, il fut tu par les Génois.

 

Cet événement ne rompit pas les alliances de sa famille avec la république. Peu après, les comtes de Barcelone et de Montpellier concouraient avec elle dans une très entreprise sur les côtes d’Espagne2.

 

Par delà la Catalogne, elles étaient habitées par les Mores. Les Génoisque le commerce et la course de leurs galères portaient par toute la Méditerranée, négociaient sans scrupule avec les mahométans d’Afrique et d’Espagne; mais quand la rencontre de quelque riche cargaison faisait juger que le profit du corsaire passerait ceux du marchand, on traitait les Sarrasins d’ennemis naturels des chrétiens, et on prenait leurs vaisseaux. Les Sarrasins croisaient à leur tour; et, pour mieux dominer sur les mers, ils avaient fait de Minorque le siège de leurs armements.

Les Génois essayèrent, seuls d’abord, de les chasser de cette île (1146).

Ils expédièrent vingt-deux galères et six grands vaisseaux, qui portaient des tours mobiles et des machines. On y embarqua des combattants et même cent cavaliers. Notre historien Caffaro, consul de cette année, fut le chef de l’expédition, avec Hubert della Torre, qu’il demanda pour adjoint. L’arrivée de cette flotte répandit la terreur dans l’île. Les Mores ne firent pas longue résistance: on pilla, on enleva tout ce qui fut rencontré. De là, profitant de ce qui restait de temps avant la mauvaise saison, on passa sur la côte d’Espagne. On se présenta devant Almérie. On s’empara d’abord de tous les vaisseaux qui étaient dans le port; ensuite les machines furent dressées pour attaquer la ville. Elle n’était pas préparée à la défense. Le roi de cette contrée demanda la paix et offrit de l’acheter. On ne voulut lui vendre qu’une trêve. Elle fut négociée au prix de cent trente mille marabotins3. Il en payait vingt-cinq mille comptant. Des otages devaient répondre que le reste serait acquitté dans huit jours. On apporta aux Génois les deniers du premier payement. Mais, tandis qu’on les comptait, et que les vainqueurs étaient attentifs à les partager à mesure, le roi more, profitant de la préoccupation commune, s’était enfui, enlevant sur deux galères tous les trésors qu’il avait pu réunir. Les assiégeants et les assiégés furent également troublés de cette disparition. Les Sarrasins se choisirent un autre chef, et protestèrent de leur bonne intention pour accomplir le traité. Mais il ne fut pas en leur pouvoir de le faire, et au terme convenu, leur impuissance ne laissa aux Génois que la triste ressource de multiplier les ravages autour d’Almérie. Ils les exercèrent vingt jours, sans que les portes de la ville s’ouvrissent. L’hiver approchait, il était temps de remonter sur les galères. Le siège fut levé et l’on revint à Gênes.

 

L’annaliste consul, qui se complaît dans les détails de l’entreprise qu’il avait commandée, passe si rapidement sur les conséquences qu’elle eut dans les deux années qui suivent, que nous pouvons soupçonner qu’à son retour on fut mécontent de lui, et qu’il le fut de la république.

C’était le temps où la démocratie et une sorte d’aristocratie commençaient à lutter sourdement, et Caffaro paraît avoir été un des ardents fauteurs de la dernière. Le peu de succès de son consulat était une occasion favorable de le décrier. Être trompé par le More, avoir laissé fuir une riche proie, aura pu être un double sujet de reproche.

L’expédition aura paru trop peu lucrative en proportion de la dépense. Il est certain du moins qu’on balançait à retourner à Almérie. Il fallut qu’Eugène III fît des efforts pour ranimer les courages contre les infidèles (1147); tout le crédit de l’archevêque de Gênes y fut employé.

Il fallut aussi les sollicitations et les offres d’Alphonse VIII, roi de Castille et de Léon, vivement intéressé à enlever aux Mores les places maritimes de son voisinage. Des traités intervinrent, la guerre devait se faire par des efforts communs. Les Génois avaient soin de stipuler, suivant leur usage, que le tiers des conquêtes leur serait remis; Alphonse promettait des troupes, et, comme il disposait de peu de forces et qu’il comptait sur celles du comte de Barcelone, il se réservait de confier à celui-ci le commandement de son armée; mais si les Génois étaient mécontents de la coopération du comte, la faculté de se séparer leur était réservée.

 

Une fois l’impulsion donnée à Gênes, toutes les ressources furent prodiguées au nouvel armement. Il se composa de soixante-trois galères et de plus de cent soixante bâtiments de transport. On y monta en foule. On augmenta le nombre ordinaire des consuls de la république pour porter à la tête de l’expédition quatre d’entre eux, assistés de deux consuls des plaids. Entre les premiers était Hubert della Torre, le compagnon de Caffaro dans la campagne précédente. Guillaume, comte de Montpellier, prit part à l’expédition avec Raymond Bérenger, comte de Barcelone. Il paraîtrait que quelques Pisans s’y joignirent4. Quand la Catalogne et l’Aragon furent en mouvement, les historiens espagnols disent que cette guerre n’occupa pas moins de mille bâtiments, grands ou petits (1148). On attaqua Almérie par terre et par mer; mais la résistance fut longue.

Alphonse était sans forces, l’argent manquait au comte de Barcelone, et les troupes commençaient à déserter. Les Mores tâchaient de détacher à prix d’argent les Castillans et les Catalans. Les alliés n’acceptèrent pas ces offres corruptrices; mais les consuls génois se méfièrent de l’effet de ces manoeuvres, et, pour le prévenir, ils brusquèrent l’assaut.

La ville fut prise de vive force. La bannière de Gênes y fut arborée avec celles des deux comtes. Les Sarrasins, réfugiés dans un fort, se rachetèrent au prix de trente mille marabotins. Dix mille femmes ou enfants furent envoyés captifs à Gênes. Sur tout le butin on préleva cent cinquante mille marabotins, consacrés à l’extinction de la dette publique, estimée à dix-sept mille livres d’or. Le surplus fut réparti entre les galères et les vaisseaux.

 

Après la conquête, et dans Almérie même, les traités furent refaits; sans doute que les Génois avaient, su se prévaloir de l’infériorité des secours de leurs alliés pour faire mieux payer leur assistance. La possession d’Almérie et de ses dépendances fut remise à Othon Bonvillani au nom de la commune de Gênes, pour en jouir pendant trente ans.

 

La flotte se rendit ensuite à Barcelone. On y tint parlement. Le terme de l’autorité des consuls arrivait; on y fit un nouveau consulat pour l’année. Deux des magistrats sortant de charge, della Torre et Doria, retournèrent à Gênes sur deux galères chargées de l’argent réservé au trésor de la république. Le reste hiverna en Catalogne pour entreprendre le siège de Tortose à la nouvelle saison. Les machines des Génois, leurs approches à travers tous les obstacles, déterminèrent la capitulation; après une vaine attente de secours la place fut rendue. Le comte de Barcelone, qui en prit possession, en remit un tiers au comte de Montpellier et un tiers aux Génois. On trouve aussi qu’il fit don à l’église de Gênes d’une île sur l’Ebre, voisine de Tortose. Plus tard les Génois lui rétrocédèrent leurs droits sur la copropriété de la ville.

 

Ces brillantes expéditions rendirent le nom de Gênes imposant pour tous les peuples qui habitent les deux bords de la mer Méditerranée (1149).

Les princes mores voisins étaient obligés de rechercher, d’acheter même l’amitié de ces nouvelles colonies. Sur la côte de Valence qu’infestaient les corsaires, il suffit à Hubert Spinola de montrer cinq galères, et les Mores, tirant à terre leurs bâtiments, demandèrent à traiter de la paix.

Boabdil Mahomet, roi de Valence5, reconnaît pour ambassadeur Guillaume Lusio6, qu’il appelle un des principaux citoyens de Gênes. Il fait une paix de dix ans avec les consuls, les magistrats et tous les sages marchands de la république. Par amour pour elle, il donne aux Génois, dans Valence et à Denia, des quartiers pour leurs magasins, où nul autre qu’eux ne pourra habiter. Ils auront libre commerce et totale exemption d’impôt; mais les étrangers qui viendraient négocier avec eux payeront au roi ses droits ordinaires. Par une singulière concession, dans toutes les terres du royaume de Valence, les Génois jouirent gratuitement d’un bain par semaine. Enfin, pour prix de ces faveurs, ceux d’Almérie et de Tortose promettent de ne pas offenser les sujets du roi; celui-ci donne à la république dix mille marabotins; il prend un an de terme pour en payer la moitié. Du surplus, Lusio a reçu et emporte avec lui deux mille marabotins, tant en or qu’en étoffes de soie; les trois mille restants seront soldés dans deux mois.

 

La terreur était grande devant ces navigateurs victorieux. Un de leurs navires marchands, qui revenait d’Alexandrie, rencontrant les galères d’un prince sarrasin, avait refusé de se faire reconnaître. De provocation en provocation, il s’ensuivit un combat que le marchand ne pouvait soutenir. Il fut conduit en Sardaigne. Mais à peine les Mores eurent reconnu que leur prise était génoise qu’ils s’alarmèrent des suites de leur victoire, et restituèrent le navire et la cargaison sans y toucher. Le juge ou seigneur de Cagliari, allié des Génois, médiateur dans cette circonstance, renvoya le bâtiment à ses propres frais. Si, malgré ces soins, la restitution ne compensa pas le dommage, c’est, dit le pieux annaliste, qu’ainsi peut-être Dieu châtie ses enfants pour les détourner de se livrer au commerce avec les infidèles.

 

CHAPITRE VII.

Progrès, tendance au gouvernement aristocratique. Noblesse.

 

La navigation des Génois au couchant n’arrêtait pas le cours de celle du levant. Ils faisaient un trafic considérable dans les ports de l’empire grec. Déjà leur assistance était briguée dans les fréquentes révolutions de ce pays. L’empereur Manuel Comnène ne dédaigna pas de leur envoyer son patriarche Démétrius, pour traiter d’une alliance avec la république.

Manuel se méfiait de l’empereur d’Occident Frédéric Barberousse, et encore plus des entreprises des princes normands des Deux-Siciles. Les croisades mettaient son empire en contact avec ces conquérants, et leurs fréquents passages le menaçaient jusque dans Constantinople. Ses successeurs en éprouvèrent bientôt le danger. Pour lui, il cherchait des amis et des créatures en Italie1. A Gênes, il envoyait des présents; il prodiguait les faveurs, et surtout les promesses. La république se fit accorder par lui les privilèges dont les Vénitiens et les Pisans jouissaient dans l’empire. Elle obtint la liberté du commerce, et, avec une église, une enceinte de magasin, une cale de débarquement, le rabais au vingt-cinquième des droits de douane, qui étaient perçus au dixième.

Prodigue d’engagements, l’empereur promit d’envoyer pendant dix ans cinq cents perperi à la république, et soixante à son église2, avec des ornements pour la commune et pour l’archevêque3.

 

On voit qu’en toute négociation importante le consulat faisait la part de l’église et de son pasteur. Choisis par leur troupeau et parmi leurs concitoyens, les archevêques obtenaient toujours considération et crédit; mais, confirmés et institués par les papes, il est naturel qu’ils aient usé de leur pouvoir pour retenir leurs fidèles dans une soumission habituelle envers la cour de Rome. Là aussi où leur dévouement était connu et leurs secours appréciés, les Génois trouvaient une protection paternelle. Quand ils croyaient avoir à se plaindre en Syrie, le pape écrivait des lettres menaçantes au roi de Jérusalem et à ses barons pour les obliger à respecter les droits de la république. Il écrivait aux évêques de Nîmes, de Béziers et d’Agde, pour leur ordonner d’excommunier leurs seigneurs s’ils ne rendaient à Gênes les sommes extorquées à ses navigateurs. L’archevêque fut décoré du titre honorifique de légat perpétuel dans la terre sainte, où il ne mit jamais le pied. A l’époque où notre histoire arrive, ces démonstrations redoublèrent, et en même temps le roi de Sicile, dont les navigateurs génois avaient fréquemment éprouvé de vexations, se rapprochait d’eux sensiblement. La venue du redoutable empereur Frédéric Barberousse, dont l’incursion soulevait l’Italie, était la cause de ces nouvelles dispositions. L’occasion fut saisie. Guillaume Vento et Ansaldo Doria furent expédiés en Sicile. Un traité favorable fut conclu. Le roi en jura l’accomplissement devant eux; ils s’engagèrent à le faire jurer dans Gênes à leur retour par trois cents notables. Les avantages étaient pour les Génois. Leur serment ne les obligeait qu’à ne conspirer ni la mort ni la détention du roi, et à indemniser la Sicile des déprédations que quelques-uns de leurs navigateurs pourraient commettre. Mais, dit l’historien, ce n’est là que ce que sans traité ni serment, la justice de la république accorde à tout le monde; et la négociation faisait acquérir sans rien céder (1157).

 

Ce traité fait avec Guillaume, roi de Sicile4, est tout commercial et nous donne une idée précise du négoce de ce temps. Un droit était perçu dans le port de Messine, probablement à l’entrée des bâtiments; les Génois en sont exemptés; à l’exportation ils doivent un tarin pour deux ballots de marchandises ou pour quatre sacs de blé, mais ils ne peuvent prendre du grain que pour le porter à Gênes et nullement pour en trafiquer. Arrivant en Sicile d’Alexandrie ou de Syrie, et soit des terres des chrétiens, soit de celles des mahométans, ils doivent trois pour cent de la valeur des cargaisons qu’ils vendent; ce qu’ils remportent invendu ne doit rien. A Palerme, ils doivent, à l’entrée, un tarin et demi par cent livres de cuir ou par cent livres de coton. La sortie est gratuite. Ils doivent un vingtième de la valeur des draps qu’ils apportent de chez eux; les autres articles, s’ils ressortent invendus, sont francs d’impôt.

 

Par la notice de ces traités et des expéditions lointaines que nous avons indiquées, il semble qu’on peut prendre l’idée d’une nation formée et consistante. L’importance génoise paraît l’emporter, du moins dans les parties occidentales de la Méditerranée, sur celle de Pise. Mais cet empire qui s’étend au loin est encore troublé et disputé dans la Ligurie.

Cependant on commence à sentir une force capable de faire plier des voisins indociles.

 

Les comtes de Lavagna, vers la fin de la guerre pisane, avaient donné de l’inquiétude sur une frontière qui touchait à celle de l’ennemi. Des capitulations les liaient aux Génois, mais leur foi était devenue douteuse; ils étaient armés, on les soupçonna d’intelligence avec Pise qui pourrait leur donner la main. On marcha sur leur territoire, on le dévasta; le château de Rivarola fut bâti pour dominer leurs possessions.

Eux-mêmes jurèrent obéissance perpétuelle au consulat. Cinquante ans après, nous trouvons, sous le nom de Fiesque, leur famille, divisée en plusieurs branches, établie à Lavagna, et dans Gênes au rang des citoyens; il est probable qu’à la paix et à la soumission dont nous venons de parler quelques-uns d’entre eux vinrent à la ville comme otages et furent forcés d’y accepter le domicile et la bourgeoisie.

 

Dans la province occidentale on avait également profité de ce que les forces et l’attention de la république étaient occupées au dehors.

Vintimille, se débattant sous le joug, le secouait à chaque occasion favorable. Cette ville avait des seigneurs, et ils avaient été réduits à faire hommage de leur seigneurie à saint Cyr et à prêter serment à la commune de Gênes. Mais quand on fut libre de soins extérieurs, on revint sur ce traité qui avait cessé d’être exécuté fidèlement. Les comtes furent accusés d’y avoir forfait. Leur ville fut assiégée par terre et par mer; elle fut prise, dit l’annaliste, à la gloire de Dieu et de la commune de Gênes. Les habitants subirent le serment d’obéissance.

Quelques années après, Guido Guerra, l’un des comtes, accepta le domicile à Gênes et donna ses terres à la république pour les reprendre d’elle en fief. Il en reçut l’investiture dans un parlement solennel où, après avoir exigé son serment, les consuls le revêtirent de pourpre. Ce singulier jeu de fief était usité. D’autres seigneurs féodaux en avaient donné l’exemple dans la même contrée. Ils avaient consenti à vendre leurs domaines à la république, à condition d’en devenir les détenteurs à titre de vassaux. Frédéric Barberousse, qui se regardait comme le seigneur dominant de l’Italie entière, et que ces translations privaient de l’hommage immédiat, fut obligé bientôt après de défendre à ses vassaux de tels marchés sous peine de la perte de la main droite.

 

Nous avons vu en quoi consistait le droit, ou plutôt l’obligation du domicile. Celui que jurait la compagnie était supposé devenir habitant de la ville de Gênes. Il n’en était censé absent que par permission; et les consuls pouvaient l’obliger à y paraître à la première sommation.

 

C’est ainsi que peu à peu sous la prépondérance d’une commune de marchands s’abaissait l’orgueil des nobles châtelains cantonnés autour d’elle. Ils s’en indignaient; alternativement ils prêtaient et faussaient le serment de fidélité. Mais ils retombaient dans la dépendance; et la soumission leur était d’autant plus onéreuse qu’elle était moins sincère.

 

Othon de Fresingue, témoin et narrateur des expéditions de son neveu l’empereur Frédéric, remarque, en le déplorant, que les cités d’Italie avaient étendu leur domination sur les territoires dont elles étaient entourées. Il restait à peine un seigneur assez puissant pour avoir sauvé son indépendance. Dans la haute Italie, dit-il, il n’y avait presque que le marquis de Montferrat qui eût évité le joug des villes. Elles obligeaient les autres nobles à prendre place dans leurs communautés organisées avec un reste des institutions romaines. Elles se régissaient par leurs consuls, magistrats que pour la plupart on ne laissait en place qu’un an, tant on était jaloux du pouvoir qu’on leur confiait. Par le même sentiment on ne réservait pas ces magistratures aux ordres supérieurs. On prenait les consuls indifféremment parmi les capitaines (les grands seigneurs), les vavasseurs et le peuple. Pour assujettir leurs voisins, ces municipalités ne craignaient pas d’admettre à la chevalerie et aux dignités la jeunesse des rangs inférieurs, jusqu’aux fils des artisans ignobles, gens que les autres nations repoussent comme une peste de toutes les occupations honorables ou libérales. C’est ainsi que s’exprime la hauteur tudesque du noble évêque. Dans l’orgueil méprisant de son antique noblesse, il voit chez ces républicains une véritable rouille de barbarie, et cependant, dit-il encore, c’est par ces moyens que ces villes surpassent celles du monde entier en richesses et en puissance.

 

Ce tableau répond très-bien à l’état où Gênes nous apparaît à la même époque et à ses rapports avec les seigneurs de son voisinage. Nous remarquons seulement que si les autres communes avaient obligé leurs nobles voisins à prendre une résidence réelle dans leurs villes, les Génois avaient fait peu d’usage de ce droit, et vraisemblablement ils auraient pris plus d’ombrage que de confiance du séjour habituel parmi eux de personnages trop élevés. Si ailleurs ces nobles participaient au consulat, on n’en voit aucun exemple à Gênes. Dans les fastes consulaires on ne trouve aucun de ces marquis ou de ces comtes dont nous avons eu occasion de parler, ni rien qui ressemble à des noms de seigneurs. Les Fiesque eux-mêmes ne paraissent mêlés à la conduite des affaires qu’à une époque postérieure, après qu’un des membres de la famille a été élevé à la papauté. À la venue de Barberousse tout était encore, dans Gênes, municipal et bourgeois.

 

Les occupations maritimes, qui avaient fait la force de toutes les principales familles, ne s’accordaient pas avec les établissements de châteaux et avec les devoirs ou les habitudes des possesseurs de fiefs.

Sans doute les maisons les plus riches acquirent des terres autour de Gênes, et, à mesure que les chefs devinrent plus éminents, leurs fermiers et leurs paysans formèrent autour d’eux une clientèle dépendante; nous en verrons des effets. Mais il n’y a aucune trace de l’érection de leurs domaines en seigneuries proprement dites; tandis que Gênes est entourée de fiefs impériaux dans ses montagnes, il n’y a pas sur son territoire propre un seul lieu qui ait un titre et dont ses possesseurs aient affecté le nom.

 

Il ne paraît pas que l’ordre de chevalerie y fut conféré, comme l’évêque de Fresingue le reproche des autres villes. Le service de la mer laissait peu de place et moins de prix à la milice qui ailleurs ennoblissait le cavalier. Mais, dans la carrière civile, ceux qui donnaient à leurs nobles voisins des investitures, et des mains de qui des comtes recevaient la pourpre; ceux qui faisaient de leur ville une suzeraine respectée, une domination comptée entre les puissances, pouvaient bien s’attribuer les honneurs que les autres nations accordaient à l’épée et à la féodalité. Seulement on ne nous en dit rien à cette époque.

 

Quoi qu’il en soit, ces marchands, ces bourgeois avaient été, en Syrie, les compagnons des chevaliers et des nobles. Cette fréquentation, et l’effet naturel des richesses qui avaient rompu l’équilibre entre les citoyens, ne pouvaient manquer de donner carrière à l’ambition. Nous touchons au moment où, par une transition insensible, de l’égalité d’une commune sortit une noblesse, et d’une pure démocratie une aristocratie régulière. Ce passage est difficile à saisir, car on ne nous en a laissé aucun monument. L’événement se présente à nous, la date en paraît fixée à l’année 1157. Mais les moyens et les progrès de cette entreprise ont besoin d’être recherchés là où les annalistes n’ont pas même cru les avoir révélés.

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