Histoire de la République de Gênes
Nous n’avons rien dit encore de Paul,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Paul Fregose se prévalut de cette adhésion du pontife et méprisa ses leçons. Il vécut en despote sans moeurs et sans frein. Les brigandages se commettaient de nuit, les violences en plein jour. Il n’y eut si vieille querelle qu’on ne prétendît venger, et qui ne servît de prétexte pour troubler la paix publique. Nobles comme plébéiens, les hommes corrompus se donnèrent carrière. On vit un Spinola s’introduire dans une maison où se réunissait une société distinguée; il s’empara des portes et ne rougit pas de dépouiller les assistants; il emporta leurs joyaux et enleva un jeune Lomellino pour le rançonner. Le premier des courtisans du doge archevêque, son conseil intime et surtout son compagnon de débauches et de méfaits, était Hiblet Fieschi, homme sans foi, bien fait pour servir et pour trahir un tel maître. Sous ce régime d’oppression et de terreur, la ville entière fut bouleversée. Le commerce disparut, l’argent se cacha, les actions de Saint-George perdirent jusqu’aux trois quarts de leur valeur. Les citoyens paisibles qui purent se dérober ou à la crainte des violences ou au spectacle d’une tyrannie scandaleuse, allèrent se mettre en sûreté à Savone.
Les Français avaient tenu dans cette ville depuis leur sortie de Gênes.
Pendant que Paul Fregose disputait le pouvoir à son parent, le roi Charles VII était mort. Sforza, non moins ambitieux que les Visconti qu’il avait remplacés, se souvint que le nouveau roi étant dauphin l’avait engagé à donner aux Génois son aide pour se soustraire au gouvernement de la France; l’on devait facilement obtenir de lui la cession de ses droits sur une possession dont il avait fait si peu de cas. Mais ses ouvertures non plus que ses protestations d’amitié n’obtinrent de Louis XI que refus et mépris. Le duc s’entendit reprocher le secours donné aux Génois contre les intérêts de la France ainsi que le parti qu’il avait pris contre la maison d’Anjou dans les affaires de Naples; quand il voulut rappeler qu’il n’avait rien fait qu’à l’invitation de Louis, on lui répondit que les temps étaient changés et que l’excuse n’était pas valable. Cependant on s’apprêtait en France à la guerre du bien public. Louis XI se lassait de payer la garde de Savone et d’y tenir des troupes. Une nouvelle intrigue le raccommoda avec Sforza.
Non-seulement il lui remit Savone entre les mains, mais il lui transporta solennellement tous les droits de la couronne de France sur la seigneurie de Gênes et il fit notifier cette cession à tous les États d’Italie1. La nouvelle fit une grande impression dans Gênes, et ce n’est pas le doge seul qui en fut ému. Les citoyens, prévirent que Sforza, annonçant ainsi ses projets, ne tentait de les débarrasser de leur archevêque que pour les asservir. Il est probable que c’est aux représentations attirées par ce traité que Louis répondit aux Génois que s’ils se donnaient à lui il les donnait au diable2.
Le duc prit possession de Savone3. Bientôt la rivière occidentale presque entière reconnaît son pouvoir. Il s’applique à s’attacher les chefs des partis même opposés entre eux. Celui que le duc séduit le plus aisément c’est Hiblet Fieschi, le confident de l’archevêque. De concert avec ces nouveaux alliés, une armée est envoyée du Milanais devant Gênes; un grand nombre d’habitants des vallées s’y joignent. Paul Doria, Jérôme Spinola s’en font les guides, et tout annonce que le soulèvement intérieur répondra aux assauts du dehors.
L’archevêque comprit son péril. Il vit qu’il fallait se réserver pour un autre temps et aller faire la guerre ailleurs, puisqu’à Gênes il ne pouvait plus résister à la tempête. Son dernier acte fut de prendre dans le port quatre vaisseaux sans s’embarrasser des propriétaires. Il y monta et partit en maudissant la perfidie d’Hiblet, car c’était lui qui assiégeait une des portes de la ville, menaçant de la forcer sans délai.
Fieschi, en effet, se fit ouvrir cette porte, toutes les barrières s’abaissèrent devant lui; le duc de Milan fut proclamé seigneur de Gênes aux mêmes conditions que Visconti avait autrefois jurées, c’est-à-dire en garantissant le territoire, les lois et les franchises du pays.
L’archevêque, déçu de toute espérance prochaine, prit ouvertement le parti de la piraterie pour ressource. Ce ne fut pas pour longtemps; François Spinola le poursuivit, l’atteignit, lui prit ses galères: Paul se sauva dans une chaloupe. Le pirate échappa au gibet pour devenir cardinal et doge une fois de plus.
La conquête du duc de Milan fut consolidée. Des ambassades solennelles allèrent lui porter l’hommage des Génois, lui présenter à genoux les clefs de la ville et les sceaux de la république, recevoir ses serments et ses caresses. Un des députés reçut l’ordre de chevalerie de la main de Sforza. Peu de temps après, la Corse fut retirée des mains des protecteurs de Saint-George, sous prétexte qu’elle serait mieux défendue par le gouverneur ducal contre le roi de Naples et contre les Catalans.
En tout le régime fut modéré. On exigeait un tribut de cinquante mille livres. Mais il se dépensait en entier dans Gênes pour la garde et pour le service public. La situation était devenue supportable après la despotique anarchie où l’archevêque avait fait vivre. Le rétablissement de l’ordre permit de reprendre sérieusement le travail de la réforme des lois civiles et municipales. Parmi huit citoyens qui en furent chargés se remarquent les noms d’un Spinola et d’un Grimaldi, l’un et l’autre portant le titre de jurisconsulte.
(1466) A la mort de François Sforza Gênes passa sans hésitation sous l’obéissance de son fils Galéas, nouveau duc de Milan4. Celui-ci témoigna aux Génois peu d’amour. Il ne les séduisit ni par ses caresses ni par cette magnificence qui attachaient involontairement à son père. Il vient dans leur ville (1467); on fait de somptueux préparatifs à son approche: tout est dédaigné. Il va se renfermer dans la citadelle, ne se montre point et repart le troisième jour sans avoir visité la cité. Tandis qu’on s’étonnait d’un si froid accueil, un ordre du duc appela devant lui à Milan des députés de Gênes afin de conférer sur une affaire importante.
C’était pour ordonner de construire une darse nouvelle capable de suffire à la station habituelle d’une grande flotte. Il prescrivait d’armer vingt galères et il empruntait des Génois 11,000 écus à cette occasion.
Ainsi la domination qui, sous le père, avait été salutaire et respectée, commençait à devenir à charge sous le fils; mais ce n’étaient que des semences qui ne devaient pas fructifier encore.
CHAPITRE VIII.
Perte de Caffa. Révolte contre le gouvernement milanais; le duc de Milan traite avec Prosper Adorno, qui devient d’abord vicaire, puis recteur, en secouant le joug milanais.
On réparait les pertes passées; le commerce avait refleuri, tant l’opulence revient promptement avec la confiance et la sécurité. A force de souplesses et de sacrifices envers les nouveaux maîtres du Bosphore, on avait conservé à la navigation génoise l’accès de la mer Noire: le moment où les Turcs détruiraient ces établissements semblait s’être éloigné. Caffa brillait de richesse et ne montrait que trop d’orgueil. La corruption et l’injustice de ses chefs en causa la ruine et précipita l’heure fatale.
(1474) La civilisation d’une ville chrétienne, d’une république italique au milieu des Tartares de la Crimée, avait été un grand spectacle pour ces peuples demi-sauvages. Ils avaient conçu admiration, respect et bientôt confiance pour les institutions qui contenaient une population nombreuse, par des lois, avec des magistrats annuels; ils vénéraient des tribunaux intègres qui démêlaient le vrai et rendaient le droit au milieu des transactions de la vie civile et d’un grand commerce. Par leurs échanges et par les relations de propriétés sur un territoire limitrophe, souvent parties par des discussions d’intérêt, ils avaient vu avec étonnement justice faite aussi impartialement en leur faveur qu’au profit des Génois. Ils avaient reconnu que chez ces étrangers la probité et l’autorité des magistrats protégeaient mieux ce qui est juste que chez eux le despotisme ou la force individuelle. Ils s’étaient habitués à reconnaître les magistrats de Caffa comme des arbitres de leurs propres différends. La colonie s’applaudissait justement d’une si haute influence, elle s’attacha longtemps à la mériter par l’équité la plus scrupuleuse. Le Génois savait perdre son procès contre le Tartare. Les Tartares entre eux ne remportaient que des décisions sans faveur ni partialité. Leur recours fut si fréquent à Caffa qu’on y établit, pour leur donner audience, une magistrature de quatre membres sous le nom de députés aux affaires de la campagne. La colonie avait soin d’y nommer les hommes les plus clairvoyants, les plus probes et les plus prudents à la fois.
La Crimée avait un prince ou gouverneur dépendant du kan des Tartares, que les écrivains génois traitent d’empereur. Ces princes entretenaient les relations les plus amicales avec la colonie; ses conseils avaient la plus grande part au choix des gouverneurs de la province quand la place devenait vacante. Il paraît que sous certaines règles, le titulaire, avant sa mort, désignait son successeur. Vers l’époque dont nous faisons l’histoire ce gouverneur mourut. Il avait appelé pour le remplacer deux hommes puissants dans le pays. L’empereur avait ratifié ces choix. L’un d’eux fut installé avec l’assentiment des Génois. Mais la veuve de l’ancien prince avait un fils; elle eut l’ambition de le porter à la place d’où la dernière volonté du mort l’avait écarté. Elle s’adressa aux Génois. Les consuls de deux années consécutives repoussèrent sa prétention injuste et ses offres corruptrices. Il leur vint un successeur moins inflexible. Le consul Cabella se laissa gagner; ses conseillers et les membres de l’office de la campagne connivèrent à l’injustice; ils en acceptèrent le prix en argent. Les détails de cette odieuse négociation sont conservés; on sait le nom du courtier de l’intrigue, on connaît la somme distribuée, 6000 écus; Nicolas Torriglia, l’un des magistrats de la campagne, conclut ce marché pour lui et pour ses collègues. On suscita des traverses et des querelles au gouverneur, il fut dénoncé à l’empereur comme ayant des intelligences secrètes pour livrer Caffa aux Turcs; la colonie ne pouvait se croire en sécurité s’il n’était destitué. On demandait que le fils de l’ancien gouverneur fût mis à sa place; l’empereur répond qu’il veut donner toute satisfaction à la colonie. Le gouverneur sera déplacé, mais alors l’autre candidat désigné auquel il avait été préféré lui sera substitué, par un droit qu’on ne saurait justement méconnaître. On n’en exige pas moins la destitution du titulaire; l’empereur vient en personne pour en faire exécuter l’ordre et pour installer le successeur. Quand il est rendu à Caffa, on insiste pour lui dicter la nomination du jeune homme. Il s’en défend; mais on pousse si loin la menace, l’un des magistrats vendus y ajoute tant d’insolence, que l’effroi saisit le prince qui se voit entre les mains des Génois. Il cède, et installe le protégé qu’on lui impose; celui qu’on sacrifie s’unit avec le destitué, leurs partisans les secondent et alors ces Turcs, dont l’alliance n’avait été probablement reprochée à l’un d’eux que par le mensonge, sont ouvertement appelés par la vengeance de tous deux. Une flotte de nombreux transports préparée à Constantinople pour la conquête de Candie tourne ses voiles vers l’Euxin et vient assiéger Caffa par mer. Les insurgés pressent la colonie par terre. Le nouveau gouverneur et l’empereur en personne viennent la défendre avec les Tartares qu’ils ont pu retenir sous l’obéissance. Mais les voies étaient fermées à tous secours. Les forces turques étaient supérieures et irrésistibles. Le moment de se rendre arriva. L’émir qui commandait l’attaque, aux premières soumissions qu’on lui porta, répondit qu’il n’en voulait point, que les assiégés devaient se défendre, et lui, entrer de force. Mais bientôt il consentit à prendre possession de la ville. Tout s’exécuta avec ordre. Avant tout il se fît livrer les armes, puis il procéda au dénombrement des habitants en les distinguant par nations; en même temps il s’empara de tout ce qui appartenait aux étrangers, et ce fut un immense butin. Il confisqua à son profit tous les esclaves, il imposa sur chaque tête d’habitant un tribut de quinze à cent aspres.
Après l’avoir levé, il se déclara maître de la moitié de toute propriété; enfin, après un court délai, la mesure fut comblée, les Génois et tous les Latins furent embarqués et chassés à jamais de Caffa. C’était le temps où Mahomet II, pour repeupler Constantinople désertée par beaucoup de Grecs, y mandait de ses provinces de nouveaux habitants sous peine de la vie. Ceux de Caffa furent jetés dans un quartier désert de la capitale, pour y végéter dans l’abjection de la servitude1. La perte de Caffa était encore plus sensible que le désastre de Péra; sans doute elle devait être un jour la suite de la prise de Constantinople, mais elle arrivait vingt et un ans plus tard qu’on ne l’avait craint d’abord et bien plus tôt qu’on ne devait s’y attendre après le premier répit.
Elle ébranlait la fortune et achevait de tarir les sources du commerce de Gênes. Il ne restait plus à la république ou plutôt à ses capitalistes que Scio et quelques autres établissements précaires dans l’archipel.
Famagouste avait été perdue après trois ans de siège (1464). Dans une querelle entre des compétiteurs à la couronne de Chypre, les Génois s’étaient attachés à la faction d’un bâtard du dernier Lusignan contre le parti de la fille légitime et du gendre. Les Vénitiens firent triompher ceux-ci. On prit Famagouste; de révolution en révolution intérieure ce fut Venise qui demeura seule maîtresse de l’île. Il n’en resta rien aux Génois.
Tandis que la république éprouvait ces pertes au loin, au dedans elle était tyrannisée au nom du duc de Milan2. L’oppression devenait intolérable. Le conseil avait chaque jour à faire porter des réclamations au duc par des ambassadeurs. Assez bien traités communément et renvoyés avec des promesses, les réponses qui les suivaient de près étaient pleines de refus et d’aigres reproches, comme si un malin esprit fût intervenu pour les dicter. La pesanteur des impôts était le principal sujet de plaintes. On avait établi pour le gouvernement une contribution générale qui se nommait le tribut. Le gouverneur milanais fit entendre aux artisans, aux classes inférieures, qu’il leur convenait d’exiger que la somme à répartir fut divisée en deux rôles, un pour les riches, l’autre pour les pauvres. Une fois que ce partage serait équitablement fait, le fardeau du riche ne pourrait plus être rejeté sur le pauvre par des exemptions scandaleuses ou par des taxations iniques. Les artisans adoptèrent ces idées avec avidité. Ils déclamèrent hautement contre l’injuste part qu’on leur avait faite dans la distribution des charges de l’impôt. Ils en demandèrent la réforme immédiate. Cette discussion s’échauffant, le gouverneur affecta d’en être effrayé. Il se fit donner un nouvel ordre de Milan et notifia que le duc entendait avoir dans sa citadelle du Castelletto au port une communication directe et fortifiée, afin d’assurer en tout temps à ses garnisons l’accès et la retraite. La citadelle est sur la colline de Saint-François, qui domine la ville au nord; elle est écartée de la mer, et, pour y atteindre, le chemin devait être tracé, et il le fut en effet, à travers les rues et les beaux édifices qui déjà méritaient à Gênes le titre de superbe. La désolation fut extrême à cette incroyable entreprise. Les menées suivies pour diviser les esprits perdirent leur fruit. Tout fut unanime quand on vit commencer l’exécution. On se hâta d’envoyer des ambassadeurs à Milan, pour supplier de renoncer à ce projet aussi préjudiciable qu’insultant.
Mais l’attente du succès de cette démarche ne suffisait pas à l’indignation publique. Le peuple s’attroupait devant les travaux commencés. Lazare Doria, plus courageux que les autres, tira son épée tranchante et détruisit les cordeaux tendus pour marquer l’alignement des fortifications. Le gouverneur s’en intimida, le duc lui-même participa à cette impression de terreur; il permit que les travaux fussent interrompus. A cette nouvelle le peuple, se donnant carrière, courut arracher de leurs fondements les premières constructions de cette oeuvre de tyrannie. Ce mouvement fut chez le duc un nouveau sujet de déplaisir.
On prit d’autres mesures. Des levées très-considérables furent faites en Lombardie et menacèrent Gênes. Un certain nombre de citoyens importants reçurent tout à coup l’ordre de se rendre à Milan: le bruit courut qu’ils allaient peut-être chercher le supplice. Ces annonces excitèrent dans Gênes une fermentation nouvelle. Un jeune noble, Jérôme Gentile, prit les armes et s’empara de la porte Saint-Thomas; quelques citoyens le joignirent, mais la masse hésita. Le mouvement languissait, la révolution n’était pas mûre. Gentile, désespérant du succès, consentit à se retirer et à accepter une amnistie pour lui et pour les siens, à la condition singulière qu’on lui rembourserait les frais de sa prise d’armes. Elle coûta 700 écus; on les paya, et l’on excusa à Milan cette aventure comme l’étourderie d’un jeune homme, désavouée et réprimée par ses concitoyens.
Le duc Galéas ayant été assassiné sans qu’aucune révolution immédiate s’ensuivît, le jeune Jean-Galéas fut reconnu à Gênes comme à Milan. Sa mère, Bonne de Savoie, gouverna comme tutrice et régente.
La ville de Gênes resta d’abord assez calme; mais les mécontentements n’étaient pas encore effacés. Il y avait des ambitieux toujours prêts à se soulever. La liberté des discours était poussée fort loin: l’autorité inquiète se hasarda à faire un exemple; on enleva deux populaires; mais à ce spectacle le peuple s’émut et les délivra violemment. Le cri de liberté commençait à se faire entendre, quand Pierre Doria se dérobant aux efforts faits par sa famille pour le retenir, vint sur la place publique déposer la toge et prendre les armes en appelant à l’affranchissement de la république. Cet élan entraîna tous les citoyens.
Les soldats milanais ne purent tenir devant le peuple. Le gouverneur courut au Castelletto, et donna ordre aux siens de se rendre dans cet asile; mais cette retraite fut une déroute. Des toits, des fenêtres, les pierres pleuvaient sur la troupe, elle précipitait sa fuite en jetant ses armes: les rues étaient jonchées de lances et de casques; dans le même temps la populace, qui s’était portée dans le palais abandonné, y pillait non-seulement ce que le gouverneur et ses gens y avaient laissé, mais détruisait jusqu’aux portes et aux fenêtres, considérant dans sa folie, dit un écrivain génois, cet édifice comme un repaire de la tyrannie et non comme le siège vénérable de la patrie commune et des conseils de la république.
Aucune préparation, aucune alliance ne promettait la stabilité à la révolution spontanée qui venait de s’opérer. Les nobles ne voulaient ni en prendre la responsabilité à Milan, ni, dans leur jalousie, en laisser recueillir le fruit au petit nombre de leurs jeunes gens qui l’avaient exécutée. Cependant qui allait gouverner? Déjà arrivaient ou se rapprochaient de la ville des Adorno, des Fregose et l’archevêque Paul tout des premiers.
Mais à Milan on s’avisa pour cette fois d’une habile politique: on y tenait emprisonné, depuis quelques mois, par une précaution jalouse, Prosper Adorno, le personnage alors le plus éminent de sa race. Non-seulement on lui rendit la liberté, mais on l’expédia à Gênes avec le titre de gouverneur ducal. Introduit avec quelques suivants tous Génois, mais appuyé par une armée milanaise contre laquelle Hiblet Fieschi avait peine à défendre les portes, il tombe tout à coup au milieu de tous ces rivaux qui disputaient le pouvoir, il est accueilli par de nombreux amis.
On crie Adorno et Spinola, sans faire mention du duc de Milan pour ne pas offenser les oreilles du peuple, comme pour lui taire qu’on vient lui rendre ce maître étranger.
Quand Prosper, si favorablement reçu, peut se faire entendre, il fait lire en public les lettres de la régente de Milan qui l’avaient constitué vicaire représentant du duc et gouverneur de Gênes. Une pleine amnistie y est écrite en faveur de qui a pris les armes. Les paroles de protection, les invitations à la concorde y sont prodiguées. Prosper y ajoute en son propre nom l’assurance de ne garder aucune haine, aucun esprit de parti, aucun sentiment qui ne soit pour le bien de la patrie commune. Aussi empressé que le reste de la ville de se débarrasser de l’armée qui l’a conduit, il fit entendre qu’elle avait droit et besoin d’obtenir une prompte récompense. On délibéra d’y consacrer 6,000 ducats, et beaucoup de citoyens trouvèrent que c’était s’en tirer à bon compte: en trois jours l’affaire fut consommée sans trouble. Les gens de guerre n’entrèrent point; ils partirent pour aller assiéger les terres des Fieschi. Hiblet, qui y avait cherché sa retraite, abandonné par ses amis, fut obligé de traiter et de subir la loi qui lui fut imposé de suivre le général San Severino à Milan. Là, cet homme hardi et né pour les révolutions fut bientôt le confident et le complice de ses vainqueurs. Il entra dans une intrigue tramée entre San Severino et les oncles du duc pour dépouiller la régente. Le complot fut découvert, les princes furent exilés, l’un d’eux se noya en se retirant; San Severino prit la fuite, Fieschi fut mis en prison. On profita de cette occasion pour ruiner le reste de la puissance de cette illustre famille. Jean-Louis Fieschi, chef d’une des principales branches, fut dépouillé de ses châteaux; on lui offrit de riches récompenses s’il voulait consentir à devenir habitant de Milan, il préféra la pauvreté avec l’indépendance.
(1478) Prosper Adorno fut accusé à Milan d’avoir secondé mollement les opérations en Ligurie. On le soupçonna même d’avoir secrètement aidé Jean-Louis Fieschi à qui, disait-on, il devait donner sa fille en mariage, et du moins il lui fit épouser sa nièce. On en prit du déplaisir à Milan, et la déposition d’Adorno y était décidée. Quelques troupes ayant été expédiées à Gênes pour passer de là en Corse, on crut d’abord que, sous ce prétexte, elles venaient pour chasser le vicaire, mais la résolution fut ajournée, du moins les troupes accomplirent leur destination; elles allèrent combattre un Fregose (Thomasino) qui avait soulevé une partie de la Corse. Il fut battu et réduit à se rendre à Milan pour y habiter. On l’y traita avec bonté, il fut caressé, probablement dans la vue politique de s’attacher en lui, pour les occasions futures, la famille émule des Adorno.
Que les princes et les hommes d’État de ce siècle fussent sans bonne foi, sans respect pour leurs serments aussitôt que leur intérêt leur promettait quelque profit dans la perfidie, c’est ce que tout le monde sait. Nous avons été accoutumés aussi, quand les chroniques nous servaient de guides, à voir des éloges donnés dans une page à la vertu d’un grand personnage et démentis à la page suivante: c’est qu’on avait écrit à mesure et toujours officiellement et pour l’autorité. Cependant on ne comprend pas bien comment les écrivains génois contemporains, mais écrivant de suite et après les événements, entendent la morale et craignent si peu de se contredire. Quand Prosper Adorno accepte d’être l’instrument de la servitude de sa patrie et se laisse nommer vicaire du duc de Milan, les historiens s’empressent de nous dire que comme c’était l’homme le plus religieux à garder sa foi et sa promesse, il tint avec une grande fidélité celle qu’on avait exigée de lui à Milan. Tous s’empruntent et copient cet éloge. Puis sans réflexion ils nous racontent non-seulement l’alliance de Fieschi, mais encore la pleine défection de Prosper traitant avec Ferdinand, roi de Naples.
Ferdinand, en querelle avec les Médicis, voulait encore empêcher la régente de Milan de les secourir. Fomenter une révolution dans Gênes contre le gouvernement milanais lui sembla le parti le plus sur et le plus facile. Prosper, dès la première ouverture, s’engagea dans cette manoeuvre. Le roi lui envoya une assez forte somme accompagnée de promesses. Deux galères venaient à sa disposition; mais cette trahison fut connue de la duchesse. Elle crut avoir dans Gênes assez de force et d’autorité pour se faire obéir, et elle résolut de prévenir Adorno.
L’évêque de Côme entra déguisé dans la ville, et, annonçant brusquement sa présence et des ordres de Milan, il manda le sénat3 dans l’église de Saint-Cyr, loin du palais; là il fit lire devant le public les lettres qui le nommaient vicaire et qui destituaient Adorno. Mais, sur les nouvelles de cette assemblée que des émissaires portèrent jusqu’à Prosper et répandirent dans la ville, le peuple s’arma spontanément pour Adorno et marcha vers Saint-Cyr. Le tumulte fut tel que l’évêque de Côme n’eut que la citadelle pour refuge; les nobles furent contraints de se tenir cachés. Prosper déclara qu’il rompait tout lien avec le duc de Milan, et quitta le titre de vicaire. La république redevint indépendante. Adorno garda le pouvoir sous le nom de recteur. Six des principaux artisans et deux marchands lui furent adjoints pour modérateurs de son autorité; d’où l’on voit par qui et en quel sens la révolution était faite. Telle était l’ardeur des sentiments du peuple qu’on exigea une loi nouvelle pour renforcer l’exclusion des nobles; ils ne devaient être appelés ni au gouvernement proprement dit ni parmi les anciens au sénat, pas même dans les grands conseils, excepté quand il y avait à délibérer sur l’impôt; car, pour le consentir, le respect de la propriété privée se faisait encore entendre au milieu des passions politiques.
Les soldats milanais étaient toujours dans les citadelles de Gênes. Il fallait cependant se défendre contre les forces que la régente de Milan envoyait de nouveau et contre les garnisons restées encore dans les forteresses: on avait bien peu de troupes à y opposer; mais les citoyens étaient animés et excités à la défense. La résolution et le courage s’accrurent quand on vit arriver Jean-Louis Fieschi. Relégué et passant par mer d’un lieu d’exil à un autre, il avait su le danger de la patrie, il s’était mis en liberté et avait tout bravé pour venir la défendre. Enfin l’ennemi approcha; la bataille fut livrée, elle fut sanglante. Les Milanais parvinrent trois fois aux palissades génoises sans les franchir. Leur ardeur se soutenait encore, mais des hauteurs qu’ils attaquaient ils virent entrer dans le port un convoi napolitain; c’étaient des troupes, des armes et des vivres que Ferdinand envoyait pour renfort aux assiégés. La lassitude d’un long combat inutile fit exagérer ce secours. Les assiégeants crurent désormais leurs efforts superflus, leur salut en danger, ils se débandèrent et prirent la fuite.
Les Génois les poursuivirent et en firent un massacre. On recueillit un grand nombre de prisonniers. Beaucoup furent vendus sur les galères napolitaines pour tirer la rame; les paysans dépouillèrent tellement ceux qu’ils ne massacrèrent pas qu’en retournant chez eux ces malheureux empruntaient aux plantes et aux rameaux des arbres de quoi couvrir leur nudité. Ainsi s’entendaient les lois de la guerre, à la fin du quinzième siècle, dans un pays qui se croyait le plus civilisé de l’Europe. Les Fieschi eurent soin de faire retenir tous les prisonniers de marque qui étaient tombés entre les mains de leurs gens, afin de les employer par un échange pour la liberté d’Hiblet qui était toujours détenu. Quant aux terres que les Milanais avaient enlevées à leur famille, ils y rentrèrent en triomphe4.
CHAPITRE IX.
Adorno expulsé, Baptiste Fregose devient doge; il est supplanté par l’archevêque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur de Gênes.
Quand la ville fut en sûreté, on n’en resta pas plus uni; la noblesse, dont une portion avait pris grande part à la délivrance, se plaignit de la défiance redoublée avec laquelle on la traitait. Encore à rapproche de l’ennemi, on avait publié un décret qui obligeait tout noble à sortir de la ville. L’exclusion permanente des conseils était une injustice et un outrage intolérable. Si la sujétion des Spinola aux Milanais avait blessé, les deux Fieschi accourus à la défense, les autres nobles qui avaient combattu pour la cause publique ne voulaient pas se laisser traiter en ilotes. Attentif à cette discussion et pressé de l’accroître, le gouvernement milanais s’avisa d’ouvrir à Hiblet Fieschi les portes de sa prison et le renvoya à Gênes. On l’instruisit avant son départ à diriger les esprits dans le sens des intérêts du duc. Il promit tout, arrivé il se garda de tenir parole; mais il suffisait de sa présence pour semer la discorde, et de ses manoeuvres pour la faire éclater. Il vint réclamant, exigeant, menaçant. Le gouvernement d’Adorno, intimidé, lui donna une grande somme, car, dit un contemporain, alors tout se réduisait en argent, et la république devait racheter sa paix de ses propres enfants. Milan ne tarda pas à susciter un autre personnage dangereux, et ce fut, dit-on, par l’intrigue des nobles de Gênes. On vit paraître sur la scène Baptiste Fregose, neveu de Louis et de Paul, et fils de Pierre, cet ancien doge qui avait été brigand et qu’on tua dans les rues de Gênes. Baptiste qui avait vécu à Novi, en sortait avec quelques gens à lui. Les garnisons milanaises qui gardaient encore les forteresses du Castelletto et de Lucoli, mais qui n’auraient pu y tenir longtemps, les lui livrèrent. Tout avait été préparé pour faire un coup de main en sa faveur. Cependant dans l’autre parti toutes les précautions avaient été prises pour la défense. Un combat fut promptement engagé. Les défenseurs des Adorno furent vainqueurs dans la première attaque. Mais l’entreprise n’était pas à sa fin; Baptiste Fregose fit négocier avec Hiblet Fieschi, toujours avide d’argent, toujours accessible à l’intrigue et pour son profit indifférent aux Adorno comme aux Fregose. On lui promit 6,000 ducats, mais, ce qui était plus certain, on lui en compta 2,000. Jean Doria fut l’entremetteur du traité; il fut convenu qu’Adorno serait chassé, que Baptiste Fregose serait doge, qu’Hiblet Fieschi aurait la forteresse de Lucoli. L’ambassadeur de Naples agréa cet arrangement; en peu de jours il devint public; aussitôt Adorno se vit déserté de tout ce qui l’avait entouré. A un jour déterminé, le parti de Fregose se montra et donna la chasse aux partisans des Adorno. Prosper, en se sauvant fut poursuivi par quelques hommes avides de vengeance; il gagna la darse, et, pour se réfugier sur la chaloupe d’une galère du roi de Naples, il fut obligé de se jeter tout vêtu à la mer.
Baptiste Fregose, par une élection solennelle, fut nommé doge aussi légalement que s’il n’eût pas acheté sa place (1479). Louis Fregose, comprenant qu’il ne pouvait être refait doge, se contenta du commandement militaire de la ville (1480).
On demandera où était l’archevêque Paul, comment il éclatait des troubles à Gênes sans qu’il y vînt prendre part; pourquoi il laissait sa famille chasser sans lui les Adorno et un autre Fregose monter au siège ducal sans qu’il accourût le lui disputer ou le lui voler. Une autre ambition le retenait ailleurs. Sixte IV nommait cardinal ce digne pasteur des Génois, et, dans un danger pressant pour l’Italie (1481), il le faisait commandant des forces maritimes envoyées contre les Turcs, qui avaient passé l’Adriatique et s’étaient emparés d’Otrante, effrayant Rome et toute l’Italie. Le pape alarmé cherchait de toutes parts des forces à leur opposer. Il demandait des galères aux Génois et en faisait armer quelques-unes; et c’est au cardinal Paul Fregose qu’était donné le commandement de la flotte: son apprentissage de piraterie lui comptait pour en faire un amiral. Il alla devant Otrante avec ses galères, mais la mort de Mahomet II fit plus que les armes des chrétiens, et, au bout de quelques mois, les Turcs rendirent la place et se rembarquèrent.
Aussitôt le cardinal archevêque prit le chemin de son diocèse; il vint montrer sa pourpre à ses amis et à ses ennemis; il vint épier l’occasion de ravir la place de doge par astuce ou par force, et il n’attendit pas longtemps.
(1483) Baptiste Fregose n’était pas aimé; dans la persuasion que personne ne s’élèverait en sa faveur, tout moyen parut bon pour s’en débarrasser. Le doge, visitant l’archevêque son oncle, fut arrêté de la main de celui-ci, contraint de signer une renonciation de son titre et des ordres pour remettre les forteresses, puis enlevé et déporté à Fréjus. Là, il alla compiler à loisir un livre d’exemples et de faits notables dont le but principal était de mettre en lumière la scélératesse de l’oncle qui l’avait dépouillé. Dans la surprise de cette révolution, personne ne se montra pour la combattre. Trois cents suffrages nommèrent l’archevêque doge sans tumulte ni opposition.
Il ne fut ni plus sage ni à peine plus retenu dans sa nouvelle administration que dans la précédente. Si la maturité de l’âge et sa dignité de cardinal le tenaient un peu plus en frein, ses alentours n’en prenaient que plus de licence. Fregosino, le plus violent et le plus insolent des bâtards de prince, donna libre carrière à tous ses vices et montra l’exemple aux autres fauteurs de son père. On revit les crimes les plus atroces. Paul Doria enleva dans la rue une femme belle et riche; un des Fregose, se prétendant offensé par un Lomellino, le fit assassiner publiquement. Tel fut pendant quatre ans le régime sous lequel le cardinal doge tint ou laissa la ville de Gênes1.
(1484) Les affaires politiques ne furent pas mieux conduites. La première fut une guerre entre voisins, où l’on signala l’impéritie et la corruption des chefs, naturelle suite des choix d’un mauvais gouvernement. Une paix s’était négociée à Rome; les Génois devaient rendre Pietrasanta et garder Sarzane; mais les Florentins refusèrent (1486) de ratifier le traité et recommencèrent à presser le siège de Sarzane. Le pape fut accusé d’être l’instigateur secret de cette rupture.
C’était, sous le nom d’Innocent VIII, Cibo, Génois de naissance, mais qui avait passé sa vie dans le royaume de Naples. Il était tourmenté de l’envie de faire la fortune de son fils, car les bâtards ne manquaient pas aux papes de cette époque. Il s’était contenté d’abord du projet de lui faire donner pour femme la fille de Lazare Doria, mais celui-ci s’était excusé de cette alliance. Innocent en conçut un ressentiment profond; et quand ce fils de pape, refusé par notre Génois, devint le gendre du magnifique Laurent, la partialité du pontife contre Gênes n’eut plus de frein. Il se répandait en griefs; il avait voulu emprunter, on lui avait demandé des sûretés telles qu’on les exigerait d’un marchand en faillite imminente; il avait envoyé une somme pour construire une chapelle, on s’en était emparé sous prétexte de l’appliquer au payement d’une dette; enfin il avait la petitesse de se plaindre qu’on se fût obstiné à faire payer les droits de douane sur des meubles qui lui étaient destinés.
(1487) On recommença la guerre. Sarzane avait été, comme nous l’avons vu, le patrimoine assigné à l’ancien doge Thomas Fregose: sa famille avait vendu ses droits à Florence. Pendant les révolutions et les guerres, la famille Fregose rentra dans la seigneurie vendue; les Florentins ne purent alors la reprendre. La république génoise regardait la possession de Sarzane comme le boulevard de son territoire oriental, et surtout comme une propriété trop précieuse pour la laisser passer à des émules.
La maison de Saint-George acheta les droits des Fregose et se prépara à résister aux armes florentines.
Pour défendre Sarzane il fallait conserver Pietrasanta. Des commissaires génois y étaient renfermés; ils promettaient d’y tenir; de prompts secours leur avaient été envoyés; mais Laurent de Médicis vînt au siège avec de l’argent, et la place lui fut immédiatement livrée. Les chefs de l’armée et de la flotte envoyés contre les Florentins ne furent ni plus heureux ni moins suspects. Un d’eux, appelé pour rendre compte de sa conduite, aima mieux déserter qu’obéir. Un des commissaires de Pietrasanta eut la tête tranchée. Après avoir prolongé la défense, Sarzane capitula; les Florentins en prirent possession.
Le mécontentement fut grand à Gênes. Les affaires de la république et celles de Saint-George souffraient de tous les côtés. La Corse était soulevée par l’audace de Jean-Paul de Lecca et par les intrigues de Thomasino Fregose. Il n’avait jamais renoncé à l’espoir d’être maître de l’île où son origine maternelle le recommandait. Chassé par les forces du duc de Milan, retenu en Lombardie, il était revenu à Gênes quand sa famille y était au pouvoir. Quand la maison de Saint-George avait repris possession de la Corse, il avait élevé quelques prétentions pour se faire donner une indemnité en argent. Saint-George avait acquis tous ses droits et les lui avait payés. C’est dans cet état qu’il agissait sous main pour reprendre ce qu’il avait vendu; de Gênes il fomentait les révoltes dans l’île et s’alliait aux insurgés.
Le mauvais état de toutes choses avait fait demander une baillie; elle reçut le pouvoir de veiller aux affaires de la république et de Saint-George tout à la fois: le doge ne put l’empêcher. Cette dictature prit un parti vigoureux. Thomasino fut constitué prisonnier et envoyé en détention à Lerici. Le doge et Fregosino son bâtard l’emportèrent contre la licence des magistrats qui osaient vouloir faire justice d’un Fregose.
Celui des membres de la baillie qui avait opiné le plus librement fut assailli et laissé pour mort par des serviteurs bien connus de Fregosino; et quant au prisonnier, la trahison de ses gardiens le mit hors de sa prison de Lerici. Il passa en Corse pour y exciter de nouveaux soulèvements. La baillie y avait envoyé des forces; elle avait fait recevoir à la solde de Saint-George des capitaines français. Avec ce secours on prit la place de Lecca; Jean-Paul et Thomasino furent mis en fuite.
Ainsi les Génois, lassés de tant de fautes et de méfaits, fatigués d’un despotisme sans gloire, commençaient à tenter de retirer leurs affaires des mains du doge. Le cardinal sentit l’animadversion publique, et, déterminé sans scrupule à sacrifier sa patrie pour se faire un appui et pour garder le pouvoir, il tourna les yeux sur Louis le More dont l’ambition cherchait partout à s’assurer des alliés.
Louis avait chassé violemment la duchesse Bonne, sa belle-soeur, et s’était emparé de la régence de Milan et de la tutelle du jeune duc. Son oncle, une fois investi du pouvoir, et tous les ressorts de l’État entre ses mains, s’était vu avec le temps plus maître à la majorité précoce d’un prince timide que pendant la tutelle; cette dépendance de Jean Galéas dura longtemps. Cependant Louis sentait qu’une puissance empruntée était précaire. Il épiait le moment de se débarrasser de ce fantôme de prince, et en attendant il lui convenait de se donner des points d’appui.
Reprendre la seigneurie de Gênes, au hasard de souffrir quelque temps que sous sa protection le doge y gouvernât était une des vues les plus naturelles de sa tortueuse politique. Le cardinal et lui furent bientôt d’accord et se lièrent étroitement (1488). Le bâtard Fregosino épousa une nièce du More, soeur bâtarde du jeune duc. On affecta de célébrer leurs noces dans Milan avec une pompe royale où figura solennellement une ambassade génoise. Le prix de cette union devait être la proclamation de la seigneurie de Sforza, le retour à l’ancienne dépendance de Gênes, et les ambassadeurs étaient envoyés pour la reconnaître. L’annonce de cet attentat devenu trop vraisemblable fit éclater les mécontentements qui couvaient depuis quatre années. Tous les ennemis du gouvernement de l’archevêque se coalisèrent. Baptiste Fregose quitta son exil pour venir se venger de l’oncle qui l’avait dépouillé et fut le plus ardent à le renverser à son tour. Paul Augustin et Jean Adorno, chefs à cette époque de la faction opposée, s’unirent avec lui. Hiblet et Jean-Louis Fieschi ramassèrent leurs vassaux. Hiblet était l’âme secrète de la conjuration; il commença à parcourir les campagnes avec des satellites. Le cardinal lui écrivit et lui rappela leur ancienne intimité, leur complicité, pouvait-on dire; il lui demanda pourquoi il semblait se donner une attitude hostile; il l’invita à licencier ses soldats et à venir recevoir toutes les satisfactions qu’il pourrait désirer. Hiblet répondit amicalement: quelques-uns de ses anciens compagnons d’armes, disait-il, étaient venus le visiter, il ne pouvait se refuser à leur donner l’hospitalité; mais, toujours ami du cardinal, il se proposait de venir familièrement à sa table. En effet, tout à coup il parut, mais en armes, et surprit une porte de Gênes. Le mouvement éclata aussitôt. Le cardinal reconnut que le palais et la ville n’étaient pas tenables, puisqu’il n’avait pour lui que ses stipendiaires; mais en les conduisant au Castelletto, en s’y fortifiant avec eux, il pourrait attendre les secours du More, et avant cela même intimider la cité. Il exécuta cette retraite.
Poursuivi, il pensa périr comme autrefois Pierre son frère. Baptiste Fregose était sur le point de l’atteindre, résolu dans sa haine à ne pas laisser échapper vivant un oncle si odieux. Personne ne prit la défense du doge; mais le seul Paul Doria, son ancien fauteur, coupa le chemin à Baptiste, et donna le temps au cardinal de se renfermer.
Celui-ci, s’il n’avait pu résister dans son palais à la population entière, parvenu dans la forteresse, n’était pas homme à perdre courage, à s’y laisser forcer ou à se rendre sans combat. Il garda les dehors, il porta des troupes au pied de la montée que le Castelletto domine. De là il prenait l’offensive. Ses mercenaires pillaient les maisons, mettaient le feu aux plus beaux palais dont ces riches quartiers abondent. Au moment de la retraite du cardinal, Augustin et Jean Adorno avaient été reçus en triomphe par leur parti: ils firent donner à Jean-Louis Fieschi la conduite des opérations militaires. Quand on vit que la persévérance du cardinal coûterait beaucoup à vaincre, on eut recours à l’assistance extérieure; on chercha partout des protecteurs, des maîtres s’il le fallait; on inclinait à retourner sous la seigneurie de la France, où le jeune Charles VIII avait succédé à Louis XI. On envoya des ambassadeurs à Paris solliciter des secours d’hommes et d’argent, et négocier au besoin la soumission de la république; mais la cour de France était occupée d’autres affaires, et Gênes ne pouvait attendre. Le cardinal avait invoqué les droits de son alliance avec les Sforza, et un puissant secours lui venait de leur pays; Jean-François San Severino, comte de Cajazzo, conduisait une armée déjà parvenue à Novi. L’urgence inspira un parti à prendre, ou plutôt seconda les vues secrètes des Adorno. Thomas Giustiniani, leur parent, fut envoyé au-devant du comte, pour excuser la ville, pour protester qu’on n’avait pris les armes que contre la tyrannie de l’archevêque et contre l’intolérable insolence de Fregosino. On avait été loin de craindre la seigneurie du duc de Milan, et il devait croire qu’obtenue des voeux du peuple elle serait plus solide qu’achetée du cardinal. Cette insinuation fut entendue à Milan. On s’y résolut à sacrifier le cardinal, mais le gouvernement était plus difficile à arranger à l’intérieur qu’à combiner avec la seigneurie étrangère. Les Fieschi, moyennant qu’on leur conservât des commandements militaires, consentaient à l’élévation des Adorno; car il n’était pas temps d’effacer la loi populaire qui excluait les nobles de la première place.
Cependant Baptiste Fregose avait encore des prétentions. Autrefois son oncle l’avait chassé, pour se mettre à sa place, il se flattait de la reprendre comme son bien; mais le vicariat du duc de Milan ne pouvait se partager; et parmi les concurrents, le plus faible fut bientôt jugé et dévoué; le sacrifice s’accomplit dans le sein de la familiarité que le péril commun avait fait naître entre les émules. Baptiste Fregose allait conférer pendant la nuit chez Augustin Adorno. Il y fut saisi par celui-ci et par les Fieschi. Le prisonnier crut qu’on en voulait à ses jours, on le rassura. On lui exposa amicalement la nécessité politique qui exigeait qu’on se délivrât de sa concurrence et de sa présence. Au point du jour il fut remis entre les mains de Jean Grimaldi, ami commun, en qui il avait confiance. Il fut embarqué et conduit d’abord à Monaco, puis à Fréjus; il put y ajouter un nouveau chapitre au volume qu’il avait écrit quand son oncle le fit tomber dans le même piège. San Severino et son armée entrèrent à Gênes. Le duc de Milan fut reconnu seigneur: Augustin Adorno fut nommé gouverneur ducal pour dix ans. Les forces que le cardinal avait appelées pour le secourir furent alors employées à l’assiéger. Il pensa à traiter à son tour avec la France; mais il n’en eut pas le temps; quand une plus longue résistance devint impossible, il capitula. Le duc lui accorda 6,000 ducats de pension, en attendant qu’on pût obliger le pape à lui conférer des bénéfices de l’Église d’un revenu pareil; et Gênes, pour la garantie de cette promesse, fournit des cautions pour 25,000 ducats. On lui réserva la liberté d’habiter à Gênes, et il s’engagea en ce cas à s’y renfermer dans les attributions de sa dignité d’archevêque; mais il ne profita pas de cette faculté, il se retira à Rome.
CHAPITRE X.
Gouvernement d’Augustin Adorno.
(1488) Les premiers temps du gouvernement d’Adorno ne promettaient ni modération ni impartialité. Les hommes de son parti, se revoyant en force, se conduisaient en vainqueurs: ils se livraient aux violences d’une réaction; ils exerçaient des vengeances: plusieurs assassinats furent commis en plein jour; les meurtriers étaient connus et ils restèrent impunis. Les Fieschi eux-mêmes se plaignaient des Adorno, et leur intime alliance fut sur le point de se rompre. Louis le More fut obligé d’envoyer à Gênes un de ses principaux confidents pour enjoindre de se contenir avec plus de retenue et de prudence. Quand ces avertissements eurent inspiré plus de sagesse, peu à peu les biens de la paix se firent sentir, et quatre années de ce régime passèrent avec assez de calme. La valeur des fonds publics s’en ressentit favorablement, et l’on parut content. Le commerce avait repris confiance; or le commerce à Gênes, c’étaient toutes les classes supérieures, toutes marchandes, jusqu’à la noblesse la plus illustre.