Histoire de la République de Gênes
Nous n’avons rien dit encore de Paul,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les classes inférieures, tout en recueillant les fruits de la tranquillité publique, étaient moins résignées à la perte de l’indépendance nationale. Adorno en fut haï; le peuple ne le considéra pas comme le magistrat à qui ses concitoyens avaient trouvé expédient de se soumettre, mais comme la créature et le suppôt d’une tyrannie étrangère, comme un homme qui a vendu la liberté et acheté la domination de sa patrie.
Le mécontentement populaire remontait jusqu’à Ludovic. Nous avions vu Louis XI céder ses droits sur Gênes au duc de Milan, celui-ci les avait reçus en fief et en avait rendu et réitéré l’hommage. Nous ignorons si ces démarches avaient été tenues secrètes, mais maintenant Louis le More s’avise de demander une nouvelle investiture à Charles VIII. Celui-ci croit faire, en l’accordant, un acte de souveraineté qui conserve les droits de sa couronne, et cette vaine cérémonie blesse les coeurs génois.
On aurait donc, disait-on, trois maîtres, là où l’on devait n’en point avoir! On reconnaîtrait la souveraineté de la France avec laquelle on attendait avoir rompu tout lien!
Cependant une grande querelle intérieure, un grave intérêt d’argent, dès longtemps disputé, fut habilement réglé par Adorno avec le consentement de Ludovic, et tous deux y gagnèrent de la popularité. Le tribut ou vulgairement l’ordinaire était cette contribution annuelle levée au profit de la seigneurie. Elle était odieuse aux maisons opulentes, parce que, imposée en proportion des fortunes présumées, elle pesait presque entièrement sur elles, et que, dans les temps de factions, la fixation arbitraire de la taxe devenait une arme d’injustice. Le peuple, de son côté, s’opposait virilement aux projets fréquemment renouvelés de convertir cette prestation par tête en augmentation des droits sur les consommations. L’idée de prendre la somme sur les profits de la maison de Saint-George soulevait une autre classe d’opposants. C’était rejeter le fardeau sur les actionnaires de la banque. Après deux ans de vives contestations, les Adorno, pour se rattacher l’affection publique déjà fort aliénée, firent des sacrifices pris sur leurs propres trésors.
Saint-George fournit tous les ans un modique contingent, on se procura quelques autres ressources, enfin la taxe ordinaire fut totalement supprimée. A peine cet arrangement fut consommé, chacun se sentit à l’aise en se voyant délivré de la partialité qui le taxait. On laissa paraître des richesses qu’on enterrait pour les soustraire à l’impôt; on se hâta de les répandre dans le commerce, dans la navigation, où elles fructifièrent promptement.
Les Génois s’accoutumaient ainsi à un joug qu’on leur rendait léger.
Cependant dans leur prospérité il leur était insupportable de voir Sarzane, qu’ils regardaient comme leur propriété, demeurée aux mains des Florentins. Ils voulaient reprendre leur bien par les armes; mais toute l’Italie était en paix; on craignait de la troubler pour ce seul intérêt. Ludovic avait d’ailleurs à ménager les Florentins. Il employa toute sa dextérité à empêcher les hostilités qui commençaient, à faire remettre la querelle à son arbitrage, bien décidé à retarder la sentence tant qu’il pourrait.
(1490) La paix avec une beaucoup plus grande puissance avait été rendue facile. Une guerre de corsaires s’était toujours entretenue entre les Génois et les Catalans. Mais Ferdinand d’Aragon dominait paisiblement sur la Sicile et sur la Sardaigne, et ce roi des Espagnes et des Indes s’inquiétait peu désormais de disputer aux Génois la possession de quelques châteaux sur le rivage de la Corse, sujet de la querelle. Il accorda un traité de paix solennel qui augmenta la sécurité de la navigation. C’était précisément le temps où un Génois venait de lui ouvrir un nouveau monde, événement immense qui n’appartient pourtant à l’histoire de Gênes que parce que Christophe Colomb naquit sur le territoire de la république. Il vit le jour à Cogoleto sur le bord de la mer, près de Savone. Fils d’un ouvrier en laine, lui-même ouvrier en soie dans sa première jeunesse, le goût de la navigation, inné dans tous les enfants de ce littoral, le lança bientôt sur les mers. Préoccupé des récits et des fables marines qui poussaient alors aux découvertes, il conçut l’idée d’arriver en Asie par l’occident, et ce ne fut point le hasard qui lui fit trouver l’Amérique. Une théorie, soit de raisonnement, soit d’instinct, le dirigea dans sa carrière aventureuse. Il n’avait pas été sans précurseur à Gênes dans sa spéculation et dans sa tentative: en 1290, Théodose Doria et Ugolin Vivaldi, avec deux moines franciscains, étaient sortis du port sur deux galères; ils avaient franchi le détroit de Gibraltar pour aller chercher devant eux des mers nouvelles au couchant, mais ils ne reparurent plus.
On dit que Colomb offrit d’abord ses plans au gouvernement de Gênes: c’était pendant l’administration des Fregose. Les historiens du pays n’en font pas mention; mais il est fort naturel qu’on n’ait pas su distinguer la conception du génie du rêve de l’aventurier, surtout qu’on n’ait pu deviner la grandeur inouïe des résultats et qu’on ait reculé devant la dépense. Ferdinand et Isabelle furent plus avisés et plus heureux. Ce ne fut que par les ambassades expédiées à l’occasion de la paix que les Génois apprirent la grandeur des découvertes de leur illustre concitoyen.
Plus tard, par son testament il légua à la maison de Saint-George le dixième des revenus qui, après tant d’ingratitude, restèrent le prix des dons immenses que lui devait la couronne d’Espagne. Mais les auteurs génois qui écrivent peu après ce temps, nous disent qu’ils ignorent pourquoi ce legs fait à Saint-George n’a pas été recueilli; et, en effet, tout ce qui en reste, c’est un beau manuscrit conservé dans les archives de Gênes, où sont transcrits les privilèges de Christophe Colomb et de ses héritiers en Espagne et en Amérique.
C’était à peu près en ce même temps que l’Espagne chassait les Mores, les juifs et tous les chrétiens douteux qui avaient dans leurs veines quelques traces de ce sang infidèle. Il est juste, et il convient à l’histoire des moeurs et des opinions de dire que chez les Génois, d’ailleurs si pieux, ce grand sacrifice excita plus d’étonnement et de pitié que d’admiration pour le zèle de Ferdinand. On alla jusqu’à suspecter son avarice dans ce témoignage de l’ardeur de sa foi. Le premier écrivain qui s’en exprime ainsi était au service de la république, et l’on peut croire que les sentiments qu’il ose avoir tenaient de sa position quelque chose d’officiel. Tous les historiens du pays, ses contemporains ou ses successeurs immédiats, accoutumés à le copier, ont conservé son expression. Purger d’infidèles, dit-il, un royaume si catholique parait d’abord une action sainte; mais on peut dire qu’elle contient en soi quelque peu de sévérité. Cet événement étranger fut la cause d’une grande calamité à Gênes. Les juifs fugitifs, entassés au hasard dans les bâtiments qui purent les transporter, dépouillés au départ, rançonnés par les patrons, arrivèrent en grand nombre à Gênes dans l’état le plus déplorable. On ne leur accorda pas la liberté d’un long séjour, mais dans leur profonde misère ils portaient avec eux l’infection. Ils laissèrent dans la ville les germes d’une maladie que l’on nomma la peste, et qui peut-être ressemblait plutôt à ces fièvres, dirai-je contagieuses ou épidémiques, qui ravagent certains pays maritimes aussi promptement que la peste d’Orient. Le mal dura longtemps. Au printemps qui suivit cette fatale importation il devint général. On prit des précautions extraordinaires: des magistrats spéciaux furent nommés; on cantonna les malades. Il en réchappait à peine deux sur dix. Quiconque put quitter cette ville empestée en sortit, et ce fut une précaution salutaire. Comme on l’éprouve dans les crises de la fièvre jaune, il mourut peu de réfugiés à la campagne et ils n’y communiquèrent pas la maladie.
LIVRE HUITIÈME.
CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANÇOIS Ier EN ITALIE. - SEIGNEURIE DE
GÊNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU GOUVERNEMENT. - ANDRÉ
DORIA.- UNION.
1488 - 1528.
CHAPITRE PREMIER.
Charles VIII.
Nous voici arrivés au temps où, après quelques années de repos et de prospérité, l’Italie entière fut bouleversée par les armées françaises.
Une invasion rapide et de peu de durée fut suivie de longues et sanglantes conséquences. Jamais plus d’intrigues n’avaient joué à la fois ou n’avaient plus multiplié les événements extraordinaires.
Les princes d’Aragon possédaient paisiblement les Deux-Siciles. La branche d’Espagne régnait dans l’île; les descendants d’Alphonse occupaient le trône de Naples et recueillaient le fruit de l’adoption de la reine Jeanne. On n’entendait plus guère parler des prétentions de la maison d’Anjou. Le roi René était mort, et d’héritier en héritier les droits de la maison d’Anjou étaient parvenus à Louis XI, et après lui à Charles VIII. Charles acheva sa minorité au milieu des dissensions de sa cour, de sa famille même, et personne ne pensait que ce jeune prince eût plus que son père le dessein ni le moyen de revendiquer le sceptre de Naples par les armes.
Mais Ludovic Sforza était décidé à se débarrasser enfin de son neveu; il voulait être duc de Milan en titre; il voulait s’agrandir, il lui fallait de nouvelles alliances et surtout des intrigues politiques, des manoeuvres sourdes, seul élément où il se sentît à l’aise.
Il craignait la cour de Naples; car Jean-Galéas, ce pupille dépouille, était devenu le gendre du roi Alphonse. Ludovic avait donc cherché des appuis de toutes parts; il avait entretenu une étroite alliance avec les Médicis; mais Laurent était mort, et il y avait peu de fond à faire sur le caractère et sur la conduite de Pierre son fils et son successeur.
Alexandre VI, le détestable Borgia, était monté sur la chaire de saint Pierre. Peu importait que son élection eût été scandaleuse et vénale.
Sous le prétexte de la paix de l’Italie, Ludovic et les Vénitiens firent une étroite alliance avec le pontife; mais Sforza fut bientôt averti par son frère le cardinal Ascagne, de ne pas compter sur Alexandre, prêt à le trahir sans scrupule pour le moindre intérêt. Ludovic à son tour imagina que bientôt la foi des Vénitiens chancelait à son égard. Le roi de Naples lui demandait enfin que le pouvoir fût réellement remis à Jean-Galéas. Il se voyait menacé, abandonné par toute l’Italie; il ne craignit pas de l’exposer tout entière en y appelant un puissant étranger. Il fit remontrer à Charles VIII qu’il était temps d’aller prendre possession de son royaume de Naples en vertu des testaments qui l’appelaient. Il offrait ses biens, ses forces, celles de Gênes, hommes, galères, argent; enfin un traité fut conclu. Charles se prépara à passer les monts, à joindre son allié Ludovic, à marcher à la conquête. Pour porter la guerre en Italie, il acheta la paix ou des trêves sur toutes ses frontières.
Ferdinand d’Espagne, quelque peu d’intérêt qu’il prît à ses parents de Naples, ne pouvait voir avec plaisir que le roi de France allât les détrôner et pût de là menacer la Sicile; mais moyennant que, vers les Pyrénées, on lui abandonnât la Cerdagne, il promit d’être neutre. Ses paroles lui coûtaient trop peu à fausser pour ne pas en donner à celui qui s’en contentait et qui en payait le prix.
On trouve dans les mémoires de Gênes que le testament, par lequel Jeanne révoquant l’adoption d’Alphonse d’Aragon, avait nommé pour héritier Louis d’Anjou auquel René avait succédé, était resté longtemps égaré et qu’un Génois, Èlien Calvo, procura ce précieux document au roi de France qui ne l’en récompensa jamais. Les historiens français ne disent rien à quoi l’on puisse rattacher cette anecdote.
(1494) Des ambassadeurs français précédèrent le roi en Italie et sondèrent les intentions de chaque gouvernement. A Venise on leur répondit en termes généraux d’amitié et de révérence, et en s’excusant de donner à un si grand roi des conseils qu’il daignait leur demander.
Pierre Médicis fit déclarer Florence pour l’Aragonais. Baschi, l’ambassadeur du roi, demanda au pape l’investiture de la couronne de Naples pour son maître; mais le saint-père répondit que, l’ayant déjà donnée à Alphonse II qui venait d’hériter de Ferdinand Ier, il ne pouvait l’ôter à un vassal du saint siège tant qu’il ne l’aurait pas jugé et condamné. Tandis qu’il faisait cette réponse il mariait un de ses fils à une bâtarde du roi de Naples. Ludovic seul, et les Génois, à son insinuation, secondaient les Français. Pierre Durfé, grand écuyer de France, était venu à Gênes prendre les mesures nécessaires, faire armer des galères, et surtout emprunter de l’argent. Antoine Sauli prêta lui seul 75,000 ducats1, et quand le roi fut à Rome, le même capitaliste lui en fournit encore 25,000, sans appeler personne en partage de cette grande subvention. On équipa onze vaisseaux, douze galères et vingt galiotes; il vint de Marseille de l’artillerie; Sforza envoya des troupes. Tandis que le roi Charles passait les monts, le duc d’Orléans vint à Gênes et conduisit des Suisses. Le cardinal de la Rovere, qui, depuis l’élection d’Alexandre, se tenait renfermé dans la citadelle d’Asti, s’était échappé pour venir au-devant des Français. Jean-Louis Fieschi prenait parti pour eux; mais Hiblet, brouillé avec lui, avait quitté Gênes pour aller trouver le roi de Naples. Le cardinal Paul Fregose voulut signaler encore ses vieux jours au milieu de ces troubles.
Il joignit Hiblet, et tous deux promettant de soulever la rivière orientale de Gênes, persuadèrent à Alphonse de prendre l’initiative, de mettre sa flotte à la mer et de faire ainsi diversion aux préparatifs qu’on dirigeait contre lui. Ces deux anciens boutefeux montèrent sur les galères napolitaines. En prétendant servir l’Aragonais ils n’avaient d’autre but que de profiter de ses forces pour essayer de renverser les Adorno. Ils vinrent jeter l’ancre dans le golfe de la Spezia et prirent terre; mais Jean-Louis Fieschi accourut pour retenir dans le parti opposé ses vassaux et ses amis; prompt, disait-il, à combattre son frère s’il pouvait le joindre. Après un long combat, la flotte napolitaine se retira. Fregosino, le fils de l’archevêque, Hiblet Fieschi, ses enfants et leurs partisans furent laissés sur le rivage de Rapallo où ils combattaient contre deux mille Suisses que le duc d’Orléans s’était hâté de faire marcher sur eux. Ils se dispersèrent: Fregosino n’attendit pas la chance de tomber entre les mains qui l’eussent livré à Ludovic, il se rendit au duc d’Orléans. Les Fieschi, nés dans ces montagnes, en connaissaient les issues, ils se dérobèrent à la soldatesque.
Pendant ce temps, les Suisses maîtres de Rapallo y commettaient d’épouvantables cruautés; ils pillaient et massacraient; ils avaient mis à la chaîne tout ce qui avait semblé pouvoir rapporter une rançon ou être bon à mettre en vente. Gênes entière se souleva d’indignation et d’effroi, quand on vit ces vainqueurs effrénés traînant leurs captifs et étalant leur butin dans les rues et sur les places publiques. Un sentiment d’horreur qui frappa le peuple à cette vue produisit une émeute spontanée. On courut contre les Suisses débandés, on leur arracha leurs victimes, plusieurs furent massacrés. On s’en prit à leurs chefs, aux Adorno; les officiers français furent obligés de se retirer sur leur flotte. Le tumulte ne s’apaisa qu’à grand’peine.
Les mercenaires suisses étaient alors la seule infanterie qui tînt en ligne dans les batailles. Les puissances en guerre intriguaient pour se dérober ce secours les unes aux autres. On caressait à l’envi ces auxiliaires difficiles à conduire et à retenir, gens qui, indifférents à toute cause et ne marchant que pour la solde, n’y souffraient ni rabais ni retard; qui quelquefois prenaient pour nantissement la personne de celui à qui ils étaient engagés; pour qui le pillage accompagnait de droit le combat, et qui appelés pour se battre ne s’informaient pas si le territoire était ami ou ennemi, si les habitants qu’ils trouvaient devant eux devaient ou non être épargnés; mais aussi c’étaient des stipendiés qui faisaient leur métier de combattants en conscience, et autrement que ces bandes d’hommes d’armes, aventuriers du siècle précédent. Ceux-là, ménagers des hommes et des chevaux et s’épargnant réciproquement, étaient accoutumés jadis à des victoires qui n’avaient presque rien de sanglant.
Leurs combats n’étaient guère que des joutes. L’usage de l’artillerie avait commencé à mettre hors de mesure ces guerriers si habiles à se conserver. Les Français et les Suisses venaient montrer une guerre plus sérieuse; et si le pillage était la plus grande calamité qui accompagnât les aventuriers, le pillage, qui n’était pas moindre avec les Suisses, était mêlé de bien plus de sang répandu sur le champ de bataille.
Charles VIII ne vint pas à Gênes, où probablement Ludovic ne désirait pas l’introduire. D’Asti il gagna la Toscane; mais avant qu’il eût traversé le territoire lombard, Jean-Galéas était mort à l’improviste; son fils enfant avait été laissé à l’écart, Ludovic avait pris ce titre de duc de Milan si longtemps attendu.
Pierre de Médicis s’était déclaré pour Alphonse: le roi de France traitait la république florentine en ennemie. Il menaçait Sarzane et Pietra Santa. Médicis vint au-devant de lui désarmé, s’excusant de ses alliances avec les Aragonais et implorant son indulgence. Une convention fut facilement conclue: Charles recevait en grâce les Florentins; ils remettaient pour sûreté Sarzane, Pietra Santa et Pise; des garnisons françaises y furent sur-le-champ établies avant même que le traité fût écrit. Le roi s’engageait cependant à rendre ces places aux Florentins aussitôt que la conquête de Naples serait achevée: Médicis se soumettait à faire prêter au roi 200,000 florins par la république; car Charles manquait d’argent et en demandait partout; mais, à la nouvelle de ce traité, le peuple florentin indigné, se souleva contre les Médicis; l’autorité de Pierre fut abolie, lui-même s’enfuit à Venise. Florence députa au roi: toujours amie de la maison de France, asservie et trahie par ses tyrans qui seuls avaient empêché la ville de se déclarer pour la cause française, elle n’avait pas besoin d’eux pour s’y rattacher. C’est elle, et non les Médicis, qui ouvrait ses portes à Charles; elle le suppliait de lui rendre ses forteresses et surtout Pise, cette ancienne émule de la république qui maintenant était et devait rester sa sujette.
Le fameux moine Savonarole, l’âme de la révolution populaire contre les Médicis, était de l’ambassade: sa harangue fut une prédication exaltée.
Cependant le roi, au moment même, se mettait hors d’état de contenter les Florentins, ou plutôt de tenir la clause du traité par laquelle il n’avait prétendu être que le dépositaire de la ville de Pise. A sa vue les Pisans avaient jugé que l’occasion était favorable pour secouer le joug florentin. S’il restait encore quelque ressentiment des anciennes factions, c’était pour rendre odieuses à la ville gibeline par excellence les chaînes que la guelfe Florence lui avait imposées quatre-vingts ans; La jalousie de cette rivale triomphante s’était complu à ruiner sa conquête pour mieux l’assujettir. La misère horrible, fruit de cette sujétion, fut vivement représentée au roi dans cette ville déchue; elle lui demanda sa liberté. Charles, touché de ce qu’il voyait, et sans prévoyance pour regarder au delà, laissa échapper une promesse qui fut aussitôt proclamée comme un octroi. La garnison étrangère fut chassée; on brisa les insignes de Florence; un régime libre, un gouvernement pisan se rétablit sous les yeux du roi étonné qui n’osa rien désavouer; mais, parvenu à Florence, il entendit d’autres demandes, qu’il ne sut pas mieux contredire. Il regretta de s’être tant avancé. Pressé de poursuivre sa route, les Florentins à leur tour obtinrent de lui un traité qui n’assurait aux Pisans qu’une amnistie, en leur ordonnant de retourner sous l’obéissance de leurs anciens maîtres. Des ambassadeurs de Gênes étaient venus demander au roi Sarzane et Pietra Santa, puisqu’il avait entre les mains ces deux places qui leur appartenaient. Il reçut très-honorablement les envoyés. Il arma chevalier Luc Spinola, l’un d’eux, mais il éluda leur demande; c’était assez de la querelle de Pise, et les deux forteresses réclamées étaient de celles qu’il devait rendre à Florence suivant le traité. Ce déni unissait d’intérêts les Génois et les Pisans. Le roi se contenta de déclarer que la contestation serait mise incessamment en arbitrage. L’armée française continua sa route. Le pape se renferma dans le château Saint-Ange; mais de là il traita, et Charles passant plus loin, se présenta enfin sur la frontière du royaume de Naples.
(1495) Cette marche imprima partout l’effroi et la stupeur. Le roi Alphonse se vît abandonné, il se sentait haï, il désespéra d’être défendu. Il abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II. Il s’embarqua avec les trésors publics volés à son successeur et à la défense du royaume. Il alla faire pénitence dans un couvent de Sicile, et, peu de temps après, il y mourut au moment de se faire moine. Charles marchait à grands pas vers sa nouvelle capitale; tandis que le jeune roi Ferdinand en défendait les approches, des soulèvements populaires y appelaient les Français, et Jean-Jacques Trivulze, émigré milanais à la solde des princes aragonais, qui commandait dans la ville, y donna le signal des défections. Il prit parti pour les Français, à qui il demeura attaché tout le reste de sa vie. Ainsi Charles se vit maître de Naples: on vint de toutes parts le reconnaître et se donner à lui. Parmi les plus empressés se distinguaient le cardinal Fregose et Hiblet Fieschi qui, quelques mois auparavant combattaient contre ses troupes. Ils venaient voir si dans ces nouvelles combinaisons ils ne pourraient en trouver quelqu’une funeste aux Adorno.
Les succès inouïs du conquérant devaient être promptement suivis de revers. En peu de mois, faute d’habileté et de prudence, à Naples la noblesse et le peuple avaient été mécontentés. Les Français eux-mêmes ne montraient que dégoût, ne rêvaient que la France. Des événements sérieux vinrent bientôt avertir Charles qu’il fallait se hâter d’en reprendre le chemin ou se résoudre à ne plus voir Paris. Toute la haute Italie se soulevait déjà pour lui fermer le retour. Il distribua à ses lieutenants la moitié de son armée pour la garde de Naples et des provinces. Avec le reste il rétrograda rapidement vers Rome, la Toscane et la Lombardie, pour regagner Asti et la frontière de France.
Le perfide Ludovic n’avait eu besoin des Français que pour s’assurer la couronne ducale de Milan. Son but atteint, il avait promptement pensé à se délivrer d’alliés exigeants, trop puissants pour n’être pas de mauvais voisins. Il avait ligué toutes les puissances d’Italie effrayées des rapides conquêtes de l’armée française.
Le retour de Charles était hérissé de difficultés. Les semences qu’il avait imprudemment répandues dans son premier passage en Toscane avaient porté leur fruit. Tout y était en guerre, et Gênes en avait sa part. Le More avait déjà passé pour l’auteur du conseil qui poussa les Pisans à demander leur liberté et à se conduire comme si elle leur avait été octroyée. Depuis il les avait incités à résister, quand en vertu du traité fait à Florence on avait voulu les ramener à l’obéissance. Il avait disposé les Génois à secourir une ancienne république tombée qui voulait renaître à la liberté. Des ambassadeurs pisans réclamèrent devant le sénat de Gênes la sympathie des coeurs libres, la pitié pour leurs infortunes, le concours pour leurs généreux efforts. On embrassa leur cause avec enthousiasme; on fournit de l’argent, des armes, les populations du territoire génois voisines des Pisans sont organisées pour leur porter assistance; en un mot, Gênes se livre avec joie à une guerre où retentit le nom de liberté, mais qui surtout peut lui faire récupérer Sarzane et Pietra Santa. Les Florentins demandent à Charles appui et justice en vertu de leurs accords; les Pisans lui demandent de leur tenir sa royale promesse: il flotte hésitant entre des engagements contradictoires et au milieu de ses propres embarras. Il envoie quelques troupes à Pise, il répond aux Florentins que c’est leur faute, et non la sienne, si aucun de leurs sujets ne veut porter leur joug.
Ces dispositions diverses ne promettaient pas au roi que les pays qu’il devait traverser lui livrassent un passage facile: les hostilités éclataient; Ludovic avait pris les armes pour enlever Asti: cette ville perdue eût fermé l’issue vers laquelle Charles dirigeait sa retraite; c’était le patrimoine du duc d’Orléans, petit-fils de Valentine Visconti; et de là ce prince menaçait lui-même le duché de Milan sur lequel il ne cachait pas ses prétentions héréditaires. Il y avait double intérêt à le déposter; mais les Milanais furent repoussés, et, loin de leur abandonner Asti, le duc d’Orléans leur prit Novare.
Charles, doutant s’il trouverait cette route ouverte, avait envoyé à Gênes un négociateur chargé de lui assurer au besoin le passage et rembarquement. Ludovic y avait mis ordre; il avait défendu de fournir aucun secours aux Français; il avait fait séquestrer des galères dont l’armement aux frais du roi avait été commencé avant la rupture. On répondit au messager de Charles que s’il venait à Gênes, il n’y trouverait que des partisans affectionnés et respectueux parmi lesquels les armes lui étaient inutiles. On n’admettrait avec sa personne que cinquante individus de sa suite. Cependant les Adorno surent qu’avec lui marchaient le cardinal de la Rovere, et les Fregose, et Hiblet Fieschi.
Ils en prirent l’alarme, ils craignirent à l’approche de ces ennemis les intrigues de l’intérieur autant qu’un coup de main. On bannit beaucoup de citoyens qu’on suspecta: on se mit en défense. Jean-Louis Fieschi et les Spinola persistant dans leur coalition avec les Adorno dont ils étaient les soutiens, mirent sous les armes dix mille hommes. Le roi avait détaché de ce côté un corps commandé par Philippe de Savoie. Il venait, soit par la force, soit par les intrigues des émigrés génois qui le guidaient, faire ouvrir les portes de Gênes. On pénétra jusqu’au Bisagno; on négocia avec Adorno même. Il n’avait qu’à se détacher de Ludovic; son autorité lui serait conservée. Sarzane et Pietra Santa toujours gardées par les garnisons françaises seraient rendues immédiatement à la république, on la comblerait des faveurs les plus distinguées; mais le roi faisait promettre en vain. Quand les Fregose étaient aux portes, les Adorno ne voyaient que des pièges et des ennemis qui venaient leur arracher le pouvoir. Les Français allèrent rejoindre l’armée du roi; il était temps, elle se battait à Fornoue.
Cette bataille ouvrit à Charles un passage glorieux, et Gênes laissée à l’écart échappa à la tempête. Ludovic se hâta de faire ou de subir une paix séparée. Charles, non moins pressé de se revoir en France, la fit à peu près sans garantie. Le duc de Milan abjurait l’alliance de Ferdinand; Novare lui était rendue; il conservait la seigneurie de Gênes sous la suzeraineté de la France, On rendait aux Génois la Spezia et les autres places que l’armée française avait occupées en faisant sa retraite, excepté Sarzane dont on ne parlait pas; il leur était ordonné de rappeler les troupes fournies à Pise, sans plus prendre part à cette querelle.
Pour toute sûreté de ces conditions et de la foi du duc, il était stipulé que le Castelletto de Gênes serait mis en dépôt entre les mains du duc de Ferrare, et ce prince était le beau-père de Ludovic. Après cette unique précaution prise, et le roi parti, on méprisa les promesses qu’il avait exigées: ses commissaires vinrent mettre des vaisseaux en réquisition pour porter des troupes au secours du Château-Neuf de Naples, car Ferdinand était déjà rentré dans la ville, et il assiégeait les Français dans cette citadelle. Ludovic était bien éloigné de consentir à cet emploi des navires de Gênes, quoique la dernière convention l’eût prévu.
On offrit les vaisseaux, mais on objecta que le traité ne portait pas que ce fût pour mettre des étrangers à bord, et on déclara qu’on n’y recevrait ni Français ni Suisses. Le temps se perdit dans cette chicane.
On apprit que le Château-Neuf s’était rendu. Les Français, forcés de renoncer à une expédition sans but désormais, remportèrent leur argent en accusant et les Génois et Ludovic. Quelques mois après (1496), l’officier français qui commandait dans Sarzane proposa de vendre la place à la république2: on envoya aussitôt vers lui des députés et de l’argent.
L’infidèle gardien prit vingt-cinq mille ducats; il renonça à sa patrie: on lui prostitua le titre de citoyen de Gênes; mais il alla en jouir ailleurs avec le prix de sa trahison. L’exemple tenta aussitôt le commandant de Pietra Santa, on conclut avec lui; mais au moment où il devait livrer la place, les Lucquois, plus voisins, enchérirent sur le marché des Génois et entrèrent en possession. Lucques et Gênes s’étaient alliées pour secourir Pise; cet événement rompit leur accord. Les Génois voulaient employer leurs forces, si Ludovic ne leur prêtait les siennes, pour reprendre ce dont ils se croyaient légitimes propriétaires comme acheteurs premiers en date. Ludovic, que ces querelles contrariaient, leur répondit par des refus absolus qui redoublèrent les griefs et la désaffection envers son gouvernement. Dans une assemblée du conseil, Etienne Giustiniani proposa de déclarer solennellement qu’on ne lui accorderait ni contributions ni assistance avant qu’il leur eût fait rendre leur propriété de Pietra Santa. Le gouverneur Adorno et son parti s’alarmèrent vivement d’une proposition qui devait blesser le duc de Milan; à force de brigues ils la firent rétracter. Dans le même temps l’intérieur de la république voyait se rallumer des jalousies et des querelles. Une cérémonie religieuse où les nobles paraissaient seuls avait été autrefois en usage; tombée en désuétude depuis vingt ans, leur jeunes gens s’avisèrent de la renouveler. Cette imprudence n’était pas de saison, elle fut mal accueillie par les populaires; des rixes s’ensuivirent: la ville fut à la veille d’une émeute générale. Adorno s’employa, ordonna, supplia; les populaires furent inflexibles, et leur obstination l’emporta. La procession de la sainte croit3, car c’était le sujet de la querelle, devint commune à tous les citoyens. Les nobles, qui avaient fait la dépense des ornements d’orfèvrerie au milieu desquels le bois vénérable était porté, en furent remboursés malgré eux, et ils donnèrent à l’Église ces deniers qu’ils trouvaient honteux d’être condamnés à reprendre. Les mémoires du temps mettent de l’importance à cette petite contestation; elle prouvait que le peuple ne voulait souffrir ni privilège ni distinction exclusive. Il en resta des ferments de haine. Ce sont des indices de dispositions profondes qui venaient de plus loin, et dont nous verrons bientôt l’explosion. Cependant tout redevint tranquille en apparence.
Nous noterons en passant que l’empereur Maximilien avait paru en Italie: on supposa à sa venue de profondes combinaisons; mais il se contenta d’errer en Toscane, de recevoir des hommages à Pise, à Gênes, et de demander partout de l’argent. A cette occasion les Génois crurent devoir solliciter de lui la confirmation de leurs antiques privilèges, la fixation de leurs limites de Vintimille à la Magra et la restitution de Pietra Santa. Il est curieux de voir, d’une part, une république, soumise au seigneur de Milan, parler encore comme si elle se gouvernait par elle-même; et, de l’autre, sa prétendue indépendance conciliée avec l’apparente soumission aux vieilles prétentions de la couronne impériale.
Tel était le préjugé: on croyait encore que le parchemin et le sceau auraient plus de vertu que celui qui les donnait n’avait de puissance.
Maximilien lui-même se garda bien de prodiguer ses dons, quelque peu coûteux qu’ils fussent. Il répondit aux Génois qu’il délibérerait de leur requête, et éluda d’y satisfaire.
CHAPITRE II.
Louis XII en Italie; seigneur de Gênes.
A cette époque moururent deux hommes dont l’ambition et la turbulence avaient longtemps agité leur patrie. Hiblet Fieschi trouva sa fin à Verceil, et le bruit se répandit qu’il avait péri empoisonné. Le cardinal Paul Fregose termina à Rome sa carrière orageuse. Tour à tour archevêque, doge, pirate, prince de l’Église, doge encore, usurpateur du siège ducal sur son oncle et sur son neveu, il avait vieilli dans les intrigues et dans ces espérances insensées, ces haines impuissantes, ces entreprises sans fondement qui sont propres à l’émigration; il était mort dans le regret et l’ennui de ne pouvoir rien contre ses anciens émules.
L’archevêché de Gênes fut dévolu à Sforzino, fils naturel de Jean-Galéas.
Le peuple redoubla de plaintes en se voyant enchaîné par un lien de plus.
On fut blessé d’avoir à payer la dette de l’oncle envers la famille qu’il avait dépouillée. La disposition populaire ne devint pas plus favorable par le spectacle du faste que Ludovic vint déployer en visitant Gênes et de la somptueuse réception que les Spinola lui firent les premiers, ni par la dispendieuse magnificence de commande que la ville fut obligée de déployer. Mais pendant ces fêtes le destin de Gênes et celui de Sforza changeaient. Charles VIII était mort, Louis XII lui avait succédé.
C’était ce même duc d’Orléans, maître d’Asti, qui avait fait la guerre autour de Gênes, et qui se portait pour véritable héritier des Visconti au duché de Milan.
(1499) Louis XII annonce qu’il vient revendiquer son héritage, et, traitant en ennemi tout ce qui obéit à son compétiteur, il fait arrêter, il chasse de son royaume tous les Lombards et tous les Génois. Son armée passe les monts. Le More troublé ramasse ses forces; il demande à Gênes de lui fournir trois mille hommes et leur solde de trois mois. Le conseil accède promptement; mais l’argent doit sortir de Saint-George, et là on est lent à obéir; on incidente sur les formes, sur les sûretés. Augustin Adorno, le gouverneur, impatient de montrer son zèle au duc, mande chez lui les capitalistes les plus connus comme opposés au gouvernement ducal; il les renferme et les rançonne; il donne leurs engagements extorqués pour sûretés à Saint-George. La levée de deux mille hommes se fait: Jean Adorno, qui doit commander l’infanterie ducale, met cette troupe en marche pour défendre Alexandrie que les Français menaçaient; mais telle a été la lenteur que la mauvaise volonté du public de Gênes a causée qu’Alexandrie est déjà rendue aux lieutenants du roi. Cette approche et le ressentiment de la dernière violence d’Adorno allaient inciter les Génois à un soulèvement; la terreur avait déjà produit ailleurs un effet plus imprévu: Ludovic s’était senti incapable de résister à une tempête si prompte. Il fit d’abord disparaître ses enfants, sa famille et ce qu’il put enlever de ses trésors. Après ces préparatifs il déclara qu’il résignait la couronne ducale en faveur de son fils qu’il avait mis en sûreté, et, s’enfuyant par les lacs et par les Alpes, il alla se cacher en Allemagne.
Gênes, affranchie de son joug par cet abandon, ne conserva pas celui des Adorno. Cependant, dépossédés du pouvoir, ils n’avaient pas quitté la ville; ils faisaient négocier auprès des Français, ils essayaient de maintenir leur poste en changeant de protection souveraine; mais le public voulait les chasser. On aimait mieux se donner au roi en obtenant des conditions favorables que d’être vendu par des oppresseurs. Ceux-ci se détrompèrent de leurs espérances, et se retirèrent. Le roi, parvenu à Milan, envoya un délégué pour prendre possession des États de Gênes en son nom, en promettant de conserver les privilèges du pays. Ces privilèges revus et confirmés, Louis en jura le renouvellement ainsi que le maintien des lois génoises devant une solennelle ambassade de vingt-quatre députés populaires et nobles, qui vinrent de Gênes lui prêter le serment de fidélité. Il ne suivit pas les derniers exemples. Il n’abandonna pas Gênes à la domination d’un gouverneur génois dont la partialité pût compromettre la puissance qui lui serait conférée.
Philippe Ravenstein de Clèves fut envoyé comme gouverneur royal. Sous lui Jean-Louis Fieschi conserva la principale influence.
Mais Louis retourna bientôt en France, et aussitôt après son départ, le parti qui, dans Milan, était favorable aux Sforza, le parti qui s’appelait encore gibelin, invita secrètement le More à venir tenter la fortune. Les trésors qu’il avait cachés en Allemagne lui servirent à lever une armée de Suisses. Il parut, et la plus grande partie des Lombards le reçurent avec enthousiasme. Il rentra dans Milan (1500) et s’occupa de faire revenir sous son obéissance toutes les portions de ses anciennes seigneuries. Les Génois, qui avaient fait éclater une vive haine contre lui, craignirent de s’être déclarés trop tôt, et, désespérant du pardon d’un tel maître, ils se mirent en défense. On somma Jean-Louis Fieschi, les seigneurs de Monaco et quelques autres voisins alliés ou tributaires de la république de lever des troupes. On se procura douze cents soldats, le roi en envoya six cents par la Provence, car Trivulze, qui tenait tête à Ludovic en Lombardie, n’avait aucune force à détacher de son armée. Cependant le More intriguait dans Gênes, il suscitait les partisans qui avaient laissé les Adorno, pour faire déclarer la ville en sa faveur: la faction opposée s’agitait en sens contraire, et proprement le débat entre le roi de France et l’ancien duc de Milan n’était à Gênes que la lutte de Fregose et des Adorno. Ce n’est pas dans cette ville que la question fut décidée, mais à la porte de Novare; Trivulze et Ludovic y étaient en présence: il y avait des Suisses dans les deux camps; ceux du More furent pratiqués et le trahirent. Ils lui refusèrent d’abord de se battre contre d’autres Suisses, puis de défendre sa personne ou de capituler pour lui. Ils lui permirent de sortir déguisé au milieu d’eux pour tenter de se sauver dans leur retraite. Il fut reconnu; ils le livrèrent. Le malheureux Ludovic, conduit en France, languit dix ans et mourut dans une dure captivité.
Etranges effets de l’ambition! Un roi clément, pour jouir en paix de sa conquête, use d’une rigueur inflexible envers un prince dépouillé que la trahison seule a fait tomber entre ses mains. Le puissant monarque de France, déjà nanti du duché de Milan, en mendie auprès de Maximilien la chimérique investiture, sacrifie pour l’obtenir des intérêts réels, et s’humilie pour devenir vassal d’un empereur sans force et sans dignité.
Un aveuglement nouveau poussa Louis à revendiquer aussi la couronne de Naples. Dans ce but un roi généreux prête ses forces aux Florentins pour opprimer la liberté pisane, et envoie ses troupes recevoir un échec sous les murs de Pise. Un prince honnête homme caresse l’indigne Alexandre VI et consent aux usurpations frauduleuses et violentes du bâtard Borgia. Ce prince vertueux fait plus, il ne craint pas de se rendre complice du perfide Ferdinand d’Espagne qui, sous prétexte de défendre les États de ses parents de Naples, se fait livrer leurs places, tandis que, par un odieux traité fait entre lui et Louis, ils avaient déjà réglé le partage de tout le royaume.
Frédéric, frère d’Alphonse II, avait succédé à Ferdinand son neveu. Il ne put résister à la perfidie de l’Espagnol et aux forces réunies des deux rois. Réduit à capituler, il préféra du moins la foi de Louis à celle d’un indigne parent; il accepta une pension du roi, et alla vivre et mourir en France.
(1501) Les Génois avaient été appelés à concourir à la conquête; huit de leurs vaisseaux se joignirent à dix vaisseaux français. Ravenstein, leur gouverneur, commanda cette expédition et prit le titre d’amiral de Gênes; mais les troupes du roi étaient déjà dans Naples quand la flotte parut devant le port; de là elle passa au Levant. Le Turc faisait la guerre aux Vénitiens; Louis étant alors allié de ceux-ci voulut les secourir.
Ravenstein fit sa jonction avec trente-quatre galères vénitiennes: ces forces combinées attaquèrent l’ennemi dans l’île de Mételin: ce fut sans fruit et sans gloire. Les Français et les Vénitiens s’accordèrent mal; les Français même, dit-on, montrèrent peu de bonne volonté pour faire honneur à leur amiral, mécontents d’obéir à un Belge. Les Génois, dont les historiens le racontent ainsi, ne disent pas s’ils firent mieux leur devoir que les autres; mais nous savons qu’ils avaient déjà résisté à la proposition d’aller porter assistance à Venise. Les deux républiques étaient toujours assez mal disposées l’une envers l’autre, et de plus les Génois avaient craint ou affecté de craindre d’exposer à la colère des Turcs leur colonie de Scio qui existait encore.
Ce mauvais succès d’une expédition coûteuse ne disposait pas favorablement les esprits; mais la présence du roi vint faire diversion.
Il voulut visiter Gênes. A cette annonce on fit de grands préparatifs qui ne furent pas sans difficultés. Les fleurs de lis furent partout arborées; mais Ravenstein, en faisant repeindre le palais public et en y plaçant les emblèmes du roi, crut devoir supprimer les aigles qui l’avaient toujours décoré. Le peuple en murmura, soit que, tandis qu’on avait tant de fois éludé l’obéissance réclamée par les empereurs, on aimât encore à faire regarder Gênes comme une ville impériale, soit qu’il restât des souvenirs gibelins qui s’attachaient à ce symbole. Quand le roi parut, il s’éleva un autre sujet de contention: les nobles prétendirent marcher les premiers; les populaires étaient décidés à ne rien souffrir qui marquât leur infériorité: la querelle fut vive et opiniâtre. Ravenstein fut obligé d’ordonner que l’âge seul réglerait les rangs. Après cet incident la réception fut honorable et cordiale. Tous les grands avaient brigué d’avoir le roi pour hôte. Jean-Louis Fieschi eut la préférence dans son palais de Carignano. Louis montra beaucoup de bonhomie; il entrait familièrement chez les citoyens. Les plaisirs se succédaient. Les dames de la ville se réunirent pour inviter le roi à une fête: il se plaisait à leur conversation; il dansait avec elles et embrassait ses danseuses, ce qui passa pour un usage français. Il partit en assurant que de sa vie il n’avait joui d’un temps aussi agréable; et le conseil, le gouverneur présent, ne manqua pas d’ordonner par décret que le souvenir de la visite du roi serait à perpétuité le sujet d’une fête publique annuelle.
Mais tous ceux qui courent au spectacle d’un roi et de ses pompes n’en sont pas pour cela mieux affectionnés. Cependant Louis avait trouvé bon que huit commissaires vinssent lui porter les demandes que la ville voudrait lui faire, et il parut disposé à accéder à tous les voeux.
On lui demanda d’abord que Gênes pût rester neutre dans la guerre qui s’allumait entre lui et Ferdinand; car l’Espagnol, après la conquête, n’avait pas été plus fidèle pour son allié qu’envers ses parents. La neutralité fut accordée. Au surplus, le royaume de Naples était déjà perdu pour Louis, et bientôt une trêve de trois ans entre les deux rois laissa respirer l’Italie.
Les commissaires génois demandaient ensuite la faculté de renouveler l’élection des magistratures génoises tous les ans, et la soumission des titulaires sortant de charge au syndicat, c’est-à-dire à une sévère reddition de comptes, à une enquête sur leur administration et à un jugement solennel qui pouvait seul les décharger et les absoudre1. Ce recours tardif contre l’oppression et la prévarication, ce point d’appui donné à l’opinion publique, usage cher au peuple génois, devint une institution essentielle dans l’organisation des pouvoirs publics, et elle a été religieusement conservée jusqu’aux derniers temps. Louis ne refusa pas d’autoriser ces règlements, seulement il témoigna de l’étonnement et de la répugnance pour les élections annuelles, coutume si étrange aux yeux d’un roi de France.
Mais il était d’autres sujets plus difficiles à régler, parce que la politique de Louis les compliquait. Les Génois voulaient toujours récupérer Pietra Santa; ils s’étaient adressés au cardinal d’Amboise, ils avaient offert 25,000 écus, et, bercés d’espérances, ils n’avaient rien obtenu. Jérôme Spinola, seigneur de Piombino, pressé par César Borgia qui voulait le dépouiller, avait voulu vendre sa seigneurie à la république.
Elle était flattée de l’idée de cette acquisition. Louis, après avoir fait espérer son consentement, le refusa; il craignit de blesser Alexandre en empêchant le fils du pape de commettre une injustice de plus (1504). Enfin, dans la détresse où se trouvaient les Pisans, ils s’étaient réduits à offrir de se placer sous l’obéissance des Génois. Le roi parut balancer sur cette proposition, et, au moment où l’on se flattait qu’il autoriserait à l’accepter, il le défendit formellement.
L’orgueil national s’en offensa, et l’opinion s’aliéna d’autant plus du gouvernement français que les jalousies du peuple et de la noblesse s’y mêlèrent. Les nobles furent accusés d’avoir détourné le roi de souffrir cet agrandissement de pouvoir et de territoire. On s’en prit surtout aux Fieschi qui, de tous les Génois, avaient le plus d’ascendant auprès du roi et du gouverneur; on leur imputa d’avoir été gagnés par l’argent des Florentins au détriment des intérêts et de la gloire de la patrie.
CHAPITRE III.
Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le teinturier Paul de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.
Les annalistes du pays ont marqué comme un événement de haute importance cette petite querelle de préséance qui avait éclaté à l’entrée de Louis XII et le triomphe que le gouvernement français avait été obligé d’attribuer aux populaires. Ces écrivains ont eu raison en ce sens que c’était un symptôme d’une opposition de droit et de prétentions qui devaient finir par changer la face de l’État et des partis.