Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 8 sur 13 · partie 2/3

Pages du PDF

Histoire de la République de Gênes

La noblesse, les nobles proprement dits jouissaient…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Malgré les vicissitudes des affaires publiques, l’opulence génoise devenait proverbiale et enviée par les étrangers et par les princes, qui ne dédaignaient aucun moyen d’en obtenir quelque part. Léon X, contre qui certains cardinaux avaient conspiré, en dégrada deux; il les condamna à mort. L’un subit sa peine; l’autre, Bendinelli Saoli, était Génois; le pape le tint en réserve et fit proposer le rachat de sa tête à sa famille. Ce singulier marché eut lieu pour 25,000 ducats; mais comme le cardinal mourut peu après sa libération, la cour de Rome fut accusée de n’avoir rendu son prisonnier racheté qu’après lui avoir fait prendre un poison lent.

 

La cour de France et ses officiers n’étaient pas moins avides des trésors de Gênes. Dès le commencement de son gouvernement, Fregose n’avait pu se dispenser de faire prêter au roi 80,000 ducats; les particuliers en avaient fourni la moitié, dont la restitution fut assez difficile. Sur le surplus prêté par la république on trouve que les deux tiers environ étaient dus bien des années après; il est douteux que la dette ait jamais été soldée. Cependant on exigeait sans cesse ou des subventions extraordinaires ou de nouveaux emprunts. Dans une occasion où une ambassade fut envoyée à Paris pour solliciter la restitution de quelques places mal à propos retenues, le roi fut constamment invisible. Les Génois avaient refusé de lui faire un nouveau prêt; après une longue attente les ministres ne craignirent pas de déclarer aux ambassadeurs qu’ils ne leur laisseraient point avoir d’audience que l’argent demandé ne fût livré.

 

(1520) Les Génois se trouvaient blessés par un endroit plus sensible.

D’Allègre, gouverneur français à Savone, favorisait en toutes choses la ville qu’il commandait, et s’embarrassait peu de la domination que Gênes prétendait sur toute la Ligurie. Les Savonais, encouragés par sa protection et ne croyant pas, sous la seigneurie commune du roi, avoir d’autres maîtres, refusèrent de payer tribut à la capitale. Les Génois entreprirent de se faire justice; ils défendirent l’entrée du port de Savone à tout bâtiment de commerce; tous devaient venir payer les droits de douane à Gênes, d’où seulement Savone serait approvisionnée. Les Savonais ne supportèrent pas avec résignation une vexation si caractérisée. Saint-George tenait dans leur ville des entrepôts de sel pour l’exploitation du monopole. A la demande des habitants, d’Allègre fît enfoncer les portes des magasins, il distribua le sel à son gré et, à ce qu’on assure, à son profit. L’entreprise était forte; les doléances de Gênes cette fois furent entendues par le roi; le gouverneur de Savone eut ordre de s’abstenir dans cette querelle2.

 

Les généraux français en Lombardie, d’autre part, étaient disposés à traiter Octavien en subordonné, et Gênes en pays où leur autorité ne devait trouver aucune résistance. Dans une affaire obscure, une sorte de jugement prévôtal avait été rendu par un commissaire français contre des hommes accusés de brigandages. Quelques-uns se trouvaient à Gênes; Lautrec s’indignait qu’on y refusât d’exécuter la décision et la sentence qui les condamnait. On lui opposait les lois de Gênes, le traité qui les avait maintenues et garanties. Le général ne pouvait concevoir de tels obstacles et il menaçait d’user de violence3. Ainsi les Français donnaient occasion aux mécontentements, et déjà l’on disait à Gênes ce que longtemps après un doge répétait à Versailles: Le roi captive les coeurs, ses ministres les rendent à l’indépendance.

 

Ce sentiment inspirait de plus en plus le désir de fonder dans la république une union telle qu’il y eût force et accord pour défendre la liberté commune, telle qu’il n’y eût plus d’intérêts de parti pour lesquels une faction eût occasion de sacrifier les droits de la patrie; on retourna avec ardeur au projet d’une fusion qui devait, en conciliant les prétentions rivales, éteindre les divisions héréditaires. Octavien n’y mettait point d’obstacles. Raphaël Ponsonne, longtemps secrétaire d’État, et qui depuis était entré dans les ordres sacrés, chaud et habile promoteur de l’union, avait fait trouver bon au doge que des assemblées fussent tenues pour ce grand dessein. Douze commissaires avaient été nommés qui pouvaient représenter tous les anciens partis, gens dont le rang et le crédit promettaient une conciliation acceptable à tous. Mais l’ambitieux archevêque de Salerne, plus décidé et plus enclin au despotisme que son frère, traita ces réunions de conjurations séditieuses, il se rendit avec des soldats au cloître de Saint-Laurent où elles étaient tenues, il dissipa injurieusement l’assemblée, il fît arrêter sur le lieu même ceux qui y représentaient le parti des Adorno.

Cette démarche rendit Frédéric très-odieux, et sans être imputée à Octavien, elle fit comprendre que l’union ne pourrait réussir tant que les deux races qui se disputaient l’usurpation de leur patrie seraient en état de prendre le pouvoir.

 

(1521) Cependant Charles V, devenu empereur, et François Ier, rivaux irréconciliables, se disputaient l’Italie. Léon X, après avoir balancé, renonça à l’amitié de la France et se ligua avec Charles. Les Vénitiens restèrent unis aux Français. Les Génois émigrés, les Fieschi et les Adorno trouvèrent aussitôt des secours de galères, de troupes et d’argent pour tenter de chasser les Français et de détruire les Fregose, ce qui surtout leur importait. L’armée espagnole, sous la conduite de Prosper Colonna, enleva Milan à Lautrec et à Trivulze, les Français firent un grand effort pour reprendre ce qu’ils avaient perdu; mais repoussés, battus à la Bicoque, chassés de Crémone, ils furent obligés d’abandonner la Lombardie. Léon X mourut de joie à la nouvelle de ces succès.

 

(1522) Gênes restait isolée; rien n’empêchait les alliés d’y porter leurs forces, et l’on pouvait prévoir que la domination des Fregose touchait à sa fin; mais une catastrophe sanglante devait la terminer. Jérôme et Antoniotto Adorno firent alors avec les ennemis de leur patrie contre la France ce qu’ils avaient entrepris de faire au profit des Français. Ils obtinrent qu’un corps de troupes serait détaché pour cette expédition. Il était trop considérable pour laisser le champ libre à une longue résistance; et le malheur des Génois voulut que la conduite en fût mise sous le double commandement de Pescaire et de Prosper Colonna, deux émules peu unis. Le premier attaquait du côté de la Polcevera et du phare, l’autre venait par le Bisagno; les émigrés suivaient Pescaire.

 

La ville était en quelque disposition de se défendre. Elle avait des troupes, et assez de citoyens prenaient les armes; mais les partisans des Adorno étaient nombreux et leurs espérances s’étaient ranimées. Ils disaient qu’il fallait ouvrir les portes et ne pas s’exposer aux forces irrésistibles de l’armée impériale. Ils assuraient ce qui ne fut que trop vrai, que le pillage avait été promis aux soldats quand on leur avait fait quitter les plaines lombardes pour la stérile Ligurie. Un message pressant de Pescaire, plein d’exhortations et de menaces, vint ajouter à l’incertitude des délibérations. Il représentait l’inutilité de la résistance, les calamités auxquelles elle dévouait la ville; il vantait le patriotisme et les intentions conciliantes des Adorno, il rappelait le dévouement avec lequel, gouvernant Gênes, ils avaient cédé au temps quand il avait fallu sacrifier leur grandeur à la sécurité de la patrie.

C’était le tour d’Octavien de suivre ce grand exemple; il le devait d’autant plus qu’il se sentait plus coupable envers la cause qu’il avait eu le malheur de trahir et de déserter; il lui convenait moins qu’à tout autre d’attirer sur sa ville, pour un vain intérêt personnel, le courroux des alliés qu’il avait offensés.

 

Octavien fit lire ces lettres publiquement. Il déclara que, gouverneur pour le roi, il ferait son devoir envers la France; mais qu’il ne se croyait pas tenu de forcer ses concitoyens, qui n’étaient pas sous les mêmes obligations à courir avec lui les risques, dont ils étaient menacés, si telle n’était pas leur inclination. Il ne s’opposait point à une capitulation, si l’on jugeait à propos de la demander: il mourrait avec ceux qui aimeraient mieux défendre la ville. On répondit à ce langage modeste par des protestations de fidélité au gouvernement royal, et l’on fit tous les préparatifs nécessaires pour soutenir un siège. Le fameux ingénieur Pierre de Navarre était entré dans le port avec deux galères le jour même; François Ier l’envoyait avec quelques soldats annoncer que six mille hommes marchaient au secours de la ville sous les ordres de Claude de Longueville.

 

Mais l’ennemi ne laissa pas le temps de recevoir cette assistance.

Pescaire, ne voyant pas les portes s’ouvrir, avait hâté les préparatifs de l’attaque. Il avait reconnu lui-même toutes les approches de la ville, et par son ordre des canons avaient été transportés sur une butte escarpée qu’un étroit ravin séparait seul d’un bastion entre la porte Saint-Thomas et le Castelletto; là se trouvait alors une petite porte dite de Saint-Michel: cette artillerie fut montée à bras par des sentiers presque impraticables. Les paysans que les Fieschi avaient tirés de leurs fiefs de la montagne se trouvèrent admirablement propres à ce service. Les premiers coups de cette batterie, dont on n’avait pas soupçonné l’existence sur une cime si difficile à atteindre, jetèrent une terreur excessive dans la ville: le canon tirait de trop près pour ne pas faire brèche et pour ne pas renverser la porte. On délibéra aussitôt d’envoyer des députés à Pescaire et d’entrer en négociation; Thomas Cattaneo et Paul de Franchi Bulgaro furent chargés de cette mission, le premier, homme de bonne foi, le second, dissimulé, et, à ce que l’événement a fait croire, servant l’ambition et les vengeances des Adorno. Jamais ambassade si pressante n’éprouva des contretemps plus fâcheux. On se battait hors de la porte Saint-Thomas; et les envoyés ne pouvaient traverser la mêlée pour parvenir au camp impérial. Ils voulurent tourner autour de l’obstacle en s’embarquant dans le port pour aller descendre sur le rivage au delà des avant-gardes; une tempête les obligea de rentrer. Ils se réduisirent alors à se rendre auprès de Prosper Colonna dans son camp du Bisagno, puisque aucun chemin ne pouvait les conduire à Pescaire. Mais pendant ces hésitations le péril croissait, la batterie continuait ses feux, la terreur était au comble; la baillie fit écrire aux députés de tout céder sans un moment de retard. Ce message leur fut porté en hâte sur le chemin. Bulgaro seul le reçut, comme s’il se fût agi d’une lettre de particulier à lui personnelle. Il n’en donna aucune connaissance à son collègue. Parvenus ensemble chez Colonna et favorablement reçus, ils ne hâtèrent nullement leurs négociations et, se tenant dans la limite des premières instructions qui ne renfermaient pas de pleins pouvoirs, ils convinrent seulement d’une suspension d’armes et d’un rendez-vous au lendemain pour arrêter les clauses de la capitulation. Prosper leur dit qu’il allait donner à l’autre corps d’armée avis de l’armistice convenu; mais en les quittant il leur recommanda de faire bonne garde et de se méfier de Pescaire, des procédés duquel il ne pouvait leur répondre. Cet avis était fondé, mais il fut inutile. Pescaire fut jaloux de la part que son émule allait avoir à la soumission de Gênes. Ce traité semblait lui arracher des mains une victoire sûre, une riche conquête, et, méprisant les paroles données par son collègue, à l’instant même il pressa le feu et disposa l’assaut.

Suivant les uns, les émigrés l’encouragèrent, d’autres assurent que du moins Ottobon, Sinibalde Fieschi et Jérôme Adorno, car on ne dit rien d’Antoniotto, firent tous leurs efforts pour obtenir que leur patrie, puisqu’elle était déjà soumise, ne fût point livrée à une si grande calamité. Tandis que l’artillerie ouvrait une brèche dans le bastion ébranlé, Prosper lui-même, animé et exposé comme un soldat, parvenait dans le ravin à la porte ou plutôt à la poterne de Saint-Michel. Elle était fermée, barricadée en dedans. Les bandes de fer et le chêne le plus solide résistaient à tous les efforts. Pescaire fit verser contre la charpente des tonneaux de goudron enflammé; le bois brûla et livra enfin un étroit passage. Nicolas Fregose, l’un des membres les plus accrédités de sa famille, s’était porté à le défendre. Blessé en repoussant ceux qui se pressaient à la porte, et le rempart enfin envahi, il fut renversé et la ville fut prise.

 

De la porte Saint-Michel la descente dans l’intérieur était escarpée, mais sans obstacle. Les Espagnols et les Allemands descendirent en bon ordre et allèrent d’abord faire ouvrir la porte Saint-Thomas au reste de leurs gens, puis s’emparer des postes principaux et du palais; mais déjà les émigrés et leurs suivants s’étaient précipités en tous sens, criant: Espagne! Adorno! C’était au milieu de la nuit que retentit ce cri, et l’ombre augmenta les horreurs de cette invasion. La ville fut immédiatement livrée au pillage; les Adorno eurent soin de demander des ordres pour en préserver la banque de Saint-George, la douane et le port franc; mais pour tout le reste, à peine quelques églises furent respectées. La vengeance conduisit d’abord l’avidité; les premières maisons pillées furent celles des Fregose; mais Pescaire lâche le frein à la soldatesque, le désordre fut général, le pillage sans distinction, et le parti vainqueur ne fut pas le maître de garantir les demeures de ses partisans; ceux qui firent résistance furent massacrés. On compte un Pallavicini, un Grimaldi parmi les victimes. Augustin Giustiniani, l’un de nos historiens, attiré à la fenêtre par le bruit, reçut un coup d’arquebuse et eut le bras fracassé. Les habitants du faubourg Saint-Étienne, irrités des violences exercées sur leurs foyers et aidés de quelques habitants du Bisagno leurs voisins, chassèrent de leur quartier les assaillants et se barricadèrent; mais un des plus ardents soutiens des Adorno qui avait du crédit dans ce faubourg, les effraya et les obligea à désarmer; quelques-uns d’entre eux allèrent même prendre leur part au butin; car les hommes du pays et ceux des environs n’en laissèrent pas tout le profit aux soldats étrangers et aux suivants des émigrés. Parmi ceux qui ont raconté cette scène lamentable et suivant l’inclination diverse des témoins, on voit exagérer ou dissimuler les outrages faits aux femmes et le pillage des couvents où les citoyens avaient déposé leurs effets les plus précieux; mais il est unanimement avéré que des habitants profitèrent de l’obscurité pour participer au brigandage. Des hommes même qui semblaient avoir quelque considération à ménager se mêlèrent, le visage masqué, aux troupes qui saccageaient les maisons. Les choses allèrent si loin qu’un capitaine allemand attaqua l’église Saint-Laurent et entreprit de forcer la porte de la sacristie.

Les chanoines et leurs chantres s’y étaient renfermés pour défendre leur trésor et le sacré Catino, objet de l’ambition rapace de ce soldat. Ils soutinrent le siège: les magistrats de la ville eurent le temps de venir à leur secours. On marchanda avec le capitaine, et un don de 1,000 ducats délivra l’église de ses indiscrétions.

 

C’est pendant la nuit que se passèrent ces funestes scènes, et vous trouverez dans les écrivains du pays et du temps, que cette nuit si longue aux citoyens opprimés et tremblants ne dura que cinq heures (le 30

mai), abrégée par un miracle évident de la miséricorde divine. Le prodige n’empêcha pas les vengeances et les désordres de se prolonger trois jours.

 

Frédéric Fregose s’embarqua pendant le tumulte, lorsqu’il vit qu’il était impossible de se défendre. Octavien était retenu par une attaque de goutte; et il refusa de se laisser transporter pour suivre son frère. Il fut arrêté avec Pierre Navarre. On les envoya à Naples, le dernier traité en prisonnier de guerre, Fregose en prisonnier d’État étroitement gardé; il mourut peu après. De tant de chefs que nous avons vus se succéder, c’était peut-être le plus modéré dans son ambition, celui qui a le moins employé d’injustices et de violences, le plus attaché aux vrais intérêts de son pays, et on lui doit cette gloire d’avoir sincèrement embrassé le dessein d’éteindre les factions et de confondre les distinctions de parti.

 

André Doria croisait avec quatre galères de la république, c’est à son bord que l’archevêque de Salerne se fit conduire. André s’approcha du rivage pour recueillir son neveu Philippin et tout ce qu’il put sauver d’amis des Fregose qui émigraient à leur tour. De là il alla stationner à Monaco, retenant pour lui-même les galères qu’il ne se croyait pas tenu de restituer aux nouveaux maîtres de Gênes; il passa au service de François 1er. On assure que plus tard il fit compte à l’État de la valeur des galères qu’il s’était approprié.

 

Quand le pillage eut cessé, on eut d’abord l’odieux spectacle du partage et du marché général du butin. Il ne fut pas facile de ramener à l’ordre cette soldatesque, de la faire sortir des maisons où elle s’était établie et de la rassembler sous les drapeaux; mais on annonçait l’entrée en Piémont d’une armée française, et il était temps de penser à la défense.

Ces troupes furent ainsi mises en marche au grand soulagement des malheureux citoyens. On admira de quelle foule de femmes ces soldats étaient suivis, elles avaient accouru de tous côtés pour avoir leur part dans les dépouilles de Gênes.

 

Avant leur départ Antoniotto Adorno fut nommé doge, sans contestation comme on peut le croire, et à peu près sans formalité. Il était l’aîné des deux frères. Jérôme, plus versé dans les intrigues des puissances, se réservait pour suivre sa fortune auprès des alliés. L’exécration était sur leur nom déjà haï: le sac de leur ville natale le chargeait d’une haine irréconciliable. Gênes, disait-on, avait été pillée quatre fois: par les Carthaginois de Magon, par les barbares de Rotharis, par les Mores d’Afrique, maintenant par les Adorno. Antoniotto ne régnait que sous la tutelle de l’ambassadeur de Charles V, qui disposait de l’État en maître despotique. C’était un nouveau sujet de honte et de haine. Quand le nouveau doge fit avec pompe les honneurs de la ville aux généraux alliés, au duc de Milan qui les accompagnait, le peuple les vit avec horreur. Les Génois n’eurent qu’une joie seule. Adrien VI, successeur de Léon X, passa en ce temps pour aller prendre possession de son siège. Les chefs de l’armée impériale revinrent à Gênes lui faire hommage. Aussi superstitieux que sanguinaires, ils osèrent lui demander l’absolution pour les fautes qui avaient pu être commises dans le sac de Gênes.

L’austère pontife répondit en trois mots: Je ne le dois, ni ne le peux, ni ne le veux.

 

CHAPITRE VI.

François Ier à Pavie. - Bourbon à Rome. - André Doria alternativement au service du pape et du roi de France. - Antoniotto Adorno abandonne Gênes aux Français et à Doria.

 

(1553) Cependant les Vénitiens, l’empereur, le pape Clément VII, car Adrien n’avait fait que passer, s’étaient ligués avec l’assistance du roi d’Angleterre pour fermer à jamais l’entrée de l’Italie aux Français. Le connétable de Bourbon, sacrifiant sa patrie à des ressentiments, l’avait désertée pour s’allier aux ennemis de la France. Jérôme Adorno avait été l’ambassadeur de Charles V auprès des Vénitiens, il avait conclu la ligue avec eux, et ce fut à quarante ans le dernier acte de sa vie; il mourut à Venise. Sa famille perdit en lui son appui et son éclat. Plus habile et plus susceptible de quelques sentiments généreux, il laissait Antoniotto avec plus de haine au milieu des Génois et avec moins de crédit au dehors. Mais en ce moment Gênes appartenait plus aux alliés qu’à son doge et obéissait à leur impulsion. Tandis que Bonivet, commandant en Lombardie une belle armée française, la laissait ruiner, le connétable entreprit l’invasion de la Provence (1554). Il poussa jusqu’à Marseille et y mit le siège. André Doria avec six galères avait ravitaillé la place, il ne cessa d’y porter des vivres et des hommes et de garder la côte de Provence. Il fit prisonnier dans cette croisière Philibert, prince d’Orange, qui passait d’Espagne en Italie. Doria l’envoya au roi, qui promit à l’amiral 25,000 écus pour la rançon de son prisonnier, mais qui ne put les payer d’abord et qui plus tard ne s’en embarrassa guère.

 

Les secours et les vivres manquaient à Bourbon; le roi marchait sur lui; il fut obligé d’évacuer le territoire français et de se rejeter sur la Ligurie. André Doria le suivit de près avec la flotte et favorisa les mouvements de l’armée française. Il combina ses opérations avec celles du marquis de Saluces, envoyé par le roi dans la rivière occidentale. Savone leur fut abandonnée. Doria demandait au roi quinze cents hommes pour lui rendre Gênes. Le roi promettait et n’envoyait rien. Hugues de Moncade, général de Charles V, était alors dans Gênes, il voulait chasser les Français de ce voisinage; il s’avança sur Varase que le Corse Giocante Casa-Bianca défendait comme l’avant-poste de Savone: car la France devait à ses rapports avec Gênes, d’avoir à sa solde un régiment corse.

Casa-Bianca, qui en était le chef, avait bien servi en Provence: il avait harcelé l’ennemi; maintenant il le suivait ou le devançait en Ligurie. Les galères génoises protégeaient l’attaque de Varase; mais Doria sortit de Vado avec les siennes et vint déranger toutes les manoeuvres des assaillants. Il mit brusquement en fuite la flotte génoise.

Les premiers qui du bord virent cette déroute, s’en ébranlèrent. Casa-Bianca aussitôt marcha sur eux; Doria les attaqua sur le rivage; ils furent défaits. Moncade lui-même et cent trente officiers supérieurs furent faits prisonniers. La flotte française conduite par Doria ne tarda pas à bloquer Gênes à son tour; la ville fut contrainte de demander une trêve.

 

Mais en ce moment François Ier perdait à Pavie son armée et sa liberté.

On le vit passer à Gênes conduit en captivité en Espagne. Pour assurer ce voyage qu’il désirait lui-même parce qu’il comptait trouver dans Charles V des sentiments nobles et des procédés honorables, il consentit à faire donner des ordres pour que tous ses bâtiments de guerre restassent désarmés dans leurs ports et que six galères françaises fussent remises en gage entre les mains des Espagnols. Celles de Doria furent désignées pour ce service; il refusa d’y déférer. Les conditions de son engagement n’étaient pas de passer sous les ordres de l’ennemi. Il alla sur la côte de Toscane rembarquer les troupes du roi, il les ramena en France et resta quelque temps encore au service français; mais peu ménagé par les ministres et mal payé de sa solde, il passa à celle du pape du consentement du roi. Il eut alors le titre d’amiral.

 

Après treize mois de prison, François fut enfin délivré en vertu d’un traité que Charles V n’accorda que parce qu’il voyait son prisonnier malade et qu’il craignait de perdre son gage, que François n’accepta que par impatience et qu’il vint faire désavouer par sa nation. Les Vénitiens avaient été blessés de l’avantage que l’empereur avait gardé pour lui seul dans une bonne fortune qui devait être commune à tous les alliés; ils s’étaient entremis pour la paix, et maintenant on l’avait faite sans eux. L’empereur agissait en maître de l’Italie. Venise et le pape recherchèrent François; ils contractèrent avec lui une nouvelle alliance: le roi d’Angleterre s’y associa. On convint de rétablir Sforza dans Milan, d’ôter le royaume de Naples des mains des Espagnols; mais François renonçait à réclamer cet ancien objet de l’ambition des rois de France.

La possession d’Asti et la seigneurie de Gênes uniquement lui étaient réservées en Italie. Les opérations devaient commencer par remettre cette dernière ville aux mains des alliés. On devait proposer à Antoniotto Adorno de prendre parti avec eux, et en ce cas on le laisserait au gouvernement sous la protection française. Sur son refus on appellerait l’archevêque de Salerne, Frédéric Fregose. C’était tout ce qui restait dans ces deux familles rivales de personnages notables que l’on pût élever au pouvoir.

 

Adorno crut devoir fermer l’oreille aux propositions des alliés français.

Bourbon, le connétable transfuge, qui était arrivé à Gênes avec des galères espagnoles et des troupes impériales, le confirma dans son adhésion au parti de Charles V.

 

Le parti opposé ne songea plus qu’à réduire Gênes par la guerre, et André Doria s’y adonna tout entier. Les huit galères qu’il commandait au nom du pape furent jointes par celles du roi, les Vénitiens en fournirent seize: Pierre Navarre commandait les troupes. Savone se redonna aux Français; on occupa le golfe de la Spezia, Porto-Venere, Porto-Fino; on bloqua étroitement le port de Gênes. On prit ou l’on coula bas les navires chargés de grains dont la ville attendait sa subsistance. Travaillée de moment en moment par l’épidémie, elle se vit réduite à la disette. On estima que Doria causait un million de ducats de dommage à ses concitoyens, et, sans pitié, il enchaînait à la rame sur ses galères les équipages des vaisseaux qui tombaient entre sas mains. Il ne demandait que quelques compagnies au duc d’Urbin qui commandait en Lombardie pour les alliés de François, et il promettait de faire ouvrir les portes de Gênes.

 

(1527) Cependant de nouvelles armées d’Allemands étaient descendues en Italie. Le connétable de Bourbon les commandait. Tout le monde sait qu’avec une singulière résolution il conduisit ses troupes droit à Rome, qu’il fut misérablement tué au moment où elles forçaient les portes, que la ville fut horriblement saccagée et que Clément fut retenu en captivité. Doria, privé de la solde qu’il recevait du pontife, ne pouvait plus se soutenir ni pourvoir à l’armement de ses galères. Les impériaux qui le savaient le sollicitèrent de passer au service de Charles; Clément le prémunit contre ces offres qui exposaient sa liberté et sa personne. Il l’encouragea à retourner au service de François 1er. Doria devint amiral et capitaine général de la marine française dans la Méditerranée. Sa solde fut fixée à 36,000 écus. Il vint reprendre sa station à Savone, croiser devant Gênes, arrêter les bâtiments qui essayaient d’y entrer, et désoler les rivières par des excursions journalières.

 

Tandis qu’un ennemi si redoutable, tout compatriote qu’il était, la pressait de si près et la ruinait sur la mer, Lautrec était en force dans la Lombardie avec une nouvelle armée et menaçait Gênes de cet autre côté.

Adorno se voyait comme assiégé de toutes parts. Il céda à la peur et proposa lui-même de traiter de la reddition de la ville. Lautrec accorda la capitulation qu’on lui demanda, une chose exceptée, mais elle était très-grave. Les Génois voulaient que la France rendît Savone à leur domination, Savone qui avait été le point d’appui des Français, et dont les habitants leur avaient montré bien plus de dévouement que les Génois.

Lautrec ne put donner que des espérances, la concession passant ses pouvoirs. Cependant cette réponse n’avait pas rompu les accords; mais le doge s’était sans doute remis de sa terreur. Quand César Fregose, capitaine au service de France, fut commis par Lautrec pour aller prendre possession de la place suivant le traité, son héraut fut renvoyé sans réponse. Fregose se prépara à employer la force. Augustin Spinola et Sinibalde Fieschi, personnages principaux de ces familles attachés aux Adorno, qui étaient sortis contre lui, furent repoussés et faits prisonniers. Alors le doge donna l’ordre d’ouvrir les portes sans plus opposer de résistance. Lui-même monta à cheval et se renferma au Castelletto. On eût pu l’arrêter: il suffit au public qu’il se retirât.

Filipino Doria fit prendre aux Génois la croix blanche des Français. Le changement de domination s’opéra sans effusion de sang et sans trouble, sauf pourtant le pillage du palais du doge, incident passé en usage à chaque révolution.

 

Théodore Trivulze fut donné à la ville pour gouverneur. André Doria reçut le collier de Saint-Michel et il en célébra la fête avec magnificence.

Riche du fruit de ses exploits et comblé d’honneurs, marié à la veuve du marquis de Caretto, nièce d’Innocent VIII, en situation de protéger sa famille auprès de la cour de France, il fut alors l’homme le plus important du pays. On oublia bientôt les dommages qu’il avait causés sur la mer à ses concitoyens. Deux choses lui concilièrent l’affection publique au plus haut degré. Il embrassa avec une égale chaleur et la cause des Génois qui revendiquaient la domination de Savone, et le projet, appelé par tant de voeux, de cette organisation publique déjà désignée, comme elle a été appelée depuis, sous le beau nom de l’Union.

 

CHAPITRE VII.

André Doria passe du service de France à celui de l’Autriche. - Les Français expulsés de Gênes. - Union.

 

(1528) Cette grande pensée d’union inspirée par la fatigue des révolutions intérieures et par le dommage que portaient les factions, n’avait jamais cessé de vivre dans le coeur des hommes sages depuis que la possibilité en avait été entrevue. Cependant il s’agissait d’obtenir de chaque citoyen l’abandon du parti dans lequel le rangeaient sa naissance ou ses affections. Mais on sentit assez qu’il n’y avait plus de gibelins à distinguer des guelfes, que les familles illustres qui depuis 1339

s’étaient partagé le pouvoir étaient certainement des nobles et qu’il n’y avait aucune race antique qui pût dédaigner de fraterniser avec de tels plébéiens. La considération que d’immenses richesses avaient procurée à des familles plus modernes était assez grande pour les admettre dans une aristocratie forte et compacte que la victoire remportée sur les artisans conseillait et permettait de fonder. Les partis qui s’étaient divisés en faveur des maisons Fregose et Adorno étaient plus difficiles à réduire; mais ces deux races avaient enfin disparu de la scène. Tant que l’une des deux avait gouverné, l’union avait été impossible. Nous avons vu l’archevêque Frédéric Fregose dissoudre l’assemblée que son frère Octavien avait soufferte. Le projet avait été repris pendant qu’Antoniotto Adorno était doge, et ostensiblement il ne s’y était pas opposé, mais on était alors sous la protection de l’empereur Charles V, et l’on convint que l’on ne pouvait rien faire sans son congé. Adorno laissa nommer deux ambassadeurs pour le consulter. De retard en retard et de prétexte en prétexte, leur mission ne s’accomplit pas. Maintenant les Adorno sont abattus et la haine qu’ils se sont attirée en livrant la ville au pillage garantit contre leur retour. La ville est, il est vrai, sous la seigneurie du roi de France, mais sous cette domination c’est encore une république, et quand elle ne devrait pas avoir plus d’indépendance, sa constitution intérieure, son institution municipale n’en mériteraient pas moins d’être réformées ou plutôt établies. On ne doutait pas que la chose ne fût tout au moins indifférente au roi; l’entreprise démocratique à laquelle Louis XII avait mis fin devait rendre favorable aux yeux de l’autorité française un projet qui donnait des garanties contre l’invasion de la populace; d’ailleurs on ne publiait pas les plans dans toute leur étendue. Trivulze ne croyait autoriser que des réunions et des délibérations qui n’avaient rien d’insolite et sans autre but que de pourvoir à l’administration des affaires. Des mémoires du temps disent que, pour écarter les obstacles qui auraient pu venir de France, on fit au roi un don gratuit, sous prétexte de contribuer à ses armements.

 

De nouveaux événements amenèrent le résultat par d’autres voies, et, au lieu de l’obtenir sous la protection de la France, le firent dépendre de l’affranchissement de la république et de la fin de la domination française.

 

François occupait la Lombardie. Mais son engagement envers ses alliés l’obligeait à laisser Sforza en possession du duché de Milan et à se contenter de Gênes et d’Asti. Dans la haute Italie son ambition n’était pas satisfaite, il voulut la conquête de Naples et il y fit marcher l’armée que commandait Lautrec. La flotte aux ordres de Doria avait été mandée pour appuyer cette entreprise; seize galères firent voile, huit appartenaient au roi, huit autres à sa solde étaient la propriété de l’amiral: Philippin Doria les commandait. André de sa personne resta à Gênes ou plutôt à Lerici, car une maladie contagieuse régnait dans la ville et tous ceux qui pouvaient la quitter se réfugiaient aux environs.

Doria était déjà mécontent de la cour de France. Estimé du roi, mais incapable de modérer ses plaintes quand on négligeait de tenir les promesses sur lesquelles il avait fondé ou ses plans d’expéditions ou ses engagements pécuniaires envers ses marins, il était fort mauvais courtisan. Véritable homme de mer, ferme et prompt, élevé dans cette république où avec la fierté des nobles on contractait l’esprit populaire de l’indépendance, il était incapable de plier devant les ministres du roi ou devant des grands auxquels il ne se croyait pas inégal, tandis qu’ils le prenaient pour un officier de fortune. La confiance du roi pour les affaires d’Italie était partagée entre lui et un Romain, Rancé de Cere. Celui-ci commandait ordinairement les troupes de terre dans les expéditions combinées avec la flotte de Doria; ils étaient désunis, jaloux l’un de l’autre, et Rancé de Cere, ordinairement plus près de l’oreille de François, avait l’avantage. Pendant qu’on s’apprêtait à marcher sur Naples ils avaient été embarqués ensemble et chargés d’occuper ailleurs les Espagnols. Rancé voulait envahir la Sicile, Doria insista pour attaquer la Sardaigne où il eut le malheur de ne pas réussir, et ses ennemis tirèrent un grand parti de cette expédition manquée; on rendit suspectes jusqu’à ses intentions.

 

En ce temps même il soutenait avec une vivacité qui approchait de la menace la cause de Gênes contre Savone. Cette ville, protégée par les Français qui l’avaient trouvée dès longtemps favorable à leur parti, aspirait toujours à se soustraire à la domination génoise. Elle ne voulait plus en subir les impôts; elle voulait avoir son commerce à part et se flattait de faire à sa voisine une utile concurrence. Ce n’était plus une ville sujette dépendante d’une capitale, c’étaient deux seigneuries françaises, et il n’y avait pas de motif de soumettre l’une à l’autre. La prétention de Savone était juste sans doute; Gênes n’avait point de titre valable pour que sa municipalité fût reine des cités voisines, pour qu’elle les liât à son gouvernement sans leur permettre d’y participer. Mais les Génois avaient une très-longue possession, et à chaque renouvellement de la seigneurie, la France leur avait garanti leurs anciens droits et l’intégrité du territoire. D’ailleurs ce n’était pas pour le seul amour de la justice que les Français favorisaient Savone, le gouverneur de cette ville en tirait un profit personnel. Le connétable de Montmorency, qui avait obtenu le privilège de fournir le sel en Lombardie, avait mis ses entrepôts à Savone et y ruinait la gabelle génoise. Un droit royal y remplaçait les impositions qui jadis tombaient dans le trésor de la république. Le roi y avait ses chantiers et y faisait construire ses galères. On y avait ouvert un port franc qui détournait le commerce de celui de Gênes et les revenus de sa douane; enfin on y élevait des fortifications qui ne pouvaient servir que contre les Génois. Doria se plaignit de ces préjudices apportés à sa république; il représenta au roi par des lettres souvent répétées, et avec plus de vivacité franche que de respectueuse mesure, ce qu’il y avait d’injuste selon lui, mais certainement d’impolitique, dans ces procédés. Le roi occupé de ses plaisirs n’y donna aucune attention. Le connétable et le chancelier Duprat lui dépeignirent l’amiral comme un homme prévenu, importun, difficile à vivre et impossible à contenter. On se plaignait de ce qu’il s’était excusé d’aller en personne devant Naples; et Doria, qui n’avait refusé peut-être que pour être pressé par le roi, fut blessé à son tour quand, sans plus le rechercher, on nomma Barbezieux pour commander dans la Méditerranée.

 

Cependant Philippin avec ses galères avait fait son devoir de la manière la plus brillante et la plus heureuse. Les Vénitiens venaient avec leur flotte joindre ses seize galères. Le vice-roi Hugues Moncade, jadis prisonnier des Génois à Varase, crut devoir prévenir cette réunion. Il sortit de Naples avec autant de galères, de grands vaisseaux et de bâtiments de transport qu’il en put rassembler et charger de ses soldats.

Les plus braves officiers montèrent sur cette escadre. On attaqua Philippin près de Salerne. Il reçut l’ennemi avec vigueur, la victoire fut longtemps disputée; mais le Génois avait mis en réserve une portion de ses forces, et quand elles tombèrent sur l’ennemi fatigué, le combat fut promptement décidé. La galère de Moncade fut abordée la première, il fut tué; presque tout le reste se rendit. Philippin eut pour prisonniers le marquis del Vasto, Ascagne et Camille Colonna, le prince de Salerne, le marquis de Santo-Croce, l’amiral Giustiniani et une foule d’autres seigneurs ou officiers de renom. Lautrec qui assiégeait Naples demandait ces captifs: Philippin se hâta de les expédier à son oncle: le roi les fit réclamer. André répondit qu’il n’avait aucune obligation de les rendre, et d’autant moins que la rançon du prince d’Orange lui était encore due, que la solde de ses galères et ses pensions étaient aussi très-mal payées. Ainsi, de jour en jour les choses s’aigrissaient davantage; Lautrec en prévoyait l’éclat; il aimait Doria, et surtout il avait besoin de son appui dans une expédition lointaine où les ministres du roi l’abandonnaient trop à lui-même. Il fit un effort pour remédier aux conséquences qu’il fallait craindre; il dépêcha à la cour Langeay du Bellay, qui d’abord vint trouver Doria; il prit connaissance de ce qu’il y avait de sérieux dans les plaintes de l’amiral, il se convainquit que l’intérêt de Gênes dans l’affaire de Savone était l’objet auquel Doria tenait essentiellement, et qu’en lui donnant satisfaction sur ce point, il serait facilement apaisé sur tous ses griefs personnels. Langeay alla en rendre compte au roi et le presser, au nom de Lautrec et pour l’intérêt de la conquête de Naples, de ne pas faire de Doria un ennemi: cette démarche fut inutile. Le refus de rendre les prisonniers, envenimé par les ministres, passa pour une rébellion insolente. Doria, donnant cours à son mécontentement1, se fit bientôt un nouveau sujet d’accusation. Le roi avait envoyé le vicomte de Turenne aux Génois pour leur demander un emprunt. Le gouverneur assembla le conseil pour donner audience au vicomte, Doria se présenta accompagné jusqu’au palais d’une foule de citoyens qu’il n’avait pas craint d’avertir de son opinion. Sur la proposition de Turenne il prit la parole et répondit qu’il était étrange que le roi demandât de l’argent à une ville qu’on l’avait induit à ruiner en transférant son commerce et ses privilèges à Savone; que Gênes n’était pas tenue de payer comme contribution ce qu’on exigeait; que comme prêt volontaire elle ne le pouvait; que l’on devait d’abord lui rendre justice, et qu’alors sans doute elle serait en état de mieux faire, Turenne, peu accoutumé à des délibérations aussi libres, s’indigna qu’on reçût ainsi les ordres du roi. La fermeté de Doria commençait à tourner en menaces. Le gouverneur Trivulze arrêta cette contention. Il répondit qu’en effet la ville avait perdu ses ressources et qu’il se chargeait de rendre compte au roi de l’impuissance où se trouvaient les Génois, sans que l’on dût suspecter leur zèle ni leur fidélité; il priait Doria d’en écrire également à sa majesté: elle ne pourrait manquer d’accorder confiance au témoignage d’un amiral qui avait rendu tant de services, qui en avait tant à rendre, et en qui on respecterait toujours une franchise inspirée par son amour pour sa patrie et par son zèle pour le service du roi. La séance fut rompue sans que la discussion s’engageât plus avant. Mais Turenne, mécontent à l’excès, quitta la ville à l’instant même, et de Florence, rendant compte à Paris de son mauvais succès, il dénonça Doria comme un ennemi déclaré.

 

On précipita ses résolutions en prenant celle de le faire arrêter.

Barbezieux, qui partait avec une nouvelle escadre pour le siège de Naples, eut ordre de s’emparer des galères de Philippin et d’abord de passer par Gênes et de s’assurer de la personne de l’amiral. Un ambassadeur génois était encore à Paris pour obtenir réponse sur l’affaire de Savone, il fut informé de la résolution. Il en expédia un prompt avis secret qui devança l’arrivée de Barbezieux et celle des ordres préventifs qu’on donnait aux gouverneurs de Savone et de Gênes pour les faire concourir à l’arrestation. André s’embarqua à l’instant avec ses grands prisonniers et alla s’enfermer dans la citadelle de Lerici. Barbezieux, arrivé trop tard à Gênes et usant de dissimulation, lui écrivit et l’invita à une conférence; rien ne put engager André à se rendre sur les galères. Barbezieux l’alla trouver, il montra à Doria beaucoup de déférence et d’amitié. Le roi avait été blessé sans doute que l’amiral eût refusé le commandement qu’il lui avait décerné, mais il avait donné l’ordre de le consulter et de prendre ses instructions. Tout fut inutile, Doria ne voulut jamais sortir de son fort. Il ne resta plus à Barbezieux qu’à remettre à la voile et à se hâter d’aller devant Naples pour s’emparer, s’il le pouvait, des galères de Philippin.

 

Mais Doria y avait pourvu. Le temps de son engagement avec la France allait expirer. Philippin avait reçu l’ordre secret d’abaisser le jour même le pavillon français, d’abandonner le siège et le reste de la flotte, et de revenir immédiatement à Lerici en se tenant sur ses gardes pour éviter la rencontre des Français. Cet ordre fut exécuté à l’improviste, à la surprise et à l’extrême regret de Lautrec. Philippin ramena neuf galères à la Spezia, abandonnant à elles-mêmes les huit françaises qui étaient sous son commandement avec celles de son oncle.

Les historiens français disent qu’il fit retenir celle du roi par Antoine Doria, mais ce fait ne semble pas exact.

 

L’amiral ayant déclaré au roi de France qu’il renonçait à son service, offrit à Clément VII de rentrer au sien. Le pape, qui était peu en état d’accepter, lui envoya son secrétaire pour traiter avec lui, mais essentiellement pour l’empêcher de se mettre à la solde de l’empereur; car Colonna et del Vasto, prisonniers et commensaux de Doria, l’obsédaient sans cesse pour donner à Charles V un serviteur et un auxiliaire si puissant. La négociation fut poursuivie avec ardeur. On offrait à Doria l’assistance impériale pour s’emparer de la seigneurie de Gênes. Il refusa obstinément. Il convint de travailler à l’expulsion des Français, mais il stipula clairement l’indépendance et la liberté de sa patrie, et Charles V promit de n’y jamais attenter. Il exigea aussi que l’empereur garantît l’intégralité du territoire et particulièrement la domination sur Savone. Les Génois durent être traités pour leurs personnes et pour leur commerce, dans tous les États de l’empereur, à l’égalité de ses propres sujets.

 

Doria personnellement recevait toute abolition pour les hostilités qu’il avait pu exercer contre les impériaux, et, par une clause singulière, il n’était pas tenu de mettre en liberté ceux des prisonniers qui étaient enchaînés sur ses galères. Il devait seulement les rendre par échange à mesure qu’on lui fournirait des esclaves turcs ou des galériens condamnés. Il était nommé amiral et lieutenant de l’empereur. Il mettait à la solde de Charles V douze galères moyennant soixante mille écus par an. On lui donnait des assignations de fonds cautionnées par des maisons de commerce de sa confiance. Un port lui était assigné dans le royaume de Naples pour y faire stationner sa flotte, et, sous prétexte de se réserver les moyens d’assurer ses approvisionnements de bouche, il avait le droit d’extraire tous les ans dix mille salmes de froment de la Pouille ou de la Sicile.

 

Aussitôt que ce traité signé à Madrid eut été rapporté à Doria et avant qu’il fût public, il s’embarqua. Il allait tenter de se rendre maître des galères françaises dont Philippin s’était séparé devant Naples. Les Français prévenus tirèrent le canon contre lui, mais bientôt Lautrec mourut de maladie, son armée se dissipa, les galères du roi quittèrent une entreprise désormais perdue et se retirèrent vers Gênes et vers la France.

 

Doria se hâta de regagner la Ligurie; il crut que le moment était arrivé d’ôter Gênes aux Français, de faire coïncider cette délivrance avec le plan d’union qu’il avait embrassé avec chaleur, et de fonder enfin un gouvernement solide et indépendant.

 

Les citoyens étaient d’avance dans les mêmes dispositions. Une baillie, qui d’abord n’avait paru chargée que d’organiser le concours de la ville aux opérations militaires et maritimes des Français, n’avait pas tardé à traiter de l’union, des moyens de l’amener et du gouvernement à donner à la république. Trivulze inattentif n’en avait pris aucune alarme; il ne s’agissait encore que de réformer les lois sous le bon plaisir du roi.

C’était en implorant la bonté et la sagesse royale qu’Augustin Pallavicini, dans une assemblée solennelle tenue en présence du gouverneur et où toutes les magistratures s’étaient réunies, avait prononcé un discours grave et mesuré, mais appelant une réforme immédiate. Toutes les opinions avaient concouru dans le même sens; et la baillie, prête à mettre son travail au jour, avait annoncé le terme précis auquel les nouvelles lois seraient publiées. Le redoublement de l’épidémie cruelle qui ravageait l’Italie avait retardé la conclusion de cette grande entreprise. La querelle de Savone, celle de Doria étaient venues dans l’intervalle faire secrètement penser que ce ne serait pas sous l’autorité française qu’on pourrait opérer pleinement une révolution si difficile à mener à bien dans un État dépendant. L’ambassadeur génois écrivait de Paris qu’il n’obtenait plus d’audiences et qu’elles étaient prodiguées aux députés de Savone. Le roi était plus éloigné que jamais d’écouter les plaintes; les ministres étaient de plus en plus partiaux; il fallait s’attendre à voir Savone devenir la capitale de la Ligurie. Il n’y avait plus rien à espérer ni de la justice ni de la clémence du monarque, détourné par les intrigues et la haine de ses favoris. Il était temps que les citoyens pensassent à pourvoir à leurs intérêts par leur propre résolution.

 

Le désastre de Naples, la nouvelle force que Doria s’était acquise vinrent relever le courage et pousser à suivre ce conseil. Doria parut avec treize galères et jeta l’ancre à l’entrée du port. Trivulze en fut alarmé, il descendit du Castelletto où il avait établi sa demeure pendant la contagion; il vint avec peu de suite, se montrer sur la place de Banchi, caresser les citoyens, les remercier de leur fidélité, leur demander d’y persévérer. Il ne pensait pas qu’André Doria pût avoir aucune vue hostile, et il désirait que des hommes sages allassent lui parler et l’invitassent à ne rien faire contre la paix de sa patrie.

 

Des députés allèrent trouver l’amiral sur son bord et lui représenter que s’il se livrait à des mouvements imprudents il travaillerait à la ruine de la ville qu’il voulait servir. Le comte de Saint-Pol était en Lombardie avec une forte armée; une entreprise hasardée l’attirerait nécessairement sur Gênes. Tel était le langage ostensible des députés: ils étaient secrètement chargés par la baillie d’encourager André, et l’un d’eux, J.-B. Doria, son parent, devait concerter toutes choses avec lui. L’amiral affecta de répondre qu’ayant appris qu’une armée étrangère dévastait de nouveau la Lombardie et menaçait Gênes, il venait offrir à sa patrie son bras et ses forces; que néanmoins il déférerait aux conseils modérés de si sages citoyens. Trivulze parut content de la réponse qui lui fut rapportée et remonta paisiblement au Castelletto, mais il expédia aussitôt au comte de Saint-Pol pour lui demander de prompts secours, et il fit appeler tout ce qu’il put trouver de soldats dans le voisinage.

Continuer : partie 3 sur 3