Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 8 sur 13 · partie 3/3

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Histoire de la République de Gênes

La noblesse, les nobles proprement dits jouissaient…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Doria, à son tour, avait déjà envoyé des émissaires dans la ville, d’autres dans les campagnes pour faire trouver à Gênes les personnages notables que la crainte de la contagion avait éloignés. Tout s’emploie dans les intrigues politiques, et avec plus d’astuce que de bonne foi: cette contagion, cette peste, la populace était persuadée que les Français l’avaient introduite à dessein pour affaiblir la ville.

 

Ces précautions prises et les plans arrêtés, Doria se préparait à un débarquement qui devait s’effectuer en dehors du môle, quand, la nuit, une flotte française qui était dans le port fit un mouvement et se porta sur lui avec une vive canonnade. Il crut avoir à combattre; ce n’était qu’une fausse attaque pour masquer une retraite. Les Français avaient craint de faire enfermer leurs vaisseaux dans le port et ils avaient résolu d’en sortir. Doria fut en doute de leur dessein jusqu’au jour. Il les vit se retirer en hâte. Rien ne l’empêcha plus de pénétrer à l’intérieur, il arbora le pavillon de l’empereur, et c’était celui même que Philippin avait enlevé sur la galère de Moncade.

 

Approché des quais, il fit descendre autant d’hommes qu’il put en retirer de ses bâtiments. Ils se formèrent en plusieurs corps et se dirigèrent sur autant de points aux cris de Saint-George et Liberté. Christophe Pallavicini, qui commandait un de ces détachements, éprouva une faible résistance. Il fit bientôt sa jonction avec Philippin Doria entré par une autre porte. Ils marchèrent ensemble au palais: quatre-vingts ou cent Suisses qui y faisaient la garde, ne s’embarrassèrent nullement de le défendre. André descendit et se rendit sur la place de Saint-Mathieu, à la loge rendez-vous de sa famille. La foule se précipita sur son passage et à sa suite. Là, se rendirent les magistrats, la baillie, les notables, ceux qui, avertis en campagne, avaient eu le temps de rentrer dans la cité. Doria, entouré des siens, fut salué de tous comme le libérateur de l’État. Le président de la baillie des réformateurs lui décerna le nom de père de la patrie. Il ne manqua pas de flatteurs qui l’appelaient au souverain pouvoir; cette insinuation fut hautement rejetée par lui.

 

Il harangua ses concitoyens; il leur proposa la liberté et l’union comme les seuls moyens de conserver l’indépendance qu’ils venaient d’acquérir, et qui avait été depuis plusieurs mois le but de ses travaux; il s’estimait heureux d’avoir contribué à le faire atteindre. Il exhortait les fidèles Génois à faire le reste: au dedans ils avaient sur leur tête une citadelle menaçante qu’il fallait réduire; au dehors on devait s’attendre à voir accourir les troupes du comte de Saint-Pol, et certes il ne fallait pas avoir fait un si grand effort pour se laisser remettre à la chaîne. Il ne fallait pas laisser Savone braver la domination de la république et servir de siège à la tyrannie étrangère.

 

Un assentiment unanime répondit à ses invitations, et tandis qu’on témoignait à l’envi le zèle de la défense commune, la reconnaissance pour l’amiral et le voeu d’abjurer les factions, la baillie des réformateurs, par l’organe de François Fieschi, insistant sur la nécessité de l’union, jeta les bases du gouvernement qu’elle allait fonder. On applaudit à ces vues, on vota par acclamation la prorogation des pouvoirs des réformateurs; mais ils demandèrent que des résolutions si solennelles fussent prises autrement que dans une assemblée fortuite, en quelque sorte tumultuaire, et où manquaient trop de voix dignes d’être entendues.

On convoqua pour le lendemain un grand parlement, et l’assemblée se séparant, Doria se retira modestement en sa maison, au lieu d’occuper le palais.

 

Le parlement du lendemain 12 septembre fut très-nombreux. On avait redoublé les avertissements et les invitations aux personnages importants qui étaient encore dans la campagne. Il se trouva, dit-on, quinze cents votants. Les auteurs disent que ce fut la réunion de tous les citoyens capables du gouvernement. Ils ne nous disent pas comment, sur quelle base ni par quels procédés on établit la distinction de cette capacité. La tradition porte que nobles et bourgeois, tous ceux qui en ce moment eurent la prétention de prendre part aux affaires publiques, vinrent spontanément donner leur nom et siéger au conseil. La noblesse, les grands populaires y étaient naturellement appelés; la bourgeoisie de quelque notabilité ne fut pas repoussée quand elle se présenta; des mémoires postérieurs assurent même qu’il s’y glissa des artisans: ainsi il sembla ne rester dans les classes populaires personne qui eût intérêt à former une opposition, et le peuple, enivré de la joie de l’indépendance, applaudit sans s’apercevoir qu’il sanctionnait une aristocratie, dans ce grand jour ouverte à tous, mais demain exclusive.

Le chancelier de la république lut une déclaration proposée au conseil, elle proclamait l’affranchissement absolu de l’État, son retour à une pleine liberté, l’abolition et l’abjuration des noms et des engagements de partis ou de classes. On y garantissait l’adhésion des citoyens absents comme des présents. Sous ces auspices et pour achever l’ouvrage glorieusement commencé, grâce au courage et au patriotisme de l’excellent citoyen André Doria, tous consacraient leurs vies et leurs fortunes à la défense de la patrie: ils voulaient repousser les étrangers qui du dehors menaçaient la cité et chasser ceux qui du haut d’une citadelle usurpée épiaient le moment de l’opprimer; ils voulaient que la ville de Savone fût réduite à la soumission, ils voulaient surtout qu’une union parfaite entre eux fût le gage et le moyen de l’indépendance perpétuelle, de la liberté et de la gloire de Gênes. Ces propositions reçues avec un transport unanime furent développées dans quelques discours animés.

Baptiste Lomellino, le premier, demanda que les pouvoirs de la baillie fussent prorogés pour promulguer les nouvelles lois qui seraient la constitution perpétuelle de la république; qu’André Doria fût invité à poursuivre son ouvrage pour la défense de l’État, et que le commandement des troupes de terre fût confié à Philippin Doria; que les citoyens riches fussent encouragés à contribuer volontairement à la dépense extraordinaire du moment; il appuya cette dernière proposition en donnant l’exemple. Il se taxa à une forte somme; chacun fit de même, et l’assemblée ajouta à cette ressource la faculté d’emprunter 150,000 écus d’or à la caisse de Saint-George.

 

Les résolutions votées avec solennité furent ensuite publiées avec les acclamations de l’enthousiasme. L’anniversaire du 12 septembre fut consacré par une loi sous le nom de fête de l’Union. Nous l’avons vu célébrer encore jusqu’en 1796. Dans ce long espace, le peuple avait eu le temps et l’occasion de reconnaître que cette journée avait été celle de l’usurpation du présent sur l’avenir; mais il prenait part encore à la solennité par la tradition du souvenir d’une délivrance de toute sujétion étrangère et par le sentiment orgueilleux de la nationalité acquise alors et conservée depuis.

 

Nous parlerons dans le livre suivant du gouvernement établi par la baillie et des conséquences de cette grande révolution politique; nous ne ferons mention ici que de ce qui se rapporte aux suites de l’insurrection contre la domination française.

 

Le comte de Saint-Pol pressait le siège de Pavie; on ne pouvait douter qu’aussitôt qu’il aurait cette ville en son pouvoir il ne détachât des troupes afin de délivrer le Castelletto, pour essayer de remettre la république sous le joug qu’elle avait rejeté, ou du moins pour maintenir les armes françaises à Savone. On lui envoya d’abord Octavien Sauli pour explorer ses intentions. L’ambassadeur justifia ce qui s’était passé par les diverses violations des traités que les officiers et les ministres du roi s’étaient permises et dont on n’avait obtenu aucune justice. Le peuple n’avait pu les supporter sans se sentir le droit de s’affranchir d’un contrat rompu, il avait pu et dû penser à sa propre conservation; mais les gens sages conservaient respect et affection pour la couronne de France et ne désiraient rien tant que l’indulgence du roi, afin que la république, dans son nouvel état, pût cultiver une alliance à laquelle elle mettait un grand prix et être utile encore à des intérêts auxquels elle s’était dès longtemps attachée2.

 

Saint-Pol, à qui les opérations de son siège ne permettaient pas de marcher immédiatement, répondit avec assez de modération. Il avait eu pitié de l’erreur dans laquelle les Génois avaient eu le malheur de se précipiter, mais il savait bien que ce n’était pas leur ouvrage. Doria, infidèle à sa gloire par de vaines prétentions d’amour-propre ou de ressentiment, déserteur et coupable des disgrâces que sa défection avait causées dans l’entreprise de Naples, avait trouvé bon d’ajouter à ses fautes de rendre impossible la clémence du roi en faisant révolter une ville fidèle sous de faux prétextes. Sur lui seul devait retomber la punition, et il ne saurait l’éviter; mais il serait déplorable que les Génois se sacrifiassent à l’ambition et à la haine d’un seul homme; il était temps qu’ils séparassent leur cause de la sienne, et l’on ne devait pas ignorer qu’incessamment l’armée française irait demander à Gênes un compte rigoureux de la soumission qu’elle devait au roi.

 

Sur cette réponse on conçut que si Gênes avait quelque répit il ne serait pas long, et qu’il était pressant de se mettre en défense. On leva des troupes de tous côtés. Les grands propriétaires enrôlèrent dans les campagnes ce qu’ils purent de leurs paysans ou de leurs voisins.

Sinibalde Fiesco surtout amena un grand nombre d’hommes; les communes des rivières fournirent des troupes: en peu de jours il arriva sept cents Corses; des officiers envoyés au dehors ramenèrent des bandes d’étrangers. Laurent Cibo, gendre du duc de Massa, forma un corps de deux mille hommes. Avec ces forces on se crut en sûreté et l’on commença le siège du Castelletto. Cette forteresse élevée sur la ville, communiquant aux montagnes extérieures, était garantie par une triple enceinte de fortifications successivement ajoutées; mais elle avait été négligée sous les Français; cependant elle était à l’abri d’un coup de main, et Pavie s’étant rendue, Saint-Pol s’avançait pour délivrer Trivulze. Huit mille hommes soldés, tous les citoyens que la peste avait épargnés, animés par le patriotisme, une foule d’habitants des campagnes indisciplinés et sans retenue, propres par cela même à disputer les passages, à harceler l’ennemi, telle fut la défense qu’il vit préparée. Il ne crut pas pouvoir la braver et forcer la ville. Il borna son entreprise à jeter un faible détachement de trois cents hommes pour aller par les montagnes de l’Apennin renforcer la garnison de Savone, tandis que ses mouvements menaçaient Gênes. Il ne tarda pas à rentrer en Lombardie, et alors Trivulze, n’espérant plus de secours et manquant de vivres, fut contraint de rendre le Castelletto. La capitulation la plus large lui fut facilement accordée; sa troupe sortit avec les honneurs de la guerre, emportant tous ses effets; les Génois fournirent les moyens de transport, contents d’être délivrés du voisinage si prochain de l’étranger: les fortifications furent aussitôt démolies du côté de la ville. Il restait à chasser les Français de Savone; le comte Fieschi y marcha par terre, et André Doria par mer. Quand M. de Moret qui commandait dans la ville vit commencer un siège régulier, il se réduisit très - promptement à traiter, accusé par les uns de lâcheté, par les autres d’avoir vendu la ville et son devoir; le peuple de Savone, qui frémissait de se voir abandonné aux rigueurs des Génois, suppliait en vain son gouverneur de se défendre. Il convint de rendre la place aux assiégeants à un jour fixé s’il ne lui arrivait pas de secours. Il en écrivit promptement à Saint-Pol; mais le duc de Milan et le duc d’Urbin, alliés du roi, ne voulant point fournir de troupes, Saint-Pol ne put détacher un nombre suffisant des siennes; Moret rendit Savone, et le nouveau gouvernement de Gênes se vit maître de toute la Ligurie.

 

LIVRE NEUVIÈME.

ÉTABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. - CONSPIRATION

DES FIESCHI.

1528 - 1547.

 

CHAPITRE PREMIER.

Constitution. - Savone.

 

(1528) Les douze réformateurs chargés d’asseoir le gouvernement de la patrie sur de nouvelles bases publièrent leur constitution; elle fut reçue avec un consentement en apparence unanime.

 

Le problème était compliqué. On avait pu dire à quiconque prétendait au pouvoir: Vous serez tous nobles; on avait pu écrire dans une loi que toute l’autorité serait concentrée dans un corps de noblesse dont tous les membres seraient égaux. Mais organiser ce grand corps, fondre ensemble tant d’intérêts jusque-là discordants, ménager les gloires et les amours-propres, faire à tant de rivaux leur part et les forcer à s’y tenir, c’était une tâche qui ne pouvait être remplie qu’à force de dextérité. L’esprit délié et plein de ressources qui est donné aux Génois ne s’y oublia pas. Le succès pourtant fut loin d’être entier ou du moins durable. Le besoin de l’union, l’enthousiasme de la liberté et de l’indépendance recouvrées firent tout accepter; mais peu après on commença à ressentir du malaise, à éprouver le regret des sacrifices réciproques. On s’aperçut de l’inefficacité de certaines combinaisons factices qu’on avait adoptées. Les distinctions d’origine abrogées entre tous ces nobles par la lettre de la loi, avaient, de fait, été entretenues vivantes. Quant à ce qui n’était pas né noble ou ne l’était pas devenu alors, on l’avait compté pour rien; mais bientôt un grand nombre de bourgeois, plus ou moins notables, dont l’ambition n’avait pas été assez prompte pour s’emparer d’abord de la récente noblesse, se ravisèrent en se comparant avec ceux de leurs égaux qui l’avaient si facilement obtenue. De proche en proche, aucune famille plébéienne qui voyait des nobles parmi sa parenté ou dans ses alliances ne se résigna à rester dans son infériorité. En un mot, la constitution de 1528 ne sauva pas Gênes des dissensions. Cependant la base qu’elle avait posée, l’aristocratie héréditaire se trouva si solidement établie que quarante-huit ans de débats ne purent l’ébranler. C’est sur les mêmes fondements et sans y toucher qu’on refit l’édifice en 1576, édifice qui n’a croulé que de nos jours après deux cent vingt ans non pas de gloire, le temps de la gloire et des progrès était passé pour Gênes, mais de stabilité et de repos.

 

Entre un patriciat antique et une invasion de nouveaux anoblis, les organisateurs remarquèrent d’abord avec inquiétude une prodigieuse différence dans les forces numériques des deux éléments. Les anciens populaires venaient fournir au registre de la noblesse les noms de plus de quatre cents familles: sur cent cinquante races que l’ancienne noblesse avait comptées, il n’en restait plus que trente-cinq. Les vieilles célébrités allaient se perdre dans cette foule; l’immense majorité des nouveaux venus débordant de toutes parts allait entraîner les débris de ces illustrations séculaires, les dépouiller de force et de prépondérance.

 

Cependant les noms historiques, connus dans le monde entier, étaient aux yeux de ceux mêmes qui en étaient jaloux et qui leur disputaient le pouvoir, la décoration la plus imposante de la république et comme des reliques sacrées. C’est sur ce sentiment qu’on fonda un expédient bizarre. On fit entendre que, pour créer une aristocratie solide, il la fallait non-seulement une, mais étroitement serrée; trop de noms ne devaient pas être présentés au respect et à l’obéissance du peuple, et l’on proposa de suivre un exemple donné jadis par les grands populaires.

Des familles sans lien de parenté entre elles s’étaient unies dans une adoption réciproque. Chacune avait sacrifié le nom de ses pères pour ne plus porter que le titre adopté pour toute l’alliance. Ainsi s’étaient rendus célèbres les Giustiniani, les de Franchi. C’est ce modèle qu’on entreprit d’imposer à tous ces hommes nouveaux: seulement, au lieu de leur persuader d’inventer des noms imaginaires, on leur laissa le choix entre les familles connues auxquelles ils iraient s’affilier. On flatta en eux la vanité secrète de devenir à leur gré des Doria ou des Spinola, en échange des noms plus ou moins obscurs que la naissance leur avait donnés. Si les races antiques devaient éprouver quelque répugnance à voir usurper ainsi leurs titres et leurs honneurs, c’était après tout un hommage éclatant rendu à leur illustration. D’ailleurs ceux qui en étaient les vrais héritiers ne doutaient pas d’acquérir la considération et l’influence de chefs et d’aînés de la famille commune et de faire de ces nouveaux venus des sortes de clients. On eut soin d’ailleurs de mettre le patrimoine, les droits utiles des héritages, à l’abri des prétentions des affiliés.

 

On s’étudia aussi à trouver un tel mode que le choix des dénominations de ces agrégations nouvelles procurât de fait les préférences convenables, et ne parût déclarer pour personne une prééminence de droit. On statua que, parmi les nobles anciens ou nouveaux sans distinction, tous les noms qui ne se trouveraient pas actuellement portés par six chefs de maisons au moins seraient abolis. Ceux dont on compterait six maisons seraient conservés et chacun d’eux deviendrait le titre d’une alliance ou albergo.

Naturellement aucune famille d’hommes nouveaux n’était riche de six branches. Ainsi c’étaient des noms anciens qui allaient seuls subsister.

D’après la condition imposée, il se trouva de quoi fonder vingt-huit alberghi; vingt-trois étaient de l’ancienne noblesse; ainsi sur les trente-cinq races qui la composaient encore, douze ne furent pas assez nombreuses pour garder leur nom et durent subir une affiliation comme les anoblis. Les cinq autres alberghi appartenaient à ces familles qui, non moins illustres que les plus nobles, s’étaient obstinées à se dire du peuple: Giustiniani, de Fornari, de Franchi, Lomellino, Promontorio1.

Quant à la postérité des doges, elle n’avait pas prospéré. Les rejetons de Boccanegra n’existaient plus qu’en Espagne; les Montaldo, les Guano, les Guarco avaient disparu. Les Fregose étaient dispersés en exil; il ne restait plus qu’un petit nombre d’Adorno.

 

Voilà ce qu’on fit pour rendre égaux tous les membres de la noblesse.

Voici ce qu’on laissa subsister de leurs distinctions. Par une convention, tacite du moins, ou, plus exactement, explicite quoique non écrite, les charges devaient être précisément partagées entre les nobles anciens et les nobles ci-devant populaires. Le doge, dont la charge devenait biennale, devait être pris alternativement dans l’une et l’autre classe. En réalité elles firent deux corps et ne tardèrent pas à se séparer en deux camps. Sous les noms de portique de Saint-Luc et de portique de Saint-Pierre, ils eurent leurs assemblées, leurs commissaires, une complète organisation. Des lieux, ouverts d’abord à leurs réunions habituelles de conversation et de plaisir, devinrent des cercles permanents de politique. La loge principale des anciens nobles ou de Saint-Luc se tenait près de l’église de Saint-Cyr. Des nobles de Saint-Pierre ou du nouveau portique, les plus influents avaient leur rendez-vous dans la loge des Giustiniani; car même ces vieilles et illustres familles qui, depuis l’union, semblaient n’avoir aucun motif de ne pas reprendre leur rang parmi les plus nobles, voulurent garder leur position à la tête de la noblesse moderne sortie du parti populaire. Ces accords étaient passés sous silence dans les lois proclamées, et l’on voit au contraire que l’égalité dans le sein d’une noblesse homogène était tellement le principe ostensible du gouvernement qu’on avait affecté de donner au sort une part immense dans l’organisation des pouvoirs.

 

Le doge représentait la majesté de la république, mais son autorité était très-circonscrite; il n’était presque que le président du sénat, où seulement le droit exclusif de mettre les propositions aux voix lui donnait une assez grande influence. Ce sénat composé de huit membres était, uni au doge, le pouvoir exécutif. Il exerçait la puissance publique, il veillait à la justice, et la rendait en certains cas. Le doge, avec l’assistance du sénat en corps, présidait le grand et le petit conseil. Le grand était composé de quatre cents membres; le petit était composé de cent des membres du grand. Dans le grand conseil était renfermée comme par délégation la souveraineté nationale; or, pour le former ou le renouveler, tous les ans, d’une urne qui contenait les noms de tous les nobles, le sort en faisait sortir trois cents. Ceux-ci élisaient au scrutin les cent collègues qui complétaient le conseil; mais la loi leur ordonnait d’user de ce droit de manière à réparer les irrégularités du hasard, afin que tous les alberghi eussent à peu près un même nombre de conseillers. Cependant on innova bientôt, et les quatre cents furent entièrement nommés par le sort.

 

Parmi ces quatre cents c’était encore un tirage au sort qui désignait les cent membres du petit conseil; à ce corps appartenaient la nomination des magistrats et la décision d’un grand nombre d’affaires. Évidemment il était placé pour attirer à lui l’administration et la direction politique; la loi les attribuait au grand conseil, mais la tendance à la concentration des pouvoirs d’une part, de l’autre la résistance de la majorité dans le corps le plus nombreux furent à la longue la cause des perturbations et des changements que nous verrons s’opérer encore.

 

Les deux conseils étaient annuels; ils étaient complètement renouvelés, et l’on devait n’y rentrer qu’après un an d’intervalle.

 

Les affaires dont le sénat n’ordonnait pas, il les portait aux conseils; avec leur présidence il avait l’initiative des rapports et des propositions. Enfin il faisait les lois avec cette restriction seule qu’il ne pouvait accroître ses propres pouvoirs. On avait tant accordé dans les chances du sort au principe de l’égalité de tous les nobles, que l’on voulut en balancer les conséquences, en confiant l’autorité législative à une magistrature choisie. Les sénateurs étaient nommés au scrutin par le grand conseil: leur office durait deux ans, avec cette combinaison que chaque six mois deux d’entre eux sortaient de charge.

 

Ils passaient alors pour deux autres années dans la chambre ou collège des procurateurs; c’était la direction supérieure des finances. Ce roulement y entretenait huit membres temporaires. Les doges sortis de charge entraient aussi dans ce collège, mais ils devenaient procurateurs perpétuels et à vie.

 

Les sénateurs et les procurateurs réunis étaient appelés les deux collèges. Sous ce nom ils avaient en commun un grand nombre de fonctions administratives.

 

L’élection du doge était réglée avec des formes compliquées. Des électeurs spéciaux y concouraient. Les deux collèges et les deux conseils y avaient successivement part.

 

Magistrats, sénateurs ou doge, tous étaient astreints à cette règle honorable et méfiante, de tout temps imposée par les Génois à quiconque avait exercé des fonctions publiques. En les quittant ils devaient subir une enquête et un jugement d’absolution ou de réprobation pour leur conduite dans leur magistrature. Ils pouvaient être mis à l’amende, bannis; leur tête même répondait des prévarications dont cette censure les aurait convaincus. Le doge n’en était pas exempt; s’il ne sortait de cette épreuve solennellement acquitté, il était déchu de ses droits au titre de procurateur perpétuel, et l’on vit bientôt un exemple de cette rigueur. Ce redoutable contrôle, ainsi consacré par la loi nouvelle, fut confié à cinq censeurs qui prirent le nom de syndicateurs suprêmes. Avec cette attribution on leur confiait celle de veiller au maintien des lois, d’où dériva par la suite un droit d’intervenir dans tous les actes du gouvernement pour en suspendre l’exécution si la légalité leur en paraissait douteuse. Une magistrature si éminente fut aussi briguée que l’office des sénateurs. Elle n’a jamais été donnée jusqu’à nos jours qu’aux hommes réputés les plus expérimentés et les plus notables de la république.

 

Les récompenses qu’elle devait à Doria furent réglées comme autant d’articles de la constitution même. Il fut déclaré président à vie des syndicateurs suprêmes. Un siège et un rang honorable dans les conseils lui furent assignés parmi les sénateurs. Sur cette place de Saint-Mathieu habitée par ses pères et où la reconnaissance publique avait fait don d’une maison à l’un d’eux, un palais nouveau fut bâti pour André et dédié au libérateur de la patrie, une statue lui fut érigée dans le palais public et l’inscription le décorait du beau titre de fondateur de la liberté.

 

Pour donner le mouvement à la machine qu’ils venaient de construire, les organisateurs firent un dernier usage de leur pouvoir en nommant le premier doge, les deux collèges, enfin les suprêmes syndicateurs. Toutes ces charges, ils les partagèrent exactement entre les anciens nobles et les nouveaux, et par là ils assurèrent à chaque parti une égalité des voix qui dans les nominations devait perpétuer ce partage par moitié.

 

Les réformateurs affectèrent de choisir le premier doge parmi les nobles qu’on venait d’inscrire; et encore préoccupés du souvenir de tant de tentatives faîtes ci-devant pour rendre héréditaire cette grande dignité, ils préférèrent élever un citoyen qui n’eût point de fils. Leur choix tomba sur Hubert Lazaro, agrégé de l’albergo Cattaneo. Après ces nominations, le grand et le petit conseil se formèrent suivant le nouveau mode, et le gouvernement se trouva entièrement constitué.

 

On le voit prendre d’abord une assiette, une marche ferme et légale que l’histoire génoise ne nous avait pas encore montrée dans ses continuelles alternatives d’anarchie et d’usurpation. On connaît qu’un grand changement s’est opéré. Dans le sentiment de sa stabilité, la république adopte des maximes et les suit. La politique et la sévère police des Vénitiens semblent lui servir de modèle. S’il se déclare des complots au dedans, des résistances ou des désordres sur le territoire, la puissance publique procède avec ordre et gravité. Ce n’est plus la guerre civile, c’est la force donnée à la loi et à la justice. Les tribunaux jugent et condamnent solennellement. La répression, qui est inflexible, n’est ni violente ni désordonnée.

 

Le traitement que méritait la ville de Savone fut l’objet d’une des premières délibérations. Savone avait voulu secouer le joug; non-seulement dans ces derniers temps elle avait adhéré opiniâtrement à la cause française plutôt que de se ranger sous le drapeau de la liberté génoise, mais dès longtemps, sous l’influence de ces étrangers, elle avait essayé d’être l’émule indépendante et la rivale de Gênes qui la voulait sujette. Et, ce qui n’était pas un moindre grief, elle avait prétendu prendre part librement au commerce maritime: aux yeux des Génois tenter de le partager, c’était l’usurper, le ravir. La dernière révolte, le siège, la conquête fournissaient le prétexte et les moyens de satisfaire la jalousie mercantile, aussi bien que la vengeance politique.

On insista dans le sénat pour l’entière destruction de la ville réfractaire, pour la déportation et la dispersion de tous ses habitants.

Cependant les avis plus modérés l’emportèrent; on crut user de clémence en se contentant de raser les fortifications, de démolir les murailles qui défendaient la ville du côté de la mer; surtout on combla le port en faisant couler à fond des barques chargées de pierres afin d’en fermer l’accès au commerce. Ce fut là le pardon accordé. Cet affront et ce dommage ont laissé de longs souvenirs à Savone.

 

CHAPITRE II.

Vues de François 1er. - Dernière tentative des Fregose. - Charles-Quint à Gênes.

 

La république pourvut ensuite à ses moyens de défense; sa marine fut composée de vingt galères.

 

On conserva quelques troupes salariées; on organisa une milice urbaine; mais on prit soin de ne lui donner que des nobles pour officiers.

 

Charles-Quint offrait deux de ses régiments pour défendre le pays (1529).

Il regardait comme opérée à son profit la révolution qui en avait chassé les Français, qui avait fait comme l’arbitre de la république Doria son amiral, son serviteur dévoué, et il se préparait à s’en assurer les fruits; mais les Génois ne voulaient pas se livrer. Doria lui-même, quoique Charles fût son maître, n’avait pas eu dessein de substituer dans sa patrie un seigneur à un autre. On refusa les services gracieusement offerts, mais on envoya à l’empereur une solennelle ambassade; elle alla reconnaître que, sous ses auspices, il avait été donné à Doria de faire ces grandes choses pour le pays, et l’on continuait à implorer la bienveillance impériale.

 

La paix se traitait à Cambrai vers ce temps. L’empereur daigna demander à la république si elle voulait y être expressément comprise ou être simplement nommée parmi ses alliés; mais, sans attendre la réponse, le traité fut signé sans mention des Génois; ainsi aucune réserve n’empêchait le roi de France de continuer à les considérer comme des vassaux révoltés.

 

(1530) On lui proposait à cette époque une entreprise pour surprendre la ville. Il restait un vieux Fregose, Janus, qui avait été doge lui-même par la protection des ennemis de la France; bientôt dépossédé par le second Antoniotto Adorno, alors soutenu par les Français, il était retiré à Vérone. Il avait deux fils; l’aîné, César, était au service de François Ier, car la famille, à l’exemple d’Octavien, avait une fois de plus changé de parti. Quand, en 1527, les Français rentrèrent dans Gênes, César Fregose était parmi eux, aspirant à se faire nommer lieutenant du roi; mais André Doria l’en empêcha. Il sentait que le gouvernement confié à un Génois, à un Fregose, ramènerait la discorde et renouvellerait les partis qu’il méditait d’éteindre.

 

Maintenant, après la révolution de 1528 que François n’était pas tenu d’accepter, Janus conclut à Vérone un traité avec l’évêque d’Avranches, ambassadeur français à Venise expressément autorisé par le roi; Janus et ses fils promettaient de remettre Gênes sous la seigneurie française dans un délai de deux mois, à condition que l’on mettrait à leur disposition trois mille fantassins et cent chevaux. En cas de réussite il n’y aurait ni pillage ni violence, sauf cette clémente punition que la bénignité du roi trouverait bon d’infliger. César serait gouverneur de Gênes et de Savone, qui ne pourrait être séparée de Gênes; il en ferait hommage; il aurait l’ordre de Saint-Michel et une compagnie de soixante lances: Janus stipulait pour lui-même 6,000 écus de pension. On demandait en outre des pensions de 200 et 400 écus pour l’entremetteur du traité et pour celui qui livrerait le port ou l’une des portes de la ville.

 

La ratification du roi devait être remise par l’ambassadeur au terme de six semaines, faute de quoi la convention restait comme non avenue; probablement la ratification n’eut pas lieu, puisqu’on ne trouve à cette époque aucune expédition qu’on puisse rattacher à ce projet1.

 

La paix faite, Charles voulut se montrer à l’Italie; la république lui prodigua les plus grands honneurs. Il répondit à cet accueil par les démonstrations les plus gracieuses, et, dans cette visite, rien ne décela des intentions suspectes contre l’indépendance génoise. Il reparut à son retour d’Allemagne, et cette fois Doria le reçut dans son palais sorti des ruines après l’incendie éprouvé, réparé et orné avec un faste royal.

L’amiral enrichi des dons de César, des fiefs, des charges accumulées sur sa tête, de la solde de ses quinze galères, et surtout du fruit de ses propres exploits sur la mer, déploya dans cette occasion une magnificence dont la tradition ne s’est jamais perdue dans Gênes.

 

CHAPITRE III.

Expéditions de Doria au service de Charles V. - Désastre d’Alger. -

Nouvelle guerre. - Traité de Crespy.

 

Quand Clément VII négociait le mariage de Catherine de Médicis, sa nièce, avec le fils du roi de France, les Génois, généralement favorisés par le pape, crurent trouver une occasion favorable d’obtenir de François un meilleur traitement. Laissés dans un état d’incertitude qui n’était ni la paix ni la guerre, et médiocrement protégés à cet égard par Charles dont l’intérêt n’était pas de les voir remis en grâce auprès de son rival, ils n’avaient pu rétablir leurs liaisons de commerce en Provence et en Dauphiné (1531). De temps en temps leurs navires étaient capturés. Mais François reportait la guerre en Italie sous prétexte d’attaquer les ducs de Milan et de Savoie, et se disposait à rompre avec l’empereur; dans ce renouvellement d’hostilités il paraît qu’il voulait forcer les Génois à prendre son parti; il voulait d’eux plus que la neutralité, objet de leurs sollicitations.

 

François suscitait un autre ennemi. Hariadan Barberousse, chef des forces maritimes du sultan Soliman, dominait dans la Méditerranée et venait souvent effrayer la Ligurie. Déjà plusieurs fois Doria s’était mesuré avec le courageux renégat (1530)1. Il avait même opéré un débarquement en Afrique, attaqué et occupé Cercel; mais le pillage fit débander ses gens, et les Mores, accourant en grand nombre, les surprirent et les chassèrent. Doria n’était pas revenu sans perte de cette expédition (1532); maintenant Barberousse avait dépossédé le roi more de Tunis; en ajoutant cette souveraineté à celle d’Alger dont il était déjà pourvu, il formait un établissement redoutable à la portée de l’Espagne, de la Sicile, au centre des mouvements de la navigation italienne. Charles se détermina à s’y opposer. Par son ordre Doria prépara un grand armement; Gênes y joignit douze galères: l’expédition fut glorieuse. On débarqua, on emporta le fort de la Goulette. Barberousse abandonna Tunis et se retira dans Alger (1535). Charles restitua sa conquête à l’ancien roi dépossédé par Hariadan.

 

Sur ces entrefaites le dernier Sforza mourut; cet événement fit éclater la guerre dont l’expédition des Français en Piémont n’avait été que le prélude. François, pressé de faire valoir ses prétentions sur le Milanais, y poussa ses troupes. Mais Charles le gagnant de vitesse s’empara du duché. Dans la prévoyance de l’imminente rupture, il avait attiré la plupart des puissances d’Italie dans une ligue qu’il se hâta de mettre en mouvement. Mais parmi les alliés plus d’un voyait avec jalousie et avec crainte l’empereur s’adjuger une grande souveraineté de plus. Il crut donc devoir protester qu’il ne s’emparait pas de Milan pour en faire sa proie. Il promettait d’en disposer en temps opportun au gré de ses amis et pour le plus grand bien de l’Italie.

 

La république de Gênes eût voulu rester neutre, ne fût-ce que pour être exempte de payer un contingent dans l’alliance, mais elle ne put se dispenser de figurer dans la ligue, et elle pensa en être la première victime. Charles, orgueilleux de quelques succès, s’obstina à l’invasion de la Provence. Doria et ses autres généraux les plus expérimentés tentèrent en vain de le détourner de cette dangereuse entreprise; il y précipita son armée. Tandis qu’elle s’y consumait de fatigue et de misère, un corps de troupes françaises qui s’était maintenu en Lombardie, réuni à la Mirandola, marchait pour couper le retour de France aux ennemis. Cette troupe se présenta devant Gênes. César Fregose était un des chefs de cette expédition; il tenta de s’emparer de la ville, essayant de favoriser l’attaque en réveillant les souvenirs attachés au nom de sa famille; la cité investie fut menacée d’un assaut. La confusion y fut grande, mais les précautions que le gouvernement avait prises suffirent pour résister à ce coup de main; les amis de Fregose, s’il en restait encore dans l’intérieur, ne firent aucun mouvement. Les assaillants se découragèrent, et, se remettant en marche, ils portèrent ailleurs leurs efforts. La ville reprit sa sécurité.

 

(1538) Cependant la médiation du pape fit conclure une longue trêve entre Charles et François. Paul était venu conférer à Nice avec ces deux rivaux, et les deux princes se revirent encore à Aigues-Mortes avec les apparences d’une cordialité chevaleresque. Dans cette dernière entrevue, François avait visité Charles sur la galère qui le portait. C’était celle de Doria. L’amiral, peu jaloux de se montrer entre eux, s’était tenu à l’écart; mais il fut appelé, présenté au roi et reçu par lui avec des marques singulières d’estime et de bienveillance.

 

Pendant cette paix avec la France, car c’était la paix sous le nom de trêve, Charles, encore fier du succès de Tunis, voulut en tenter un plus décisif sur Alger, afin de détruire entièrement la puissance que Barberousse avait établie en Afrique. Les préparatifs furent immenses, et parmi les ressources qui les défrayèrent, l’historien de Gênes ne saurait oublier la générosité d’Adam Centurione, l’ami de Doria. Les trésoriers espagnols lui avaient fait entendre qu’un prêt de 200,000 écus conviendrait extrêmement à leur maître. Il leur envoya la somme et en porta aussitôt une quittance à l’empereur. Frappé de ce noble procédé, Charles la jeta au feu et voulut rester débiteur. Suivant quelques narrateurs espagnols, ce fut Centurione qui, recevant une cédule de Charles pour titre de sa créance, la brûla devant lui, et l’empereur émerveillé se contenta de se chauffer, disait-il, à la chaleur d’une flamme si généreuse.

 

Enfin l’expédition partie, il sortit des portes de Gênes trente-cinq galères, un grand nombre de vaisseaux de transport, et quand cette flotte eut rallié aux îles Baléares les forces de l’Espagne, elle présentait plus de quatre cents voiles sous le commandement d’André Doria. Les vieilles bandes espagnoles, les régiments allemands, les levées italiennes concouraient à l’expédition. Charles s’était embarqué à la Spezia. On atteignit le rivage; le débarquement s’opérait. Tout à coup une tempête s’élève, les câbles sont brisés, les navires se heurtent et sont jetés contre le bord. La galère d’André qui portait l’empereur resta sur ses ancres, beaucoup d’autres échouèrent; celle de Gianettino Doria, qui était de ce nombre, fut immédiatement assaillie par une foule innombrable de Mores et d’Arabes. Un régiment italien commandé par Augustin Spinola, heureusement débarqué, vint au secours et tira les naufragés de ce double péril. Quatorze galères périrent dans cette journée; onze étaient la propriété de Doria. Tout le reste fut maltraité, et l’armée se vit sur une côte ennemie sans provisions et sans munitions. Doria déploya son courage et son habileté dans cette fatale rencontre; mais il avertit l’empereur de la nécessité de retourner en arrière pour ne pas sacrifier toute son armée. Le naufrage, le fer des Mores, la misère qui accompagna le retour exercèrent de tels ravages que de vingt-quatre mille hommes embarqués, Charles, dit-on, n’en ramena pas dix mille.

 

Un si grand échec à sa puissance fournissait à François une occasion propice de tenter encore sa fortune après tant de sujets de plaintes réciproques et une si longue rivalité.

 

Ce renouvellement des hostilités était odieux à la république qui avait vu son commerce détruit au milieu des chocs répétés de ces grandes puissances. Les circonstances étaient funestes. Une affreuse disette avaient pesé sur l’Italie; et, pour juger de la décadence de la navigation mercantile des Génois, il suffit de voir cette époque donner naissance à la fois à deux administrations ou magistratures, l’une pour prendre soin des pauvres (1539), l’autre, dite de l’annona, pour se procurer des grains. Ainsi à la première saison rigoureuse, dans ce port où jusque-là ses navires faisaient affluer en tribut les biens et les denrées de toutes les terres, le commerce devenait impuissant pour assurer les subsistances dans la ville, et une population industrieuse et sobre était tombée en état de mendicité. On faisait des plans pour ordonner le défrichement général des terres de Corse, ressource difficile à exploiter et qu’un peuple navigateur avait aussi peu comptée jusque-là que la culture des roches de son propre territoire. Dans cette situation et à la nouvelle rupture, les Génois désiraient par-dessus tout la neutralité. Ils la souhaitaient d’autant plus que les derniers procédés de la France les flattaient d’y rentrer en grâce. Dans leur détresse ils avaient obtenu la permission d’y acheter des grains: un généreux patron s’était trouvé pour eux dans cette cour, c’était César Fregose, ce banni qui un peu auparavant avait assiégé leurs murailles. De retour à Paris et pendant la paix il leur avait prodigué ses bons offices. Les relations commerciales, interdites depuis 1528, avaient été rétablies. Une ambassade génoise était allée remercier François de son indulgente bienveillance. Gênes aurait voulu n’en pas perdre tout le bienfait quand à la suite de l’assassinat de ce même Fregose la guerre recommençait.

 

Mais Charles n’avait rien négligé pour assurer sa prépondérance dans Gênes. Il comptait sur l’influence de Doria pour lui répondre de tous les conseils de la république. Elle avait pour surveillant habituel l’Espagnol Gomès, ministre résident de l’empereur qui entendait exercer une sorte de tutelle; un lien plus fort peut-être, l’intérêt, mettait les principaux personnages dans la dépendance. Ils prêtaient leurs capitaux au roi d’Espagne, qui leur donnait pour gage les revenus de ses États et les riches produits qu’envoyait l’Amérique. Dans l’occasion présente la république osa insister sur la justice et sur la nécessité de la laisser se soustraire aux calamités de la guerre nouvelle. Après l’échec d’Alger, ses forces maritimes épuisées, loin d’offrir aucune coopération utile, ne suffisaient pas à la défense de son littoral, tandis qu’en vertu de l’alliance du roi de France avec Soliman (1543), la flotte de Barberousse, combinée avec celle de François, stationnait dans la mer de Provence et de Ligurie. L’État de Gênes, borné presque à son rivage, était ainsi vulnérable sur tous les points; et attirer des hostilités c’était appeler le ravage sur soixante lieues de côtes, c’était livrer les populations entières non pas aux calamités communes de la guerre, mais à la férocité des Turcs et à l’esclavage. Les Génois obtinrent enfin de se déclarer neutres; Charles le permit, François en agréa l’assurance. Quelques violences avaient déjà été exercées par Barberousse; le roi envoya à Gênes pour les désavouer et pour promettre qu’elles ne se répéteraient point. En même temps certaines insinuations furent faites de sa part à la république. On demandait l’entrée des ports pour les flottes du roi; on se proposait d’envoyer un ministre français résider à Gênes: François demandait aux Génois, pour gage de leur neutralité, de lui accorder des emprunts comme Charles en levait chez eux. Les Génois répondirent que tous les ports seraient ouverts aux Français, mais à eux seuls toutefois, et nullement à leurs alliés turcs, qu’on ne pourrait recevoir sans anxiété et sans péril. On désirerait qu’un ambassadeur de France pût venir à Gênes, mais on était astreint à de grands ménagements, et l’on craindrait que sa présence n’entraînât quelques difficultés avec les ministres impériaux. Quant aux emprunts, le trésor n’était pas assurément en situation de prêter ni à l’empereur ni au roi. Charles avait emprunté chez des particuliers, ce que le gouvernement ne pouvait ni ordonner ni défendre. Benoît Centurione fut envoyé pour porter ces réponses au roi, et, comme on peut le croire, le messager et le message furent mal accueillis. Cependant la Ligurie fut ménagée. Barberousse fit de son chef assurer le gouvernement qu’il se conformerait aux intentions bienveillantes du roi de France, et qu’il se comporterait envers les Génois en ami. Quelques relations de bons procédés s’établirent entre Doria et lui. Bientôt mécontent des Français (1544), il se sépara d’eux et se prépara à retourner en Orient. Il vint dans la rade de Vado. Le sénat lui envoya des rafraîchissements et des présents. En partant il ne s’en empara pas moins d’un navire richement chargé qui se rencontra sur sa route; enfin il s’éloigna après avoir commis sur les côtes de Toscane les dévastations que Gênes s’était heureusement épargnées.

 

La bataille de Cérisoles gagnée en Piémont donnait grand crédit aux armes françaises. Malgré les protestations des ministres de l’empereur, Gênes laissa passer sur son territoire Pierre Strozzi qui, battu à Stradella, ramenait les débris de ses troupes pour joindre l’armée victorieuse du comte d’Enghien; mais une prompte paix termina cette guerre. La république, oubliée dans le précédent traité, réclama auprès de l’empereur pour être nommée dans celui de Crespi: elle le fut expressément. Son indépendance fut ainsi formellement reconnue par la France, et ses relations de paix diplomatiquement consolidées. Des navires génois étaient au service de François dans une expédition tentée peu après contre l’Angleterre pour obliger Henri VIII à rendre Boulogne dont il s’était emparé, et de ces vaisseaux il en périt plusieurs à l’embouchure de la Seine.

 

CHAPITRE IV.

Jalousies et intrigues intérieures.

 

Le gouvernement régulier de Gênes n’était pas sans ennemis et sans embarras intérieurs. On sentait de temps en temps la fermentation des levains de discorde qu’on n’avait pu détruire. Dans l’ancienne noblesse la jeunesse ne pliait pas son orgueil à la raison d’État, et, se déplaisant dans l’égalité, elle ébranlait cette union sur laquelle devait reposer la force de l’aristocratie. Les nouveaux nobles, se voyant méprisés, s’en indignaient; plus d’un trouvait que sous ce titre il avait moins gagné que perdu, et regrettait sa part d’influence dans le vieux parti populaire. Le patriciat avait pourtant pris tant de consistance dans l’opinion, que ceux qui s’en plaignaient briguaient d’y être admis, loin d’entreprendre de le détruire. Immédiatement après la révolution de 1528 et après la première rédaction du registre des nobles, il s’était élevé tant de réclamations de la part des prétendants, offensés d’avoir été exclus ou oubliés, qu’une admission périodique réglée pour l’avenir n’eût pu y suffire. On ne nous dit pas exactement ce qui se passa dans ces premiers temps; mais il est probable que le gouvernement eut la main forcée et qu’il ne put maintenir la paix publique qu’en faisant droit aux plaintes par une mesure extraordinaire.

En 1531 on admit quarante-sept nouveaux nobles supplémentaires, si l’on peut parler ainsi, à titre d’omis ou négligés dans la première formation de la liste. Cette justice ou cette condescendance plus ou moins volontaire apaisa les prétentions pour un temps. Plus tard il s’éleva de grands doutes sur la fidélité de ces inscriptions. Leur exécution matérielle et la garde du livre d’or restaient abandonnées aux soins des secrétaires d’État. On se plaignit qu’ils en abusaient et qu’ils avaient osé insérer furtivement des noms à leur gré. Les suprêmes firent annuler trois inscriptions en 1560. Cet abus ne fut prévenu que par les lois de 1576.

 

La loi constitutionnelle permettait d’inscrire dix nouveaux nobles tous les ans; sur ce nombre huit devaient être pris dans la ville même.

L’élection appartenait au sénat sans la participation du doge; et, comme il y avait huit sénateurs, l’usage était d’abandonner une nomination à chacun d’eux. On vit bientôt ce mode étrange ouvrir le livre d’or à des noms vulgaires et même honteux. Des transactions scandaleuses en résultèrent: l’inscription devenait la dot de la fille d’un sénateur, on en fit une sorte de marché; ceux de noblesse récente appelèrent leurs parents et leurs amis sans que les professions les plus basses y missent obstacle, et déjà il n’y avait que trop d’artisans anoblis depuis 1528.

On ne l’avait pas calculé; on n’avait cru admettre que des plébéiens honorables pour les mêler à la noblesse: mais généralement à l’anoblissement d’un père de famille, son inscription comprenait avec lui ses fils nés et à naître; ainsi avec un homme de quelque distinction jugé en état de former à l’avenir une maison nouvelle, on adoptait plusieurs branches déjà séparées du tronc, enfants dont le métier et les alliances répugnaient à la notabilité à laquelle leur père était parvenu. Les réformateurs eux-mêmes avaient contribué à l’intrusion de la classe inférieure, et, si l’on en croit certains témoignages, dans la convention qu’ils avaient tacitement introduite, suivant laquelle la moitié des places devait appartenir à la noblesse nouvelle, cette moitié devait se subdiviser également parmi les anoblis entre les marchands et les artisans. En un mot, il n’y avait pas si obscur boutiquier qui ne se crût fondé dans ses prétentions à la noblesse ou au gouvernement. Mais avant que l’intervention des artisans en vînt à troubler l’État, la jalousie des nobles entre eux suffit pour y apporter la discorde.