Jean-Luc persécuté
Chapitre Neuvième
Il continua : « Allez seulement tranquillement, puisqu’il est à moi, et je l’ai qui me reste. » Il fallut le laisser. Et ils partirent tous, sa mère aussi, comme il voulait.
Déjà, le même soir, on connut sa folie, mais mieux en-core le lendemain. Car il vint chez le maréchal, et on ne l’y avait pas vu depuis longtemps ; il s’assit avec tout le monde sur le banc devant la maison. On est du côté des jardins, on se repose là un peu, en attendant que la nuit tombe, on cause, on se dit les nouvelles ; le maréchal les sait toutes, et il vous fait rire, les racontant bien.
Entre les petites barrières, il y avait deux ou trois pru-niers ; un peu plus loin, sont des ruches de bois, peintes de toute espèce de couleurs et bien alignées ; les abeilles ren-trées bourdonnaient au dedans, avec un bruit comme une roue qui tourne ; c’était plein, dans les branches, d’oiseaux qui se couchaient.
Jean-Luc arriva donc, tenant le bras plié comme quand on porte un enfant ; on pensa : « Est-ce possible ? » Et oui, il croyait toujours avoir le sien, il le portait comme un vrai ; alors, ayant pris place, il commença à le bercer ; il lui parlait, il lui disait : « Dors, petit ! Es-tu bien ? » Il recommença : « Tu n’as plus de mère, mais tu as ton père. Eh bien ! dors pendant qu’il est là. » Et bougeait les genoux.
Et puis, comme les autres s’étaient tus dans leur sur-prise, il leur demanda « Pourquoi ne dites-vous rien ?… » Ils se mirent à parler pour ne pas le contrarier, mais bientôt
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Jean-Luc les interrompit : « Faites doucement, il s’est en-dormi. » Lui-même baissait la voix.
On voyait derrière une grange deux amoureux passer, qui se tenaient serrés l’un contre l’autre, se cachant aux re-gards, pour être plus seuls, et sous un même poids et un même secret penchaient ; ils sortirent de l’ombre, où ils ren-trèrent tout de suite. Et ce fut une étoile allumée qui se mon-tra sur le Bourni, première lampe au ciel qui fait signe à celles d’en bas, qui s’allumèrent à leur tour. Jean-Luc parlait toujours à voix basse ; soudain il se leva, disant : « Voilà le frais qui vient, il faut que j’aille le mettre au lit, parce qu’il pourrait prendre froid. »
Et il s’en alla.
On se disait : « Avez-vous vu ? » et par là on comprit sa conduite les jours avant, et son air à l’enterrement ; alors le bruit le même soir s’en alla dans tout le village, où les gens s’arrêtaient pour se raconter la nouvelle, et jusqu’à l’auberge où le maréchal vint exprès, et répéta : « Il est devenu fou ! » pendant que le cordonnier levait son chapeau et disait : « C’est un saint ! »
On s’aperçut vite que sa folie était d’une sorte particu-lière, n’ayant point gagné toute la tête, ni emporté l’entendement ; il l’avait là, si on peut dire, dans un coin ; pour tout le reste, il gardait son bon sens. Et, la gaîté lui étant revenue, il s’en allait riant par les chemins pleins de monde à présent que l’été fait sortir, et les champs pleins de monde.
Premièrement, on fut étonné, puis l’habitude vint, on n’y pensa plus. Il allait et venait, portant son enfant, on le lais-sait faire. Quelquefois seulement, quand il passait près du la-
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En effet, il ne faisait plus rien ; il laissait ses champs au vent du bon Dieu, et son grain au bec des oiseaux. On lui avait dit : « Loue-les, au moins. » Il n’avait pas voulu. Et montrant l’enfant : « Je l’ai négligé, il faut racheter ! »
Pour vivre il avait vendu sa seconde vache. Donc, quand il n’était pas par les chemins ou dans le village, on le trouvait devant chez lui. Là, assis sur le banc, les jambes écartées, avec un carré de vieux châle étendu à ses pieds pour l’enfant qu’il avait, mais vide aux yeux des autres, il s’occupait à tail-ler dans du bois des bêtes, des bonshommes, des dames avec des larges jupes, des messieurs à chapeaux pointus – toute sorte de jouets et d’objets pour Henri, comme il disait, en les montrant ; il les tendait à l’enfant ; comme ils tombaient par terre : « Il ne sait pas encore les tenir ! »
Et puis :
— Comment trouves-tu qu’il aille ? il a bonne mine.
On ne savait pas que répondre, on disait :
— Il a bonne mine.
— Et qu’il a bien de la ressemblance avec moi.
D’autres fois, il parlait de sa femme :
— Elle m’a abandonné, elle a été courir. Mais à présent, adieu !
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Il disait encore :
— C’est que les choses changent ; après la plaie que j’ai eue là (il retroussait son pantalon), reconnaîtrais-tu seule-ment la place ?
Les vents violents du printemps avaient arraché les ar-doises de l’avant-toit ; l’eau passant par les trous coulait sur le perron ; pourtant les hirondelles, qui aimaient cette place, étaient revenues y faire leur nid, et la mère arrivait quand même avec des vers et des insectes, pendant que les petits tous ensemble tendaient vers elle leurs becs grands ouverts. Sur le bord de l’étang, les joncs et les roseaux poussaient, le-vant en l’air leurs pâles minces feuilles. Le cordonnier venait et disait :
— Je te respecte, tu vois plus loin que les autres.
Les chèvres et les génisses commençaient à sortir, on jouait le matin de la trompette dans le village ; et les gens, le dimanche, allaient s’étendre sous les arbres, faisant des groupes jolis à voir, avec les chapeaux noirs et bleus des filles ; les moutons bêlaient le long des talus. C’est ainsi qu’un de ces dimanches, Théodule, rentrant avec sa femme de voir une pièce de blé et passant le long de l’étang, vit Jean-Luc sortir de chez lui avec une échelle, et s’en aller à son pommier, un petit justement en fleurs, poser l’échelle contre, et, montant dans l’arbre, se mettre à cueillir.
Théodule s’approchant lui cria :
— Qu’est-ce que tu fais ?
— C’est un bouquet pour le petit.
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Il continuait à cueillir, arrachant des branches entières, avec le petit arbre qui devenait nu à mesure et noir, pendant que la femme de Théodule disait : « Mon Dieu ! est-ce pos-sible ? Tout ça de moins, tout ça de perdu ! » Sur quoi Théo-dule reprit :
— Laisse-lui plutôt les fruits.
Mais Jean-Luc hocha la tête. « Il m’a demandé », disait-il. Car à présent, il s’imaginait que le petit lui parlait. Il des-cendit de l’arbre avec un gros bouquet, tant qu’il pouvait en porter.
Ce fut encore bien autre chose le jour de la Fête-Dieu, qui est une des grandes fêtes. La procession, ce jour-là, fait le tour du village. Le long des rues, partout où elle devait passer, on avait planté des acacias, tout neigés de fins flo-cons blancs, qu’on avait été couper dans les haies. En outre, trois grands reposoirs avaient été dressés et ornés d’images et de vases, avec des dais enguirlandés. Alors, au son des cloches, quand l’heure fut venue, tout le village s’ébranla, pour aller à l’église, d’où partit la procession. Longue comme tout, avec les croix, les bannières de couleur, les soldats aux beaux uniformes, la fanfare, les tambours, les petites filles à robe de mousseline blanche, des couronnes dans les che-veux, les filles sous leurs voiles, et puis les hommes et puis les femmes, marchant sur deux rangs et chantant, elle se dé-roula à travers le village jusqu’au reposoir près de la fon-taine ; les cloches sonnaient, les mortiers partaient.
Or, Jean-Luc rentra chez lui tout de suite après la messe, et il reparut ayant sur la tête un vieux casque du temps de la garde du pape, qu’il avait trouvé au grenier, tout piqué de rouille, le panache mangé des vers. Pour le reste, il avait gardé ses habits ordinaires ; il suivit ainsi la procession.
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Comme les gens s’étonnaient, il leur dit : « C’est pour faire plaisir au petit. Il a tant ri en me voyant. »
Cependant, il chantait tant qu’il pouvait, redevenu pieux, et priait avec ferveur. Puis, la procession finie, on se mit à se réjouir ; il y eut un repas à la maison de commune, avec un bal ensuite où on danse entre hommes, au tambour ; il dansa avec le sonneur, il dansa avec Théodule.
Le bel été était venu, qui brille en vives flammes aux vitres ; les fumées ont du plaisir. Quelquefois, quand le soir ramenait la fraîcheur, il s’en allait sur le chemin de Finges, qui file à plat contre la pente, et est tout bordé d’églantiers et de buissons à grappes blanches. Il allait là, portant l’enfant, et lui parlait.
Des filles s’en venaient par bandes, car c’est le temps où on fréquente, et le cœur est comme les fleurs, qui n’ont qu’un moment pour fleurir. Elles venaient, se tenant par la main. À mesure qu’elles s’avançaient, des troupes de petits oiseaux, éclatant en l’air de dedans les branches, s’envolaient le long de la haie, se posant plus loin, et se ren-volant ; on huchait partout. Elles s’arrêtaient pour répondre et les cris allaient et venaient, l’appel lointain et la claire ré-ponse ; puis elles se remettaient en route, et l’air du soir fai-sait bouger leurs tabliers.
Il s’asseyait, les attendant.
— Et les galants ?
— Perdus en route !
Il prenait l’enfant (qu’elles ne pouvaient voir) :
— En voulez-vous un pour les remplacer ?
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— On veut bien, s’il a l’âge.
Et Sidonie disait :
— Aime-t-il mieux les brunes ou les blondes ?
Elles se tenaient devant lui ; elles riaient, baissant la tête, dans leurs robes grises et bleues à petits galons de ve-lours.
— Voilà, disait Jean-Luc, il est blond, c’est pour les brunes qu’il en tient.
Il continuait : « N’est-ce pas, petit ?… Il dit que oui… Voyez-vous, il était trop blond, à présent il est comme l’or… Il n’est pas pour toi, Sidonie. »
Elle était blonde aussi, comme elle savait bien, s’étant regardée au miroir et elle en était fière. Alors, montrant ses dents, avec son clair beau rire :
— Vous, lesquelles aimez-vous le mieux ?
— Oh ! moi, disait-il, j’ai passé le temps… C’est lui qui me remplace.
Et il leur tendait ses bras vides, et elles ne s’étonnaient pas, connaissant sa bizarrerie, se reculant pourtant, un peu embarrassées, tandis qu’il reprenait :
— Vous faites bien les difficiles !
Ils revenaient ensemble, Jean-Luc et la bande des filles, dans l’ombre plus épaisse, où l’étang brillait comme un plat d’argent. Ils causaient, on passait devant la maison du peintre ; un petit chien jaune aboyait, et il y avait aux fe-nêtres des caisses peintes en bleu pleines de géraniums. Puis Jean-Luc continuait seul, ayant souhaité le bonsoir aux filles.
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Il était devenu très beau, ayant laissé pousser sa barbe, laquelle était noire et frisée, et ses cheveux étaient noirs et frisés. Il avait pâli et comme grandi, avec un point de feu fixe dans ses yeux sombres qui regardaient au loin, la peau du front tendue et les sourcils marqués.
Reconnaissable tout de suite, à cause de sa haute taille et à la façon qu’il avait de marcher, les jambes fléchies, le haut du corps penché en avant ; dans ses habits noirs du di-manche qu’il portait toute la semaine, un nœud noir à sa chemise, un chapeau de feutre noir.
Il avait encore vendu un de ses prés à Firmin Craux, et on disait que sa mère cherchait à le faire interdire.
Et pourtant on l’enviait presque, quand même son bon-heur était mensonger ; mais non pour lui, qui était ferme dans sa folie, si bien qu’il ne souffrait aucunement. On était étonné de la douceur de sa voix.
Vint le mois d’août. Le vieil Ambroise, le père de Chris-tine mourut.
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