Jean-Luc persécuté
Chapitre Dixième
C’est qu’il était ruiné en dedans, comme un tronc rongé par les vers, qui ne tient plus que par l’écorce ; et qu’un coup de vent vienne, il casse. Encore une fois on le vit aller jusqu’à la fontaine, tout boiteux et plié sous l’âge, avec son habit bleu déteint ; et longtemps après revenir, qui toussait et crachait, et s’arrêtait à chaque pas ; il mourut pendant la nuit, il ne fit point de bruit pour mourir : au matin on le trou-va dans l’ouverture de la porte, entre la chambre et la cui-sine, tombé par terre, tout habillé ; il avait la bouche ouverte, étant mort d’un étouffement ; la voisine dit à Félicie : « Qu’est-ce qu’il a, ton père ? » elle ne savait pas ; on le tou-cha, il était déjà froid. Alors, le glas s’étant mis à sonner, les gens s’arrêtaient sur les chemins, les gens disaient : « Qui est-ce ? » « C’est Ambroise. » « Voilà, disait-on, il a fait son temps. » Et le lendemain Christine remonta, avec son enfant, le nouveau, dont elle venait d’accoucher.
Ce fut ce même soir que le maréchal, ayant rencontré Jean-Luc, fut tellement étonné de son air, qu’il resta planté là, à le suivre des yeux. L’autre s’en allait les mains dans ses poches, soudain s’arrêta et leva un bras ; puis se retournant vers le maréchal :
— Tu ne l’as pas vu ? cria-t-il.
— Qui ça ?
— Le petit.
— Non, dit le maréchal.
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Et Jean-Luc (averti du retour de Christine) :
— Mon Dieu ! reprit-il, il a eu peur d’elle, il s’est en allé.
Et s’assit sur un mur, la tête dans ses mains.
Le jour suivant, le vieil Ambroise fut mis en terre. On lui laissa son habit bleu, car il ne pouvait plus servir. Et Chris-tine resta au village, ayant hérité du bien de son père. Sur le lit du vieux, elle se coucha et coucha l’enfant ; il y avait en-core le creux. Mais depuis ce jour-là elle ne sortit plus, sans s’être d’abord assurée que Jean-Luc n’était pas, quelque part, dans le voisinage ; et ainsi elle l’évitait.
Il était cependant tout le temps en chemin, ayant comme une fièvre de mouvement et de marcher ; jamais tranquille, jamais en place, il parlait, il disait : « Il a fichu le camp, il faut que je le cherche… Il est loin, à cause d’elle. Il a eu peur, tu comprends, elle a été mauvaise mère ; il m’a dit qu’elle avait voulu l’empoisonner ; et il est parti, fini ! » Il re-prenait : « Et puis je le cherche. »
— Et je me suis dit : « Peut-être qu’il est seulement ca-ché. » Alors j’ai été voir dans la chambre d’en haut, j’ai tout remué, tout fouillé, j’ai tout tenu dans la cuisine, aussi dans la cave et dans le fenil, rien ! rien ! et été vers l’étang, fait tout le tour, il y a des buissons, j’ai regardé dedans, et puis été dans le village, vous ne l’avez pas vu ? dites vrai… Ah ! malheur.
Il allait de maison en maison, secouant la tête. Il conti-nuait : « Vous comprenez, je ne peux plus me passer de lui, j’ai un vide là, j’ai la tête vide. » Il repartait de son même grand pas.
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Puis de deux ou trois jours, on ne l’aperçut plus, il était allé chercher dans les bois. Autour du Bourni sont des préci-pices, où le bisse s’en va construit en galerie ; il suivit tout du long le bisse, dans son égarement. On lui disait : « Est-ce qu’un enfant pourrait y passer ? Nous autres, on y passe tout juste. » Il répondait : « C’est qu’il n’est pas comme les autres. »
Il monta jusqu’aux mayens4 où on vient habiter deux fois pendant l’année, et vides à présent, et vide le sien ; de là, il s’en alla jusque dans la plaine d’en haut, déjà rocheuse, re-descendit ; il tourna encore autour des étangs, entrant dans les fenils isolés, où il y a du foin, où on pourrait dormir ; il revenait le soir, sa barbe grise de poussière, son habit sur le bras ; il se laissait tomber de fatigue sur le banc devant la maison, ne songeant même pas à allumer du feu, à se faire à manger.
Parfois Marie lui apportait une écuelle de soupe. Et le vousoyant maintenant :
— Est-ce raisonnable ce que vous faites, comme vous vivez, comme un vrai sauvage ?
Elle montrait le toit percé, les marches de l’escalier branlantes : « Vous n’y tiendrez pas si vous continuez. »
Il répondait :
4 Dans les vallées où l’on pratique la transhumance, les mayens (pâturages et chalets de « mai ») sont utilisés au printemps et à l’automne comme étape intermédiaire pour les bêtes (et les hu-mains) entre les « alpages » d’été et les chalets du village dans la vallée en hiver. (Note du correcteur – ELG.)
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— Je m’en moque, il me le faut.
Les hirondelles étaient couchées, ayant longtemps volé en rond avec leurs petits cris du soir ; il y avait sur les choses comme un vêtement de silence, et on voyait là-bas le petit pommier dépouillé, tout nu et noir de ses branches sans feuilles. Il reprenait :
— Il faut que j’aille me coucher, pour être levé de bonne heure. Demain, j’irai jusqu’à la Bouille.
Mais, une idée lui étant venue, le dimanche suivant, sitôt après midi, il descendit dans les bas, chez sa mère. Il faisait un vrai grand beau temps d’été, même orageux, avec des nuages pesants posés sur le plat des montagnes, et les mouches piquaient plus fort. C’est les temps des ombres épaisses, et les feuilles grises collées pendent par paquets aux branches mollies, tandis que des barres de soleil sont plantées toutes droites en terre. Il avait pris par le chemin de la vallée, tant de fois fait et refait : là, parmi les cailloux qui roulent, le long du ruisseau et des buissons ronds, vont tout le jour les mulets et les hommes, les femmes tricotant leur bas, les gamins rentrant de l’école ; il descendait d’un pas rapide. Bientôt le chemin tourne un peu ; vient un bois de pins où on entre, et on va d’abord à plat, puis la pente re-prend et les racines, faisant saillie, se tordent dessus comme des serpents. Il y a une fontaine, on tourne encore, puis on s’enfonce droit en bas ; et on trouve la Pierre des Morts, qui est une grande pierre plate, mise comme exprès au bord du chemin, et son nom lui vient de ce qu’on déposait dessus les cercueils de ceux qu’on montait mettre en terre au cimetière de la paroisse, pour laisser souffler les porteurs. Alors un peu au-dessous de la pierre, cesse le bois, et puis commencent les vergers.
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Parmi l’herbe repoussée, coulait l’eau fraîche, aux belles teintes, qui fait le vert ; profitant du soleil, et puis à cause des premiers raisins mûrs, beaucoup de gens étaient descendus ; tous ces bas étaient pleins de monde, quoique ce fût le temps où d’ordinaire ils sont inhabités. Au tournant de la route, deux ou trois couples tournaient à une musique d’orguettes ; plus loin, entre les pommiers, tout ronds et sans troncs, vus ainsi d’en haut, et comme des boules, des garçons et des filles étaient assis ou étendus, ou bien couraient, se poursui-vant. Alors venaient tous ces carrés de vigne qui tombent dans la plaine par grands talus bouleversés, entre des petites parois et des drôles de pentes rocheuses ; tout cela pierreux, brillant au soleil, enfin le fond de la vallée avec le fleuve droit et blanc, comme une route.
De là, montait une vapeur ; un train partit, longeant le fleuve, et se traînait comme un ver noir ; et, aux sommets pointus des montagnes d’en face, celles-là déjà un peu dans le bleu, des nuages nouveaux et blancs, pas les anciens tou-jours posés, s’étaient pris, et, comme tenus par un fil, pen-daient, et puis se déchiraient emportés ailleurs par les vents des hauteurs du ciel, tandis qu’en bas c’était le calme et la lourdeur.
Et Jean-Luc partit vers la gauche où était la maison de sa mère, parmi deux ou trois autres, car tout cet étage est fait de hameaux. Des maisons blanches toutes en pierre, qui sont croulantes sous des toits plats ; il y a des cadrans so-laires avec des chiffres peints en bleu. On entendait les tam-bours battre ; dans un verger la fanfare jouait.
Lui ne regardait rien. À la première personne qu’il ren-contra, il dit :
— Avez-vous vu la mère ?
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— Elle était là, il y a un moment.
Il entra, ne la trouva point, et, étant ressorti, ne la trouva point non plus devant la maison où elle venait quelquefois s’asseoir, étant à l’âge où on a besoin de chaleur ; il y avait là sur des perches une treille qui pendait, on y était un peu à l’ombre. Cependant, devant une cave, celle de Baptiste le chasseur, des hommes buvaient, et les deux chiens étaient couchés au pied d’un petit amandier. Baptiste disait juste-ment en levant son verre : « Encore une semaine et on sort son fusil. » Apercevant Jean-Luc, il lui cria :
— Eh ! viens-tu boire ?
Mais Jean-Luc fit signe que non, il répéta : « Avez-vous vu la mère ? » On lui répondit : « Elle vient de passer, viens boire en attendant, l’affaire d’avoir ta compagnie, on ne te voit plus. » Il leva la main : « C’est fini, ce temps-là ! » Il ren-tra dans la cuisine.
Au bout d’un moment, sa mère arriva ; il alla au-devant d’elle, elle n’eut pas le temps de rien dire :
— Est-ce qu’il est ici ? qu’il lui demanda.
Elle avait des petits yeux gris enfoncés et un bonnet tiré dessus, avec des mains comme des nœuds de vigne. Et, de ses petits yeux, elle le regarda, elle les appuyait sur lui :
— Entre, dit-elle, si tu as à me parler.
Et elle le poussa dedans. « Est-il ici ? » « Tu as quelque chose à me dire ? Eh bien assieds-toi, – moi aussi. » Elle avait tiré le banc.
— Ah ! qu’il dit, je vois bien, tu ne l’as pas non plus, je l’ai pourtant cherché partout.
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Cependant elle avait été prendre dans l’espèce d’armoire qui est sous le râtelier un morceau de pain et un quartier de fromage, elle les posa devant Jean-Luc avec une chopine pleine, elle lui dit :
— Mange et bois, après quoi tu remonteras.
Mais il l’interrogeait, disant :
— Pourquoi ne veux-tu pas me répondre ?
— Ah ! malheureux, dit-elle. Et puis ton bien, qu’en as-tu fait ? Tu t’es moqué de moi avec ton mariage, tu m’as dit : « Va te promener ! » Elle t’a fait pousser les cornes, tu es re-venu, je t’ai repris, tu es reparti. Et maintenant comment vis-tu ? dis, et de qui es-tu ? Ils disent que tu es de moi, eh bien ! je ne peux plus le croire ; quand je te regarde je pense : « Est-ce que c’est mon fils ? » Je te répète, mange et bois, et ensuite tu remonteras, parce que je ne te connais plus.
Lui se taisait, et ne mangeait, ni ne buvait ; quand elle eut fini, il dit seulement :
— Me répondras-tu ?
Il recommença :
— Parce que, si tu as dit vrai, je peux seulement remon-ter.
Mais elle, s’approchant de lui :
— Est-ce ton enfant que tu cherches ? Tu sais pourtant bien qu’il est mort.
Il leva la tête, il se mit à rire.
— Qui est-ce qui t’a dit ça ?
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— Puisque je l’ai vu.
— C’est que tu es aveugle ; tu entends, c’est moi qui vois clair.
Et, du bout du doigt, il touchait ses yeux. Elle resta la bouche ouverte de surprise. Le ciel à présent s’était couvert et des nuages s’allongeaient sur le soleil, en sorte que la lu-mière avait baissé subitement : dans la cuisine il fit tout sombre. Jean-Luc reprit :
— J’ai des oreilles, j’ai des yeux et puis des oreilles.
Devant la maison, Baptiste et les autres, sortis de la cave, causaient ; la fanfare ne jouait plus. Et, du côté de l’est, le vent haut dans le ciel venait, comme on vit à une teinte violette qui, au-dessus de la montagne grandit avec rapidité ; l’herbe se pencha, les feuilles des sarments tremblèrent. Alors le petit chat rentra dans la cuisine. Mais la vieille s’étant encore rapprochée :
— Ils avaient bien raison !
Et lui : « Qui ça ? » « Ceux qui disent que tu es fou ! »
Il leva son bâton, il tapa sur la table.
« Oui ! disait-elle, tu es fou ! » Il tapa plus fort sur la table ; il criait : « Si tu l’as, rends-le moi, et, si tu l’as caché, dis-le ! » Et chaque fois il levait son bâton. Alors, de son cô-té, elle se mit à appeler : « Baptiste, venez, il casse tout. »
Sur quoi Baptiste arriva ; et, de toutes les maisons alen-tour, des gens, attirés par le bruit, étaient accourus et de-mandaient : « Qu’est-ce que c’est ? » Mais lui, voyant Bap-tiste entrer, s’était reculé jusque contre la porte de la chambre ; il disait : « Ne me touche pas ! ne me touche pas !
– 108 – sans quoi… » et levait de nouveau son bâton. La vieille répé-tait : « Sans vous, il aurait tout cassé. »
Le vent devint plus fort, il sifflait dans la cheminée.
Baptiste dit :
— Qu’est-ce que tu veux ?
Et Jean-Luc :
— C’est le petit que je veux.
Ils se regardèrent, ils haussèrent les épaules. Quelqu’un disait : « Mettons-le dehors. » Mais Baptiste, élevant la voix :
— Tu as fait assez de bruit comme ça, tu entends ; tiens-toi tranquille, ou bien on t’attache.
Il dit à Matthieu :
— Va chercher une corde.
Justement l’orage crevait. En même temps qu’un grand coup de tonnerre, un paquet d’eau comme une vague vint s’écraser sur le perron, rejaillissant dans la cuisine. On en-tendit Jean-Luc qui disait encore à sa mère : « Promets-tu que tu ne l’as pas ? » Elle lui dit : « Je te le promets. » Il sor-tit.
Un coup de vent le prit, et il tourna dedans avec son chapeau envolé qui retomba parmi les flaques déjà formées, et le ruissellement des talus ravinés ; il courut après et glis-sa ; des gens réfugiés sous l’avant-toit éclatèrent de rire. Quelqu’un lui cria : « Tu aurais dû mettre ton casque ! » Sur quoi, les rires redoublèrent, pendant qu’il s’éloignait, grim-pant droit à la pente.
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Il grimpait, s’accrochant des mains aux buissons, parmi la grasse boue épaisse qui coulait et où ses souliers restaient pris, malgré l’aridité du sol, pauvrement habillé de plaques de gazon ; – puis plus haut parmi les broussailles et des pe-tits arbres bourrus ; puis par un champ de blé, des prés ; – et à ses bras les manches de sa chemise étaient collées, tandis que l’eau, ayant percé, coulait à fil de ses poignets ; il monta encore ; – tout à coup le cœur lui manqua, il se laissa tomber sous un arbre.
Le vent, toujours plus fort, passait par grandes ava-lanches, avec des vols d’oiseaux emportés bas comme des feuilles, les arbres ployés jusqu’à terre, et l’averse fouettée semblait monter d’en bas, claquant autour de lui. Il y eut un éclair violet qui traversa le ciel par le milieu, et y resta un grand moment fixé, comme une veine dans du marbre. Il se tenait assis la tête dans ses mains, soudain il se leva, il dit : « Où est-il ? Ah ! mon Dieu ! » il retomba assis.
Quand il rentra le soir, l’orage durait toujours. Il pria toute la nuit. Du moins c’est ce que raconta Benoît, le cousin de Sophie, qui était sorti vers minuit, sa vache étant prête à faire le veau ; il racontait donc que, passant devant chez Jean-Luc, il avait vu de la lumière, avait entendu une voix ; que, revenant trois heures plus tard, il avait revu la lumière, avait entendu de nouveau la voix ; et qu’alors, n’y pouvant tenir, il était monté sur le tas de bois.
Et voici, près de la fenêtre, il y avait la table couverte d’un linge beau blanc ; sur la table, le crucifix avec un petit vase, des fleurs en papier, et une image du Sacré-Cœur ; ran-gés plus en avant, une petite robe, un bonnet, des bas, des souliers ; enfin deux coquillages, mis là pour faire joli. « C’était comme un autel », disait le cousin. Et, agenouillé
– 110 – devant, était Jean-Luc qui priait en effet, les mains jointes. « Il avait l’air de sortir de l’eau », reprenait le cousin. Et, vou-lant descendre de son tas de bois, une bûche avait roulé, pourtant Jean-Luc n’avait rien entendu. « On aurait tiré le canon, il n’aurait pas fait attention. »
Laquelle nouvelle histoire s’en va par les maisons, avec celle de la veille, pendant que les toits séchaient, les toits fumaient une vapeur, et le ciel bleu redescendait d’entre les morceaux des derniers nuages, le mauvais temps étant allé chez les Allemands. Des petites filles à jupes trop longues traînaient un bélier par les cornes.
Il essaya tous les moyens. Ainsi, ce même jour, ayant pris un sarcloir, il s’en alla au cimetière, y resta jusqu’à quatre heures ; puis on le vit entrer chez Jérômette, d’où il ressortit avec un panier plein de plantons de fleurs et un grand arrosoir ; se remit à son ouvrage qu’il continua jusqu’au soir, venant remplir de temps en temps son arrosoir à la fontaine. Et quelques-uns par curiosité, étant allés au cimetière, ils ne reconnurent pas la tombe du petit Henri ; jusqu’alors elle était restée telle qu’elle était le jour de l’enterrement, les mottes jetées en tas, et nue, rien qu’avec la petite croix, et encore plantée de travers : la croix avait été redressée, la terre labourée, ratissée, arrosée, et toute espèce de fleurs s’y voyaient à présent, les jolies de l’été : du réséda, des reines-marguerites, des soucis, des pois de senteur. Alors, comme alentour, à cause des grandes chaleurs, les iris s’étaient défleuris et la verdure avait fané, la petite tombe était la plus belle, toute noire au milieu de la terre grise et craquelée. Même elle avait une bordure faire de pierres plates, comme celles dont on couvre les toits, choisies bien égales et mises debout. Jérômette disait : « Il est venu me demander, je lui ai donné tout ce que j’avais, puisque c’était
– 111 – pour une tombe ; et s’il faut j’irai arroser, pour que les pauvres fleurs n’aient pas soif. »
Mais elle n’en eut pas besoin ; Jean-Luc les arrosa lui-même. Le dimanche qui suivit, il fut à la messe avec dévo-tion et sortit avec tout le monde ; puis, au lieu d’aller sur la place, il retourna au cimetière, il alla à la tombe et se mit à prier dessus. Et, à mesure qu’elles sortaient, les femmes res-tées pour les vêpres (qui se disent dans le pays tout de suite après la messe) regardaient là-bas le pauvre homme, et elles avaient pitié de lui, pensant à sa grande souffrance. Tandis que les hommes, au contraire, parce qu’ils ont le cœur plus dur, disaient : « On ne sait pas comment ça va finir. » Et ils répétaient à Christine : « Vous devriez faire attention. » Mais Jean-Luc semblait l’avoir oubliée.
Il allait maintenant comme chassé par un grand vent, sans repos, ni tranquillité ; il ne disait plus bonjour à per-sonne, ses yeux étant tournés vers les choses de l’intérieur, ses oreilles occupées seulement d’une voix au dedans de lui.
Il n’entrait plus que chez le cordonnier. Sur l’établi était le petit pot de poix, avec le fil et les alênes. Nanche ne se dé-rangeait pas, il continuait à tirer sur son fil. Il demandait :
— Tu ne l’as toujours pas retrouvé ?
Jean-Luc faisait signe que non. Et Nanche :
— C’est que, vois-tu, moi je te comprends.
Il parlait difficilement, ayant la bouche pleine de che-villes de bois qu’il prenait l’une après l’autre et enfonçait d’un coup sûr de son marteau à bout arrondi ; car il était bon ouvrier quand il n’avait pas bu ; et Jean-Luc se penchait vers lui :
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— J’ai été de bonne volonté pour le bien ; je me suis en-foncé, mais je suis ressorti, je suis sorti purifié…
Il répétait : « Purifié !… et j’ai levé ces choses loin de ma tête ; comment est-ce qu’il se fait qu’elles me retombent des-sus ?… »
On entendait le petit bruit du marteau sur le cuir, et, au loin par le village, faisant accompagnement, le martellement d’une faux qu’on aiguisait pour les regains. Or, ce jour-là, Nanche plantant sa dernière cheville, et restant le marteau en l’air :
— Veux-tu que je te dise ? Je sais où il est, le petit.
Il leva la main :
— Là-haut.
Jean-Luc répondit :
— Il m’aurait attendu.
Les lignes des toits sur le ciel tremblaient, et les choses semblaient s’envoler par morceaux dedans l’air, à cause du chaud soleil qui dissout et aspire.
Il ajouta :
— J’ai tout fait, et rien n’a servi.
Il soupira. Il redressa son grand corps qui se rabattit, af-faissé, ayant maigri encore, comme on voyait à ses habits, devenus trop grands, et qui tombaient en lambeaux. Et le cordonnier dit encore :
— On est des pauvres hommes.
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Mais Jean-Luc était déjà loin. Son besoin de mouvement l’ayant repris, il s’en allait droit devant soi ; à présent les en-fants se sauvaient en l’apercevant ; quelqu’un regarda à une fenêtre. Un sentier se glisse sous le cimetière et descend par des étages de prés dans la direction de la Zaut ; il se laissa tomber par là. Il coupa un bâton dans la haie, le tailla, l’écorça, le jeta ; puis reprit sa grande démarche, avec l’air égaré qu’il avait, s’arrêtant soudain, secouant la tête.
Il y avait là-haut le grand mur en pierres sèches derrière quoi sont mis les morts, qui sont heureux, n’ayant jamais pu dormir et se reposer à leur faim pendant leur séjour sur la terre, et allés dessous maintenant ; aperçu comme il est d’en bas, le clocher pointe en l’air sans plus de corps d’église, et coupé vers le bout.
Tout à coup, comme il était là, Jean-Luc vit bouger dans les prés. C’était une femme avec un tout petit enfant, qu’elle tenait sur ses genoux. Elle était assise au pied d’une haie, elle défit son caraco, puis, serrant le petit contre elle, elle se mit à lui donner le sein. Lui, s’étant approché, il reconnut Christine.
Et il fut jaloux.
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