Jean-Luc persécuté
Chapitre Septième
Il y avait un air épais autour de la lampe qui pendait au plafond ; où ils étaient sept ou huit hommes, dont Jean-Luc. Jean-Luc avait fait venir un premier litre, qui était bu ; il en fit venir un deuxième, qui fut bientôt vide, lui aussi ; alors il cria : « Encore un ! » qu’on apporta. Il le souleva, ayant sorti sa bourse qu’il soupesait de l’autre main ; il reprit : « C’est encore elle qui est la plus lourde. »
— C’est que je suis riche ! continua-t-il.
Et tout à coup vida son argent sur la table. Les écus se mirent à rouler que les autres retenaient au passage, les po-sant à plat devant eux ; ils les comptaient, disant : « D’où est-ce que tu as tout ça ? » et regardaient Jean-Luc avec crainte et respect.
— Secret ! répondait Jean-Luc.
Il parlait haut, d’une voix assurée ; il fouilla dans sa poche, il en tira deux billets de banque.
— Et ça ? qu’il dit en riant.
Et il cria :
— Encore un litre !
Mais, soudain, ils se mirent tous à rire, le cordonnier étant entré. Il s’appelait Nanche, c’était un tout petit homme chauve, noir de figure et noir des mains, avec un tablier vert ; deux jours par semaine, à peu près, il travaillait ; le reste du
– 71 – temps, il passait sa soif, comme il disait, et ajoutait : « C’est le cuir qui dessèche. »
Il était allé s’asseoir tout seul dans un coin, on l’appelait :
— Hé ! Nanche, tu boudes ?
Il ne bougeait pas, étant encore à jeun. Mais, Jean-Luc ayant recommencé à faire sonner ses écus, maintenant Nanche tournait de temps en temps la tête, regardant de côté cet argent qui brillait, – et haussait les épaules.
Sur quoi, Jean-Luc l’appela à son tour :
— Allons, Nanche ! on s’ennuie de toi.
Nanche ne répondit rien d’abord ; puis, quand il eut fini sa chopine d’eau-de-vie, tout à coup il se leva et vint. Ses yeux brillaient sous ses gros sourcils retombants, pendant qu’il s’essuyait les mains à son tablier.
Il dit :
— Bonjour, la compagnie !
— Vive nous ! cria Jean-Luc.
Il le fit asseoir près de lui et tout de suite le fit boire.
— À ta santé, reprit-il ; quand on est heureux on boit bien, quand on boit bien on est heureux.
Le bruit allait croissant, et aussi la fumée ; à peine si on pouvait se voir encore dans la salle basse, aux grosses poutres qui pesaient comme avec un poids sur les têtes, on parlait n’importe de quoi, n’importe comment, – les hommes accoudés tout le long de la table, la tête basse, regardant
– 72 – d’en dessous, et ils passaient la main sur leurs moustaches ; là-dedans Nanche, plus petit que tous les autres, et Jean-Luc, tout pâle, qui riait.
Et, l’ayant fait de nouveau boire, il tapa dans le dos à Nanche :
— À présent, tu vas nous en chanter une.
Ce que tout le monde attendait, car c’était ainsi : quand il était soûl, on faisait de lui ce qu’on voulait, jusqu’à le pendre par les pouces, comme une fois, à lui barbouiller la figure, à le noircir avec du goudron, – rien que pour le mettre en colère, parce qu’alors on s’amusait.
— Tu vas nous en chanter une ! dit Jean-Luc.
Nanche monta sur le banc, il toussa deux ou trois fois, comme il faisait toujours. Il commença :
Tu as ta blonde, j’ai ma brune,
Je ne voudrais pas en changer…
C’était toujours la même chanson, qu’on connaissait bien ; et Jean-Luc reprit le refrain que tous les autres, après lui, entonnèrent :
J’aime mieux ma brune, ô gué,
J’aime mieux ma bru-u-ne.
—Est-ce vrai ? dit Jean-Luc en levant la tête.
Il ajouta :
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— Peut-être bien.
Et, au nouveau refrain, il chanta encore plus fort. À ce même moment, quelqu’un tira le banc ; Nanche tomba à la renverse. Il y eut comme une tempête de rires. Nanche s’était déjà relevé et criait en serrant les poings :
— Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas !
Mais Jean-Luc l’avait fait rasseoir :
— Tu perds ton temps, il vaut mieux boire.
Nanche but donc encore, et Jean-Luc riait en disant :
— C’est parce qu’on est joyeux et heureux, je dis, et gais de cœur, et pleins de confiance.
À quoi les autres répondirent :
— Bien sûr !
Mais, de nouveau, à un signe que quelqu’un fit, Nanche fut entouré, pris, serré, enlevé, soulevé au plafond, cogné là-haut deux ou trois fois aux poutres, puis brusquement lâché ; et se retrouva étendu par terre, où il resta un moment, étourdi. Puis, étant revenu à lui, il se jeta sur ceux qui étaient là, sans savoir qui, tête baissée. On ne vit plus rien tout d’abord, à cause du désordre qu’il y eut ; enfin, la porte ayant été ouverte, Nanche reparut, il fut poussé dehors ; – et, glissant sur les marches, il roula dans la boue ; sur quoi, la porte fut refermée. Tous pleuraient et toussaient de rire.
Et Nanche depuis dehors criait :
— Voleurs ! Assassins !
Tandis que Jean-Luc reprenait :
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— C’est qu’on est joyeux et légers de cœur.
Mais bientôt tout se tut ; la place à présent était vide.
— Tu vas voir, dit quelqu’un, il va revenir avec son tran-chet.
Sur quoi, tous de nouveau allèrent se mettre à la fenêtre. En effet, Nanche revenait, tête nue, marchant difficilement, avec son habit plein de boue ; et il alla s’asseoir sur le banc du tilleul, aiguisant sa lame à la pierre ; il parlait tout le temps, mais on ne comprenait pas ce qu’il disait. Et le grand Laurent, ouvrant la croisée, cria :
— Eh ! Nanche, viens t’expliquer ici !
Il vint, il tremblait de rage, il levait son fer ; tout à coup sa tête passa par l’ouverture de la fenêtre, avec un bras lancé en avant, et le tranchet fit un éclair dans la lumière de la lampe ; puis la porte, fermée à clé, fut secouée, et le bois sonnait sous les coups de pied ; après quoi, il y eut un si-lence, on entendit comme un sanglot.
— Ça y est, dit le grand Laurent, le voilà qui pleure.
Et alors, à la table, où ils étaient tous revenus s’asseoir, les gros rires recommencèrent. Seulement Jean-Luc ne riait plus ; il avait repoussé son verre et s’était accoudé, la tête dans ses mains. On lui disait :
— Eh ! Jean-Luc ! Qu’as-tu ? Tu ne bois plus.
Il dit que non, puis, jetant la pièce qu’il avait tirée de sa poche, il demanda : « Qu’est-ce que ça fait ? » paya, prit sa monnaie et se dirigea vers la porte. On lui criait :
— Fais attention !
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Mais il n’écoutait pas.
Nanche était assis sur les marches du perron. Jean-Luc s’approcha de lui, le poussa du coude et lui dit :
— J’ai eu tort, vois-tu, parce qu’on est frères.
Alors il lui tendit la main. Et l’autre ayant levé les yeux, ils se regardaient face à face, dans la lueur de la fenêtre. Et Nanche dit :
— Viens avec moi.
Jean-Luc le suivit. Il pleuvait d’un ciel bas qui pesait sur les toits ; à peine s’il régnait, à cause d’un quartier de lune perdu derrière les nuages, une faible clarté dans l’air, et de-dans les maisons étaient carrées et noires. Ils allaient en-semble, se donnant le bras. Et quand ils furent à la maison de Nanche, à l’autre bout de la place, celui-ci reprit :
— Il te faut entrer.
Comme fit Jean-Luc, et il répétait :
— On est frères.
— Est-ce vrai ? dit Nanche, qui s’était assis. Ils m’ont pris l’honneur.
Jean-Luc répondit :
— Et à moi aussi, ils m’ont pris l’honneur.
C’était une espèce de cuisine où Nanche avait son lit, une paillasse posée par terre ; il manquait un pied à la table, on l’avait remplacé, ce pied, par une caisse mise debout ; sur le foyer, à côté de la marmite de polenta, il y avait un pot de poix fondue ; partout pendaient des toiles d’araignées.
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Ils furent amis, Nanche ayant dit :
— Tu as raison.
Ils se tenaient assis l’un à côté de l’autre, devant le foyer. Ils avaient soufflé sur la cendre où restaient quelques braises qui reprirent vie, et le fagot jeté dessus flamba. Jean-Luc disait :
— Est-ce qu’on est des frères ? Peut-être que oui, parce que, vois-tu, on était six enfants, et trois sont morts, et, des trois autres, deux sont loin, et le père lui aussi est mort et, ma femme, je l’ai chassée, et, l’enfant, ils disent qu’il n’est pas à moi.
Nanche répéta :
— Alors, c’est vrai qu’on est des frères.
Il secouait la tête :
— C’est comme Notre-Seigneur, ils se sont partagé sa robe, ils l’ont battu, fouetté, ils lui ont craché au visage, ils l’ont mis sur une croix.
Et, dans la flamme claire qui tremblait sur les murs :
— Moi, ils m’ont battu, assommé, et ils disent entre eux : « Il pleure. » Je leur réponds : « Pourquoi est-ce qu’on a des yeux ? »
Mais Jean-Luc cria d’une voix terrible :
— Et ils sont agenouillés devant l’argent ! Regarde, moi, ce que j’en fais !
Il avait pris les billets dans sa poche, il les tendit à la flamme. Elle les mordit dans le coin, gagna rapidement ; et,
– 77 – la feuille ayant glissé de ses doigts, elle tomba dans les ti-sons. Il ne resta qu’un peu de cendre blanche que Jean-Luc écrasa du pied. Nanche n’avait pas fait un mouvement. Il dit seulement :
— Ça brûle bien !
Puis ils demeurèrent sans parler, toujours serrés l’un contre l’autre. Le calme de la nuit était autour de la maison. Et Jean-Luc sentit sa fureur tomber, et, la fumée du vin s’étant dissipée dans sa tête, il n’avait plus besoin que de re-pos et d’avoir quelqu’un près de lui, et il se disait : « J’ai là quelqu’un », pensant à Nanche, – mais, s’étant retourné, il s’aperçut que Nanche s’était endormi. Il dormait, la tête ap-puyée contre l’épaule de Jean-Luc. Et Jean-Luc, tirant la paillasse, l’étendit sur la paillasse.
Alors, de nouveau, il fut seul. Il fut tout seul devant lui-même. Et de nouveau il ne sut plus où il en était. Pourtant, comme l’autre s’agitait dans ses rêves, criant : « Laissez-moi ! » s’asseyant soudain, remuant les bras, – chaque fois Jean-Luc s’approchait de lui et le recouchait. Puis, à la fin, il céda au sommeil ; il se coucha à côté de Nanche. Il dormit jusqu’au matin.
Lorsqu’il rentra chez lui, il avait le dos tout blanc et des toiles d’araignées prises aux ailes de son chapeau. Il passa le long des maisons, avec ses yeux rouges, et un feu dans la tête. Il disait aux gens : « Les plus mauvais ne sont pas ceux qu’on pense. »
— Vous dites : je bois. Eh bien ! oui, je bois. Mais est-ce qu’il y a de la fraîcheur dans mon verre ? Ils ont le cœur dur, voyez-vous.
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Comme il arrivait devant sa maison, il entendit le maré-chal qui l’appelait :
— Eh ! Jean-Luc, disait-il, ça ne peut plus durer, on a eu ton petit chez nous toute la nuit, et la femme en a déjà quatre.
Un instant encore, il fut hésitant, puis il répondit :
— Fiche-moi la paix !
— N’écoute pas tout ce qu’on dit ! continua le maréchal.
Mais Jean-Luc secoua la tête et, sans rien ajouter, ferma la porte derrière lui.
L’après-midi, il but de nouveau ; cette fois il alla s’asseoir, seul avec Nanche, dans un coin ; il disait : « Nous nous comprenons. » Nanche avait comme de la considéra-tion pour lui ; ils restèrent ensemble toute la soirée. Et, comme le grand Laurent s’approchait pour recommencer ses plaisanteries, Jean-Luc le regarda bien en face et lui dit :
— Ne le touche pas, tu sais, je suis là !
Il ne quittait plus l’auberge, il n’était plus jamais chez lui. Si bien qu’il n’y fut pas pour recevoir sa mère, le jour où elle vint, une semaine plus tard. Ayant entendu les bruits qui couraient sur son fils, l’argent jeté loin, sa rage à boire, et étant d’autre part encore plus intéressée que fière, elle s’était dit : « Il faut que j’y aille. » Elle trouva dans la cuisine Félicie avec le petit ; et la pauvre n’avait point sa connaissance, ni le souci des femmes d’ordre, car il y faut de la raison : le lit n’était pas fait, les habits traînaient par la chambre ; il y avait une odeur forte et une grande saleté ; le petit, qui avait pleu-ré, les larmes sur ses joues étaient marquées en lignes
– 79 – blanches. La vieille dit à Félicie : « Va-t’en ! » Elle la chassa. Elle troussa sa jupe, frotta et lava jusqu’au soir.
À ce moment, Jean-Luc revint. Il y eut un grand bruit de voix, qui cessa vite ; puis on vit la vieille Philomène redes-cendre l’escalier, et elle traversa tout le village, comme elle était forcée de faire, mais sans parler à personne, ni se re-tourner.
Jean-Luc buvait toujours. Et un coin de pré s’en alla en-core pour un peu d’argent que lui donna Craux (qui le guet-tait maintenant) ; c’était un de ses meilleurs, celui des Rous-settes, auquel il tenait ; mais il ne semblait pas avoir regret de ce bien qui se défaisait ainsi, morceau par morceau, étant détaché de tout. Tellement qu’un jour, ayant rencontré Au-gustin, comme celui-ci faisait un détour, il lui cria :
— Prends seulement par le plus court, ce n’est pas moi qui veux te toucher.
Il n’avait même plus le respect de la religion, comme il paraissait, car il n’allait plus à la messe ; la belle saison était là, les processions avaient recommencé, faisant le tour du cimetière ; il restait debout derrière le mur, à regarder, et on l’entendit qui disait : « Tout ça, c’est de la comédie ! »
Pourtant ce nouveau printemps fut clair et gai, il sem-blait qu’il lavait le cœur, jamais la vigne n’avait été si belle, d’où du contentement, – les récoltes de même et le blé bien levé, et l’herbe tôt poussée. Même les nuages font plaisir à voir, petits et tout blancs dans le ciel, comme dans l’herbe les marguerites ; une grande femme passait sur la route, por-tant un agneau dans ses bras.
On saluait devant les croix. Les hommes du bisse ren-traient de leur travail en bandes, avec leurs pics et leurs
– 80 – pelles sur l’épaule, ils ôtaient leur chapeau en passant devant la croix. On avait remis l’eau aux bisses. Les ruisseaux tout gonflés, roulant l’eau jaune de la fonte, sautèrent un jour par-dessus les ponts, puis baissèrent et furent à sec. Les cra-pauds, par les soirs humides, se promènent sur les chemins.
Jean-Luc n’arrêtait pas de boire. C’était Félicie qui gar-dait le petit. Elle allait s’asseoir au bord de l’étang sous un saule. Le talus descend raide vers l’eau tout de suite pro-fonde, et noire dans sa profondeur ; mais, à la surface, elle brille, avec le bleu du ciel, le blanc des neiges, le vert des prés ; et il y a aussi l’image des petits arbres et des buissons penchés dessus, comme le saule où Félicie était.
Le petit Henri jouait autour d’elle, roulant son peloton de laine ; ou il grimpait sur ses genoux, et, ayant posé son tricot, elle commençait à chanter.
Mais, d’autres fois aussi, elle semblait se perdre en de-hors d’elle dans les choses, avec des yeux qui ne voyaient plus rien, fixés sur un point dans le grand espace, son esprit envolé au loin ; là-bas la maison était vide ; le petit, laissé seul, courait après les sauterelles.
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