Jean-Luc persécuté

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 5 sur 13

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Jean-Luc persécuté

Chapitre Cinquième

 

 

Il tendit le bras dans le lit, cherchant la place chaude et la forme d’un corps allongé ; il ne rencontra que le vide. Il ouvrit peu à peu les yeux, il regarda, tout était sombre. Il re-garda et se dit : « Est-ce que je rêve ou bien je suis éveillé ? »

Il eut un sentiment de froid et de malaise dans tout le corps, avec un bourdonnement dans la tête ; le poids de ses épaules était grand sur la paillasse. L’heure sonna, il compta les coups, il y en eut onze ; elle sonna pour la seconde fois, il compta les coups de nouveau. Il dit : « Onze heures, onze heures du soir ! Il va y avoir du changement. »

Il faisait dehors une clarté grise, où se découpaient les fenêtres, pareilles à des plaques de zinc. Il restait sans bou-ger, il souleva sa tête qui retomba. Une souris courait au pla-fond. On l’entendit venir, avec son trottinement sec, puis un rongement et un grignotement, auquel un souffle de vent à l’angle du toit répondit, et puis passa, et tout se tut. Il pensa : « Le vent se relève, c’est pour la pluie, car il fait doux. »

Soudain, le petit Henri appela. Cela lui rendit tout à fait conscience. Il revit la chambre, les meubles, les choses. Il dit : « Je m’appelle Jean-Luc Robille, ma femme est Christine Geindre. » Il sortit du lit, alla vers le berceau, prit le petit, re-vint, le coucha du côté du mur.

Et déjà, à sentir la bonne chaleur, l’enfant se taisait, ayant posé la tête contre l’épaule de son père, et son petit corps se détendait dans l’abandonnement du sommeil. Il

 

– 54 – soupira encore, cherchant un coin chaud dans les draps, puis, serrant ses poings contre sa figure, il se rendormit.

Mais Jean-Luc continua de veiller, car ses pensées étaient à présent nettes en lui et nette sa résolution. Il se dit : « Elle m’a trompé déjà une fois, aujourd’hui c’est la seconde. J’ai été lâche, est-ce que je serai lâche de nouveau ? » Il se répondit : « Non ! » Et un pli se creusait entre ses deux yeux, car il avait honte de lui.

Il n’avait point allumé la lampe, il y avait l’obscurité, il y avait seulement la pâle lueur des petits carreaux, où faisait saillie le coin de la table, et le reste des meubles se devinait à peine ; il était couché sur le dos, on entendait le souffle du petit. Et du temps passa encore.

C’est alors qu’il se fit un bruit de pas dans l’escalier, mais un bruit étouffé, comme si on marchait sur la pointe des pieds. Après quoi, la porte de la cuisine s’ouvrit, elle ne grin-ça point ; Jean-Luc pensa : « On l’aura huilée. »

Il resta étendu sur le dos, il ne faisait pas le moindre mouvement : pas plus qu’il ne bougea quand on pesa sur le loquet, et à un frôlement de jupe il se rendit compte qu’on était entré. Ensuite on s’arrêta comme pour écouter, puis le pas repartit, s’avançant jusqu’au milieu de la chambre, alors il eut Christine devant lui.

Elle posa sur la table sa broche qu’elle venait d’ôter, elle revint près du lit. Il n’avait point fermé les yeux, il les tenait tournés vers elle ; elle ne s’en aperçut pas. Elle avait com-mencé à se déshabiller. Tout doucement elle rangea sur la chaise son caraco et son jupon ; levant les bras, elle tira son peigne de dedans son chignon, puis elle voulut se coucher ; mais, comme elle appuyait son genou sur le bord du lit, sou-

 

– 55 – dain elle resta saisie, ayant rencontré ce regard. Il était calme, comme vide, et seulement posé sur elle ; pourtant, elle ne bougeait plus, restant là, le genou levé.

Il lui dit :

— Tu es bien tard.

Sa voix, elle aussi, était calme, non point celle d’un homme qui est réveillé en sursaut, mais celle de quelqu’un qui a attendu et veillé, ce qui l’effraya plus encore.

Elle ne trouva pas de réponse ; Jean-Luc reprit :

— Est-ce que tu n’as pas sommeil que tu te couches si tard ?

Justement minuit sonnait. Elle dit :

— Tu comprends, le père est toujours malade ; il a eu besoin de moi.

Il dit :

— Ah ! il est malade !

— C’est sa paralysie qui l’a repris, sa jambe lourde…

Mais lui, l’interrompant :

— Tu n’arrêtes pas de mentir !

Et tout de suite :

— Jure-le !

Elle répondit :

— Je le jure !

 

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Il s’était mis assis, il ralluma la lampe, il descendit du lit, il alla jusqu’à la porte qu’il ferma à clé. Et elle s’était écartée de devant lui, prise de peur, ses forces étant tout à coup tombées. Il y avait au mur le crucifix, Jean-Luc le posa sur la table. Il vint à elle ; elle s’était caché la figure dans son bras plié ; il la prit par ce bras, elle se laissait faire.

Il l’amena devant le crucifix et, lui ayant lâché le bras, lui prit la main qu’il posa sur le crucifix, et baissant de nou-veau la voix à cause de l’enfant :

— Tu l’as juré, jure-le encore une fois !

Elle avait détourné la tête et, faisant un effort de tout le poids de son corps, elle cherchait à s’échapper ; mais il serra ses doigts noués autour de son poignet, tellement fort que les larmes vinrent aux yeux de Christine. Pourtant elle ne jura point, à cause du Christ mis devant elle et dont elle avait le nom. Et tout son sang étant descendu à son cœur, avec sa taille déjà lourde, elle était bien triste et misérable, qui recu-lait ainsi, et cependant cherchait à se redresser, ayant gardé de l’orgueil au fond d’elle, et souffrant d’être humiliée.

Mais il avait repris :

— Jure que tu ne viens pas de chez lui.

Alors il y eut un moment d’attente, et le crucifix était là. C’était un vieux, de ceux qu’on peut mettre debout, et qui ont un socle taillé en plein bois ; il était peint en rouge et en bleu, avec des ornements et un tout petit Christ, et les bras de la croix très larges ; le crucifix semblait attendre égale-ment.

Et Jean-Luc regarda Christine, et à présent elle le regar-dait, elle aussi, avec des yeux brillants, comme ils sont dans

 

– 57 – la fièvre, et à ce moment il y passa encore une espèce de moquerie qui fit que malgré lui il recommença de serrer, et elle se tordit de douleur. Il se mit à dire vite :

— Et le petit, est-ce qu’il est de moi ?

Cette fois, tout de suite, elle répondit :

— Je le jure !

— Et celui qui n’est pas encore là ?

Elle baissa la tête :

— Je ne sais pas.

Alors, comme malgré lui, il la repoussa en arrière avec violence, elle tomba contre le mur, les larmes lui coulaient une à une sur les joues, roulant sur sa chemise où elle était nue et transie de froid ; et lui, baissé contre elle, ne l’ayant point lâchée, leva soudain le bras. Car, comme elle était avec lui, elle avait été avec un autre, et cela il l’avait peut-être de-viné, mais non point vu clairement en pensée, comme main-tenant il faisait, et, l’ayant saisie par les épaules, il s’appesantissait sur elle.

Mais Christine s’était redressée, ils luttèrent un moment. Elle tomba à genoux. Elle poussa un grand cri. L’enfant lui aussi s’était réveillé. Jean-Luc dit :

— Demande pardon !

Elle ne voulait point ; trois fois elle se releva, trois fois il la replia par terre, et ses genoux faisaient un bruit sur le plancher. Elle ferma les yeux. Et lui, haussant la voix :

— Demande pardon !

 

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Est-ce qu’elle espéra que ce pardon viendrait ? ou bien est-ce qu’elle fut vaincue ? Tout à coup elle s’affaissa, ses tresses pendant sur son visage ; elle dit :

— Pardonne-moi !

Tout aussitôt il la lâcha. Ayant été chercher ses habits sur la chaise, il les lui apporta :

— Habille-toi ! dit-il.

Puis retourna à l’enfant qui pleurait et, l’ayant pris dans ses bras, debout près du lit, le berçait.

Elle, à l’autre bout de la chambre, avait commencé à se rhabiller. Lentement elle mit sa jupe, agrafa sa taille et son caraco, et, devant le petit miroir, elle refit son chignon. Et, dans le miroir, elle se voyait, avec ses yeux brûlants et des plaques rouges à ses joues ; elle refit son chignon, mit de-dans les peignes de cuivre ; lui, restait debout, près du lit, sans bouger.

Quand elle eut fini :

— Es-tu prête ?

Elle fit signe que oui.

— Et tes souliers ?

Elle dit :

— Ils sont à la cuisine.

— Eh bien ! dit-il, viens avec moi.

Le petit continuait de pleurer, il le recoucha, il la fit pas-ser devant lui. Et, dans la cuisine, il lui dit :

 

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— À présent, mets tes souliers.

Assise sur le banc, elle mit ses souliers.

— Tu peux prendre aussi ton fichu, ce qui est à toi est à toi.

Obéissante, elle prit son fichu. Et, de nouveau, il lui de-manda :

— Es-tu prête ?

Et, de nouveau, elle fit signe que oui.

Il fut devant la grosse porte, à la lourde serrure de fer forgé, et qui était renforcée en dedans par d’épaisses tra-verses ; puis, faisant glisser le pêne avec la poignée martelée où étaient gravés des petits dessins, la grosse porte s’ouvrit. Il la tint ouverte. La nuit était toute noire et froide, le vent soufflant toujours plus fort, avec un vilain courant d’air, et un poids de brouillard quand même sur l’étang ; elle eut peur devant cette nuit. Elle dit :

— Jean-Luc !

Il répondit :

— Va-t’en !

Elle courba la tête, elle sortit. Tout de suite, il referma la porte. La serrure en claquant fit un grand bruit dans le si-lence. Il écouta, il y eut, derrière, comme un soupir : et un moment elle resta sur le perron sans bouger ; puis elle des-cendit une marche, s’arrêta encore ; en descendit une autre, et ainsi hésitant jusqu’au bas de l’escalier. Tout à coup, elle éclata de rire, elle remonta l’escalier en courant, elle tapa du poing contre la porte :

 

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— Puisque j’en ai un, criait-elle, qu’est-ce que ça me fait ? qu’est-ce que ça me fait ? Tu as le tien, j’ai le mien.

Elle rit encore, puis il l’entendit s’éloigner. Il retourna vers le lit, il avait pris l’enfant, il le soulevait dans ses bras. Et le petit appelait :

— Maman ! Maman !

Il lui dit :

— Tu n’as plus de mère.

 

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