Jean-Luc persécuté

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 8 sur 13

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Jean-Luc persécuté

Chapitre Huitième

 

 

Ce jour-là (on était vers la fin de mai), il se trouvait, comme toujours, assis avec Nanche à l’auberge, il était quatre heures de l’après-midi, il faisait un joli temps doux. Sur la place, dans le soleil, l’ombre du tilleul était déjà ronde. Il y avait devant la boutique un mulet, attaché par la corde à un mur, avec son bât de bois, où l’homme posa un gros sac de son, qu’il lia solidement. Au même moment, le coq du prieur, étant sorti avec ses poules, se leva sur ses pattes, et se mit à chanter. Un gros nuage blanc parut derrière les toits, et il s’allongeait vers le haut du ciel, comme un chien quand il met ses pattes contre un mur.

Jean-Luc repoussa son chapeau, le cordonnier soupira, il montra la chopine vide :

— Encore une ?

Jean-Luc fit signe que non. Ils retombèrent au silence.

Tout à coup, de derrière la maison de Nanche, un homme sortit en courant, monta le perron, ouvrit la porte de la salle à boire et cria :

— Jean-Luc, il te faut venir.

— Pourquoi faire ? dit Jean-Luc.

L’autre répéta :

— Viens vite, je te dis !

Et il repartit comme il était venu.

 

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Jean-Luc dit :

— Ils peuvent venir tant qu’ils veulent, je suis bien ici, j’y reste.

Cependant le cordonnier s’était levé et regardait dehors. Alors on vit arriver un autre homme, avec une femme, tous deux essoufflés, et, de devant l’auberge, ils appelèrent de nouveau :

— Jean-Luc ! Jean-Luc !

Sur quoi, Nanche ouvrit la fenêtre. Ils reprirent :

— Dis-lui qu’il vienne puisqu’il est avec toi !

Et la femme disait :

— Quel malheur ! Quel malheur !

Alors Jean-Luc, s’étant levé lui aussi, demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

On lui répondit :

— Viens toujours !

Il sortit, prit à gauche ; il marchait de travers, avec l’homme et la femme, et le cordonnier qui suivait.

Il y avait beaucoup de monde au bord de l’étang, tout un groupe debout en rond autour de quelque chose qui était étendu par terre, et partout, dans les prés, des hommes et des femmes accouraient. « Mon Dieu ! » qu’on criait ; et, parmi ceux qui étaient arrêtés, il y en avait un qui levait les deux bras, une vieille s’était accroupie tenant sa tête dans ses mains ; il y avait deux filles qui s’étaient approchées, et qui se sauvaient à présent ; deux ou trois femmes aussi

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étaient là avec leurs enfants, et, pour les empêcher de voir, leur couvraient la tête de leurs tabliers. Et le maréchal qu’on avait été chercher était venu, son marteau à la main ; il avait jeté son marteau dans l’herbe. Alors, à cause de tous ces gens qui arrivaient, le groupe tout le temps se faisait et se défaisait, et tout cela bougeait dans le soleil, avec des voix qu’on entendait venir, puis un silence, puis de nouveau un cri, – tandis que, derrière son saule, Félicie était accroupie, et quelquefois elle regardait vite de côté, puis baissait de nouveau la tête, refermant ses mains sur ses yeux.

Le soleil coulait aux toits gris et aux larges pierres dont ils sont couverts ; sur l’eau de l’étang toute lisse, il y avait la fine dentelle que font les petits airs qui trempent le doigt par jeu dedans ; et, dans les petits arbres, comme tressés de paille jaune, à cause des feuilles nouvelles, on voyait bouger et briller. Mais ce qui était étendu par terre, on ne le voyait pas.

Le maréchal s’était penché, avec un autre homme à cha-peau enfoncé et grosse barbe sous les yeux, lequel dit :

— Il faut le pendre par les pieds.

Mais le maréchal :

— À quoi ça servirait-il ?

Quelqu’un demanda :

— Est-ce qu’il est resté longtemps dans l’eau, le pauvre ?

— Un bon moment… Allez ! il est bien mort.

On demanda de nouveau :

— Comment est-ce que ça s’est fait ?

 

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— Voilà, dit une femme, j’ai entendu crier Félicie, j’ai pensé : « Voilà Félicie qui crie, qu’est-ce qu’il y a ? » Alors j’ai été voir et j’ai vu bouger dans l’étang ; quoi ? comme un canard qui battrait des ailes ; alors moi j’ai crié aussi ; puis est venu Hippolyte, et il a été repêcher le petit, mais il a eu bien de la peine, les autres ont dû venir l’aider, quand même c’était près du bord, mais l’eau était déjà profonde…

— Ah ! mon Dieu ! dit quelqu’un.

— Hippolyte, lève-lui la tête, tu vois, elle retombe.

— Comme il a de la mousse !

Des femmes s’étaient mises à pleurer.

— Ah ! le pauvre ! qu’on répétait.

Et, comme des gamins arrivaient, le maréchal les chas-sait à coups de pied, disant :

— Voulez-vous bien filer, vermine !

Pendant ce temps, Jean-Luc venait. Tout à coup, on le vit paraître qui sortait là-bas d’entre les maisons ; il venait les mains dans ses poches, sans lever la tête, avec l’homme et la femme ; il vint donc, alors tout le monde s’écarta de de-vant lui, et, comme par une porte qui se serait ouverte, ce qui n’avait pas été vu encore fut en vue.

Et c’était le petit Henri. Il était étendu sur l’herbe, sa robe toute trempée n’avait plus de couleur ; on en voyait sor-tir ses minces jambes à bas bleus, avec les gros souliers à crochets et bouts de laiton ; ses petits bras, comme détachés de son corps, avaient l’air posés à côté de lui. Et sa tête, à cause de sa rondeur, semblait très grosse, les cheveux collés sur le front, d’où roulaient encore par moment des gouttes

– 85 – sur ses joues violettes ; des herbes y restaient attachées ; les yeux étaient sortis de l’orbite, comme à quelqu’un à qui on a serré le cou.

Jean-Luc ne dit rien ; il regarda. Il devait penser : « Qui est là ? » Tellement il y a de distance entre qui a la vie et le même être qui en est privé ; et il demeura donc un moment immobile ; puis il demanda, en effet :

— Qu’est-ce que c’est ?

Personne ne disait plus rien, personne ne bougeait non plus ; un souffle d’air passa de nouveau avec son dessin frisé sur l’étang, on entendit bouger dans les branches ; enfin le maréchal :

— Vois-tu, Jean-Luc, c’est un malheur !

Lui, leva les yeux sur le maréchal, et, avec une voix changée :

— C’est bien fait, je suis puni !

Puis, brusquement, s’étant baissé, il prit l’enfant et l’emporta.

Et d’abord, à cause du froid et de la mouillure du corps, il avait frissonné, et comme hésité, rien que le temps d’une pensée ; à présent, il s’en allait, courant presque, vers sa maison, serrant son enfant dans ses bras. Et les autres, dans leur étonnement, furent un moment sans bouger, puis ils se mirent tous à le suivre, les hommes et les femmes, faisant cortège derrière lui. Et, parvenus à la maison, montèrent tous l’escalier et entrèrent dans la cuisine. Mais ils virent qu’elle était vide ; il y avait seulement, au milieu, sur les dalles devenues noires, une traînée d’humidité.

 

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Marie dit :

— Il est dans la chambre.

Elle pesa sur le loquet : la porte était fermée à clé. Elle appela :

— Jean-Luc, c’est moi !

Personne ne répondit ; elle écouta, on n’entendait aucun bruit. La cuisine était pleine et, devant la maison également, il y avait beaucoup de gens qui attendaient ; ils s’en allèrent peu à peu, la cuisine aussi peu à peu se vida, il ne resta que Marie et deux femmes, mais, l’heure du souper étant venue, elles durent partir à leur tour.

Seule, Félicie n’avait pas bougé de dessous le saule. Le soleil baissa et toucha le bout du grand Bourni pointu qui devint tout noir sur le ciel en lumière ; dans la boule bril-lante, il entra comme un coin, par lequel elle fut fendue, s’écartant dans le bas, puis mordue plus profond et séparée en deux. Alors, comme d’un tison qui s’écroule, monta haut dans le ciel une poussière d’étincelles. Et, à gauche et à droite, l’horizon tout doré s’ouvrait, et les larges espaces avec leurs milliers de montagnes, et de dedans les creux une vapeur montait, tandis que l’étang à présent descendait peu à peu dans l’ombre, et que, comme élevées au contraire au-dessus des choses par les suites d’étages de bois et de ro-chers, d’où fuyait lentement le bel éclat du jour, les neiges rondes des sommets étaient peintes et fleuries de rose. Et, plus loin, autour de l’église, on entendait remuer le village, avec les voix, les coups de fouet, les claires sonnailles des vaches ; mais ici était le silence, la maison était vide, la cui-sine pleine de noir.

 

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Une heure sonna au clocher. Puis l’ombre s’étant accrue, et les neiges éteintes là-haut, l’angélus commença avec le doux son de sa cloche, après quoi les trois coups de la prière vinrent, tombèrent un à un.

À la nuit, Marie reparut, accompagnée de son mari ; de nouveau, elle alla frapper à la porte de la chambre :

— Jean-Luc ! dit-elle…

Elle reprit :

— Ouvre-moi, car tu as besoin qu’on t’aide, et il faudrait faire la déclaration.

Puis ce fut le maréchal qui heurta, et il recommença :

— Ne reste pas tout seul, il te faut garder tes forces.

Mais, de nouveau, Jean-Luc ne répondit pas.

Comme la journée était finie, des gens étaient revenus, causant à voix basse devant la maison, ils dirent au maré-chal :

— Eh bien ?

Il leur répondit :

— Il ne bouge pas, il est enfermé !

On se demandait : « Qu’est-ce qu’il fait ? Qu’est-ce qu’il a ? » On ne savait pas.

Mais plus tard encore, des voisins étant allés chez le sonneur, ils virent de la lumière dans la chambre de Jean-Luc. Et, de la maison du sonneur qui est bâtie un peu plus haut, les regards entraient dans la chambre, on distinguait

 

– 88 – l’angle où était le lit. Ils virent que Jean-Luc était assis de-vant le lit.

Sur le lit il y avait le petit : on lui avait mis une robe neuve ; il avait un bonnet en laine tricotée, qui le serrait aux tempes et était garni par devant d’un bourrelet avec du rose dans du bleu ; le crucifix, qui avait déjà servi, servait encore, étant couché sur sa poitrine ; sur la table, brûlait une chan-delle, avec la tasse d’eau bénite et la brindille plongée de-dans.

Et, à côté du lit, il y avait Jean-Luc ; il était assis sur une chaise ; il ne bougeait pas plus que le mort.

On alla chercher Marie qui vint, son mari vint aussi, tous regardaient par la fenêtre. Ils se demandaient : « Qu’est-ce qu’il peut bien faire ? » On pensait : « Il a bu toute la journée, il est travaillé par le vin. » Et ils n’osèrent pas aller le déran-ger, d’ailleurs on comprenait que c’était inutile. Alors on dit : « Attendons à demain. » Comme ils firent.

C’était une nuit toute claire des mille étoiles larges et blanches qui bougeaient doucement au ciel ; et bientôt le cri des grenouilles commença à venir du côté de l’étang.

Le lendemain, de bon matin, Jean-Luc sortit dans le vil-lage. Il allait droit, il n’avait pas l’air triste, il semblait au contraire avoir repris vie et vigueur. À ceux qu’il rencontrait, il disait :

— Je suis bien content, je l’ai retrouvé.

L’après-midi, il sortit encore, à cause des préparatifs ; il se mit à dire :

— Cette fois, j’en suis sûr, il est bien à moi.

 

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Et, Marie étant revenue, il l’avait laissée entrer, elle avait mis en ordre le ménage ; la mère de Jean-Luc était aussi ve-nue, il lui parlait comme autrefois.

Alors les deux jours passèrent, et tout ce temps il vint du monde, comme c’est la coutume, quoique le petit corps fût bien laid et enflé, et la figure toute noire : des femmes avec leurs enfants, des hommes, des garçons, des filles, la porte étant laissée ouverte, et on faisait une prière avec le signe de la croix ; cela dura jusqu’au vendredi qui était le jour de l’enterrement. Le petit cercueil fut facilement fait d’une planche sciée en quatre, fut cloué, peint en bleu avec dessus une croix blanche, fut apporté le jeudi soir ; le vendredi au matin, on coucha le petit dedans.

Alors on prit la pauvre caisse et sur deux tabourets on l’arrangea devant la porte, avec des roses en papier pour l’orner, un drap blanc, et, posée dessus, une lampe allumée, parce que la flamme indique que la vraie vie ne s’éteint pas. Jusqu’au matin, il avait soufflé un vent assez fort, alors le ciel s’était montré tout traversé de grandes troupes de nuages ; ils disparurent peu à peu derrière les montagnes, et le soleil se montra, pendant que les voisins et deux ou trois parents rapprochés arrivaient. Et les belles fleurs roses bril-laient, avec des géraniums que Jérômette avait prêtés, lais-sés dans leurs pots, mis par terre autour de la bière ; puis, neuf heures étant là, la cloche commença, non la grosse des hommes au glas sourd, mais la petite claire, sonnée à la vo-lée.

Alors, sur le petit cercueil, ils placèrent la perche, l’attachèrent avec des cordes bien enroulées, nouées autour ; deux garçons la prirent chacun par un bout. Devant le cer-cueil, allait la croix, celle qu’on allait planter sur la tombe ;

 

– 90 – derrière venait Jean-Luc, deux ou trois femmes, deux ou trois hommes ; on avait pris par la petite rue, le soleil encore bas n’éclairait que le haut des toits ; mais tout à coup le haut clocher pointu sortit tout debout dans les airs, et il brillait de haut en bas.

Il y avait dans l’air des hirondelles revenues ; elles criaient, réjouies du matin, avec leur vol tranchant comme le coup en rond de la faucille, et le long du mur de l’église on sentait la chaleur des pierres déjà pénétrées de soleil. Mais dedans il faisait humide ; là, furent dites les prières et les pa-roles de consolation, et tous écoutaient, penchés en avant ou agenouillés, tandis que le soleil, passant par les grandes fe-nêtres, se déroulait parmi les bancs et sur les dalles comme des rubans de couleur, avec les objets d’or qui luisaient sur l’autel, et les statues de saints et les tableaux pendus.

Après, les offices finis, ils ressortirent au grand jour. Juste en face de la porte est la grille du cimetière ; elle était déjà ouverte et la tombe là-bas, dans le coin des enfants, creusée. On alla un moment dans l’allée du milieu. Parmi les petits cailloux de mica et la terre sèche craquée, où percent les croix bleues qui penchent, la bonne chaleur avait fait sor-tir les premières pousses aux œillets et aux grands iris, non encore fleuris. Les mouches tournaient réveillés, les guêpes, les abeilles ; – les hommes prirent le petit cercueil et le des-cendirent sans peine, léger comme il était et court. Comme on jetait l’eau bénite, ils regardèrent Jean-Luc ; ils virent qu’il ne pleurait pas.

Quand il fut rentré chez lui, il ne pleura pas davantage, étant tranquille et reposé. Ceux qui étaient là mangeaient et buvaient dans la cuisine ; parlant du petit, quelqu’un dit :

 

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« Et puis voilà qu’il est là-bas. » Jean-Luc se mit à sourire, il répondit : « Ce n’est pas le vrai qui est là-bas ».

 

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