Jean-Luc persécuté

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 11 sur 13

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Jean-Luc persécuté

Chapitre Onzième

 

 

Jaloux de cet enfant à elle, tandis que lui n’avait plus le sien. Il la guettait de dedans un buisson. Elle était là tout près, qui lui tournait le dos ; comme elle était baissée, un peu de sa nuque se montrait, dorée de soleil sous le chignon noir, aux petits peignes de cuivre. Et, tenant par-dessous la tête de l’enfant, elle l’appuyait contre sa poitrine ; elle disait : « Bois, petit, bois, le gros. » Puis elle le changea de côté. Et Jean-Luc pensait : « Elle en a un, elle, mon Dieu ! » Songeant en-core à ce qu’elle avait dit, le jour où il l’avait chassée : « Tu as le tien, moi j’ai le mien. »

Cependant le petit était rassasié ; elle reboutonna son corsage ; après quoi, se levant, prit l’enfant sur son bras, prit son râteau posé à côté d’elle, – et s’en alla, remontant le chemin. Et Jean-Luc la suivait, se glissant derrière les haies.

Mais soudain il s’y recacha, ayant vu venir la fille au sonneur, qui, elle, descendait, et rencontra Christine, – la-quelle s’arrêta, et elles se mirent les deux à causer. Il écou-tait, Ludivine disait :

— Et le petit, comment va-t-il ?

Christine répondit :

— Il va bien, merci.

Elle le lui montra. Il voyait le petit bonnet, les grosses joues, tout comme à Henri autrefois, quand il était dans le berceau, – et les deux femmes s’étant penchées : « Comme il

 

– 115 – est beau, quel âge a-t-il ? » « Trois mois. » « Rien que trois mois, gros comme il est, et fort. Que lui donnes-tu ? »

Christine se tenait bien droite, son râteau dressé contre son épaule, elle se tapa la poitrine :

— J’ai là de quoi.

Le souffle manqua à Jean-Luc ; il était accroupi, appuyé sur les mains, il les sentit trembler sous lui.

— Eh oui, continuait Christine, tant qu’il en veut, il y en a.

L’autre reprit :

— Tu n’es pas comme Josette, elle a mis le sien sous la chèvre.

Elles riaient debout dans le soleil.

— Le mien, disait Christine, il mange à sa faim, vois-tu, il dort bien, il ne pleure pas, il est tout gentil.

Et comme Christine était repartie, Ludivine lui cria en-core de loin :

— Et tes regains, où en es-tu ?

— Bientôt fini, deux jours encore par ici, et puis il n’y aura plus que Tové.

De nouveau, cependant, il montait derrière elle, et au haut du chemin, le bout du village se montre, fait de raccards et de fenils, assis en l’air sur leurs piliers de pierre, jusqu’où il alla et se cacha là, faisant un détour pour la voir passer.

Il ne reparut plus de toute la journée, sauf vers le cou-cher du soleil où il vint prier sous la croix du Cerniou, car,

– 116 – depuis le dimanche où on l’avait trouvé agenouillé au cime-tière, il venait ainsi, il priait devant toutes les croix.

Il demeura sous la croix du Cerniou jusqu’à la nuit, il rentra ; il y avait le petit berceau vide ; il le porta dans la cui-sine, et, prenant une hache, le brisa en morceaux. Il alla aux petits habits, la robe, les bas, le bonnet dont il fit un paquet qu’il noua avec une ficelle, et le mit dans le coffre, qu’il fer-ma à clé, et garda la clé.

Et il resta longtemps tombé sur une chaise ; puis tout à coup, s’étant levé, revint à la cuisine, et penché sur les débris du berceau, il les prenait un à un, essayant de les rapprocher, il se disait : « S’il revenait ! » Et il eut regret de ce qu’il venait de faire : alors il retourna au coffre, sortit le paquet, le défit, rangea les habits comme avant.

Il se retrouva assis, et il réfléchissait. Il se remit debout, et il réfléchissait. Il faisait un effort. Il allait et venait à grands pas par la chambre ; dans le calme de la nuit, toute la maison tremblait et craquait. Longtemps, ce bruit de pas du-ra, avec la lampe allumée, et le carré de lumière qui se mar-quait faiblement sur le pré ; il se disait : « Il faut encore que j’essaie », et regardait aux vitres si le ciel pâlissait, car la nuit s’était avancée, non pas tellement cependant, mais il avait perdu le sens du temps qu’on mesure avec justesse dans l’ordinaire de la vie, puis on en est comme jeté dehors.

Si bien qu’il n’était pas encore tout à fait jour, qu’Augustin s’étant levé de très bonne heure pour faucher et étant entré dans la grange, entendit quelqu’un l’appeler. Il al-lait sortir, ayant pris sa faux ; il ne reconnut pas la voix. Il regarda par une fente entre les poutres, il vit Jean-Luc. Mais un autre Jean-Luc, à cause de sa pâleur, avec sa chemise ou-verte sous un gilet déboutonné, tête nue, et ses longs che-

– 117 – veux tombant sur le front ; de sorte qu’Augustin eut peur, et ne répondit rien, s’étant allé cacher dans l’angle derrière la porte, pendant que l’autre appelait de nouveau.

C’était l’heure douce où les maisons s’éveillent, les lampes dans les cuisines sont éteintes par le jour ; partout sur les chemins des hommes qui s’en vont ; le troupeau des chèvres est déjà parti, poussé par le petit berger, et il y a un feu sur le bout des montagnes. Mais Jean-Luc appela pour la troisième fois. Et Augustin, parce qu’il commençait à avoir honte, et pensant aussi que l’autre entrerait s’il ne sortait pas, parut tout à coup, sa faux à la main.

— Que veux-tu ?

Jean-Luc s’était avancé, – et comme l’autre reculait, se méfiant :

— N’aie pas peur, qu’il se mit à dire. Je veux seulement te parler.

Il répéta :

— Je veux te parler.

Augustin répondit : « Eh bien, je t’écoute. » Jean-Luc baissa la voix et vite : « Va vers Christine et conseille-lui de partir ; tout de suite, aujourd’hui ou demain, tu comprends. »

L’autre lui dit :

— Je veux bien, seulement il faudrait que je sache pour-quoi.

— Vois-tu, c’est le petit. À cause d’elle qu’il est loin. Et moi je pense : si elle s’en va, il reviendra ; mais, pour vivre sans lui, vois-tu, je ne peux plus.

 

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— Et qu’est-ce qu’elle pensera, si je vais lui dire : « Va-t’en ? » N’a-t-elle pas le droit d’être au village comme toi, ayant sa maison comme toi ?

— Tu lui diras que tu viens de ma part. Sans quoi, mal-heur !

On vit Jean-Luc trembler, était-ce à cause de la fraîcheur de l’air ou est-ce qu’il avait la fièvre ? Mais ses mains étaient agitées comme des feuilles dans le vent, et tout son corps, et ses larges épaules habituées pourtant au grand poids des charges de foin, mais sous cet autre poids trop faibles, – alors il montra en l’air les nuages :

— Ils vont du bon côté.

Il respira l’air :

— Il est frais, je n’ai plus de plaisir à l’air.

Là-dessus, quelque chose encore en lui fléchit, il conti-nua :

— Tu vois, je suis venu, parce que j’ai tout oublié, et elle t’écoutera peut-être parce qu’elle t’aime, et, toi, tu peux aller avec elle à présent, je n’y pense plus ; ce n’est plus d’elle que j’ai besoin.

Il prit une feuille tombée :

— Elle, c’est ça.

Alors Augustin lui dit :

— Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ?

Il posa la main sur son cœur :

— J’aurais trop mal, il est à vif.

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— Eh bien ! j’irai, dit Augustin.

Mais il ne tint pas sa promesse. Où il alla, ce fut dans le village et à l’auberge, et répéta tout, ajoutant encore à la vé-rité ; et il finissait en disant : « Il faudrait l’enfermer. » Toute-fois Jean-Luc ne fut point enfermé, et trois jours encore pas-sèrent. À la fin il se décida.

Il fit un dernier effort, il alla lui-même vers Christine. Cette partie du village est en pente ; il y a, entre les maisons, des petits passages étroits, où on descend et on s’enfonce, et au-dessus les toits se touchent, en sorte qu’on voit à peine le ciel. C’était là qu’habitait Christine ; la maison avait deux étages et sa chambre était dans celui du haut. Jean-Luc mon-ta l’escalier, il heurta à la porte, Félicie chantait, elle s’arrêta de chanter ; alors on entendit le petit qui pleurait, et une voix dit : « Est-ce toi ? Augustin. » Il répondit : « Non, ce n’est pas Augustin, c’est moi. » De nouveau on ne reconnut pas sa voix.

Alors, Jean-Luc ayant poussé la porte, elle l’aperçut tout à coup, qui se tenait debout sur le seuil, sans entrer. L’ouverture étant basse, il était forcé de baisser la tête ; pourtant il semblait grand et redoutable, moins par sa taille que par son air, avec sa pâleur et ses tristes yeux, grand et redoutable pour elle, qui resta muette à le regarder. Le petit était posé sur la table, car elle se trouvait justement en train de l’emmailloter ; mais, placée devant, elle le cachait ; lui, ne le vit pas d’abord. Ce qu’il voyait, c’était la cuisine et la pauvre Félicie, qui ouvrit la bouche, et une espèce de cri en sortit. Le feu était allumé, le jour entrait par la fenêtre, il y avait dedans une poussière qui dansait. Il dit :

— Je suis venu.

 

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Mais, comme il faisait un pas pour entrer, elle lui cria :

— Tu n’es pas chez toi, ici.

Il s’arrêta, il dit :

— Je le sais bien, que je ne suis pas chez moi, mais je veux te montrer la vérité des choses ; on est deux, ça fait un de trop.

Elle lui répondit :

— On perd son temps à t’écouter.

— Un de trop ! dit-il, il te faut partir.

Et il la regardait en face. Mais, au même moment, elle souleva l’enfant, qu’il vit soudain, et il détourna son regard. Puis, sans lever les yeux sur elle :

— C’est un conseil que je te donne : va-t’en pendant qu’il en est temps encore.

Elle n’avait pas l’air de s’inquiéter de lui, et Jean-Luc, toujours la tête baissée :

— C’est pour éviter un malheur.

Il reprit : « Entends-tu ? » Il dit : « Un malheur ! un mal-heur ! parce que j’ai tout fait et toi rien ; réponds tu ? » Elle répondit : « Laisse-moi tranquille. »

Il referma la porte, il descendit en courant l’escalier.

Un moment après, Marie qui étendait son linge sur la barrière du jardin, appela son mari : « Viens vite ! » Il était occupé à ferrer un mulet qu’une fille venait d’amener, la-quelle se tenait à côté de la bête ; il lâcha ses pinces et vint. Marie lui dit : « Regarde là-bas. »

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Jean-Luc était de nouveau sous la croix, non plus age-nouillé, mais prosterné tout contre terre, et au-dessus de lui montait la grande croix avec son Christ en or. Et, derrière la croix, s’élevait la maison du peintre au bois de miel, toute fleurie de géraniums ; puis, dans le ciel, comme des bateaux sous leurs voiles, les nuages gonflés de vent glissaient avec tranquillité ; – Jean-Luc était devant la croix et il avait la face contre terre.

Tout à coup il se redressa ; il se tenait à présent la tête levée vers le Christ et les bras écartés tout grands.

— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ? disait Marie.

Et la fille au mulet était là aussi, regardant, avec l’ouvrier, avec des voisines : il se tenait les bras écartés, le corps renversé en arrière ; puis, comme sous un poids qui revient, il retombait en avant ; il supplia encore, il retomba encore ; et le Christ pendait au bois, les mains, les pieds per-cés de clous, avec son maigre corps creusé, une plaie à son flanc, la couronne d’épines ; et Jean-Luc criait : « Laissez-moi aller ! » Alors il prit le bas de la croix dans ses bras comme demandant une grâce, mais elle lui fut sans doute re-fusée, car il reprit à haute voix : « Est-ce qu’il faut ? Est-ce possible ? » Et une femme qui passait l’entendit.

Il priait encore, il priait ; puis tout à coup il se leva et re-vint à grands pas, hochant la tête ; il disait : « Il faut ! Il faut ! »

 

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