Jean-Luc persécuté
Chapitre Troisième
Or, à la fin d’avril, il se cassa la jambe.
À cause de la neige tôt venue, ils n’avaient pas pu, l’automne d’avant, finir de faire le bois à Sassette, et ils y étaient retournés, Théodule Chabbey, Romain Aymon le vieux, Jean-Pierre Carraux, et Fardet, – Jean-Luc faisant le cinquième. C’est, dans la gorge de la Zaut qui est derrière le Bourni, une pente raide et pierreuse qui descend droit en bas jusqu’au torrent qui coule, gros en cette saison.
De bonne heure déjà, ils s’étaient mis à la besogne ; les sapins dont il s’agissait s’étant inclinés d’eux-mêmes sur le vide par l’effet du poids des branches d’en haut, on n’avait pas besoin d’y attacher la corde, on les attaquait au pied ; quand l’entaille était assez profonde, ils cassaient, s’abîmant parmi les rocailles, rebondissant jusqu’au chemin.
Il y avait encore du brouillard. Il s’était formé peu à peu, s’élevant du fond de la gorge comme fait l’eau dans un bas-sin. Le grand grondement de l’eau étranglée entre les rochers remplissait l’espace ; à peine si on s’entendait. Et les hommes étaient là, accrochés à la pente : alors, un peu plus en amont, elle devient plus raide encore, puis tout à coup, c’est un vrai mur, un mur de cent mètres de haut. Où va, pendu en l’air, le bisse, un grand canal de bois, fixé au moyen de poutres enfoncées aux fentes du roc, et gagnant ainsi, tout le long de la paroi, jusqu’aux régions des neiges tardives, où il recueille l’eau qui sert à irriguer les prés ; sans quoi, le climat est trop sec, l’herbe serait vite brûlée. On le voit qui s’éloigne, toujours surplombant le vide, devenu
– 30 – comme un fil, marqué en noir sur la pierre plus claire, puis soudain tourne, disparaît.
Ils travaillèrent toute la matinée ; vers midi ils mangè-rent ; après quoi, tout de suite ils reprirent leurs haches, parce que l’ouvrage pressait. Cependant, vers les trois heures, ils se trouvèrent assez avancés, car des cinq arbres qu’ils avaient à abattre il n’en restait plus qu’un debout, le plus gros, il est vrai, mais vieux et pourri ; et Théodule s’y était mis, tandis qu’au-dessous de lui, Jean-Luc et Romain ébranchaient. Aucun d’eux ne parlait, étant trop occupés, et essoufflés aussi ; à cause de l’habitude qui vient, on n’entendait même plus le grand bruit de l’eau, il est fait si-lence ; rien que les coups de hache, les grands, à la volée de Théodule, et les autres plus courts et secs de Jean-Luc et de Romain.
Le soleil s’était abaissé dans le ciel ; soudainement il perça les nuages, la grande paroi du bisse devint rose ; à une place, l’eau suintait, il y avait une plaque d’humidité, elle brilla comme de l’or.
On vit fumer les pentes, et, au loin, dans le bas de la grande vallée, les étendues se découvraient, avec la barre d’argent du fleuve et, dans le fond de l’horizon, un entasse-ment de hautes montagnes. Un grand oiseau de proie parut et un moment resta immobile dans l’air ; puis il tomba comme une pierre.
Il y avait un petit vent tiède qui était venu, des vapeurs passaient, se haussant et se défaisant, pareilles à de la plume, dans la lumière descendue, où le soleil était noyé. Dé-jà on sentait l’odeur mouillée du soir.
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On entendait toujours les grands coups de la hache contre le cœur de l’arbre, Théodule levant l’outil au long manche, le rabattant d’un mouvement en rond des épaules ; et, hors de l’entaille élargie, le fer luisant rebondissait. Tout à coup le tronc craqua. Théodule cria : « Gare ! » puis il se re-mit à frapper ; on vit trembler la pointe du sapin. « Gare ! » cria de nouveau Théodule. Mais il avait encore la bouche ouverte qu’il y eut dans le haut du tronc comme une hésita-tion ; il pencha à droite, il pencha à gauche, et Théodule n’eut que le temps de se jeter en arrière : toute la masse s’abattit, parmi le sifflement des branches, s’écroula et roula dans une espèce de fumée d’aiguilles et de débris d’écorce projetés en l’air ; puis, tout à coup, Romain qui s’était caché derrière une grosse pierre, arriva en courant, criant : « Ah ! mon Dieu ! il est pris dessous. » Et ceux qui étaient restés sur le chemin grimpaient avec hâte à la pente.
Jean-Luc, en effet, était couché là, ayant été pris sous l’arbre comme il se sauvait. Pris par le bas du corps, et le haut seul sortait, avec une figure comme de la mie de pain, et des yeux troubles grands ouverts. La peau du front était fendue, du sang avait coulé jusque dans sa moustache ; il avait la poitrine nue. Et ne remuait point, étendu sur le dos, les bras largement écartés, comme un homme cloué en croix.
Si bien qu’on le crut mort d’abord, et Romain, qui était pieux, se signant, dit une prière, comme on vit à ses lèvres qui remuaient, tandis que les autres restaient là debout, pleins seulement d’un grand étonnement. Puis Fardet ôta son chapeau et dit deux fois : « Tonnerre ! Tonnerre ! » Théodule, parmi sa grosse barbe noire, était encore plus pâle que Jean-Luc ; il disait : « J’ai pourtant crié, seulement le tronc était pourri au milieu. »
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Mais soudain Jean-Luc poussa un soupir, le rouge du sang lui revint sous la peau, il regarda autour de lui, sans doute qu’il se rappela tout ; il dit : « Ce n’est rien, j’ai seule-ment les jambes prises. »
On le tira d’où il était, on le coucha dans un endroit plat où il y avait de la mousse, on lui mit sous la tête un habit roulé en guise d’oreiller, et, Romain ayant été chercher la bottille, le vin acheva de le réchauffer et de le faire revenir à lui. Alors on regarda le mal qu’il avait ; son pantalon comme la chemise avait été mis en morceaux et une des jambes n’était qu’écorchée et meurtrie, mais, quand on toucha l’autre, il poussa un gémissement. À celle-là, au-dessous du mollet, l’os en avait été cassé, de sorte qu’elle était déjà très enflée, et, de côté, par une plaie, un caillot de sang noir pen-dait.
« Ce n’est rien ! » répétait Jean-Luc, parce qu’il était courageux. Sur quoi Romain lui dit : « Bois encore un coup. » Jean-Luc but. Ils le soulevèrent à eux quatre, ils le portèrent sur le chemin.
Ayant fait une espèce de brancard avec des branches et des cordes, ils l’étendirent dessus, puis se mirent en route. Romain avait pris les devants. Eux suivaient lentement le chemin qui longe la gorge, laquelle va s’élargissant, puis s’ouvre, et on arrive dans les prés ; alors le village paraît.
Elle était allée à sa rencontre et, du plus loin qu’elle le vit, courut, comme Romain l’avait trouvée, les manches re-troussées, son tablier trempé (car elle était en train de faire la lessive) – du plus loin se mit à courir, et elle vint, se jetant contre lui : « Qu’as-tu ? qu’elle disait, qu’as-tu ? » Car elle
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Mais il ne semblait pas la voir, ayant fermé les yeux, ni l’entendre, quand elle parlait, et elle de son côté semblait se résigner, ne bougeant plus, ne parlant plus. Marie et son ma-ri, le maréchal, étaient venus, puis des voisins et des voi-sines, toute la cuisine était pleine ; continuellement on en-trait et on sortait ; on avait été chercher le boucher, car il était entendu à ces choses-là. Il lava la blessure du front et de la jambe, il dit : « Il faut faire venir le médecin. »
Aussitôt Christine éclata en pleurs. Théodule déjà avait attelé le mulet, puis était parti ; elle restait là, la tête baissée, croisant ses mains sur sa figure, les larmes une à une roulant entre ses doigts ; et Marie lui disait : « Calme-toi, Christine, ce ne sera rien ! » mais elle pleurait toujours. Puis, par mo-ment, elle recommençait : « Jean-Luc, écoute-moi ! Jean-Luc, écoute-moi ! » Il ne tourna même pas la tête.
Cela fit qu’elle pleurait plus fort ; puis tout à coup les larmes lui séchèrent, elle dit à Marie : « As-tu fait du thé ? » Et l’autre disant non : « Tu vois, la fièvre le prend. » Elle cou-rut à la cuisine et fit du thé d’herbages qu’elle lui apporta, mais il ne voulut point le boire. Et depuis ce moment, elle ne bougea plus de dessus sa chaise jusque tard dans la soirée où
– 34 – le médecin arriva, tandis que Jean-Luc commençait à s’agiter et à se découvrir.
Le docteur, étant entré, posa sa trousse sur la table, il examina l’enflure : « J’aurais besoin, dit-il, de deux hommes solides. » Le maréchal sortit ; et le médecin de nouveau, s’adressant à Christine : « Vous aussi, il vous faut sortir. » Mais elle s’y refusa. « Alors, dit-il, vous vous tiendrez tran-quille ! » Elle le regardait, et cependant deux hommes étaient arrivés. Et sur l’ordre que le docteur leur donna, ils prirent Jean-Luc par les épaules, tandis qu’avec l’aide du maréchal, il se mettait à tirer sur la jambe. Elle était extrêmement en-flée, sans forme, le pied tout rond et violet ; ils tiraient des-sus de toutes leurs forces. Jean-Luc poussa un grand cri.
Et il continua à crier malgré son courage, tant la douleur était vive ; plus les hommes tiraient fort, l’os résistant tou-jours, plus les cris devenaient perçants. Le docteur lui disait : « C’est bientôt fini, de la patience ! » et Jean-Luc se cram-ponnait à sa chaise, serrant les mâchoires, c’était vainement.
Christine cependant avait été se mettre dans le coin de la chambre. Au premier cri, un grand frisson l’avait saisie, et elle s’était bouché les oreilles, mais elle avait beau faire, elle les entendait, ces cris, comme du dedans d’elle-même, – et voilà, tout à coup, elle se jeta sur le médecin.
On n’eut pas le temps de la retenir. Elle lui criait : « Lâ-chez-le ! lâchez-le, je vous dis, vous allez le tuer. » Elle le te-nait par les épaules ; comme elle était très forte, il n’arrivait pas à se défaire d’elle. « Emmenez-la, disait-il, elle est folle ! » Ce ne fut pas facile, il fallut que le maréchal lâchât Jean-Luc, et il essayait d’entraîner Christine vers la porte. Elle se débattait, le médecin disait : « Dépêchons-nous ! Voyons. »
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Mais, au même moment, Jean-Luc se mit à dire : « Pierre-François, va doucement. » Et il reprit : « Laisse-toi faire, Christine, ils disent que c’est bientôt fini, alors tu re-viendras. » Elle le regardait, et lui la regardait. « Pauvre femme ! continua-t-il, elle a du chagrin à me voir souffrir. » Et subitement elle était devenue docile, elle dit à François : « Je sortirai bien toute seule », et sortit en effet, rentrant à la cuisine où Marie l’attendait, tandis que le médecin se remet-tait à son ouvrage, qu’il eut bientôt mené à bonne fin.
Tout de suite, elle fut là ; tandis que le docteur avait été se laver les mains, et les hommes boire, on l’entendit qui di-sait à Jean-Luc : « Est-ce possible ? tu m’aimes quand même un petit peu ! » Et Jean-Luc lui répondait.
En sorte que, quand Marie, ayant fini de mettre tout en ordre, voulut aller leur donner le bonsoir, elle heurta par dis-crétion : on ne répondit rien ; elle poussa la porte. Christine était couchée à côté de Jean-Luc.
Elle n’avait voulu personne pour l’aider à le veiller. Elle était là couchée, couchée toute habillée, étendue près de son mari, lui passant doucement la main dans les cheveux, – et lui sous la caresse avait fermé les yeux. Elle répétait : « Tu es bien, dis, mon gros ? » Il lui répondait : « Oui, merci. » Elle l’embrassa, il lui rendit son baiser. Et remuant, s’agitant dans son lit, avec sa jambe lourde qui le faisait souffrir, par mo-ment il était emporté dans des espèces de mauvais rêves ; mais, revenant à lui, il la retrouvait là, avec ses mains fraîches et son clair sourire.
Le temps allait, elle ne l’avait point quitté. On entendait les grandes heures de la nuit craquer, tomber, se détachant d’en haut le clocher comme des fruits mûrs qu’on secoue ; il n’y avait plus rien que la petite lumière, et Jean-Luc étendu
– 36 – et Christine à côté de lui. Il s’était assoupi, la tête sur son bras ; par les petites vitres troubles, on voyait un coin de l’étang ; tout était dans le silence.
Pourtant Jean-Luc recommençait à s’agiter. Tout à coup, comme minuit sonnait, avec ses douze coups très lents, il se réveilla en sursaut, il demanda à Christine : « Est-ce pour les morts qu’on sonne ? » « Ah ! mon Dieu ! À quoi penses-tu ? disait-elle. Jean-Luc ! entends-tu, je suis là. » Et, le serrant contre elle, elle posa sa joue contre sa joue piquante ; il s’était calmé tout de suite, tout de suite il se rendormit.
Jean-Luc guérit rapidement, étant robuste ; l’enflure avait diminué, on lui mit la jambe dans un appareil ; bientôt il sortit tout frais et lavé de ses mauvaises nuits de fièvre.
Ce fut un clair matin. Il avait dormi tard, un beau soleil entrait par la fenêtre, l’herbe avait déjà reverdi et voilà que Christine vint, apportant le petit Henri, lequel commençait à parler et à avoir sa connaissance ; elle lui dit : « C’est ton gros papa qui est là. » Il répétait : « Papa ! papa ! » Jean-Luc lui tendit les bras.
Elle le lui donna un instant à tenir, pendant qu’elle allait préparer le café, puis, étant revenue avec la tasse pleine, elle reprit l’enfant et elle le tenait sous les bras pendant qu’il es-sayait de marcher, car il commençait aussi à marcher, mais il fallait d’abord relever ses langes et il lançait en avant drôle-ment ses petits pieds à gros bas de laine rose, avançant tout penché, branlant, pendant que Christine baissée allait der-rière ; alors de temps en temps elle écartait les bras et le pe-tit faisait deux ou trois pas tout seul. « Tu vois, il y est ! »
– 37 – qu’elle disait, mais au même moment, il tombait en avant ; juste si elle avait le temps de le retenir.
Elle se tourna vers le lit ; elle vit Jean-Luc, assis contre les oreillers, qui tenait sa tasse et s’était arrêté de boire, la regardant, elle et l’enfant. Elle lui dit :
— Est-il beau et fort pour son âge !
Il dit : « Oh oui ! » et elle, s’approchant de lui, le lui lan-ça, disant : « Va vers ton papa. » Et pendant que l’enfant se roulait contre lui, Jean-Luc riait dans sa courte barbe re-poussée. Il dit à Christine : « Viens aussi. » Elle lui disait : « Et ta jambe ? » « Risque rien, dit-il, je ne la sens plus. » Elle vint aussi.
Il lui parlait, il lui disait : « Vois-tu, c’est oublié, n’est-ce pas ? » « Bien sûr. » Et lui, de nouveau : « Bien sûr ? » « Tant que je peux ! » qu’elle disait. « Et puis, dit-elle, embrasse-moi. » « Et où veux-tu que je t’embrasse ? »
Elle souriait en le regardant avec son visage tout contre le sien ; en même temps, elle relevait ses cheveux, avec deux plis jolis à ses joues brunes. Entre ses lèvres écartées, ses dents belles blanches brillaient ; l’une d’elles, sur le côté, n’ayant pas eu de place pour pousser, était restée un peu penchée ; elle lui dit :
— Embrasse-moi sur le pâle des yeux.
Elle les lui tendit, ils étaient humides et beaux, de la cou-leur de la peau des châtaignes ; il les tint sous lui grands ou-verts.
Elle recommença :
— À présent, sur le front.
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Il l’embrassa sur le front, elle l’avait haut et bombé.
— Christine, dit-il, petite Christine !
Mais elle disait : « Et puis sur les joues ! » Et lui mordait dedans comme dans une pomme. Et alors elle rit : « Et puis encore, dit-elle, tant que tu pourras sous le nez. »
Seulement, comme elle levait la tête, déjà il l’avait prise, appuyée contre lui, et soulevée avec le petit accroché à elle ; et il voyait à présent son ancien amour revenu, aussi grand qu’avant, même plus qu’avant, comme si les jours de la sé-paration et les dures choses passées eussent été détruits et écrasés entre eux. Et il se réjouissait de sa jambe cassée, du jour de Sassette, de son mal, de tout. C’est pourquoi il l’appelait de doux noms, lui parlant dans son baiser :
— Christine, Christine que j’aime, on a bon frais contre les dents.
Elle lui dit :
— Peut-être que c’est pour mordre.
Il l’embrassa encore. Il y avait au bord du toit des petits oiseaux qui criaient.
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