Jean-Luc persécuté
Chapitre Treizième
Il y eut un cri dans le village, une course de pompe mais elle était à bras ; quand elle arriva, il ne restait, rien des murs du fenil ; ce qui restait, c’était le tas de foin, mis à nu et qui charbonnait ; on planta dedans des grands crocs de fer et on l’abattit.
Et déjà avant le coucher du soleil, les quatre hommes choisis partirent, montant du côté des mayens où on avait vu Jean-Luc s’en aller. Il y avait Théodule son cousin, et Ro-main le vieux, qui étaient tous deux à Sassette, puis le con-seiller Chrétien Rey, enfin un gendarme en civil.
Ils marchaient vite. On va d’abord à plat, on passe près de la scierie, la roue était arrêtée ; le scieur cria : « Moi aussi je l’ai vu, il montait là-bas à travers les prés. » Le gendarme dit : « On est dans la bonne direction. » Ensuite on entre dans le bois ; les oiseaux allaient se coucher ; le chemin de-venant étroit, les hommes marchaient les uns derrière les autres. On monte, ils montèrent ; et, dans la forêt, tout à coup, on arrive près d’un des étangs, une belle eau calme, avec l’écluse à un bout et tout autour les arbres qui se mirent dedans ; on longe l’étang ; et tout ce coin de pays est comme un parc, avec des carrés de gazon, un fin gazon comme dans des pelouses, et des beaux bouquets de mélèzes qui ont l’air arrangés, et aussi des ruisseaux qui coulent dans la mousse ; puis un sentier uni, sans pierres, qui a l’air sablé, – qu’ils sui-virent encore jusqu’au second replat d’en haut. C’est un vrai grand espace de plateaux, avec une herbe maigre, et comme des vagues qui vont d’un bout à l’autre et meurent au loin,
– 130 – entre des croupes avancées. Là les quatre hommes furent pris par le brouillard.
Et la nuit venait aussi ; ils virent qu’il était impossible d’aller plus loin pour ce soir-là, et s’en furent coucher dans un fenil. Ayant allumé un feu devant la porte, ils s’assirent autour. Les flammes éclairaient au-dessus d’eux douteuse-ment comme à un plafond où elles bougeaient, vite amor-ties ; ils tirèrent d’un sac qu’ils avaient du pain et du fro-mage, et une bouteille d’eau-de-vie ; ils mangèrent et burent.
Ensuite, ils allèrent dormir, s’étant étendus sur le foin. Peu à peu les flammes baissèrent et le brouillard tomba des-sus comme un couvercle qui étouffa la braise ; les derniers tisons fumaient déjà noirs. Mais les nuages peu à peu des-cendaient encore, comme il arrive quand ils se forment le soir dans les hauteurs de la montagne, et glissèrent lente-ment jusque dans le fond de la vallée. Au matin, on vit le ciel pur. Il devint blanc vers l’orient ; et cette première lumière, comme une gerbe qu’on détache, s’ouvrit à la base du ciel ; puis la clarté s’accrut, avec une flamme là-haut qui brilla au bout des rochers ; et les oiseaux criaient dans le grand calme du matin.
Ils étaient déjà debout ; tout de suite ils se remirent en route. De nouveau, le sentier traverse la forêt, plus étroit seulement, plus rocailleux, tout creusé par les pluies, il tourne, puis grimpe tout droit : les sapins deviennent rares, remplacés par les mélèzes à la verdure légère ; et on voit tout à coup sur un nouveau replat, où on peut encore fau-cher, les mayens, sept ou huit, qui font un tout petit village. On y trouve parfois une cuisine ou une chambre ; une vitre brille sous l’ombre du toit.
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Le gendarme dit : « Attention ! » les quatre hommes marchèrent encore un peu dans le bois. Puis, sur la lisière, ils se dispersèrent, mais ne virent rien, étant placés trop bas ; c’est pourquoi Théodule s’avança encore un peu sur le côté, grimpant à un talus ; et arrivé dessus, soudain fit signe aux autres, qui vinrent. Et voilà, d’où ils étaient à présent, on dé-couvrait le mayen de Jean-Luc, petit et un peu en avant des autres, et devant il y avait Jean-Luc.
Ils le virent, ils le reconnurent sans hésitation à sa barbe et à sa chemise en désordre, mais ils se dirent : « Qu’est-ce qu’il fait ? » En effet, il était assis devant la porte, non sur la marche, mais par terre ; et tantôt il levait la tête, et riait, semblant parler à quelqu’un, tantôt il tenait la tête baissée comme occupé à un travail. Il avait fait des petits tas de terre, bien rangés les uns à côté des autres ; il avait planté dans ces petits tas des branches vertes et des fleurs ; tout au-tour, avec des brindilles de sapin, il avait fait comme une barrière, c’était un petit jardin. Ils comprirent ; ils se dirent : « Il croit qu’il a retrouvé son petit. »
Alors ils virent aussi combien Jean-Luc avait l’air heu-reux à présent, car tout le temps il souriait, ou même riait, la bouche ouverte ; et continuait son travail, ayant commencé un second jardin. Puis, se levant, il alla à une source près de là, remplit d’eau le fond de son chapeau qu’il vida dans une petite rigole creusée exprès ; et ce fut un ruisseau, et en bas il y avait une digue avec un brin de paille ; cela faisait une fontaine.
— Tu vois, se disaient-ils, il a été repris.
Et un :
— C’est pourquoi il a mis le feu.
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Et les autres :
— Crois-tu ?
— Bien sûr, pour le ravoir. Et il est content d’avoir mis le feu, puisqu’il l’a.
Alors ils se demandèrent :
— Qu’est-ce qu’il faut faire ?
Ils reprirent leurs anciennes places. Puis, étant sortis tous ensemble, ils s’avancèrent vers le mayen. Théodule cria :
— Rends-toi, Jean-Luc !
Mais lui, les ayant aperçus, s’était soudain dressé de-bout, il leur répondit :
— Il est à moi, vous ne l’aurez pas.
Et se sauva, serrant l’enfant, serrant le vide dans ses bras, courant de toutes ses forces vers en haut, sur la pente, où les autres le poursuivirent ; mais il courait au delà des forces d’un homme ordinaire ; en sorte qu’ils renoncèrent vite, et, s’étant de nouveau réunis, tinrent conseil. Car ils étaient piqués au jeu et excités par cette fuite, dont ils s’entretenaient à présent, l’un disant :
— Il va échapper, s’il s’en va vers les Roffes.
Un autre :
— Si ce n’est pas nous qui le prenons, il se trouvera tou-jours quelqu’un là-bas pour l’arrêter.
Et Théodule :
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— Pour moi il doit être monté au chalet.
Sur quoi, ils décidèrent d’aller voir jusqu’au chalet. Il y a encore une forte rampe, encore une forêt à traverser, où les premiers rochers se voient ; et posés dessus, comme sur un mur, viennent alors les pâturages. Et au delà encore, tout à coup, l’herbe cesse, et commencent les pierriers, sur quoi se dressent les dernières crêtes, avec les grandes parois à pic, sans plus de sentiers et impraticables, sauf à une place ou deux, où se trouvent des cols avec des passages tracés. Alors, vers l’orient, longuement se déroulent les pâturages ; vers l’occident, au contraire, ils sont brusquement coupés par une profonde entaille, qui est le haut des gorges de la Zaut. Il y a eu un coup de sabre qui a été donné en travers de la montagne ; là elle se ruine pierre à pierre et s’éboule par les grands dévaloirs où travaillent les gelées, avec dessus comme des tours qui penchent, minées par le pied, et des ro-cailles crevassées. Mais dans les plis la neige dure, d’où vient que le gris de la roche est taché par place de blanc.
À travers les derniers mélèzes et les arolles survenus, ils s’encourageaient donc de nouveau. Le soleil venait et tapait, car l’ombre s’était faite rare, de grandes places étant vides d’arbres et les branches pauvres à ceux qui restaient. – Il y avait un grand bourdonnement de mouches et, de là-bas, du côté de la Zaut, montait, semblable à un gros vent, le gron-dement de l’eau, qu’on voyait pendre un peu plus haut à une croupe, par cascades, faisant une courbe et bougeant. Les clous des souliers en mordant aux pierres criaient ; comme ils avaient forcé le pas, les quatre hommes ne parlaient plus. On passa près d’un grand mélèze frappé par la foudre, sans plus de branches, rien qu’avec son gros tronc noirci, labouré dans le milieu ; et autour le maigre sol était habillé de touffes de genièvre, avec par-ci par-là, sur les bancs de roche, des
– 134 – plaques de terreau collées ; puis bientôt même les arolles diminuèrent de hauteur, étant rabougris et pierreux ; alors il y a un bout de chemin qui est taillé dans le rocher et bordé d’une barrière du côté du trou, pour les vaches, et on arrive au pâturage.
Il s’étend là par grands espaces assez plats ; et, dans l’herbe broutée ras, sortaient par place les hautes gentianes à feuilles grasses et luisantes.
Plus haut, vient le chalet ; le chalet était vide, parce que le troupeau avait déménagé deux ou trois jours auparavant.
On l’apercevait au loin, bas sous son toit, rugueux de ses murs en pierre sèche, ayant une porte devant, mais point de fenêtres, ni de cheminée, et il y avait à côté, dans un creux, une grande mare d’eau verte, aux bords boueux, percés de trous par les sabots des vaches. Rien ne bougeait. Et tout pa-raissait petit, à cause de la grande muraille qui se dresse der-rière et qui semble pencher vers vous, tellement elle est abrupte ; petit le chalet, plus petits encore les quatre hommes, qui s’étaient arrêtés n’ayant rien découvert.
Ils hésitèrent un moment, puis s’assirent au bord du ruisseau, et ils se remirent à manger, car la faim vient vite à courir et l’air creuse. Et ils ne se doutaient pas qu’ils étaient découverts, c’était vrai cependant : Jean-Luc était caché, un peu plus haut que le chalet, derrière un gros quartier de roche ; il avait choisi cette place, parce qu’il y avait de la mousse, où il avait couché, comme il croyait, l’enfant. Et de là épiait les hommes.
Ils discutaient toujours, on entendait leurs voix, mais on ne pouvait pas comprendre ce qu’ils disaient. Jean-Luc sui-vait leurs gestes, l’un montrant les rochers, l’autre les pâtu-
– 135 – rages ; le temps dura ; on voyait le soleil monter avec tran-quillité dans le ciel, soutenu sur ses bords par les colonnes des montagnes.
Et on vit Théodule retourner la bouteille, faisant voir qu’elle était vide, mais il y en avait une autre qu’ils tirèrent alors du sac, et le verre passa de nouveau de main en main, les quatre assis en rond ; et loin au-dessous d’eux s’ouvrait le grand pays, toute la riche plaine, d’où montait l’air plus tiède, et les échos du bruit des hommes.
Puis ils rebouclèrent le sac, et montèrent vers le chalet : la porte en était tirée, mais non point fermée à clé, car il n’y a pas de serrure ; comme ils approchaient, ils ralentirent le pas, marchant avec précaution, et Jean-Luc entendit Théo-dule qui disait : « Il est peut-être dedans. » Alors deux des hommes entrèrent, tandis que les deux autres restaient de-vant la porte ; les deux qui étaient entrés fouillèrent sans doute le chalet dans tous les coins et recoins, car ils demeu-rèrent longtemps, mais enfin ressortirent en secouant la tête ; alors Romain tapa du pied et dit : « Tonnerre ! » Car il était dépité, les autres aussi, à cause du temps qu’ils per-daient. Et de nouveau un dit : « Il a été vers les Roffes. » Et les autres : « Qu’est-ce qu’il y aurait été faire ? » « Moi, dit Théodule, j’irais voir encore au parc aux moutons, et puis tant pis, on redescendra. »
Et, se remettant à grimper parmi les pierres qui avaient roulé des rochers, tout à coup, ils entendirent un grand cri, qui les cloua sur place, et, de derrière sa cachette, Jean-Luc sortit, leva en l’air ses bras vides, et cria de nouveau : « Vous ne l’aurez pas ! » Puis repartit, tendant ses grandes jambes, tout penché en avant dans l’effort de sa fuite ; sur quoi les autres, un instant immobiles, se jetèrent derrière lui, pendant
– 136 – que le conseiller criait : « On le tient ! » Et le gendarme en courant disait : « Il faut que deux prennent à droite pour le couper s’il va par là. » Alors le conseiller et Romain partirent sur la droite, faisant un détour, pendant que Jean-Luc conti-nuait droit en haut, les deux autres le suivant de près, car on le voyait de loin à présent sur le terrain plus découvert, bien qu’il eût gagné de l’avance ; et tantôt il se sauvait sans re-garder derrière lui, tantôt il se détournait, repartant d’un nouvel élan.
Théodule cria une seconde fois : « Rends-toi, Jean-Luc, que veux-tu faire contre quatre ? » Il se faisait un porte-voix avec ses mains : « Rends-toi, qu’il disait, on ne te fera pas de mal. » L’écho lui renvoya ses paroles, mais Jean-Luc ne s’arrêta pas. « Laissez-le, on l’aura bien quand il arrivera aux rochers. » On apercevait, en effet, vers la droite les deux hommes envoyés là qui se rabattaient espacés, et Théodule et le gendarme s’espacèrent aussi, au cas où Jean-Luc redes-cendrait ; puis il n’y eut plus aucun bruit sur le fin gazon où les semelles enfoncent. Quelquefois ils levaient les yeux, et là-haut Jean-Luc, à cent mètres d’eux, passa près du parc à moutons qui est placé sur une petite éminence, s’enfonça derrière où ils le suivirent, puis reparut, face à la haute paroi.
Encore un moment, puis il y fut. Une ombre de nuage vint alors, l’enveloppant, et du haut des rochers tomba sur lui comme une étoffe qu’on déplie ; on le vit qui se retour-nait, puis il s’adossa aux rochers. Alors le gendarme cria : « Attention ! » et se mit à courir ainsi que les trois autres. Mais Jean-Luc éclata de rire.
Il se tenait debout, les bras croisés sur le fardeau qu’il croyait encore porter, et se penchait sur lui, le considérant avec feu et amour ; le vent secouait sa barbe, il avait perdu
– 137 – son chapeau. Il leva la tête et dit tranquillement (car les autres étaient assez près pour l’entendre) : « Venez seule-ment, vous ne l’aurez pas. »
Et il n’y avait plus d’autre espace libre pour lui que l’espace vers la gorge ; elle s’ouvrait tout près de là, coupée net dans le bord ; une barrière la longeait, faite d’éclats de bois entre-croisés ; il regarda de ce côté et il continua : « Le bon Dieu me l’a rendu, c’est au bon Dieu que je le ren-drai… » À ce moment, le soleil reparut et la pierre lisse bril-lait dans le grand éclat du jour. Il se pencha sur l’enfant, il l’embrassa par deux fois. Ensuite il dit : « C’est fait », et il dit : « Vous direz adieu aux hommes pour moi et vous prie-rez pour lui et pour moi. » Et il s’élança vers la gorge.
— Cours ! criait le gendarme à Théodule, cours, coupe-le !
Les deux autres, qui revenaient, suivaient difficilement, et le gendarme aussi, dépassé sur la gauche ; tandis que Théodule courait droit en haut de toutes ses forces, mais il était trop tard ; et tout à coup le cœur leur manqua, ils dé-tournèrent la tête, – le gendarme seul regardait. Il cria en-core :
— Que fais-tu ? Mon Dieu ! que fais-tu ?
Et puis : « Sautez-lui dessus ! » car Jean-Luc était parve-nu à la barrière, l’avait franchie, et, debout sur le bord du trou, s’était retourné une dernière fois, disant :
— Venez maintenant !
Alors on le vit qui s’agenouillait et il se mit à prier, sur quoi le gendarme, espérant l’atteindre encore, s’élança, mais Jean-Luc s’était déjà redressé ; il leva les bras en l’air lente-
– 138 – ment comme sous un poids assez lourd qu’il jeta en avant de lui dans le vide ; on le vit qui se penchait, comme pour le suivre des yeux ; puis ce fut son tour, il se recula, il prit son élan.
Ils étaient restés à la place où ils se trouvaient, privés de souffle et blancs. Théodule dit : « Misère ! » Romain répéta : « Misère ! » Il y avait de la tranquillité partout, un second nuage passait ; le bruit de l’eau n’avait aucunement changé, mêlé au long frémissement du vent ; la lumière encore une fois baissa, puis reparut, écartant l’ombre.
Ils laissèrent passer du temps, ne sachant plus. Puis Théodule dit : « Il faut aller. » Et ils descendirent à trois dans la gorge pendant que le quatrième des hommes courait au village. Ils trouvèrent Jean-Luc sur un banc de rochers.
Tout à côté de lui allait l’eau du torrent, glissant sans bruit dans son lit lisse ; les hommes soulevèrent le corps ; ils eurent de la peine, il leur fallut du temps.
On lui avait noué la tête dans un linge ; ils dirent : « Elle s’est fendue comme une noix ; la cervelle avait sauté de-hors. »
Il y eut des portes ouvertes, des lanternes sorties, des voix ; Jean-Luc fut lourd à porter jusqu’à son lit, où il demeu-ra gisant.
Et il était grand sur le lit ; il était tellement grand.
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Vous avez terminé Jean-Luc persécuté
Charles-Ferdinand Ramuz
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