Jean-Luc persécuté

Charles-Ferdinand Ramuz · Chapitre 4 sur 13

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Jean-Luc persécuté

Chapitre Quatrième

 

 

Ce fut de nouveau le bonheur. Il lui avait acheté de l’étoffe pour une robe, qu’elle tailla et cousit elle-même, ayant emprunté la machine d’une voisine ; lui, étendant sa jambe sur le banc, la regardait tourner la roue, avec l’aiguille qui sautille, pendant que Marie donnait des conseils.

Puis il commença à sortir un peu, s’appuyant sur sa canne ; il avait pris pour faire son bien un ouvrier à la jour-née ; il sortait le surveiller, il rentrait, il avait un cœur tout neuf, une tête toute neuve.

Le printemps était là, mélangé comme il est de bleu et de noir, avec des jours de beau soleil, puis des averses et du vent. Mais qu’est-ce que cela lui faisait ? il trouvait plaisir à la pluie, il trouvait plaisir au soleil. Il y avait eu les anémones violettes, les crocus qui aiment l’eau, les hépatiques des haies, les primevères comme des assiettes. Alors viennent les gentianes. Il semble qu’on voit le blé pousser : tout d’un coup, il a un pied de haut. Et, le soir, l’air qui passe a un goût de pain frais. Jean-Luc ouvrait la bouche, il disait : « C’est bon ! »

Alors il la trouvait qui l’avait entendu venir de très loin, qui sortait sur le pas de la porte, qui disait : « Veux-tu que je t’aide à monter l’escalier ? »

Il répondait : « Je peux bien tout seul. »

Il faisait voir comme il pouvait bien. « On dirait que j’ai seize ans ! » qu’il disait ; alors on entendait un autre petit pas et une autre petite voix, c’était Henri qui venait derrière sa

– 40 – mère ; Jean-Luc le faisait sauter en l’air, et le petit Henri riait et avait peur en même temps.

De même les gens qui s’étaient tenus à l’écart commen-çaient à revenir le dimanche après la messe, des voisins, des voisines, les amies de Christine ; peu à peu aussi, Jean-Luc marcha plus facilement, il allait par le village ; on l’invitait à boire, il entrait ; et à son tour il invitait les gens, et on venait. Un soir, ils se trouvèrent sept ou huit à la cave. On était allé au muscat, Jean-Luc remplissait le verre, les hommes se le passaient, se tenant en rond autour du tonneau. Et Christine était dans un coin, de là causait et plaisantait, mais les autres savaient répondre, – et on s’amusait de Marie, qui chaque fois qu’on lui tendait le verre, cachait ses deux mains sous son tablier.

— Moi, je bois bien ! disait Christine.

Elle faisait comme elle disait ; les autres faisaient comme elle. Parut Pierre Carre, avec son mulet. C’était un gros homme, toujours ivre, qui passait sa vie sur les chemins ; et, le matin, il pouvait encore se faire qu’il menât sa bête, le soir c’était toujours sa bête qui le menait. On l’appela, il vint, mais n’entra pas ; il n’aurait pas pu, il restait debout sur le pas de porte, appuyé du dos au bât du mulet ; on lui dit : « D’où viens-tu ? » il leva le bras en l’air : « De là-bas ! » car il ne savait plus, étant dans les vapeurs.

Alors Jean-Luc, en lui versant à boire :

— Il te faut prendre encore celui-là pour faire descendre les autres.

Il répondit :

— Bien sûr ! je sens le vide par en haut.

 

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Il répétait :

— En bas ça va, c’est en haut que ça ne va pas. De quoi tout le monde éclata de rire, et les voix allaient loin dans la nuit qui venait, tandis que Carre était reparti, s’accrochant de nouveau à la queue de sa bête, tenant les deux bords du chemin.

Quelqu’un lui cria encore : « Prends seulement patience, on va s’arranger pour le rélargir. » Puis tous rentrèrent dans la cave ; d’autres voisins étant venus, sur la planche où on le tient, on avait été prendre un quartier de fromage ; on man-gea, on but de nouveau, les histoires allaient leur train ; il y avait là le sergent Braillard, qui était le plus grand vantard de la commune, et le drôle surtout, c’était qu’il croyait à ses menteries, quand il avait bu. On lui dit : « Raconte-nous celle de l’ours. »

Il y a dans la montagne une espèce de col qu’on appelle le Pas de l’Ours. Le sergent commença : « J’allais par là, je vois venir l’ours : je sors mon couteau de ma poche, je m’arrête, lui s’avance, je pensais : il va me sauter dessus, mais je saurai bien me défendre ; pas du tout, le voilà qui se met debout sur ses pattes, me pose la main sur l’épaule et qui me dit : « Sergent Braillard !… »

Il ne put pas aller plus loin, on riait trop, et le tablier de Christine, tant elle l’avait mordu pour s’empêcher de rire, était tout mâchonné dans le bas : seul le sergent restait sé-rieux, regardant les autres d’un air offensé.

Il était tard quand on se sépara. La nuit était tout à fait venue. Il faisait chaud et doux, avec dans le haut des mon-tagnes, sous la lumière des étoiles, les grandes neiges qui lui-saient, mais partout en bas les fleurs, leur odeur, et les foins

 

– 42 – déjà mûrissants ; Jean-Luc en montant l’escalier, avait passé son bras autour de la taille de Christine ; il y avait un crois-sant de lune au ciel, il glissait parmi les nuages comme un petit bateau pointu.

Et voilà que, sa jambe s’étant fortifiée, Jean-Luc avait pu se remettre à travailler. On était à l’entrée de l’été, il travail-lait avec joie, dans le désir et l’amour d’elle. Et comme, un jour, quelqu’un (car il y a toujours des gens qui se plaisent à faire le mal), comme un jour quelqu’un lui disait : « Tu sais, Augustin est de nouveau là ! » il répondit :

— Qu’est-ce que ça peut me faire ?

Il partait le matin, il rentrait à midi ; puis, parti de nou-veau, on ne le voyait plus qu’à la nuit ; quelquefois, Christine l’accompagnait aux champs, mais d’ordinaire elle restait à la maison pour traire et préparer le repas, ayant en outre le pe-tit à soigner. Quant à lui, des fois attardé, son grand plaisir était, au tournant du chemin, d’apercevoir là-bas la petite lumière à la fenêtre de la cuisine, – et cette porte ouverte aussi, ce carré rouge dans la nuit où paraissait une forme noire ; et alors il pensait : « C’est elle, elle m’attend. » Ainsi le temps passa avec tant de rapidité qu’il semblait que les jours eussent diminué de la bonne moitié ; de sorte qu’on re-garde en arrière avec regret, mais en avant de soi il y a comme des promesses, et cela fait ensemble quand même du bonheur. Et Jean-Luc se disait : « Ça va durer toujours. »

Il se trompait, on met ainsi sa confiance aux choses : c’est comme une planche pourrie, elle vous casse sous le pied. Un soir, il ne vit pas la petite lumière. Christine était sortie ; deux jours après, de même ; une fois, étant rentré au milieu de l’après-midi, il trouva la porte fermée ; il demanda à Christine : « Où as-tu été ? » Elle lui dit : « À la boutique,

– 43 – ensuite chez le boulanger » ; mais il ne put s’empêcher de se dire : « Autrefois, elle sortait moins souvent, elle était tout le temps là. »

Pourtant elle était gaie comme avant, prévenante ; c’était comme par en dessous qu’il sentait qu’elle était chan-gée, elle se défaisait de lui. Avec ses mêmes yeux, avec sa même voix, habillée de façon pareille, et les mêmes mots dans sa bouche, elle était autre, comme il pensait, – et plus on allait, plus elle changeait. Peut-être un peu moins pa-tiente, plus nerveuse, plus distraite. Il lui demandait : « Qu’est-ce que tu as ? » Elle lui répondait : « Rien, que veux-tu que j’aie ? » Et comme il reprenait : « Que si ! » elle riait, disant : « Tu te fais des idées ! »

Et alors au dedans de lui : « Peut-être que je me suis trompé. » Mais, les semaines ayant passé encore, il fut bien forcé de se dire que non. Il se couchait très tôt, étant levé au petit jour, – pendant ce temps, Christine déshabillait l’enfant, puis retournait à la cuisine ; il l’entendait aller et venir, il s’endormait à ce bruit de pas.

C’est l’heure où le village lui aussi descend au sommeil. L’angélus a sonné ; à la fontaine encore une ou deux vaches viennent boire qu’on pousse le long du chemin ; un garçon qui rentre des bas marche derrière son char, jouant un air sur ses orguettes ; les lanternes vont et viennent et font des lueurs aux murs des maisons ; puis les portes sont poussées et retombent sur le silence où il n’y a plus rien que les petites lampes comme des yeux dedans la nuit, lesquels se ferment l’un après l’autre.

Un soir que le petit l’avait réveillé en pleurant, il se trou-va seul dans le lit ; il écouta : personne. Il était pourtant dix heures et demie ; il attendit ; un moment après, elle rentra ; il

– 44 – lui demanda : « D’où viens-tu ? » Elle lui dit : « Félicie est venue me chercher, le père n’était pas bien. »

Il ne lui dit plus rien, elle se coucha près de lui et tout de suite elle s’endormit. Mais lui se disait, cette fois avec assu-rance : « Elle a quelque chose. » Plusieurs jours, il chercha quoi, sans trouver. Est-ce qu’elle lui en voulait toujours ? car les rancunes vont et viennent, – mais alors le jour de Sas-sette ? Ou bien, sans le vouloir, lui aurait-il fait du chagrin ? – mais quand et comment ? il ne voyait pas. Il cherchait tou-jours.

Un de ces jours-là, comme il remontait la rue du village, il aperçut de loin Augustin qui venait. Celui-ci, dès qu’il eut vu Jean-Luc, lui tourna le dos et revint sur ses pas. Alors Jean-Luc eut une idée : « Je sais ce que c’est… Sûrement qu’elle tient encore à lui, et elle est fâchée de nous voir brouillés. »

Il n’attendit plus que l’occasion, qu’il trouva bientôt. Il avait été à la boutique ; Augustin en sortait justement. Il alla droit à Augustin, il lui dit : « Salut, Augustin ! » et lui tendit la main que l’autre prit, quoique étonné.

— Vois-tu, j’ai pensé, il faut qu’on soit bons amis de nouveau, c’est pourquoi je suis venu, et, si tu veux, voilà, c’est fait…

— Est-ce qu’on n’a pas toujours été bons amis ? dit Au-gustin.

C’était un beau grand garçon à figure rouge, toujours bien habillé, avec un chapeau noir mis en arrière, une chaîne de montre en argent et un col ; il travaillait dans les hôtels, comme on dit ; ainsi sept mois il était absent (étant parti l’hiver d’avant presque en même temps que Jean-Luc), puis

– 45 – il revenait pour deux ou trois mois, et se remettait à son bien.

Jean-Luc continua :

— Seulement pour qu’on en soit sûr, il faut que tu viennes chez moi et on boira un verre.

Et, comme Augustin répondait : « Une autre fois », « Écoute, reprit Jean-Luc, je me dis : Si tu ne viens pas, c’est qu’il y a encore quelque chose entre nous ; et, s’il n’y a rien, tu viens, et on boira un verre. »

Tellement qu’Augustin céda et dit : « Je veux bien », sans comprendre, et ils se mirent en route ensemble. Pen-dant qu’ils allaient, Jean-Luc se disait : « Elle va être joliment attrapée ! » Arrivé devant la maison, il cria : « Hé ! Chris-tine ! » Elle parut sur le perron. Lui, d’en bas : « Christine, on est deux, va chercher à boire. » Il faisait déjà sombre, elle ne vit rien tout d’abord. Puis, comme il montait l’escalier, elle reconnut Augustin ; elle recula sans rien dire, elle pâlit, en-suite une rougeur lui vint ; elle regarda son mari. Il lui disait : « Est-ce que tu nous invites ? » Elle fit un effort et répondit : « C’est qu’on n’a rien de bon. » Il lui dit : « Va toujours, c’est pour trinquer à l’amitié. » Elle reprit : « Vous ne descendez pas ? » « Non, dit Jean-Luc, on sera mieux à la cuisine. »

Elle alla tirer le vin à la cave, et, étant remontée, trouva Jean-Luc et Augustin déjà assis, Jean-Luc bourrant sa pipe, son tabac posé devant lui, qu’il tendit à l’autre, lui disant : « Goûte-le, c’est du nouveau qu’ils m’ont donné à essayer. »

Et Augustin prit le paquet, pendant que Jean-Luc rem-plissait les verres. Il n’y en avait que deux.

 

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Il appela : « Christine ! » Elle n’était déjà plus là, c’est de la chambre qu’elle répondit : « Que veux-tu ? » « Et le tien ? » De derrière la porte à moitié refermée : « Je ne veux pas boire, je n’ai pas soif. » « Qu’est-ce que tu fais ? » « Je mets les habits du petit en ordre. » « Dépêche-toi, dit-il, on s’ennuie sans toi. »

Elle, elle s’était assise dans un coin sombre, et ne bou-geait plus. Elle écoutait les deux hommes parler, première-ment avec des phrases rares, puis qui s’animaient peu à peu, la channe (c’est un broc d’étain) étant pleine, – Augustin par-lant de ses places, des hôtels où il avait été, Jean-Luc disant : « Combien gagnes-tu ? » L’autre : « Des fois cent francs. » « Par mois ! » « Par mois. » « Tant que ça ! » puis vint un si-lence, Augustin ajouta : « Seulement la saison est courte. »

Ils parlaient ainsi, elle pensait : « Il l’a amené ! Est-ce possible ? » Mais de nouveau la voix de Jean-Luc s’éleva : « Christine ! » « Tô ! » dit-elle. « N’as-tu pas fini ? » « Pas en-core. » Au même moment, il entra : « Qu’est-ce que tu fais ? On dirait que tu boudes. » Et, avant qu’elle eût pu même se retourner, il l’avait prise par le bras et, la tenant solidement, l’amena dans la cuisine, prit un verre en passant, le posa de-vant elle, la fit asseoir près d’Augustin :

— Voilà comment on fait ! dit-il.

Tout à coup elle avait changé :

— J’avais peur de vous ennuyer, mais si vous voulez bien de moi…

Et comme Jean-Luc riait de nouveau, elle se mit à rire aussi. « On est bons amis », disait-il. « Bien sûr ! qu’elle di-sait, à votre santé à tous les deux. » Elle but, les deux autres burent.

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Elle était gaie, ils étaient gais, et Augustin d’abord avait paru un peu gêné, mais la gêne lui passa vite. Elle avait ou-vert le tiroir où il y avait un vieux jeu de cartes, elle avait dit : « Est-ce qu’on joue ? », et, les deux autres voulant bien, elle les mêla.

Ils levaient le bras, ils abattaient les cartes ; la lanterne éclairait, posée sur le bout de la table, avec la channe au couvercle levé, son ventre d’étain gris et le jaune brillant des verres. Christine reprit le sien. « Ah ! tu bois, dit Jean-Luc. Tu ne voulais pas, il y a un moment. Voilà bien les femmes ! » « Et les hommes, comment sont-ils ? » reprenait Christine.

Et Augustin s’enhardissait : « Ne le sais-tu pas, toi ? » Elle le regarda longuement.

Ils avaient recommencé à jouer, elle avait vu changer aux petits carreaux de la fenêtre la couleur grise du soir, la-quelle s’assombrissait, tournant au bleu foncé ; Jean-Luc était heureux.

— Peut-être bien, continua-t-il, mais ce que je sais mieux, c’est qu’on était bête de ne pas se voir, pas vrai, Au-gustin ?

— On était bête tous les deux.

Jean-Luc gagnait, il avait toutes les annonces. « Carreau atout ! disait-il. Et puis binocle, deux d’un coup ! » On cou-pait. « À moi, encore à moi ! » Et, écrivant les points, il les additionnait sur un bout de papier.

— Encore moi ! dit-il.

Christine lui répondit :

 

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— Heureux au jeu, malheureux en amour.

Il ne fit que rire. Et les voix allaient de l’un à l’autre, les demandes, les réponses, le nom des cartes qu’on jetait, un chiffre : « Atout ! » « Je coupe. » « C’est moi qui donne », et Christine regardait pendant ce temps Augustin, qui s’était penché vers elle. Ils étaient tout près l’un de l’autre, avec Jean-Luc en face d’eux. Alors jetant ses cartes : « J’en ai as-sez, dit-elle, si on faisait un autre jeu. »

Elle s’était levée. Elle alla prendre à un clou son mou-choir, un mouchoir de coton blanc bordé de fleurs rouges, puis revint vers Jean-Luc : « Tourne-toi ! » dit-elle. « Que veux-tu faire ? » « Tourne-toi toujours. » Pour lui faire plaisir, Jean-Luc s’était tourné.

Alors elle lui dit :

— Je te le mets, à toi qui vois clair.

Et elle lui banda les yeux. C’est un jeu qui se fait entre filles et garçons ; celui qui a les yeux bandés cherche ; s’il at-trape quelqu’un, il faut qu’il devine qui c’est.

Le mouchoir était large, la pointe tournée vers en bas ; Jean-Luc avait la figure couverte, et, un peu surpris, il était dessous. « Mais on n’est rien que trois ! » « Qu’est-ce que ça fait, dit-elle, on s’amuse, c’est pour passer le temps… Pro-mets-tu que tu ne vois rien ? » « Rien du tout. » « Sûr, bien sûr ! » Elle lui tira la langue.

Augustin étouffa son rire ; elle, elle avait ri tout haut ; et cependant Jean-Luc ayant commencé à chercher, les deux se sauvaient devant lui, tournant autour de la cuisine. Il allait, les bras tendus ; il se cogna au râtelier, il se cogna à la table, les autres chaque fois riaient, il allait quand même, il tour-

 

– 49 – nait, et selon qu’il se rapprochait ou s’éloignait d’elle, Chris-tine lui criait : « Chaud !… Froid ! » ou bien : « Tu brûles ! » et lui, la sentant près de lui, se lançait en avant, mais elle s’écartait, alors il se heurtait au mur.

Il s’arrêta et dit :

— C’est trop difficile, vous êtes trop peu nombreux.

— Nigaud ! dit-elle, va plus vite.

Et juste à ce moment, étant près d’Augustin à l’autre bout de la cuisine, elle se serra contre lui, alors il l’embrassa, elle se laissa faire. Et cependant Jean-Luc, comme elle avait voulu, s’était mis à tourner plus vite ; le fouet accroché à la porte tomba, un tabouret tomba, il se prit le pied dans la table, qu’il entraînait derrière lui, les autres s’échappant tou-jours ; rien n’y faisait, il s’excitait au jeu, à ce bruit de pas qui fuyaient, au frôlement des jupes de Christine, et soudain, l’ayant touchée au bras, il cria : « Tu es prise ! » Mais elle dit : « C’est pas vrai, il faut taper trois coups dans le dos. »

Jean-Luc était reparti ; puis il s’arrêta de nouveau, es-soufflé. Cette fois, on n’entendait plus rien, il dit : « Où êtes-vous ? » Point de réponse. Il dit encore : « C’est défendu de se cacher ! » Pas davantage de réponse. Alors il y eut du côté de la porte comme un glissement de pas, le loquet claqua, il reprit : « Qu’est-ce que vous faites ? » Puis la porte fut ou-verte (comme il comprit à un bruit d’eau qui vint), il pensa : « Ils sortent ! » il souleva son mouchoir. Mais au même mo-ment Christine lui cria : « Tu triches, tu triches ! » ses mains retombèrent ; alors il entendit des pas sur le perron, puis qu’on descendait l’escalier ; et il fit encore cela, de les suivre. En tâtonnant, il arriva jusqu’à la porte, puis, se tenant à la barrière, descendit les marches à son tour.

 

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Il se trouva sur le chemin ; Christine n’y était déjà plus. Elle avait dit à Augustin : « Viens avec moi », et l’avait en-traîné. Un peu sur le côté, il y a une grange, ils étaient allés se cacher derrière la grange ; ils attendirent un moment, puis tout à coup Christine regarda. Jean-Luc n’avait pas bougé de sa place. Au-dessus des rochers la lune commençait à sortir, une grande lune rouge, avec un front rond et un dessus de tête rond, – et, comme retenue par un poids, elle se haussait pesamment au ciel. Ses yeux vides vinrent les premiers, puis vint son nez plat, puis sa bouche creuse ; une fine lumière d’argent, comme une poudre qu’on secoue, se mit à des-cendre dans l’air, et trembla.

Et Jean-Luc était toujours sur le chemin, et il tenait son mouchoir à la main. Il vit Christine sortir la tête de derrière l’angle de la grange et brusquement la retirer ; il appela : « Christine ! » Elle ne bougea pas, il l’appela de nouveau. Elle répondit : « Viens nous chercher ! » Mais, d’une voix chan-gée, il cria plus fort : « Rentre ou je ferme à clé ! » Alors elle se montra et, derrière elle, Augustin. Jean-Luc ne l’avait pas attendue ; déjà il avait remonté l’escalier.

— Qu’est-ce qu’il a ? dit Augustin.

— Est-ce que je sais ? dit-elle.

Et puis :

— Il faut que j’aille. Embrasse-moi encore une fois.

Ce qu’il fit, et elle, l’ayant quitté, elle rentra à son tour. Elle trouva Jean-Luc accoudé sur la table. En l’entendant ve-nir, il n’avait point levé la tête, il la tenait baissée, les yeux baissés aussi, avec un pli entre les yeux. Elle lui demanda :

— Qu’est-ce qui est arrivé ?

 

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— Il y a, répondit-il, que tu te moques de moi.

— Moi, je me moque de toi !

Elle reprit :

— Est-ce que tu ne comprends pas qu’on s’amuse ? On est gai, voyons ! On s’amuse ! On est gai, on va se cacher, tu viens nous chercher… Et puis, quand on manque de place… Et qui est-ce qui a amené Augustin, gros jaloux ?

Il dit :

— On reconnaît pourtant les choses.

Elle s’était penchée sur lui, s’appuyant contre son épaule, et premièrement il s’écarta d’elle ; mais, s’approchant encore et le maintenant de son bras qu’elle avait passé autour de son cou, soudain elle lui dit : « Tu sais, il y a un secret. »

Il lui demanda : « Quel secret ? » « Ah ! dit-elle, il faut être sage, sans quoi je ne te dirai rien. » Et, comme elle sen-tait qu’il cédait déjà : « Donne-moi ta grosse oreille. » Et alors, de tout près : « Je crois bien que je suis enceinte de nouveau. »

Il ne pouvait pas le croire.

— Depuis quand ?

— Depuis à présent.

Et, ce soir-là, il fut encore heureux, même il eut regret de s’être fâché.

 

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Puis vinrent d’autres soirs, et l’inquiétude le reprit. Et il la surveillait, mais elle était adroite. Il se torturait, il ne sa-vait plus. Enfin vint ce dernier soir.

 

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