Jean-Luc persécuté
Chapitre Deuxième
Ce nouveau dimanche de mars, le carillon ayant sonné vers les neuf heures, on vit le chemin qui monte des bas se couvrir de monde1, car on était à la saison où presque tout le village y a déménagé.
Ils sortaient du chaud, ils montaient au froid, ils y trou-vaient la neige.
Il y en avait encore une assez bonne épaisseur, surtout sur les revers ; à peine si elle avait fondu autour du tronc des arbres ; si bien que le sentier, tout juste large pour passer, était bordé de deux petits murs blancs.
Où les gens s’en venaient, montant en longue file, les hommes les mains dans les poches, les filles serrées dans leurs châles ; et au loin par la pente on entendait le bruit des rires et des voix. Alors tout à coup, la pente, elle casse, et tout le village paraît d’une fois, levant en l’air sa haute église,
1 Dans le Valais suisse, il y a, en bas, la plaine où coule le Rhône, au climat ensoleillé et plus doux qu’en montagne, dont les coteaux sont plantés de vigne. De cette « vallée du Rhône » s’embranchent des vallées latérales avec des villages de montagne. Cette phrase de l’auteur laisse penser qu’en plus de la transhumance (vie dans les alpages en été, au village en hiver : voir plus loin), beaucoup d’habitants du village allaient passer l’hiver (ou la fin de l’hiver) dans la plaine (ou ses coteaux), en bas. (Note du correcteur – ELG.)
– 16 – au bas de quoi sont les maisons étroitement serrées les unes contre les autres.
On est pour ainsi dire dans le village dès qu’on le voit ; et, premièrement, vient le moulin à la très vieille roue arrê-tée, à cause du jour de repos, puis des raccards2 avec des granges ; enfin la route tourne un peu, et on s’en va alors entre deux rangées de petits jardins à barrières grises, avec les maisons, dans le fond, presque toutes, ce jour-là, fermées. Cependant, dans l’une ou dans l’autre, une porte parfois s’ouvrait, et quelqu’un en sortait, habillé en dimanche, se mêlant à ceux sur la route.
Et plus on s’approchait, plus le carillon allait grandis-sant, étant de six cloches, toutes les six en mouvement qui allaient et tournaient dans l’air avec leur cadence pesante, se heurtant et s’éparpillant.
Peu à peu, il se tut ; et alors vinrent d’autres sonneries, la plus grosse des cloches sonna à la volée ; le bruit des voix en fut tout recouvert, et aussi le craquement des esquilles de glace sous les gros lourds souliers ; il y eut des gens en re-tard qui passèrent encore, se dépêchant ; après quoi, on son-na le commencement de la messe. Et tout fut tranquille et désert, si loin qu’on pouvait voir, dans le village et sur les champs.
2 Petit chalet sur pilotis : « Le vrai grenier où l’on serre les gerbes, c’est […] cette construction juchée sur pilotis que l’on voit dans tout le Va-lais, et dont des rondelles de pierre posées à plat interdisent l’accès aux rongeurs » (Brunhes, Géogr. hum., 1942, p. 251). (Note du correcteur – ELG.)
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Seuls, près du cimetière, devant une ancienne maison, cinq ou six hommes étaient restés assis à causer sur un tas de poutres. Il y faisait bon, le soleil venant de sortir d’entre les nuages traînants, et s’encourageant à chauffer contre le bois noir et le mur. Ils avaient allumé leurs pipes, étant de ceux qui montent bien toujours pour la messe, mais n’y as-sistent plus, sauf les grands jours de fête ; et se passent ainsi du bon Dieu, ne se ressouvenant de lui qu’à l’heure de la mort.
Ils causaient, puis un long moment restaient sans rien dire. On a quelquefois une idée qui vous passe par la tête et on ôte sa pipe d’entre les dents pour la faire connaître ; après quoi, on reprend sa pipe, on attend qu’il en vienne une autre, comme ils faisaient, parmi le bruit d’orage de l’orgue et la voix des chantres. Et ils regardaient en avant d’eux, par les prés qui descendaient avec de beaux plis doux, les petits arbres nus qui semblaient en fer et rouillés, tandis que contre le Bourni un nuage pendait comme une aile cassée.
Mais le grand vent de l’orgue souffla de nouveau avec puissance, et, comme si les nuages lui eussent été obéis-sants, tout à coup le soleil se couvrit de nouveau ; les hommes boutonnèrent leurs vestes, ou ils battaient du pied la terre durcie ; il y eut l’orgue encore qui mourut : soudain on sonna l’Élévation ; ils ôtèrent leurs chapeaux, ils s’en vin-rent tous ensemble du côté de l’église.
Au bas du grand mur gris, une toute petite porte peinte en bleu est percée ; le mur est nu, sans fenêtres, ni orne-ments ; la porte était fermée, et tout contre, appliquant l’oreille, deux hommes penchés écoutaient. Et, en face, est le cimetière, large et carré entre ses bas murs de pierres non crépies, avec sa grille noire à tête de mort et ossements croi-
– 18 – sés, et point d’arbres dedans, mais les croix de couleurs avec le dessus en triangle, et au fond une autre grande croix de pierre. Et la neige couvrait tout, seulement elle s’était un peu affaissée sur le bord des tombes, lesquelles sortaient rangées à la file, comme des petits lits blancs. On pensait : « Ils ont au moins chaud là-dessous. »
Le grondement de l’orgue à présent secouait les murs, puis la voix des chantres reprit, puis vint de nouveau un si-lence ; puis, la porte s’étant ouverte, le monde commença à sortir. Et les hommes, s’étant approchés, se tenaient appuyés contre le mur du cimetière, et regardaient. On sortait en si-lence ; la masse des gens, serrée d’abord dans l’étroite ou-verture, allait se répandant dehors avec difficulté : des toutes vieilles appesanties par les années, noueuses de gros os sous les robes à tailles devenues trop grandes, et aux vieux aussi les habits trop grands, étant faits depuis le jour de leur ma-riage, les filles jolies en dimanche, baissant la tête sous leurs chapeaux, les garçons en noir, les hommes, les femmes, – et quelques-unes, tendant le bras, faisaient un signe de croix dans la direction des morts. Parmi elles, sortit Christine ; elle avait son livre de messe, qu’elle portait à plat contre son ta-blier, les mains croisées dessus ; elle avait un mouchoir de cou à carreaux, avec sous le menton un gros nœud, comme une cravate. Elle était seule ; elle marchait vite. Et alors, à peine avait-elle tourné l’angle de l’église, qu’on vit sortir aus-si Jean-Luc.
— Tiens ! dit quelqu’un, voilà Jean-Luc.
— Bien sûr, dit un autre, il est remonté.
C’était vrai, il venait de remonter, s’étant remis à son ménage, après être resté tout l’hiver chez sa mère ; il dit bon-jour à ceux qui étaient là ; sur quoi, il s’arrêta comme pour
– 19 – leur parler, mais ne leur parla point et descendit du côté de la place. Elle était noire de monde, car c’est la coutume d’y venir, après la messe, parler d’affaires ; le reste de la semaine est mangé d’ouvrage, on n’a pas le temps de se voir.
D’un côté, il y a le prieuré et l’auberge, de l’autre, la boutique qui venait de rouvrir ; au milieu, un grand tilleul est planté, avec un banc de pierre autour de son tronc écailleux, et il donne l’été une belle ombre ronde, mais dans cette sai-son il était comme mort. Par habitude, on se tenait dessous, on y pouvait à peine remuer, tout ce monde parlant, discu-tant, s’appelant ; Jean-Luc restait là, sans rien dire, les mains dans les poches.
Car un premier homme, l’ayant vu, était venu et lui avait dit : « Alors, te voilà ? » Il avait dit : « Oui, me voilà ! » Et un second et un troisième, étant venus, lui avaient dit : « Alors, te voilà ? » ; il avait répondu : « Vous voyez. » Alors on l’avait laissé tranquille, parce qu’on pensait : « Ça ne va pas avec Christine, il n’est pas de bonne humeur. »
Mais le secrétaire municipal étant monté sur le banc du tilleul avec les papiers de Commune, le silence se fit, un grand rond se forma, il commença de lire : « Les ayants droit au bisse3 de Biolleyres sont convoqués en séance… Office
3 Petit canal (parfois même en bois) courant à flan de coteaux destiné à assurer l’irrigation des prairies. Certains de ces ouvrages sont étonnants, franchissent des gorges ou s’accrochent à des parois à pic. Aujourd’hui de très nombreux bisses ont disparu
(http://www.les-bisses-du-valais.ch/accueil.htm). (Note du correc-teur – ELG.)
– 20 – des poursuites et faillites… Failli… Créanciers… » Jean-Luc se dit : « Pourquoi est-ce que je suis remonté ? »
Et, pendant que les noms suivaient, et des phrases et en-core des phrases, il sentait la tristesse gagner au dedans de lui, et le vide avec un accablement : il se demandait : « Où est-ce qu’il faut que j’aille ? Faut-il que je rentre chez moi, quand même elle y est, qui se moque et rit quand elle me voit ? » Car il n’était point remonté de lui-même, elle avait été le chercher.
À ce moment quelqu’un lui cria encore : « Salut Jean-Luc ! » Ayant relevé la tête, il reconnut Théodule son cousin, qui lui serra la main, puis s’en alla avec les autres ; lui restait, il se demandait : « Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? »
Toutefois, peu à peu, la place se vidait, midi étant près de sonner, et on voyait les gens sortir de la boutique portant des sacs et des paquets ; Jean-Luc finit par se laisser aller au mouvement.
Il prit par la ruelle. Des plaques de neige, glissées des toits, la coupaient par place, en travers, de bourrelets durcis en glace ; il fallait passer par-dessus ou bien les contourner en se collant aux murs ; le ciel s’était abaissé par le poids de ses nuages complètement joints et refermés, un enfant pleu-rait, la fumée des cheminées dans l’air lourd, au lieu de mon-ter, pendait rabattue.
Il s’arrêta, il revint en arrière, il s’arrêta encore, il prit alors à droite, monta un bout de pente, vit l’étang, sa mai-son, – isolée, et tournée au nord. Il se disait : « On est au bout du monde, pourquoi le père a-t-il bâti là ? Ils disent bien que c’était un sauvage… »
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Tout habillé de blanc sur sa couche de glace épaisse, on ne devinait plus l’étang qu’à sa surface plate, tandis qu’autour tout le pays allait par montées et descentes, et dans le fond les grands étages de prés et de bois cachés sous le brouillard ; la maison était là, enfoncée du derrière dans la pente, la porte de la cave s’ouvrant par devant au ras du sol, bâtie en bois déjà noirci sur un soubassement de pierre, le toit découvert dans le haut montrant ses larges plaques d’ardoise. Et, en travers de la façade, de côté, il y avait l’escalier qui montait, se terminant par un perron, d’où on entrait dans la cuisine ; de la cuisine on passait à la chambre. Et au-dessus, sous la pente du toit, il y avait une seconde chambre, seulement on n’y arrivait que par une échelle et une trappe percée dans le plancher ; on n’y habitait pas, on y serrait les vieilles choses.
C’était pourtant assez pour vivre, comme il pensait, mais il y faudrait le bonheur comme un autre habitant. Quand on pense le trouver chez soi, on ne va jamais assez vite ; au con-traire, lui, plus il approchait, plus il allait lentement. De loin déjà, il entendit des voix, la porte de la cuisine était restée entr’ouverte ; il eut envie de s’en retourner, mais à quoi bon ? Il monta l’escalier. Il trouva Ambroisine, une amie de Christine qui était venue en visite.
Il fut obligé de parler un peu, à peine s’il trouvait ses mots, et Christine le considérait, tandis que Félicie, une sœur qu’elle avait, était assise sur le bord du foyer. C’était une simple d’esprit, et on n’aurait pas pu deviner son âge, ayant le rire d’une enfant et des rides comme une vieille, avec une figure en cire et un goitre dur et rond qui lui pendait au cou, dans une espèce de sac de peau, comme une sonnaille de vache. Elle s’était mise à chanter, et branlait la tête en chan-tant.
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Sur quoi midi sonna, ils mangèrent ; Jean-Luc ne parlait pas. Seulement de temps en temps il regardait du côté de sa femme, et le petit qu’elle tenait, et il se demandait : « Pour-quoi est-ce que je lui permets ? »
Il eut vite mangé : il s’assit près de la fenêtre. Au bord de l’étang, sur le talus raide, des gamins s’amusaient à faire des glissades et tombaient les uns par-dessus les autres, criant et riant ; c’est l’âge où on est heureux ; il y avait trois petites filles dans leurs jupes longues qui se donnaient la main, arrê-tées près de là, n’osant pas approcher ; puis, sur le chemin de la digue, un garçon passa avec une fille, s’en allant du cô-té d’Andogne, et ils disparurent au tournant. Alors plus rien que le brouillard qui descendait encore, se déchirant à la pointe des arbres. Jean-Luc alluma sa pipe ; puis il alla s’étendre sur son lit.
Il avait refermé sa porte, on entendait causer Christine et Ambroisine qui se racontaient des histoires et éclataient de rire tout le temps ; il était étendu sur le dos, il y avait les poutres brunes du plafond, un plafond bas, avec les nœuds et les veines du bois qu’il suivait des yeux, et ainsi ses yeux al-laient jusqu’à l’autre bout de la chambre et à l’alignement des petites fenêtres par où on voyait un coin de pré blanc. Après quoi, ses yeux revenaient et c’étaient les quatre ou cinq meubles, qui lui venaient de ses parents, qui avaient toujours été là ; la table avec dessus un tapis de coton blanc que Christine avait crocheté, les deux chaises, le banc, le grand poêle de pierre grise, le berceau (mais celui-ci neuf) ; puis le lit où il était, et était né, où probablement il mourrait, un lit à deux étages, avec un plumier à petits carreaux rouges qu’il avait tiré de côté pour se coucher ; puis, pendu au che-vet, le grand crucifix rouge et bleu, et un bénitier d’étain, avec la branchette de genièvre.
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On causait toujours à la cuisine ; il regardait vaguement ces choses. Enfin, la fatigue lui vint, il s’endormit. Il se réveil-la vers quatre heures. La maison était vide. Il s’assit devant le feu abandonné qu’il ralluma. Il se chauffa les pieds ; il bourra de nouveau sa pipe.
Le vent s’était levé, un grand vent de montagne qui vient avec comme deux mains, et renverse les gens sur les routes. Ayant augmenté peu à peu de force, toute la maison se mit à craquer. Et une grande obscurité descendait du milieu du ciel, mais, dans le bas de l’horizon, par une déchirure, un faux jour blanc venait, qui luisait sur la neige, rendant plus noirs encore les nuages qui pendaient contre la montagne, et puis un à un en étaient arrachés.
Et Jean-Luc fumant à courtes bouffées, se demanda en-core une fois : « Pourquoi est-ce que je suis remonté ? »
Car elle était descendue à deux reprises le chercher : inutilement ; la troisième fois seulement, il l’avait suivie. Alors est-ce qu’on peut comprendre ? Donc, s’interrogeant, il revoyait ce jour de soleil, cette après-midi ; il avait été du cô-té d’Anzé refaire le chemin et il travaillait là, levant sa pioche ; elle l’avait tout à coup appelé de derrière un buisson où elle s’était cachée. Et lui, il n’avait pas bougé, et elle de nouveau : « Jean-Luc ! » Elle était venue, il lui avait dit : « Si c’est pour moi, tu peux t’en retourner ! » Elle avait dit : « Ce n’est pas pour toi, c’est pour le petit. » Il avait répondu : « Ah ! ce n’est pas pour moi ! » Et il avait été comme retour-né, il avait senti remuer son sang, il avait dit : « Eh bien, je monte. »
Par le soir qui venait, elle et lui s’en étaient allés jusqu’à la maison de la mère ; elle avait crié à son fils : « Si tu vas
– 24 – avec elle, tu es mort pour moi. » Cependant, ensemble, ils étaient montés.
Ils avaient suivi le chemin vers le rose là-haut qui venait sur la neige, avaient retrouvé la clé sous la porte, vu le foyer ; et de cela il y avait trois jours, et il n’avait pas encore compris.
Il haussa les épaules. Justement Christine rentrait. Par les petits carreaux, on la voyait venir, marchant toute pen-chée avec l’enfant serré contre elle et ses jupes qui s’envolaient ; arrivée à l’escalier, elle fut obligée de s’accrocher à la barrière. Puis fut comme jetée dans la cui-sine, au milieu d’un grand remous d’air qui coucha brusque-ment la flamme du foyer, et tout disparut dans la fumée. Elle posa l’enfant au bout du banc, elle défit son fichu qu’elle s’était noué solidement sous le menton.
— Ça souffle fort ! dit-elle. C’est la pauvre Ambroisine qui aura du mal pour descendre.
Et alors :
— Tu boudes toujours ?
Puis, se touchant le front :
— Tu l’as dure, tu sais !
Il demeurait abattu et fermé, le soir vint, ils mangèrent encore, vint tout à fait la nuit ; quand ce fut l’heure d’aller se coucher, elle lui dit : « Viens-tu ? » Il lui dit : « Va la pre-mière ! » Il attendit un moment. Ensuite, poussant la porte, il s’assura d’abord que Christine était endormie, et seulement alors se glissa dans le lit. Il fit tout doucement, en sorte qu’elle ne se réveilla pas ; il s’étendit près d’elle, mais ne put s’endormir.
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La chandelle brûlait sur la table avec sa petite flamme pointue, un peu fumeuse dans le bout. Et il la voyait là tout près, celle qu’il avait tant aimée ; ses tresses dénouées pen-daient sur l’oreiller ; de dedans sortait sa petite oreille et, tiré en arrière, son front était lisse et luisant ; ah ! il aurait voulu mettre un baiser dessus, cependant il se contenait ; et puis, à cause qu’en rêvant elle avait sorti son bras nu, il ne put s’empêcher, il étendit la main, mais presque aussitôt il la re-tira, comme brûlé par ce toucher ; il se mit à trembler, il souffla la chandelle.
Est-ce qu’on est si faible ? comme il se demandait ; et cherchait le sommeil, mais il fut long à le trouver ; les heures de la nuit, comptées au clocher par la grosse voix, passèrent ainsi une à une, dans le vent qui reprenait, tombant en vagues sur le toit, et alors son bruit couvrait tout ; puis il y avait un intervalle de silence, on entendait craquer les poutres du plafond.
Les jours suivants, ayant attelé à la luge sa vache Fou-mette (qui veut dire couleur de fumée), il s’occupa à trans-porter le fumier. Comme Foumette était pleine, c’était tout juste si elle entrait dans les brancards. Il la poussait en ar-rière, il l’assujettissait avec les cordes bien nouées ; sur quoi, il criait : « Hue ! » et ils partaient, lui et sa bête.
Il y avait toujours du brouillard, mais il s’arrêtait juste à la limite du plat où est le village, et on entrait dedans comme par une porte aussitôt refermée. Et Foumette, le cou tendu, tirait par le chemin plein de boue fondante ; Jean-Luc mar-chant à côté d’elle d’un pas fléchi et lent, la corde de son fouet passée autour du cou, le manche qui battait contre son pantalon. Il avait mis un vieux chapeau de feutre à bords
– 26 – baissés, sa veste était trouée aux coudes, sa chemise grise laissait voir son cou à la boule saillante.
À un endroit, un peu au-dessus de l’étang, il quittait le chemin et prenait la pente en travers. Là, la couche de neige était encore épaisse. Foumette enfonçait de ses courtes jambes, tandis que la luge sous son poids carré se mettait à pencher, et, dans le grand silence, les patins de bois ferrés faisaient entendre leur petit sifflement. Jean-Luc criait : « Hue, Foumette ! » et faisait claquer son fouet.
Et, des fois, dans une éclaircie, plus bas vers le village, ou plus haut par les pentes, on apercevait d’autres hommes qui allaient comme lui avec leurs petits attelages, puis tout se recouvrait et redisparaissait.
Alors Jean-Luc, enfonçant son trident dans la charge, la répartissait par tas égaux à la surface du morceau de pré qu’il avait, un morceau tout petit comme ils sont ordinaire-ment dans le pays, et encore égrenés partout, à la suite de trop de partages ; il faisait ses tas. Puis, sa luge étant déchar-gée, il s’en retournait.
Mais souvent, il se reposait un moment, debout à côté de Foumette, et en bas regardait sa maison, à présent dé-couverte, et toute réduite dans l’enfoncement ; il y avait sous la fenêtre des langes roses qui séchaient, la porte était fer-mée, la cheminée fumait ; il se disait de nouveau : « Voilà que je suis remonté ! » Il se demandait de nouveau pourquoi.
À quoi il se répondait : « À cause du bien qu’il faut qu’on soigne quand même. » Mais il sentait qu’il se mentait à lui-même. « À cause du petit. » Mais il se disait : « Il vaudrait mieux qu’il n’ait point de mère que d’en avoir une comme celle-là. » « Non, qu’il reprenait, c’est à cause de ce qu’elle
– 27 – m’a dit, j’ai eu colère. » Il y avait de la fierté en lui. Et, alors, allant plus profond, là où on ose à peine regarder : « Est-ce que j’aurais besoin d’elle ? » Mais alors il se raidissait : « Ja-mais ! disait-il. Je suis revenu, eh bien, ce qui est fait est fait et je travaillerai pour elle et elle pour moi, et on vivra en-semble, mais pour lui pardonner… » Il répétait : « Jamais ! »
Et il regardait toujours la maison où il avait été heureux, parce que sous le petit toit il y a deux cœurs qui se sont don-nés, et la porte, le soir, se ferme sur le contentement du jour et pour le baiser de la nuit, et on est brisé de fatigue, mais on se dit : « J’ai pourtant une petite femme, c’est le plaisir des pauvres, et elle est bien attachée à moi. »
Il secouait la tête, et reprenait ses traces, assis mainte-nant sur la luge et un petit chemin peu à peu se faisait. Et il ne s’arrêtait point de travailler jusqu’au soir, cherchant à ou-blier dans la fatigue, comme d’autres font dans le vin. Et, le-vant son chapeau, se grattait derrière la nuque ; et, rentré, se taisait, et fumait, crachant sur la cendre chaude ou la braise sombre qui siffle. Et sa vie au dehors était restée pareille, avec Félicie qui venait et restait tout le jour à la même place, branlant la tête et chantant sa chanson ; avec aussi le vieux Simon, le père de Christine, qui venait quelquefois ; lui tout tordu et paralysé, et penché sur sa grosse canne comme un arbre sur son tuteur, ayant un habit bleu à queue et boutons de cuivre de l’ancien temps ; et, pendant qu’il venait de chez lui jusque chez son gendre, la barre d’ombre sur le cadran solaire avait presque le temps d’aller d’un chiffre à l’autre.
Le vent avait repris plus chaud, celui qu’on nomme mange-neige ; les plaques noires s’agrandirent ; l’étang noir-cit, se crevassa : un jour on vit l’eau délivrée. Où les gre-nouilles mortes, remontées du fond, flottaient, et des troupes
– 28 – de corbeaux tournaient au-dessus. L’ombre vint ; il y avait le noir des bois, et un bleu noir sur la montagne avec un ciel toujours chargé et des îles de clair parmi. De nouveau, elle l’appela. Mais il lui répondit : « Jamais. »
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