Jean-Luc persécuté
Chapitre Sixième
Elle ne revint pas. On apprit qu’elle avait été habiter chez une sœur, où elle devait faire ses couches.
C’est ainsi que, quelque temps après, Jean-Luc, un ma-tin, sortit de chez lui. Grand et un peu voûté, on le vit qui venait, ayant fermé sa porte ; il marchait lentement, s’appuyant d’une main sur un gros bâton, tenant de l’autre le petit.
Il alla d’abord chez le maréchal. Le maréchal s’arrêta de battre son fer, tellement il fut étonné de voir comme il avait vieilli. Jean-Luc lui dit :
— Elle m’a trompé de nouveau, ne me parle plus jamais d’elle !
Cependant, Marie, l’ayant entendu, était descendue ; il lui répéta :
— Ne me parle plus jamais d’elle.
Il ajouta :
— Je suis venu vous prévenir.
Il repartit, il continua son chemin, il s’en alla dans le vil-lage. De temps en temps, il s’arrêtait, s’asseyant sur un bord de mur, un tas de poutres, une barrière. Et les gens se di-saient tous comme le maréchal : « Comme il a vieilli et mai-gri ! »
– 62 –
Pour lui, il entra encore chez ses deux cousins, Théodule et Dominique, puis il s’en retourna, descendant la petite rue, passant près de la fontaine, puis le long des jardins qu’il y a devant les maisons, et ils sont tout petits, mais carrés et bien arrangés entre les barrières tordues. Des femmes, des filles venaient ; une qui portait, dans un petit pot, de la crème et marchait avec précaution ; une autre, claire de couleur, avec ses cheveux blonds et son tablier bleu et blanc ; des hommes disaient bonjour à Jean-Luc : il continuait son chemin sans leur répondre.
Un grand soleil était de nouveau monté au ciel, plus clair et vif, comme il arrive, après les jours de mauvais temps ; les restes de neige fondaient, et les côtés des toits qui sont dans l’ombre, encore garnis, dégouttaient : alors, dans la terre creusée, il se fait une ligne droite où les petites pierres, mises à nu, luisent.
Il rentra chez lui, fit bouillir de l’eau, se mit à laver les tasses et les assiettes. Il balaya la cuisine ; quand elle fut en ordre, comme midi venait, il fit cuire la soupe ; il la donna à manger au petit, lui tendant maladroitement la grosse cuil-lère.
Il posa ses mains devant lui ; il se disait : « Elles sont trop lourdes. Elle, elle les avait petites et légères ; seulement, c’est des mains qui ont connu le mal. » Il reprenait : « Ça, c’est les miennes. » Il redressa la tête : « On s’en servira. »
Sur quoi, Félicie étant arrivée, il fit un gros paquet des habits de Christine, qu’il lui donna ; et il lui dit :
— Prends-les et porte-les chez vous. Et toi, va-t’en, je ne veux plus te voir !
– 63 –
Mais elle revint, et il eut pitié de sa simplicité ; elle reprit sa place près du feu. Et ainsi il entra dans sa nouvelle vie.
Elle fut difficile, toutefois il tint bon. On l’aidait parce qu’on pensait : « C’est Christine qui a eu tort et non pas lui ; il a beaucoup de qualités ; seulement il ne voit pas clair. » C’est pourquoi Marie, dès le premier jour, lui avait dit :
— Jean-Luc, quand tu t’en iras, apporte-moi seulement le petit, je le mettrai avec les miens, un de plus ça ne se voit pas.
Jérômette aussi était venue. C’était une petite vieille, qui avait eu deux filles et trois fils, – et tous ses enfants étaient morts, son mari comme ses enfants ; alors elle s’était mise à aimer tellement les fleurs qu’il y en avait partout dans sa chambre, et ses fenêtres en étaient garnies, et aussi son petit jardin. Elle dit à Jean-Luc :
— Moi aussi, je te garderai le petit.
De telle façon qu’allant au bois, il trouvait à son retour l’enfant bien lavé et bien habillé, ce qui l’encourageait à vivre. Il faisait effort, il disait : « Il faut que je fasse voir que je suis solide ! » et il soulevait ses poings lourds. Et s’encourageait, ayant pris sa hache ou le coin à fendre les troncs, et, quand il retombait, comme il lui arrivait parfois, il se criait : « Debout ! » il se remettait debout, parce qu’il se disait : « J’ai cet enfant qui est à moi ; c’est pour lui qu’il faut que je dure. »
À quoi il trouvait encore de la douceur, et à se le redire, recommençant : « Il ne faut pas trop demander. » Et, quel-quefois, le soir, il se sentait comme soulagé, les jours étant venus les uns après les autres, qui sont comme de l’eau fraîche sur une plaie qu’on a ; avec les petits plaisirs qui re-
– 64 – paraissent : et c’était de sentir le travail accompli, ayant mangé, fumant devant le feu, et la chaleur venait en lui qui fait courir le sang et le cœur bat plus à son aise ; il allait voir le petit qui dormait, il revenait ; il se disait : « Voilà, je suis tranquille, je me suis fait une raison. »
Tandis que les premiers jours, tout le temps il cherchait Christine, et tout était pour lui comme une image d’elle, un dé qu’il retrouvait, un clou planté, un bruit de pas, ou une voix dehors, et il se tournait vers la porte, et ce n’était que Félicie, ou n’importe qui, quelqu’un qui passait. Et il sentait en lui un déchirement, chaque fois. Une grande fatigue aussi, car il luttait là-contre de toutes ses forces, s’étant promis de ne jamais penser à elle. Une humiliation aussi chaque fois, car il se disait : « Elle est la plus forte ! » et il pensait : « Y a-t-il au monde quelqu’un de plus malheureux que moi ? »
À présent, il était guéri, du moins il voulait le croire et s’y efforçait. Il y eut un jour le soleil qui sortit de dedans les branches du bois secouées de leur neige (il y en avait des en-tassements au pied des troncs) ; il le vit, ce soleil, se soulever en l’air, s’élancer au ciel, – et, après les grands froids et les tristes matins d’hiver, il fut comme une grande joie. Jean-Luc alla visiter ses barrières, elles étaient dans le délabrement, il se disait : « Dès que le beau temps sera là, je vais me mettre à les refaire ; il faut que le petit trouve le bien en bon état. » De même, il visita la maison qui avait été négligée pendant l’été où l’ouvrage aux champs mange les journées, et l’hiver avant aussi, parce qu’il n’était pas là (à quoi il songeait), – il vit les marches de l’escalier branlantes, les murs fendus et crevassés ; il se disait : « On a vécu dans le désordre, ça va finir ! »
– 65 –
Il avait dans une boîte un peu d’argent, économisé diffi-cilement et lentement, il le compta, il se disait : « Il faut qu’il y en ait le double l’année prochaine. » Et, songeant au moyen : « Voilà, c’est le temps de l’année où on n’a pas beaucoup à faire, si j’allais chez Comby qui a besoin d’un ouvrier, puisque j’ai appris le métier. » Il alla chez Comby, c’était le menuisier ; la chose s’arrangea sans peine, il se re-mit à la varlope, à la gouge et au vilebrequin.
« Parce que, comme il disait encore, la terre, c’est ce qui vaut le mieux, c’est assis, ça dure ; mais l’argent a un joli son. » Il ne lui restait qu’un fond de tristesse et un air grave, ayant mûri. Quand, de nouveau, tout fut détruit en une fois.
Le mardi gras était venu, et, comme il faisait beau et chaud, il avait été voir les masques, les bouffons, comme on les appelle, et tous ceux qui étaient restés au village avaient fait comme lui, si bien que, du haut en bas de la rue, les bancs étaient garnis de monde. Il y avait une dizaine de ces masques ; la bande montait la rue, puis la redescendait.
Alors les vieux qui sont un peu en dehors de la vie re-gardaient sans rien dire, penchés en avant sur leurs genoux durs, mais les jeunes s’amusaient.
La bande passait, repassait ; avec, comme c’est la cou-tume, les garçons habillés en filles, – et tous avaient la figure masquée ou encore frottée de suie, s’étant fait des ventres avec des coussins, ayant changé de démarche, ayant changé de voix. Le jeu, pour ceux qui regardaient, était de tâcher de les reconnaître ; on se disait : « Qui est-ce ? » Et on trouvait, et on riait.
On riait surtout d’un qui venait d’arriver, court et ventru, avec un sac de cuir plein de cendres qu’il jetait en passant à
– 66 – la figure des filles, et on les entendait crier, parmi les rires, tandis que le gros ventru leur courait après. On disait : « Ça doit être Anthime. » C’était un voisin de Jean-Luc, qui s’était brouillé avec lui par rapport à une part d’eau ; lequel, tout à coup, vit Jean-Luc, s’approcha et, debout devant lui, les jambes écartées, se mit à lui dire, montrant le petit :
— Où l’as-tu trouvé, celui-là ?
Le petit, qui avait peur, se cachait la figure derrière l’épaule de son père. L’autre recommença :
— L’as-tu payé cher ?
On avait vu Jean-Luc pâlir. Il ne répondit rien à l’homme, sinon :
— Passe ton chemin.
Mais, sitôt que l’autre se fut en allé, il se leva et rentra chez lui.
Le soir du même jour, il était invité chez le maréchal. Comme huit heures étaient passées et qu’il n’était pas encore là, quelqu’un se décida à aller le chercher ; ce quelqu’un trouva la maison fermée et revint en disant : « Il dormait dé-jà. »
Il ne dormait point, au contraire, car, l’idée étant entrée dans sa tête, comme un ver perce le bois, il était tourmenté par elle, au point que toute idée de sommeil l’avait fui. Il se disait : « Si c’est Anthime, c’est mon ennemi, il a pu mentir ; mais elle aussi a pu mentir, elle n’a jamais fait que ça ! » Te-nant la lampe levée au-dessus de l’enfant, il reprenait : « Il est blond, non pas noir comme moi, et, elle aussi, elle était noire ; il est blond comme l’autre, ah ! mon Dieu ! » Il alla devant le petit miroir, il se regardait dedans. À cause de la
– 67 – lumière qui venait d’en haut, sa figure semblait encore plus maigre et creusée, avec deux trous à la place des yeux, deux trous au milieu des joues, des plis au front, et cette pâleur. Il se disait : « Est-ce qu’il me ressemble ? Est-ce qu’on sait ? Que faut-il faire ? »
Il se laissa tomber sur le bout du banc. Alors, comme quand un rayon, par un triste soir de novembre, perce tout à coup les nuages et éclaire d’un faux jour, il vit plus claire-ment la misère de sa vie. Il disait : « Je ne peux plus ! Je ne peux plus ! »
On entendait au loin rire des filles qui rentraient ; il y avait un bruit d’orguettes aux claires notes sautillantes, parce qu’on profite de ce dernier jour, avant le Carême qui vient.
Le lendemain, Jean-Luc se mit à boire. On fut obligé de le porter chez lui et de le coucher ; on eut même beaucoup de peine à trouver la clé qu’il avait cachée à une nouvelle place ; et la vieille Jérômette, ayant ramené le petit vers six heures et n’ayant trouvé personne, avait été forcée de le prendre à coucher chez elle.
Jean-Luc tomba du lit, pendant la nuit ; il se réveilla le matin étendu sur le plancher, avec une bosse à la tête. Il se rhabilla, il retourna boire. Trois jours de suite, il but.
Le quatrième jour, Jérômette revint, toujours avec l’enfant ; elle dit à Jean-Luc :
— Il faut que je guette quand tu es chez toi ; ce n’est pas beau, ce que tu fais, Jean-Luc.
– 68 –
Il la regarda sans répondre, mais, comme elle lui tendait le petit qu’elle avait, malgré son grand âge, porté tout le long du chemin, il la repoussa durement.
— Mène-le, dit-il, à ceux qui l’ont fait.
Alors, prise de pitié, elle le reprit et le remporta, et à présent le petit réclamait son père, et il se désola tout le long du chemin, si bien que les gens sortaient de chez eux, et di-saient :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah ! voilà, disait-elle, et moi je ne sais plus que faire.
Car elle était pauvre et point assez forte pour se charger comme ça d’un enfant.
Mais, un moment après, Jean-Luc sortit aussi et s’en alla jusque chez Firmin Craux qui était un vieux, riche et très avare, qui habitait à l’entrée du village. Il avait eu autrefois envie d’une des vaches à Jean-Luc. Jean-Luc, étant entré, la lui offrit. L’autre demanda :
— Combien ?
— Trois cents, dit Jean-Luc.
L’autre dit :
— C’est trop cher.
Car il savait tout. Alors Jean-Luc se mit à lui dire :
— Vous comprenez, je n’en ai plus besoin. Est-ce qu’elle vous plaît ?
— Que oui, que non, dit Craux.
– 69 –
— Eh bien ! dites votre chiffre, vous !
Craux lui dit :
— Deux cents.
C’était à peu près la moitié du prix que valait Foumette. Car elle donnait huit litres de lait. Jean-Luc cependant lui dit :
— Entendu !
Mais l’autre reprit :
— Il y a encore une chose, je t’en donne cent à présent, et les autres cent francs, tu les auras dans trois mois ; je te ferai un papier.
— Pour ça non !
— Alors cent septante comptant, et tu m’amèneras la bête tout de suite.
Jean-Luc retraversa le village. Il faisait doux, les toits fumaient une vapeur. Il s’en alla à l’écurie, détacha Fou-mette ; il la tirait par la corde, mais elle meuglait, ayant re-gret de la bonne litière, tandis que les gens lui disaient :
— Qu’est-ce que tu fais ? Où la mènes-tu ?
Mais il ne leur répondait rien. Devant la maison de Craux, il s’arrêta. Il s’en revint, serrant dans sa poche son porte-monnaie qui était lourd. Le soir, il retourna boire.
Il posa sur la table deux pièces de cinq francs ; il dit :
— C’est moi qui paie.
– 70 –