La ballade de Trash
Chapitre 9
L'ancienne cache des Tangs se trouvait sous le grand Réservoir du parc Montsouris. De l’extérieur, il ressemblait à un fort militaire de l’ère préindustrielle : aveugle, carré, biseauté plutôt, en briques rouges vernissées, de la taille de plusieurs pâtés de maisons. On pouvait y accéder de deux façons : soit par la surface, via une grande porte toute simple, soit par le réseau des catacombes dont une entrée se trouvait dans le parc, à quelques mètres à peine de l’échelle qu’avaient empruntée les Tramps.
Cependant Trash ne les conduisit pas immédiatement au Réservoir : elle préféra se diriger vers le cœur du parc qui s’étendait sur trois collines de pentes inégales. Les deux plus grandes offraient leurs courbes douces aux promeneurs — absents à cette heure avancée de la soirée — et créaient à leur pied un petit vallon où un étang s’étalait dans une orgie de nénuphars roses en fleur. Au milieu de l’eau, sur une île minuscule, se dressait une cabane de roseaux tressés qui abritait une dizaine de canards, un héron solitaire aux ailes rognées et deux cygnes dont la blancheur nacrée tranchait dans la semi-obscurité.
Une fois au bord de l’eau, Trash se tourna vers ses compagnons :
— Bon, on laisse nos armes et les fournitures.
Elle ignora résolument le concert de protestations qui s’ensuivit.
— Vous tenez tant que ça à en faire cadeau à Markus ? se contenta-t-elle de rétorquer.
Les armes s’entassèrent à ses pieds. Crap et Shift les roulèrent dans le grand blouson de Junk que la température si clémente sous la Bulle rendait inutile. Trash fit quelques pas le long de la margelle qui entourait le bassin, trempant ses doigts dans l’eau. Soudain, elle s’arrêta. Dans l’obscurité, on ne pouvait déchiffrer son expression, mais son ton triomphal ne trompa personne :
— C’est là ! OK, Worm, amène-toi !
Le gosse obéit aussitôt et ses doigts plongèrent à côté de ceux de sa Chef. À quelques centimètres sous la surface, il sentit le petit muret de béton large d’une vingtaine de centimètres qui courait en droite ligne vers l’îlot. Il fit signe qu’il avait compris. Il se chargea du ballot d’armes d’abord. Chancelant sous le poids, il posa sans hésitation son pied sur la digue engloutie, et fit l’aller-retour en un rien de temps, sans même réveiller les oiseaux dispersés sur Mot. Le ballot avait été déposé à l’intérieur de la cabane, on ne pouvait l’apercevoir de la rive. Il fit de même avec les sacs de ses camarades.
— Bien, dit Trash. La plupart des gangboys ne savent pas nager, ils n’auront même pas l’idée qu’on ait pu cacher un truc sur l'île ! On peut aller au rendez-vous maintenant.
— Mais, Chef, dit Worm, je suis allé à pied quasiment sec à la cabane…
— Toi et moi, nous le savons, Wormie Worm, mais les autres ?
Elle sourit avec malice. Worm lui jeta un regard un peu étonné. Dans cet environnement insolite pour lui, la jeune femme semblait bizarrement décontractée, comme si elle renouait avec quelque chose d’ancien et d’agréable. Peut-être que Trash s’était promenée enfant dans ce jardin si calme, auprès de ces oiseaux trop confiants qui, partout ailleurs à l’extérieur de la Bulle, auraient représenté le déjeuner de quelqu’un. Il leva les yeux vers le visage de Junk qui ne les avait pas quittés d’une semelle et comprit que les mêmes pensées lui avaient traversé l’esprit. La seule différence, c’est que l’expression du Second était carrément sidérée.
Trash haussa les épaules et articula doucement à l’adresse de son ami :
— Je venais souvent me promener ici avec ma mère quand j’avais cinq ou six ans…
Rien de plus. Mais Junk sembla se détendre et Worm se dit que celui-ci avait eu la réponse qu’il souhaitait entendre.
— Allez, on se bouge ! lança la jeune femme.
Les Tramps s’ébranlèrent mollement. L’abandon de leurs armes les avait quelque peu démoralisés. Désormais, ils se sentaient nus dans ce lieu inhabituel, dont la douceur même pouvait dissimuler des pièges. Ils grimpèrent sans enthousiasme la troisième colline, dont l’un des versants plongeait droit vers une galerie qui s’ouvrait entre deux buissons et s’enfonçait dans le sol.
Trash s’y engagea la première, suivie de Shabby et Crap qui allumèrent aussitôt leurs lampes. Les autres leur emboîtèrent le pas.
— Quelle cagade, ces couloirs ! Je serais bien resté un peu plus longtemps dehors, grogna Spent.
Shift le fit taire tandis que Seize murmurait dans l’oreille de Junk :
— Ennemis ou inquiets. Pas loin. Vingt, au moins.
Dans la lumière d’une lampe, Junk vit le petit visage désolé, Seize s’excusait presque de ne pouvoir être plus précise. Le Second la rassura en lui tapotant la main, profitant sans même en avoir conscience de la sensation de calme et de confiance qu’elle lui transmettait en retour. Il s’y habituait. Mieux, il commençait vraiment à l’apprécier, presque à la rechercher. Il se pencha sur Trash pour répercuter le message.
— Gangs ou Bleus ? demanda-t-elle seulement.
Junk serra doucement les doigts de Seize pour l’inciter à répondre elle-même :
— Gangs, répondit la jeune fille sans hésiter. Jeunes.
Les Tramps n’avaient pas fait cent mètres dans le boyau qu’une voix jaillie de la pénombre les arrêta :
— Halte ! Qui êtes-vous ?
Un projecteur éblouissant s’alluma dans leur direction. Ils levèrent les bras pour protéger leurs yeux. Seize gémit sourdement. Elle avait pourtant anticipé le déferlement agressif de lumière, mais même ses mains pressées contre ses yeux fragiles ne parvenaient pas à arrêter le flot étincelant qui semblait passer au travers de sa chair. Pour la jeune fille, le monde venait de se réduire à un brouillard rouge et hostile, où la présence amicale de Junk semblait le seul refuge.
Trash, le visage caché au creux de son coude, agita les deux mains en direction de leurs interlocuteurs :
— Tramps ! hurla-t-elle. Markus nous a invités.
— T’es la petite Trash ? grogna-t-on dans l’ombre.
Junk sursauta. En d’autres temps, le connard qui venait de parler aurait signé son arrêt de mort pour moins que ça. Le Second attendit la réponse de sa Chef avec une certaine inquiétude. Mais Trash se contenta de laisser froidement tomber :
— Ouais.
— Et z’êtes combien en tout ?
— Dou… onze ! intervint Junk qui se rappela soudain Spoilt abandonné dans sa niche.
— On va vous fouiller, pas question que vous entriez armés !
— Pas d’armes avec nous, rétorqua Junk.
— Ouais, ben on va s’en assurer.
— Ouais, ben, répéta Trash sur le même ton, dans ce cas j’espère que vous avez une fille avec vous. Aucun de vos pervers ne touche ni moi ni mes gamines, c’est clair ?
L’autre soupira :
— Pas de doute, t’es bien Trash ! Calder avait dit que tu ferais ta mijaurée pour les trucs les plus simples…
Trash haussa les épaules et croisa les bras, les yeux toujours fermés, mais faisant crânement face au projecteur.
— OK, mon petit, voici comment je vois les choses : ton patron nous a invités, c’est lui qui veut nous voir, nous, nous n’y tenons pas tant que ça. Donc, ou tu trouves une fille pour ton sale boulot ou nous rentrons chez nous. C’est assez clair, ça ?
Un silence consterné ponctua cette déclaration.
— Et tu as dix minutes pour ça ! martela Trash, histoire de faire bon poids.
— T’es vraiment une chieuse, hein ?
Trash ne cilla pas et se contenta de dire très doucement par-dessus son épaule :
— Junk ?
L’interpellé connaissait ce ton. Il dégagea en douceur sa main de celle de Seize :
— Ouais ?
— Fais-moi la grâce de lui péter la gueule, s’il te plaît.
Junk ne répondit pas et avança d’un pas fluide dans la lumière aveuglante.
— Hé ! Mais qu’est-ce que tu crois faire, conna…
L’exclamation s’acheva dans un gargouillement : d’un mouvement gracieux, que ses adversaires avaient été les seuls à entrevoir, Junk avait cueilli son interlocuteur poing fermé, phalanges pointées en avant, direct dans la gorge, sans viser, comme s’il avait toujours su où la cible se trouvait. Le garçon tomba d’un bloc en griffant la peau de son cou, la figure rouge. Quant à ses séides, sidérés par la soudaineté et la précision inouïes de l’attaque, ils n’osaient plus bouger. Bordel, le géant avait aligné leur Chef comme à la parade, les yeux fermés, en se repérant seulement à sa voix !
— Si tu te calmes, ta glotte va se décoincer dans une dizaine de secondes, dit tranquillement Junk. J’ai dosé. La prochaine fois, tu parles correct à la dame ou j’écrase ton cou de poulet, vu ?
Sa victime gargouilla quelque chose qui pouvait passer pour un accord tandis que Junk se tournait vers les autres :
— Bon, vous nous trouvez une fille pour la fouille, ou on se tire sans se dire adieu ?
Un grand blond dont l’esprit semblait plus vif que celui des autres hocha vigoureusement la tête avant de détaler. Il revint presque aussitôt accompagné d’une donzelle trop maquillée et très peu vêtue. Trash pinça les lèvres et ne dit rien. L’adolescente était clairement une «fille de plaisance», mais c’était mieux qu’un gars dans ces circonstances.
La nouvelle venue, aux cheveux teints en blond improbable, presque blanc, s’acquitta de sa tâche avec mauvaise grâce. Quand la fouille fut terminée, un autre gangboy et la fille se dévouèrent pour les guider tous jusqu’au Réservoir. Le trajet prit environ une demi-heure. Les Tramps se taisaient, impressionnés par l’assurance avec laquelle leurs hôtes se déplaçaient dans ce labyrinthe. À un moment, Trash se pencha vers Junk et lui susurra à l’oreille :
— Ils nous promènent. Le Réservoir ne peut pas être si loin : en surface, il est à deux cents mètres de l’entrée que nous avons prise…
— Je te dis que ça pue, répéta obstinément Junk. Mais t’inquiète, j’ai semé des petits cailloux blancs.
Trash sourit à cette évocation d’un des contes préférés de Junk. Il voulait seulement dire qu’il avait repéré le chemin, mais c’était joli comme façon de s’exprimer.
Personne ne les prévint, alors les Tramps trébuchèrent en chœur sur le dénivelé qui les attendait à la sortie du tunnel, la lumière intense issue de la salle immense leur dissimulant la différence de niveau. Mais ils ne firent pas attention à cette menue mesquinerie, et se contentèrent d’entourer nerveusement leur Chef en contemplant l’impressionnant spectacle qui s’offrait à eux, la bouche ouverte de stupéfaction.
Sous une verrière Art déco, ornée de fleurs multicolores effervescentes, un grand lac entourait une île. La lumière étincelante des projecteurs faisait rutiler les briques vernissées de rouge sur lesquelles des lis d’eau peints éclataient en jaune et blanc.
— C’est un sacré palais pour un trou d’eau potable, non ? chuchota Worm.
— Ils aimaient ça, il y a longtemps : beaucoup d’énergie et de fanfreluches pour pas grand-chose, répondit Trash. Tu devrais voir la piscine de la Butte-aux-Cailles à côté… Ah, ce Markus, quel frimeur ! Il y avait des centaines de salles plus pratiques que celle-ci !
Junk, lui, ne prêtait aucune attention aux magnificences architecturales. Il se concentrait sur la foule réunie dans l’îlot. Il y avait environ trois cents gangboys. La rive était trop loin de l’île pour qu’on puisse apercevoir distinctement les visages, mais le colosse fronça les sourcils :
— C’est pas Markus, ce type ! fit-il en désignant un garçon frisé perché sur une tourelle dressée en plein centre de l’île.
— Non, c’est son lieutenant, Calder, répondit Trash.
Seize ouvrit la bouche, puis la referma. Elle lâcha la main de Junk malgré la lumière qui la rendait totalement aveugle. Elle hulula doucement. Surpris, Junk se tourna vers elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
La jeune fille secoua la tête, comme si elle ne parvenait pas à trouver les mots justes.
— Frisé, inquiet. Chef, lui, en retard.
— Taisez-vous, ils viennent nous chercher !
C’était Trash qui désignait les deux barques voguant lentement vers eux. Elle fit signe au gang de se réunir autour d’elle. Les Tramps se regroupèrent et éloignèrent sèchement la fille de plaisance et son compagnon, qui ne se le firent pas dire deux fois et filèrent par le couloir.
— Je n’aime pas du tout qu’ils nous coincent sur l’île… Qui parmi vous sait nager ? Parce que, dans le Réservoir, on n’a pas pied, dit-elle.
Deux mains se levèrent, celles de Seize et Mud. Trash soupira :
— Bon, si quelque chose tourne mal, jetez-vous à l’eau quand même !
Elle ignora les protestations assourdies qui fusaient autour d’elle.
— Si c’est un piège, les premiers trucs qu’ils surveilleront, ce seront les barques. N’essayez pas de flotter à la surface, plongez et faites comme ça aussi fort que vous pourrez avec les bras.
Elle leur mima un mouvement de brasse.
— Nagez droit devant vous, en essayant de remonter à la surface le moins possible pour respirer, jusqu’à ce que vous parveniez au bord, d’ac ? Après, vous courrez aussi vite que possible et on se retrouve tous du côté de l’échelle qu’on a escaladée pour accéder au parc…
Ils acquiescèrent en silence. Lorsque la première barque approcha du bord, ils la regardèrent accoster d’un air méfiant. Ils embarquèrent tout de même sans protester. Seuls, Mess et Mud souriaient un peu : cette promenade inattendue en bateau leur faisait l’effet d’un jeu. Ils étaient ravis de la balade et laissaient leurs mains tremper au fil de l’eau…
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