La ballade de Trash

Jeanne-A Debats · Chapitre 12 sur 21

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La ballade de Trash

Chapitre 11

 

Le jour pointait et les Tramps détalaient dans les rues désertes, ultimes et furtives traces de nuit dans l’or du soleil levant qui s’insinuait sous le dôme. Pas un Bleu alentour, ils avaient sûrement mieux à faire ailleurs. Ce fut un jeu d’enfant de se glisser dans le parc en escaladant les hautes grilles de fer forgé vert.

Au bord de l’étang, la petite Mess fut chargée de récupérer les armes. En entrant dans la cabane de roseau, on l’entendit pousser une exclamation étouffée.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lança nerveusement Trash de la rive. On nous les a piquées ?

Mess ne répondit pas directement à sa Chef, mais sa voix perçante, qui avait du mal à masquer un rire contenu, parvint jusqu’à la rive :

— Allons, viens, idiot ! On va pas te bouffer !

Alors seulement elle sortit de la cabane, ployant sous le ballot d’armes, un garçon intimidé sur les talons, ses yeux immenses et verts clignotant dans la lueur de l’aube. Mess lui avait confié les autres sacs.

Junk fronça les sourcils. À l’évidence, ce n’était pas un gangboy. Le jeune garçon au teint doré aux UV artificiels, un bracelet-montre ID étincelant à son poignet, se dandinait nerveusement dans son jean « couture » un peu étroit. Ses joues rondes et fraîches, son nez aussi fin que ses traits dénonçaient un fils de Bulle. Et s’il avait fallu une preuve supplémentaire à Junk, rien que les godasses de cuir, assorties au polo, serrées contre la poitrine afin de ne pas les mouiller en passant dans l’eau, auraient suffi. Un gangboy n’aurait même pas pensé à épargner ses chaussures — s’il en avait eu.

Mess retraversa le petit chenal et posa le ballot à terre. Junk déballa les armes et enfila son blouson. Le grand blondinet, indécis, encore apeuré, regardait les Tramps massés autour de Trash. Il se décida enfin à quitter l’îlot et à les rejoindre. Tout le monde sourit discrètement en le voyant s’asseoir comme un marquis afin de se rechausser. Et lorsqu’il fouilla ses poches pour en sortir une paire de chaussettes qu’il enfila avant de remettre ses belles pompes, l’éclat de rire fut général.

Le nouveau venu leur jeta un regard ébahi. Il avait craint une autre réaction de la part d’un gang. Lorsque tout le monde eut repris son sérieux et récupéré ses affaires, Trash, dont une ombre de sourire ornait encore les lèvres, demanda :

— Et que faisais-tu exactement dans cette cabane ?

— Je me cachais, fit-il sur le ton de l’évidence. Je me suis dit que personne ne me trouverait et que je pourrais réfléchir.

La diction du jeune homme était impeccable, précise. Elle rappelait celle de Trash dans ses accents distingués et sa manière précieuse de dire les choses.

— Réfléchir à quoi ? fit Junk dont la patience n’était pas la vertu cardinale.

— À ce que j’allais faire ensuite… répliqua le blond d’un ton boudeur.

Seize agita ses mèches blanches avec agacement. Elle lâcha Junk et toucha rapidement le jeune citadin à la joue.

— Images lui. Enfui. Parents bizarres, pas… gentils. Plus le nourrir, ni le regarder. (Elle fronça le sourcil avant de conclure d’un ton bref :) Nada4 !

Trash se méprit :

— Il est malade ?

— Non, pas lui. Parents lui malades. Pas le mordre. Médicaments. Contrebande. Moi voir lui avec gangboys. Lui acheter pour parents aux gangs. (Elle jeta un œil au garçon.) C’est… ça ?

Il acquiesça en silence, totalement sidéré.

— Ça explique pas sa présence ici, bougonna Junk. Il en voulait peut-être à nos armes…

Là, Mess éclata de rire à nouveau :

— Oh ça, je peux jurer que non ! Il les avait même pas repérées. C’est tout juste s’il était pas assis dessus ! Et comment tu t’appelles ?

— Louis, Louis Se…

Il se tut brusquement, comme par un réflexe de prudence de dernière minute.

— Serrault, acheva Seize pour lui.

Le jeune Parisien ne savait plus où donner de la tête, il se focalisa sur la fille au regard étrange qui semblait lire ses pensées :

— Comment fais-tu pour savoir ?

Seize agita négligemment la main :

— Oh, ça… Je avoir été faite pour ça… Pas sentir pensées, mais émotions… images… et sons… parfois. Et ça, ton nom, tu avoir ressenti très fort. Pour pas dire !

Les Tramps poussèrent un léger soupir de soulagement. Ils commençaient à s’habituer aux dons souvent très utiles mais aussi très étranges de la jeune fille, et les dernières explications les apaisaient encore un peu plus. C’était rassurant de savoir qu’elle ne lisait pas vraiment  les pensées ou alors qu’il fallait vraiment insister très fort pour qu’elle les perçoive. Junk rougit. Il avait laissé les siennes errer un peu trop souvent sur les jolies cuisses dénudées.

— Vous êtes un gang, n’est-ce pas ? demanda Louis avec angoisse.

Trash hocha la tête. Allait-il également leur demander si l’eau mouillait, ce trop joli garçon à l’esprit si peu rapide ? Mais ce dernier se trompa sur le sens de l’assentiment et son regard s’illumina :

— Alors, vous allez peut-être pouvoir m’en vendre ?

— De quoi ? fit prudemment Wresh, que personne n’avait plus entendue depuis que la Chef avait annoncé qu’on n’irait pas chercher Spoilt tout de suite.

— De l’AzTc ! Markus m’avait dit qu’il allait m’en fournir hier soir, mais Mère…

La voix policée se brisa. Le nom de Markus provoqua une onde de chuchotements fébriles autour de lui mais il n’en tint pas compte et reprit :

— Mère est devenue vraiment agressive. Il nous en faut très vite.

Trash se pencha sur Louis :

— Il vous faut de l’AzTc ? Markus t’en fournissait ?

— Oui. Et si je n’en ai pas… Tant que Mère est comme ça… je ne peux pas retourner à la maison… Père et Mère me l’ont bien dit tous les deux, ils ne pourront pas s’empêcher de me mordre…

Trash l’observait attentivement. Elle connaissait bien ce mélange d’indifférence et d’angoisse pour les proches que le 4 insufflait. On était si occupé à se retenir de les mordre que le reste passait en second. Les parents du gamin ne pensaient sans doute plus qu’à ça, et s’occuper de leur fils ne leur apparaissait plus comme une priorité. Ça sonnait juste…

Trash le sentait jusque dans ses os. Parfois, elle avait peur que les Tramps pénètrent dans son bureau avant qu’elle ait eu le temps de se faire son injection. Dans ces moments-là, elle n’était pas sûre de toujours pouvoir retenir cette impulsion viscérale. Et Junk qui entrait toujours sans s’annoncer…

Elle soupira. Au retour, il faudrait qu’elle lui demande de renoncer à la prendre dans ses bras. En tout cas, pas si tôt après la piqûre…

— Ils font quoi, tes parents, pour qu’on les ait pas jetés de la Bulle ?

C’était Mud qui intervenait, pour la première fois sa voix sonnait ferme aux oreilles de ses compagnons, un peu querelleuse même. Louis fit un petit geste évasif, l’air de dire que c’était sans importance :

— Mon père est commissaire divisionnaire et ma mère enseigne l’ikebana au lycée. C’est Père qui a su comment…

Wresh ouvrit des yeux ronds :

— C’est quoi l’ikebana ?

Trash balaya la question d’un revers agacé :

— L’art d’arranger les fleurs dans des vases, répondit-elle d’un ton dur tandis que les yeux de Wresh s’ouvraient encore plus largement.

Il existait des gens qui perdaient leur temps à apprendre comment faire des bouquets ? Dans ce monde ? Wresh réprima non sans peine un ricanement nerveux. C’est tout juste si elle se souvenait de la dernière pâquerette qu’elle avait vue, un an plus tôt entre deux moellons…

Pendant ce temps, Trash scrutait Louis. Il finit par détourner son regard des deux prunelles gris acier qui semblaient prêtes à lui perforer le crâne :

— Ton père est donc un Bleu et c’est comme ça qu’il a eu le contact avec Markus pour le médoc ? Tu traitais directement avec le plus gros gangboy de Paris pour qu’il te fournisse les seringues parce que ton père tenait Markus d’une façon ou d’une autre… C’est ça ?

Louis approuva et lâcha avec hésitation :

— Mon père sait qui est Markus, en fait…

Les Tramps sursautèrent et les yeux de Trash s’étrécirent :

— Parce qu’il y a quelque chose de plus à savoir sur Markus ? C’est le Chef de tous les gangboys et ça suffit bien, non ?

Le garçon fixa le bout de ses chaussures étincelantes avec gêne :

— Pas seulement. On ne devient pas ce qu’il est devenu aussi vite sans avoir les bons contacts. Il est de la Bulle et son identité réelle est secrète. (Trash ouvrit la bouche mais il leva la main en signe de refus.) Inutile de me demander, je n’en sais pas plus ! Mon père ne me l’a jamais dit.

La jeune femme hocha la tête. Ça aussi, ça sonnait juste.

— Tu avais un rendez-vous avec Markus hier soir, mais il ne s’y est pas rendu, j’ai toujours bon ? Tu habites loin ?

Louis, qui s’apprêtait à dire oui à la première question, leva un œil inquiet pour la seconde :

— Non, fit-il avec hésitation.

Trash jura entre ses dents. Junk intervint :

— Tu veux qu’on aille se planquer chez lui ? dit-il à la jeune femme.

Louis se mit à trembler tandis que les Tramps resserraient le cercle autour de lui, au cas où l’envie de s’enfuir prendrait le jeune homme.

Trash secoua la tête :

— Non. J’y ai pensé, j’aurais bien fait parler son père à propos de Markus, et en plus, avec son bracelet ID, on aurait pu se glisser dans l’immeuble sans alerter les systèmes de protection. Mais à mon avis son appartement est sous surveillance.

— Quoi ? couina Louis.

— Pourquoi ? grogna Junk en même temps.

— Entre le piège sur l’île et son absence à son rendez-vous, ça ne m’étonnerait pas que ce salopard de Markus ait dénoncé tout ce qu’il pouvait dénoncer… Les gang-boys, ses parents…

— Tu penses qu’il nous a trahis ? fit Junk d’un ton concentré en évitant de faire remarquer qu’il y avait songé dès le début.

— Markus a vendu tout le monde, c’est sûr… Mais, ou il nous a vendus parce qu’on l’y a obligé, ou il nous a vendus pour une autre raison…

La jeune Chef se détourna, indécise.

Mess s’écria :

— Ça change quoi s’il nous a trahis contraint et forcé ? Il nous a trahis quand même ! ! Non ?

Dans son dos, les autres approuvèrent mezzo voce. Sauf Wresh qui fronça les sourcils :

— C’est quoi, un bracelet ID ?

La jeune fille n’avait pas mis les pieds dans une Bulle depuis l’âge de deux ans. Pendant que les Chefs réfléchissaient sans lui répondre et que le regard du jeune Louis se perdait dans le vague, Mud saisit le poignet de ce dernier et montra la gourmette étincelante à sa camarade :

— Tu vois ? C’est ça, un bracelet ID ! Ça te permet de passer les contrôles dans Paris et d’entrer chez toi ou chez tes amis. Le système de surveillance de la cité te laisse passer sans donner l’alarme ou bloquer les portes et les ascenseurs.

Louis retira nerveusement son bras de la pogne de Mud qui n’en tint pas compte. Wresh fit signe qu’elle avait compris :

— Je vois, une sorte de passeport électronique, c’est ça ? T’en avais un, toi ?

Mud fit non de la tête :

— Non, pas un comme ça. Lui, c’est un fils de riches, il en a un définitif. Et si ça se trouve, il peut même se payer des trucs avec. (Il jeta un coup d’œil interrogateur à Louis, qui opina docilement.) Moi, j’avais qu’une bande de papier hebdomadaire qui s’agrafait au poignet… C’étaient les patrons de mon père qui nous…

Mud s’arrêta à nouveau, laissant sa voix mourir doucement. Il y eut un bref silence que seuls rompirent les oiseaux en train de s’éveiller dans le parc. Mess les contemplait avec fascination. Surtout les deux grands cygnes en train de s’asperger mutuellement dans ce qui ressemblait beaucoup à un jeu.

— Qu’est-ce qu’ils font ? murmura-t-elle.

Ce n’était pas nécessaire de parler si doucement, mais le spectacle la clouait sur place. L’eau qui roulait en joyaux étincelants sur les plumes si blanches était ce qu’elle avait vu de plus beau au monde. Mud se pencha dans la direction où elle regardait :

— Ils se lavent, c’est tout. Mais c’est un couple, ils font ça ensemble. Les cygnes font tout ensemble. Ils s’accouplent pour la vie…

Mess se tourna pour contempler songeusement le grand garçon roux. Elle voulut dire quelque chose, mais se ravisa et se replongea dans la contemplation des magnifiques oiseaux. C’étaient sans doute les premiers qu’elle voyait de sa vie et sûrement les derniers.

Wresh, à sa façon bourrue, tentait de réconforter Louis. Il venait de comprendre que, selon toute probabilité, il n’avait plus de chez-lui. En tout cas, elle n’était pas trop optimiste sur l’avenir d’un bientôt orphelin dont les deux parents, atteints du Nada4, seraient sûrement expulsés de la Bulle sous peu. Le joli blond tremblant remuait chez elle ce que Trash appelait son instinct maternel, et le fait de consoler quelqu’un apaisait un peu son angoisse personnelle en ce qui concernait Spoilt.

Trash et Junk contemplaient l’étang eux aussi, niais ils ne le voyaient pas. Ils réfléchissaient ensemble. Sans un mot. Seize, en retrait, suivait le cheminement de leurs pensées et s’étonnait de les découvrir quasiment jumeaux. Jamais, chez les gens du labo, elle n’avait rencontré de personnes ainsi accordées.

La jeune fille ne percevait pas exactement les mots dans leurs têtes, mais des couleurs et des images. Les images étaient les mêmes, seuls les angles et les couleurs différaient. Pour Trash, tout se parait de noir ou de blanc. Chez Junk, le rouge était dominant. Seize frissonna. Elle avait rarement rencontré la violence à l’état brut et le colosse en était pétri. Comment pouvait-il être si doux en même temps ? Elle jeta un coup d’œil à Trash et sut qu’elle tenait l’explication. Elle sut également que rien, sauf peut-être la mort, ne séparerait ces deux-là ; ils étaient comme les cygnes du lac.

La jeune fille sentit un froid mordant et inexplicable saisir sa poitrine.

Soudain, ce froid fut remplacé par une sensation de terreur atroce, aussitôt balayée par une sombre résolution. Cela venait de Trash, dont les idées d’un seul coup avaient totalement divergé de celles de Junk. Seize ouvrit la bouche sous le choc, comme un poisson hors de l’eau. Elle fut obligée de s’asseoir tandis que les deux Chefs, inconscients de son état, prenaient la parole en même temps :

— Je… commencèrent-ils.

— À toi, fit Junk.

— OK. Petit a, pas question de laisser les Tramps capturés aux Bleus !

Junk opina.

— Petit b, il nous faut un QG dans Paris pour nous planquer le temps de les retrouver. De toute façon, j’ai besoin d’un accès Intranet pour ça : les Bleus ont forcément tout mis sur dossiers.

— Ah ! fit Junk. J’y avais pas pensé… Le QG, oui, en revanche, mais à part l’appart du gosse, je vois pas où on pourrait aller…

Le visage de Trash devint de glace tandis qu’elle fouillait ses poches. Elle en sortit une gourmette semblable à celle de Louis et l’ajusta à son poignet. Dès que le fermoir fut enclenché, une petite diode verte clignota trois fois avant de s’éteindre tout à fait.

— Moi, je sais où aller, fit-elle sèchement.

Seize faillit s’évanouir sous la vague d’angoisse qui submergea brutalement Trash. Elle toussa, au bord de l’étouffement. Wresh se tourna vers la jeune empathe et la vit vaciller sous le choc :

— Ça va ? demanda-t-elle plutôt gentiment.

Seize fit signe que oui tout en tentant de reprendre son souffle. Wresh, rassurée, se tourna alors du côté de Trash et demanda d’une voix proche de la supplication :

— On va chercher Spoilt, dis ?

Trash la regarda avec une compassion dont seule Seize sut à quel point elle était forcée :

— Nous ne pouvons pas, là où nous allons… (Elle fit une pause et Seize vacilla à nouveau.) Là où nous allons, reprit Trash avec effort, il y a beaucoup de plantes, il risque de nous faire le même coup que dans les souterrains.

— Je peux au moins prendre cinq minutes pour l’avertir ?

Trash acquiesça sans relever le «au moins», que Junk trouvait à la limite de l’insolence. Il ouvrit la bouche pour une réprimande un peu sèche, mais Wresh, craignant que sa Chef ne change d’avis, fila avant qu’il ait pu articuler un mot.

Junk n’eut pas le loisir de protester contre cette perte de temps, car un cri jaillit d’un buisson. Mud qui s’était éloigné pour satisfaire à quelque besoin naturel revenait en courant, bégayant de terreur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit froidement Trash.

— Là-bas… Y a un mec. Mort.

— T’es sûr ?

Le garçon hocha la tête avec frénésie.

La bande s’ébranla dans la direction indiquée et, au détour d’un troène toujours vert, tomba sur un emplacement totalement calciné et empestant l’essence. Au centre du foyer éteint, un cadavre noirci était recroquevillé.

— Putain, mais qui a fait ça ? fit Mess, les yeux exorbités.

La jeune fille tentait désespérément de maîtriser son envie de vomir. L’odeur de chair cuite imprégnait tout. Avec hésitation, Louis s’approcha à son tour. Écœuré par le spectacle atroce, il détourna le regard.

— C’est un 4, il a dû se faire choper par les BloodKlans, murmura-t-il, frémissant.

— En pleine ville ? fit Trash, ahurie. Avant, ils se contentaient de les réduire en bouillie et de les jeter discrètement hors des Bulles !

— Ils se font de plus en plus hardis, répondit Louis. Mon père dit qu’ils ont des protecteurs dans les sphères dirigeantes de la cité. Des politiciens qui profiteraient bien de la peur engendrée pour restreindre encore les libertés individuelles, avec la bénédiction de la population terrorisée. En tout cas, la plupart des Bleus laissent faire, soit parce qu’ils pensent que les BloodKlans leur mâchent le travail, soit parce qu’ils ont peur d’arrêter un gosse de grosse légume qui leur créerait des ennuis, ensuite.

— Mais les brûler comme ça ? C’est horrible !

— Ça fait un moment que les BloodKlans prétendent qu’un bon 4 est un 4 mort et qu’il faut juguler l’épidémie. Le feu est un moyen de «purification» commode. Et puis ça marque les esprits, hein ? Alors, dès qu’ils en attrapent un… ou même quelqu’un qui n’arrive pas à prouver qu’il n’est pas malade… quelqu’un qui est tout seul…

Il laissa tomber sa voix. S’il ne s’était pas caché dans l’île, ça aurait pu être lui, le petit tas de cendres racornies. Louis éclata en sanglots. Mess lui prit le bras.

— Allons, c’est pas si grave. Ils auraient pu t’avoir, toi aussi…

Louis renifla et soupira :

— Et puis je ne sais vraiment pas où aller maintenant…

Trash, qui s’était perdue dans la contemplation du cadavre, se tourna vers lui et siffla, inexplicablement furieuse :

— Parce que tu crois qu’on sait, nous, où on va d’habitude ? Et parce que tu as le choix, jeune crétin ? Tu viens avec nous, évidemment !

Elle se dressait devant lui, tremblante et minuscule, ses yeux d’acier rougeoyants d’une lueur inquiétante, sa tresse rouge ondulant furieusement dans son dos. Même debout, elle dépassait à peine d’une tête le jeune citadin assis. Il se décomposa de frayeur. Junk frémit. Il n’avait jamais vu Trash dans cet état. Instinctivement, il se coula entre Louis et sa Chef. Le gosse n’avait pas mérité de faire connaissance avec les talents de celle-ci pour le razor. Pas encore, en tout cas.

— C’est vrai ? Je peux venir ? balbutia-t-il.

Il y eut un petit silence. Trash dit enfin d’un ton plus calme :

— On essaiera de savoir ce qui est arrivé à tes parents…

Bizarrement, l’idée de se joindre à ce gang surprenant, qui n’avait rien à voir avec Markus et ses séides, le rassurait un peu. Ils retournèrent au bord du lac, laissant derrière eux l’épouvantable spectacle.

Junk avisa Wresh qui revenait essoufflée. L’air assez contrarié, il s’écria :

— Bon, Trash, on est tous là ! Si tu nous emmenais là où tu as prévu ?

La jeune fille opina et se mit en marche d’un pas un peu raide, comme si chaque muscle de ses cuisses se refusait à avancer dans la direction qu’elle leur imposait. Seize se releva péniblement. Elle accrocha au passage la manche de Trash, qui se retourna, main levée comme pour frapper. Junk se raidit, prêt à intervenir une fois de plus, mais le poing de son amie retomba aussitôt et les deux filles restèrent ainsi quelques secondes face à face.

— Toi pas obligée… faire ça… dit doucement Seize.

— Oh si… fit Trash sur le même ton.

— Faire quoi ? s’exclama distraitement Mess, qui jetait un œil chargé de regret aux cygnes.

La gamine n’attendait pas vraiment de réponse. Pourtant, tout en faisant tourner avec rage la chaîne ID qu’elle venait d’accrocher à son poignet, Trash la renseigna :

— Vous emmener chez quelqu’un que je connais… Cette fois, Junk comprit de qui parlait son amie et devint pâle comme la mort.

 

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