La ballade de Trash

Jeanne-A Debats · Chapitre 17 sur 21

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La ballade de Trash

Chapitre 16

 

 

Wresh s’était sentie mieux dès qu’on avait enfin rejoint l’itinéraire prévu sur le plan de Trash. Elle avait pu reprendre la tête du groupe sans que Mud songe à la lui disputer, ce qui l’avait rassérénée d’autant. La jeune fille tenait beaucoup à l’approbation de Trash : enfuie d’un gang qui tenait ses membres féminins en mépris et esclavage, elle avait intégré les Tramps avec une revanche à prendre et des preuves à se donner à elle-même. C’était la première fois que la Chef lui confiait un commandement, elle voulait à toute force s’en montrer digne. Seize, Spent et Louis avaient perçu le soulagement de Wresh, ils se détendaient aussi.

Il faisait très noir sur le nouveau trajet mais, de temps en temps, une faible loupiote donnait un peu de lumière. Mud, très content de lui, jacassait sans répit. Personne n’avait le cœur de le faire taire. Après tout, si on s’approchait du but, c’était bien grâce à lui.

— … Alors tu vois, en fait, ce grand canal qu’on longe, c’est la Bièvre, disait Mud. C’est une rivière célèbre. D’abord, parce que, depuis toujours, elle sape les murs du quartier. Alors les rues ont tendance à s’effondrer et on n’arrête pas de les «remonter» depuis des siècles. Mais, surtout, parce qu’elle est enterrée et donc mieux protégée de la pollution ; les patrons de mes parents la faisaient pomper pour leurs jardins. Mon père m’a dit qu’y a eu un grand écrivain qui avait fait s’évader son héros en suivant son cours… Tout à fait comme nous…

— Qui ça ? demanda Spent, plus par gentillesse que par réel intérêt.

Les bouquins, c’était l’affaire de Trash. Le gros garçon adorait les histoires qu’on y trouvait mais il préférait qu’on les lui raconte.

— Je sais plus, fit Mud, penaud.

Louis vint au secours de son camarade :

— Victor Hugo dans Les Misérables. Il y a même des orphelins armés dedans ; vraiment tout à fait comme nous, soupira-t-il.

— Ce livre, être chez Trash, intervint Seize. Mess avoir mis dans sac de Wresh.

Mais avant que Spent, vraiment intéressé tout à coup, pose une autre question, des bruits de voix et de déplacements leur parvinrent droit devant.

— Vos gueules ! Ça m’étonnait aussi qu’il y ait pas de caméras dans le coin ou d’autres trucs comme ça. Ils patrouillent, chuchota Wresh. On se replie !

Les gosses se précipitèrent aussi vite qu’ils purent dans un couloir perpendiculaire, Wresh en tête. Le tunnel était encore plus sombre que les précédents, il n’y avait même pas une veilleuse.

— Attention, mur, souffla Seize qui, elle, y voyait très bien.

Wresh s’arrêta juste avant que son front ne percute les moellons de la paroi qui barrait le passage.

— Merde, un cul-de-sac !

Les gosses se tapirent dans l’obscurité. La patrouille passa devant leur cachette sans s’arrêter. Les silhouettes des Bleus occultaient la lumière une par une. Les casquettes et les armes en bandoulière dessinaient des monstres grotesques en ombres chinoises. Louis haletait en écoutant décroître les claquements secs des bottes. Il souffla lorsque leurs respirations devinrent les seuls sons audibles.

— Bon, on y va ! ordonna Wresh, tendue.

— Va falloir faire gaffe ! murmura Spent. Le coin n’est sans doute pas sécurisé comme la jungle d’hier, mais on s’approche du stade. Ils surveillent sûrement attentivement le secteur.

— Ouaips, fit Wresh.

Les cinq jeunes repartirent prudemment dans les tunnels dont les pierres moussues furent bientôt remplacées par des murs plus modernes au plâtre écaillé par l’humidité.

— C’est par là, dit Wresh, désignant un couloir sur la gauche.

Elle avait entièrement mémorisé les plans de Trash. Si elle ne savait pas lire, en revanche son cerveau retenait les images avec une précision remarquable. Spent hocha la tête et prit le couloir indiqué. Quelques minutes plus tard, ils débouchaient à nouveau dans un cul-de-sac. Le tunnel aboutissait à une grosse porte blindée protégée par un boîtier alphanumérique surmonté d’un œilleton lumineux.

— Là, c’est à toi, Wresh, chuchota Spent en laissant passer sa camarade.

Wresh examina le boîtier et son clavier.

— Me faudrait un couteau…

— Fachte ! Un couteau, ça se prête pas ! grommela Spent en tendant le sien. Fais gaffe à la pointe, vu ? Me la tords pas !

Sans répondre, la jeune fille fit sauter le couvercle d’acier, dévoilant les contacteurs des touches. De la pointe du cran d’arrêt, elle testa les courants au bout des fils.

— Aïe !

Le couteau tomba tandis qu’elle secouait sa main blessée. Spent récupéra son arme en râlant. Elle l’ignora et considéra la serrure d’un regard noir.

— Je vois ce que c’est, fit-elle sourdement.

Elle se pencha avec précaution sur l’entrelacs de fils et cartes à puces. Ses sourcils se fronçaient au fur et à mesure.

— Tu vas y arriver, tu crois ? demanda Louis, inquiet.

— Je ne sais… merde !

— Quoi ?

— Je comptais sur l’usure des contacteurs pour me dire quels chiffres et lettres étaient utilisés…

— Et alors, ils sont tous neufs ?

— Oh non ! Je vois bien les touches usées, mais il y en a dix. Une combinaison pareille, il me faudrait des heures pour la craquer… gémit la jeune fille. Ou des siècles.

— On ne peut pas attendre des heures… Et si tu bousillais le bidule ?

Wresh haussa les épaules et répliqua sèchement :

— La porte resterait fermée, qu’est-ce que tu crois ? Y a que dans les films qu’on tire avec un flingue dans la serrure et que le vantail s’ouvre. Les paramètres par défaut, c’est FERMÉ ! Non, faut que je tente un truc que m’a montré Junk… L’ennui, c’est qu’à la Poubelle je l’ai jamais réussi…

Elle sortit le CellComputer usé qu’elle traînait depuis qu’ils avaient récupéré les armes dans le couloir 6, et brancha deux petits contacteurs sur le boîtier. L’écran du mini-ordinateur s’illumina et une liste de fonctions apparut.

— Cool, il reconnaît la serrure, souffla Wresh, peut-être que…

Avec fébrilité, elle pianota d’un doigt sur le clavier minuscule, et une suite interminable de chiffres s’inscrivit sur l’écran.

— Je l’ai ! dit-elle triomphalement. Mon Cell est allé chercher le code-maître des constructeurs ! Avec ça, je shunte tous les mots de passe des Bleus !

Elle tapa méthodiquement le code.

La serrure cliqueta…

Et rien ne se produisit.

Wresh resta interdite une seconde.

— Bordel, mais ça devrait s’ouvrir ! J’ai réussi ! J’ai craqué le code-maître ! s’écria-t-elle, des larmes de rage et de déception dans les yeux.

— C’est parce qu’il y a une deuxième sécurité, regarde, fit Louis calmement en désignant l’œilleton au-dessus du boîtier.

Wresh y jeta à peine un coup d’œil. Cette fois, elle pleurait vraiment.

— Ça fonctionne avec leurs putains de bracelets ! Et je suis sûre que nos bandes «invités» allumeraient des alarmes dans toute la Bulle, parce qu’on n’a aucune raison d’être là. Le tien, pareil, t’es recherché, je te rappelle…

Louis réfléchit, puis fouilla dans sa poche et en sortit un autre bracelet plus large et sans doute plus vieux, car il n’étincelait pas comme le sien ou celui de Trash :

— Essaye avec ça…

Wresh ouvrit des yeux ronds :

— Mais d’où tu le sors ?

Louis haussa les épaules, dans une attitude faussement désinvolte, mais ses yeux étaient un peu trop brillants :

— Mon père est un Bleu, tu te souviens ? Il me l’a confié pour mes contacts avec Markus. C’est un bracelet anonyme de haut gradé, un passe-partout, si tu préfères…

Wresh se mordit les lèvres, indécise, puis elle s’ébroua :

— Bon, de toute façon, on n’a rien à perdre !

Elle prit délicatement la chaînette d’acier terni et présenta la puce électronique à l’œilleton luisant d’un rouge malsain.

Le vantail d’acier glissa lentement sur ses rails invisibles…

 

***

Au même instant, Markus reprenait conscience. La première chose qu’il aperçut fut le visage de Trash penché sur lui. Elle regardait avec étonnement les cheveux trop longs et la barbe hirsute qui ne parvenaient pas à masquer le nez aquilin si reconnaissable quand on avait déjà croisé l’individu. D’habitude, le Chef des gangs parisiens était rasé jusqu’aux sourcils, cette pilosité abondante était sans doute un camouflage.

— Merde ! fit-il en tentant de se redresser.

Son bras se déroba sous lui. Il finit par s’asseoir puis essaya de se relever. Elle le repoussa d’un coup de botte.

— Bouge pas ! Bouge surtout pas ! lui ordonna-t-elle. (Puis elle s’adressa aux Tramps :) Et d’abord, qu’est-ce qui vous a pris, à vous tous, de risquer votre peau pour défendre ce type ?

Ces derniers échangèrent des regards ennuyés. Shabby se dandina, très gênée. Les jumeaux regardaient ailleurs. Finalement, Worm se décida :

— On savait pas que c’était lui ! Moi, j’ai jamais rencontré que Calder. Le Markus, je l’ai vu en photo une seule fois, il était chauve et il avait pas de barbe ! gémit-il. Et puis c’était pas pour le défendre, mais pour Shabby !

Trash fronça les sourcils :

— Pour Shabby ? Comment ça ?

— Il la draguait, Chef ! Elle avait l’air assez contente, et il faisait ça cool. On n’est pas intervenus. Puis y a un abruti qu’a voulu la lui disputer. Alors, il lui a balancé son poing dans la gueule, les potes du type sont arrivés et voilà…

Sous les regards croisés de sa Chef et de sa sœur, le garçon rougit violemment. Mess gloussa. Trash la fit taire d’un froncement de sourcils et claqua des doigts. Les Tramps formèrent un cercle serré autour d’elle, dos tourné afin de la cacher ainsi que son interlocuteur aux gangboys, et aussi pour mieux surveiller ces derniers. Elle s’accroupit et s’adressa à nouveau au jeune homme étendu :

— Bon, je ne crois pas une seconde que tu aies choisi Shabby par hasard. Donne-moi une seule bonne raison de ne pas t’égorger sur place.

Le beau visage s’assombrit sous sa barbe.

— OK, j’ai repéré ton gang et j’ai essayé de me faire bien voir de celle-ci… dit-il à voix basse en désignant Shabby. Je savais qu’il n’y aurait que toi qui me laisserais le temps de m’expliquer, et ils sont nombreux dans le coin à vouloir ma peau…

— Oui, ça arrive souvent aux traîtres… Et je n’ai pas tellement envie de te laisser t’expliquer, en fait…

Elle jeta un coup d’œil à son bracelet ID. Wresh et les autres n’étaient sûrement pas déjà en place.

— D’accord, tu as cinq minutes. Si tu ne m’as pas convaincue d’ici là, je te livre aux gangs, c’est clair ? (Il acquiesça.) Alors ? Qu’est-ce que tu fiches ici, au milieu de tes victimes ?

— Je n’ai pas trahi volontairement, je te jure ! Je me suis fait avoir !

— Comment ça ?

— J’ai vendu de l’AzTc à quelqu’un à qui je n’aurais pas dû…

Trash le considéra avec mépris :

— Tu veux dire un Euraz ? Quelqu’un de haut placé ?

— Très haut placé. Une fille de ministre qu’un de ses domestiques avait mordue. Dans ces cas-là, je me charge moi-même des livraisons, j’ai des accréditations que mes hommes n’ont pas et je préfère contrôler ces clients de près.

— Sans compter que, comme ça, tu es seul à connaître leurs noms et que ça te sert de temps en temps pour un petit chantage ici ou là ?

Markus acquiesça avec un sourire torve :

— On se comprend tous les deux. Et puis quoi ? Tu confierais des transactions aussi délicates à l’un de tes mecs, toi ?

— Non, en effet, mentit-elle pour pousser Markus à parler.

Mais elle pensait à Junk. À lui, elle aurait confié sa vie les yeux fermés, sans parler de celle des autres. Mais ça, un individu comme Markus était incapable de le comprendre.

— Tu vois bien ? fit-il en se fendant d’un sourire flamboyant qui rappela à son interlocutrice que c’était son étonnant charisme qui avait fait de Markus ce qu’il était.

Elle hocha la tête. Markus interpréta le geste de travers, il crut que la jeune femme l’approuvait alors qu’elle se disait qu’un bon coup de razor allait régler la question très vite.

— Bref, reprit le chef des gangboys, tout allait bien, jusqu’au jour où Calder, cet abruti, a confondu deux caisses…

— Comment cela ?

Là, Markus hésita un peu :

— Eh bien, je vends deux sortes d’AzTc… L’un respecte totalement la formule d’origine, l’autre est… comment dire… Le produit est emballé en multidoses, du coup il est nécessaire d’y ajouter des conservateurs.

— Quel type de conservateurs ?

— Oh ! des adjuvants sans importance…

Le sourire ravageur de Markus s’était éteint comme une ampoule grillée. La voix de Trash claqua :

— Quels adjuvants ?

— Principalement du Thiomersal… Mais je te jure, s’écria-t-il en levant la main dans un geste inconscient de défense, que c’était déjà la formule d’origine pour les produits en multidoses.

— C’est quoi du Thiomersal ?

— C’est un dérivé du mercure, un métal lourd… avoua-t-il à regret.

— Donc, au lieu de fournir un médicament sans adjuvant à ton client, tu lui as refilé un truc avec du poison dedans ?

Trash s’était ramassée, prête à bondir. Markus eut un mouvement de recul devant le visage menaçant de la jeune femme.

— Mais on se sert de ce truc depuis deux siècles ! Ça empêche les bactéries de se développer dans le médoc ! Normalement, c’est inoffensif…

— Normalement ? Et la fille du ministre, que lui est-il arrivé ?

Markus contemplait ses mains.

— Elle a développé un genre de leucémie foudroyante, elle est morte très vite…

Il releva la tête.

— Mais bordel, rien ne dit que c’est à cause du médoc ! Ce n’est pas de ma faute !

— Apparemment, le ministre n’était pas de ton avis, laissa tomber Trash d’une voix plate.

— Il m’a tendu un piège et refilé à ses potes de l’Intérieur… (Sa voix trembla brièvement.) Tu sais, la résistance à la torture, c’est très surfait, je n’y ai jamais cru…

Markus secoua la tête avec amertume. Trash le scruta quelques secondes. La mort de la fille, il s’en foutait ; en revanche, s’être conduit comme un lâche aussi facilement en vendant ses combines et son gang, ça, ça ne passait pas. Elle décida d’en rajouter une couche :

— Tu sais pourquoi ils nous ont tous coincés, en fait ?

Markus la contempla avec attention :

— Se débarrasser des bandes une bonne fois pour toutes et nous envoyer aux Grandes Serres, évidemment !

Trash le regarda avec un mépris mêlé de pitié.

— Non, c’est pas ça ? s’inquiéta Markus. Rien qu’à voir ta tête, je me doute que c’est pas pour ça… Alors ?

Elle lui asséna les faits. Tout ce que Casteret leur avait appris. En quelques phrases brèves et sèches. Au fur et à mesure de son récit, Markus pâlissait.

— Dire que je croyais être une ordure !…

La jeune femme se redressa, lui fit signe de se relever et, d’une tape sur l’épaule, elle conclut :

— Oh ! mais rassure-toi, tu es une ordure, mon pote ! Seulement, tu n’as pas les moyens de l’être industriellement !

Markus sourit et s’inclina pour recevoir l’insulte comme un compliment.

— N’empêche que tu as un plan, reine des Clochards, je suis sûr que tu as un plan ! Tu t’es pas fait choper comme les autres connards, j’ai reconnu ton lieutenant déguisé en flic dans les tribunes ! dit-il en désignant les gradins.

Les Tramps ahuris cherchèrent dans la direction indiquée et localisèrent Junk sous sa casquette de Bleu. Lui et Casteret étaient en train de se rapprocher insensiblement de la pelouse. Un frisson de joie parcourut les gangboys. Non seulement on n’avait pas attrapé la Chef, mais en plus elle allait les sortir de là !

— Tu as toujours un plan ! reprit Markus, tout content de son effet. C’est ce qui me plaît chez toi.

— C’est parce que je te plais que j’ai eu droit à des doses au mercure ? Parce que c’est le cas, n’est-ce pas ? répliqua-t-elle froidement.

— Bah, t’es en super-forme, non ? Alors, ce plan ?

L’ancien chef de la mafia parisienne arborait à nouveau son sourire éclatant. Shabby, qui s’était tournée à ce moment-là pour mieux écouter la conversation, en fut totalement déstabilisée. Il lui adressa un clin d’œil impudent. Elle se retourna aussitôt, les joues couleur de pivoine. Worm lui fit les gros yeux : elle les avait bien fichus dans la panade en se laissant draguer, cette idiote !

— Qu’est-ce qui te dit que tu en fais partie ? rétorqua Trash d’un ton doucereux. Pour l’instant, je n’ai que des raisons supplémentaires de te saigner.

— Je ne sais pas ce que tu as prévu, répondit-il sur le même ton, mais ce dont je suis sûr, c’est que tu vas avoir besoin de moi. Je connais les sous-sols de Paris comme ma poche, et certains check points un peu faiblards par où on pourrait passer ; contre pot-de-vin, évidemment. Faisons un marché : tu me fais quitter ce trou à rats et je t’aide à sortir de la Bulle.

Trash le contempla attentivement :

— Si tu me fais la moindre entourloupe, Markus…

— Tu me saigneras, OK ! Ça veut dire »marché conclu», ta Majesté ?

Et il se fendit d’une extravagante révérence.

— Ça veut dire que, pour l’instant, tu es encore en vie… Pour le reste, on verra.

 

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