La ballade de Trash

Jeanne-A Debats · Chapitre 3 sur 21

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La ballade de Trash

Chapitre 2

 

Trash ne leva pas la tête lorsque Junk fit irruption dans le box en parpaings qui lui servait de chambre et de bureau. Elle était assise sur son lit et s’injectait sa dose hebdomadaire d’AzTc 114. Il détourna le regard lorsque l’aiguille pénétra la peau livide du gras du ventre, constellée de marques d’anciennes piqûres.

Enfin, si on peut appeler ça du gras, vu qu’elle est de plus en plus maigrichonne, pensa-t-il en serrant les mâchoires.

Elle ne lui avait rien dit, comme toujours, mais il savait que la santé de Trash se détériorait de semaine en semaine. Le Nada4 dont elle était atteinte gagnait sans cesse du terrain. Elle devenait plus froide, plus dure et moins portée à l’indulgence. Un nouveau membre du gang en avait déjà fait les frais. Le razor dans les mèches rouges n’avait eu aucune miséricorde pour ce prétendant un peu trop empressé à la couche du Chef. Trash ne détestait pas vraiment qu’on la trouve séduisante, mais elle avait horreur qu’on insiste. Encore plus qu’on la touche. L’imbécile s’était obstiné. Il avait même tenté de l’embrasser contre son gré, trompé par sa petite taille et sa minceur. Il ne s’était pas demandé une seconde comment quarante kilos de muscles pouvaient imposer une discipline de fer à une cinquantaine de Tramps, depuis près de trois ans maintenant. Trash l’avait égorgé sans battre un cil, le visage de glace.

Junk repensa au jour où il l’avait rencontrée, cinq ans auparavant, lors d’une virée aux abords de la Bulle parisienne. Il était tombé sur elle par hasard : étendue et brûlante de fièvre dans un coin de décharge, violée par des gangboys, ses jolis vêtements de gosse de riches éparpillés autour d’elle. Elle ne pleurait pas parce que toute sa chair le faisait pour elle. Elle avait été contaminée par le Nada4 à ce moment-là.

Junk avait horreur de la surprendre ainsi, quand elle se soignait, parce que, à chaque fois, il la revoyait brisée. Et il refusait que Trash soit brisée. Jamais. Par personne. Surtout pas par un ennemi aussi vicieux et invisible qu’un putain de virus contre lequel ses gros poings d’ours ou son tournevis cruciforme ne pourraient rien. Pas même la venger.

Inconsciente de la tempête qui se livrait sous le crâne rasé de son Second, Trash se redressa, jeta la seringue dans un bac vert près de son lit. Elle retourna s’asseoir à son bureau, une ancienne porte en merisier vernissée comme un miroir et posée sur des tréteaux, qui détonnait dans cet antre de béton brut. Elle recommença aussitôt à pianoter sur un clavier de rebut mais en parfait état de fonctionnement. L’écran — récupéré, lui aussi — colorait son visage de reflets bleuâtres qui accentuaient les cernes sous ses yeux couleur d’acier, si durs et si las.

Junk se carra sur ses jambes. Cela pouvait durer un moment. Dans les rares instants de détente que la gestion d’un gang de mômes plus paumés les uns que les autres lui accordait, son amie s’adonnait à sa passion : le Net, surfer, dénicher les infos les mieux dissimulées, craquer les systèmes les mieux protégés. Elle était déjà une virtuose alors qu’elle vivait dans la capitale.

Lorsqu’elle avait pris la décision de fuir son salopard de père cinq ans auparavant, elle avait infiltré au préalable les réseaux de surveillance des Bleus pour analyser la situation extérieure. C’est ainsi qu’elle était tombée sur cet instant d’aveuglement providentiel des caméras qui avait fait de la Poubelle la tanière de gang la plus difficile à atteindre… et la mieux gardée.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle plutôt gentiment, mais toujours sans le regarder, le visage tourné vers l’écran.

Il se secoua.

— On doit pas y aller.

— Nous en avons déjà discuté.

— Recommençons.

Trash émit un soupir, son pianotage régulier s’interrompit :

— Je ne crois pas, non. J’ai pris ma décision.

Elle reporta son regard sur l’écran.

— Alors, laisse-moi y aller tout seul !

Il suppliait presque. Mais Trash n’en tint pas compte et ce fut d’une voix inhabituellement dure qu’elle répondit :

— Si l’un de nous deux doit y aller seul, c’est moi. Je deviens de plus en plus… remplaçable.

Il sursauta quand elle buta sur le dernier mot. C’était la première fois depuis longtemps que la Chef évoquait sa fin prochaine. Mais jamais elle ne l’avait fait si nettement ni si impitoyablement. Elle savait pourtant ce que cela signifiait pour lui.

— Trash…

Il ne put terminer, la gorge nouée. Trash pivota et le regarda bien en face.

— Ce n’est pas le moment, je sais. Mais ce ne sera jamais le moment de toute façon. Quant à toi, Junkie Junk, ta notion des négociations, je la connais, gloussa-t-elle, elle commence par une bonne rafale d’AK47 !

Junk ne sourit pas, elle insista :

— Tu le vois bien : chaque jour je deviens plus insensible à mon entourage. Bientôt, je ne ressentirai plus rien du tout. Je pourrais devenir une vraie psychopathe à cause de cette saloperie de virus, et alors il faudra tenir ta promesse…

Les épaules de Junk s’affaissèrent comme si deux poings géants s’y étaient abattus.

— Trash… bredouilla-t-il à nouveau.

Elle surprit l’éclat humide au bord de l’œil sombre de son ami. Avec un temps de retard, elle se leva pour le prendre dans ses bras. Quand les gens pleuraient, il fallait les consoler, s’était-elle souvenue comme d’une chose apprise des siècles auparavant. Elle frissonna. Elle oubliait de plus en plus d’évidences comme celle-ci, ces derniers temps. C’était très mauvais signe, elle le savait.

Mais Junk ne s’en aperçut pas, il se contenta de se pencher pour la serrer très fort contre lui, à en briser ses côtes menues, fragiles comme celles d’un oiseau. C’était tout ce que Trash lui avait jamais permis et, pendant les cinq années qu’ils avaient passées ensemble, cette étreinte l’avait satisfait. Trash l’autorisait, lui et lui seul, à la prendre dans ses bras. Tous les autres mouraient. La première loi de la Poubelle était celle-ci : personne ne touchait Trash. Jamais. Même du bout des doigts.

Sauf Junk.

La jeune fille le repoussa avec douceur mais fermeté :

— Allons nous entraîner, dit-elle. La prochaine fenêtre pour quitter la Poubelle ne s’ouvrira que dans dix-huit heures maintenant. En chemin, tu me donneras la liste de ceux qu’on emmène, d’accord ?

Vaincu, il hocha la tête.

Une étourdissante série de rondades envoyèrent le corps frêle, mais tendu comme une lame d’acier, à l’autre bout du gymnase des Tramps.

Gymnase était un bien grand mot pour ce parking souterrain désaffecté où tramaient encore quelques carcasses de voitures. On y avait jeté des dizaines de tapis déchirés et des monceaux de moquettes élimées, si bien que le sol était enfoui sous une épaisseur d’une vingtaine de centimètres de tissu.

Trash effectua en sens inverse les mêmes acrobaties pour terminer sa course, le tranchant du pied tendu, contre la joue de Junk. Il para de la main en hauteur sans porter le coup. Pour éviter le choc censé lui écraser le nez, elle se laissa tomber sur un genou, renvoyant son talon direct sur la rotule de son adversaire. Junk vacilla, parvint à rester debout, puis répliqua d’un coup de tibia que la jeune femme évita de justesse. Mais, dans le même élan, elle exécuta un ciseau impeccable des deux jambes qui balaya son Second. Pour de bon, cette fois.

Junk se releva aussitôt pour foncer sur elle. Il la saisit par les cheveux au passage alors qu’elle tentait de l’éviter d’un souple saut périlleux arrière. Le dos de la jeune femme s’arqua suivant un angle douloureux. D’une torsion de hanches, elle se reçut sur le sol, demeura accroupie une fraction de seconde, sa tresse toujours dans la main de Junk. Puis elle se redressa avec une force incroyable pour un corps aussi délicat. Les deux mains en coupe au-dessus du crâne, elle les projeta vers le menton de Junk, dont la tête partit en arrière. Seul son cou de taureau le sauva de la fracture de la nuque.

C’était la règle de leurs combats : Trash ne devait jamais faire semblant ; elle devait se battre pour tuer. À cette seule condition, Junk acceptait de lui servir de partenaire.

Lorsqu’il l’avait trouvée dans la décharge, gisante et vaincue, elle était pourtant une karatéka émérite. Son ordure de père, par mauvaise conscience sans doute, l’avait envoyée dans divers clubs friqués, dont un de karaté. Aucun des deux n’avait jamais pensé qu’elle aurait réellement à s’en servir. Aussi, à l’époque de son agression, retenait-elle instinctivement toujours ses coups. Elle n’avait alors que treize ans mais aurait été parfaitement capable d’envoyer à l’hôpital, voire au cimetière, ses agresseurs beaucoup moins entraînés qu’elle. Hélas…

En cinq ans auprès de Junk, elle avait désappris ce conditionnement stupide. Totalement.

Alors qu’elle tentait de l’étrangler, il s’en débarrassa comme d’une plume et l’envoya s’écraser dans une pile de vieux tapis. Lorsqu’elle toucha le sol, Trash effectua un roulé-boulé parfait et se releva, paumes en l’air. Fin de la séance.

Elle est un peu trop essoufflée, non ? se demanda Junk, inquiet. Ses médocs doivent la fatiguer plus qu’elle ne l’avoue.

Mais son faciès rude n’exprima rien de son inquiétude. Trash se releva et épousseta ses vêtements couverts de la poussière omniprésente dans la Poubelle. Les vieux murs de béton se délitaient peu à peu, ils avaient presque deux cents ans après tout…

— Tu rajouteras Worm à la liste, dit-elle tranquillement.

— Pourquoi ? Worm est pas mal dans son genre, cool, et il se glisse partout, mais c’est un jeunot. J’ai pris les neuf meilleurs, ceux en qui on peut le plus avoir confiance…

— On ne va pas prendre les meilleurs, justement, Junkie Junk. Les meilleurs, on va les laisser ici. Ils garderont la Poubelle si ça tourne mal.

Junk pencha la tête de côté, estomaqué.

— On va quand même pas emmener que des Ingés ? !

Il faisait allusion à la dizaine de gamins surnommés les ingénieurs, parce qu’ils n’étaient bons qu’à un truc : apprendre auprès de Junk tout ce qu’il y avait à savoir sur la maintenance de la Poubelle. Pour la bagarre, ils ne valaient rien mais, pour bricoler, certains d’entre eux commençaient à se rendre utiles.

Trash secoua la tête, un sourire presque joyeux sur ses lèvres pâles.

— Non, on ne va pas prendre que des Ingés, quatre tout au plus. Il faut qu’on en laisse quelques-uns ici, au cas où tu ne reviendrais pas…

Le «non plus» resta suspendu entre eux. Junk haussa les épaules, il n’avait cure de la survie du gang si Trash ou lui disparaissait. Lorsqu’elle avait commencé à recruter des gosses, il n’y avait vu qu’une mesure supplémentaire de survie. Quoi qu’il arrive, plus on était nombreux et organisés, plus on avait des chances. Mais il savait que son amie ne voyait pas les choses comme lui.

Trash était une bâtisseuse. Elle construisait pour la durée, pour que quelque chose lui survive. Il l’admettait, même s’il ne le comprenait pas vraiment. Lui, il s’en foutait carrément de sa propre mort et de ce qui se passerait après, mais il n’avait pas d’échéance. Alors que Trash se savait condamnée. En compensation, plus elle arrachait de gosses à la Grande Faucheuse en les faisant entrer dans le gang, mieux elle se sentait. Ces enfants remplaçaient ceux qu’ils auraient pu av… Il se reprit juste à temps, juste avant d’avoir envie de pleurer pour la deuxième fois de la journée. Bref, c’étaient les gosses qu’elle ne pourrait jamais avoir avec personne, ceux qu’elle aurait refusé de faire de toute façon.

Et elle s’en estimait responsable, tendant à considérer les Tramps comme une entité dont elle n’aurait été que la voix. Une voix qui parlait au nom de critères moraux élevés, très paradoxaux finalement, vu l’histoire de la jeune femme. Mais peut-être que cela venait de là justement, de l’enfer qu’avait été son enfance. Pour survivre, elle s’était sans doute accrochée à l’idée qu’il existait un endroit dans le monde où régneraient la justice et la sécurité pour les faibles. Ne l’ayant déniché nulle part, elle s’acharnait, se tuait à le construire.

Et lui, Junk, serait toujours responsable de ce que défendait Trash.

Ils enfilèrent le couloir qui menait aux cuisines. Déjà, une demi-douzaine d’Ingés et quelques autres membres du gang s’y agitaient pour préparer un déjeuner correct à la communauté. La vaste salle avait dû être un parking jadis, comme le gymnase. On l’avait choisie parce qu’il y avait un point d’eau directement branché sur une nappe souterraine pas trop polluée. Une douzaine de tables plus ou moins bancales croulaient sous les restes de nourriture que le commando du jour avait récupérés dans les décharges toutes proches.

Trash et Junk se dirigèrent vers une table consacrée au tri et au nettoyage des légumes talés ou pourris et prirent place auprès d’un grand échalas rouquin, récemment recueilli par les Tramps. Il était ridicule dans son short et son tee-shirt trop petits pour lui, c’était tout ce qu’on lui avait trouvé. Surpris par la contribution des Chefs à cette basse besogne, le garçon chuchota dans l’oreille de son voisin. Tout en grattant sa pomme de terre ridée, Trash le renseigna d’une voix très douce :

— Nous ne sommes pas des Euraz, nous n’avons pas de domestiques ou de robots pour nous servir. La Fédération ignore résolument notre existence, sauf quand elle a besoin d’esclaves. Elle croit dominer les banlieues mais c’est faux. Ce sont les gangs qui les contrôlent.

Son visage fin prit un air rêveur :

— … et si nous parvenons à discipliner les gangs…

Le nouveau, terrorisé d’avoir attiré l’attention de la Chef, déglutit avant d’acquiescer. Toute la salle le regardait, ses joues s’empourprèrent tandis que Trash s’ébrouait pour sortir de sa songerie et continuait d’un ton ferme :

— Ici, quand tu travailles pour les autres, les autres travaillent pour toi. Il faut faire et savoir tout faire, parce que ce qui compte, c’est le gang, pas les gang-boys. Le groupe, pas l’individu. Pas même les Chefs. Tu captes ?

Il acquiesça de nouveau.

— C’est quoi ton nom ? fit Trash, revenant à sa pomme de terre.

— Jéré… (Le gamin se reprit :) Mud. (Et, devant le coup d’œil aigu que lui lança Junk, il rajouta en hâte :) Chef !

Trash sourit.

— Ça aurait pu être pire, tu sais ?

Mud leva ses sourcils sans comprendre que la jeune femme faisait allusion à la tradition ironique du gang qui consistait à donner un surnom répugnant à tous ses membres. Mais il ignorait l’anglais — c’était déjà un miracle qu’il sache lire —, il ne savait pas que mud voulait dire «boue», de même que trash signifiait «immondices», junk «camelote» et tramp «clochard».

— Oui, Chef, répondit-il à tout hasard.

Junk sut immédiatement au ton que le gosse n’avait rien compris. Il l’observa un instant. Mud ressemblait à une araignée maigre, maladroite et rousse : grands bras, grandes mains, trop longues jambes et trop grands pieds, un torse bombé surdéveloppé. La peau douce, encore exempte de mélanomes ou de brûlures solaires, dénonçait un fils de Bulle, de même que ses manières policées, peu en usage dans les gangs.

C’était toujours la même histoire : les parents de Mud avaient été des employés, chassés par leurs patrons. On les avait jetés hors de la Bulle parce qu’ils ne pouvaient plus affronter les loyers exorbitants de leurs dortoirs puants. Comme tant d’autres. Ceux qui n’étaient pas enrôlés de force par les Fermiers Généraux et condamnés à crever doucement de cancers ou de maladies neurodégénératives dans les Grandes Serres s’estimaient heureux.

Les jumeaux, Shift et Crap, avaient trouvé Mud quinze jours plus tôt, mourant de faim et de froid sous un tas de cartons. Les cadavres de ses parents gisaient un peu plus loin, abattus par des gangboys de passage.

Les gangs se méfiaient toujours des adultes inconnus ; c’étaient soit des prédateurs, des recruteurs pour les Fermiers des Grandes Serres par exemple, soit des paumés bourrés de maladies. De plus, certains clans étaient très jaloux de leur territoire, et malheur aux isolés qui ne bénéficiaient d’aucune protection.

Les jumeaux avaient ramené le gosse à la Poubelle sans se poser de questions. Si cela avait été possible, ils auraient aussi ramené les parents. Les Tramps, eux, n’avaient rien contre les adultes, au contraire de la plupart des gangs. Il faut dire qu’ils s’étaient spécialisés dans une catégorie peu représentée : la récupération technologique. Ils dénichaient dans les décharges toutes sortes d’appareils pour les réparer et les revendre. Dans ce domaine, il arrivait que les adultes fassent de précieuses recrues, même s’ils ne restaient jamais très longtemps : ils avaient du mal à accepter l’autorité d’une si jeune femme.

Les autres gangs étaient moins recommandables : trafic de drogue et d’armes, prostitution et assassinats sur commande étaient monnaie courante. Mais les Tramps ne mangeaient pas de ce pain-là et ils ne faisaient concurrence à personne. En règle générale, on leur fichait la paix, sauf lorsqu’un Chef voisin se mettait en tête de récupérer les fameuses compétences du gang en tentant d’enlever un de ses membres.

Alors, les paisibles Tramps montraient les dents, et elles étaient acérées : c’est qu’on trouvait aussi des armes dans les décharges. Seulement, Trash et Junk n’en faisaient pas commerce et s’en réservaient l’usage.

Junk se pencha vers le rouquin :

— Ça te dirait, une sortie ?

Mud n’osa pas dire non.

 

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