La ballade de Trash
Chapitre 7
Les Tramps surgirent des égouts et débouchèrent au cœur du vieux métro que personne n’utilisait plus depuis longtemps. À l’exception de quelques tronçons aériens, la plupart des lignes avaient été supprimées, surtout quand elles continuaient en banlieue. Toutefois, les couloirs étaient éclairés : l’ensemble du réseau avait été vendu jadis à des propriétaires privés. Ces derniers y avaient installé, entre autres, des abris antiatomiques individuels, les tensions internationales de l’époque ayant fait présager le pire.
L’apocalypse n’a pas eu lieu, songea Trash en passant devant une des énormes portes blindées donnant sur un de ces abris, on se contente de s’enfoncer chaque jour un peu plus dans la merde.
Le réseau était donc à peu près entretenu mais cela signifiait aussi qu’il était surveillé, bien plus que les cloaques abandonnés aux vieux et à la racaille. Seules quelques rares équipes de maintenance s’y aventuraient parfois, ou bien les Bleus à la poursuite d’une cible précise.
Personne ne s’était jamais vraiment préoccupé du fait que, d’embranchement en embranchement, il permettait de s’introduire et de circuler dans Paris discrètement, sans passer par les check points de surface, installés à chaque porte de la ville et surveillés par des centaines de soldats armés jusqu’aux dents.
Certaines entrées étaient accaparées par les gangs, comme le couloir principal nord tenu par les Cavistes de Saint-Denis. Mais personne n’avait une idée réelle de ce labyrinthe. Sauf le vieux Gérard de la gare, ce puits de science râleur et taciturne, qui ne dispensait son savoir que pour mieux écraser ses interlocuteurs de sa morgue et de sa supériorité.
Et Trash.
Cherchant une issue à son calvaire quotidien du temps où elle habitait chez son père, elle avait découvert des centaines de cartes sur l’Intranet. Certaines dataient des siècles précédents. Elle les avait analysées et, croisant les informations dispersées, elle s’était intéressée aux champignonnières abandonnées, aux catacombes, aux égouts, aux caves communicantes et autres réseaux qui maillaient le sous-sol.
Jusque-là, tout s’était très bien passé, sauf quand Trash avait décidé de passer outre l’avertissement de Seize. Ils étaient tombés sur trois vieux qui leur avaient donné du fil à retordre. Personne n’avait été mordu mais c’était un pur effet de la chance. Ils avaient laissé les trois vieux sur le carreau.
Trash était bien consciente que c’était de sa faute, que pour une fois elle aurait dû reléguer sa suspicion naturelle et faire confiance à leur nouvelle «amie». Mais rien que ce mot la crispait intérieurement, tout comme le manège énervant de la jeune fille autour de Junk. Voir la gamine se pendre sans cesse au bras de son Second n’aurait pas dû la mettre, elle, dans cet état. Elle était jalouse, voilà, puisqu’il fallait bien se l’avouer. Mais c’était stupide, Junk n’était pas son petit ami. Surtout, c’était illogique. Or rien n’agaçait plus Trash que les réactions illogiques. Avec un sourire amer, elle se dit que la maladie n’avait pas eu beaucoup de travail pour la transformer en robot. Et elle n’avait pas envie de remercier Seize de lui rappeler son reste d’humanité sous un angle aussi… minable.
Les choses se corsaient réellement à partir d’ici. Trash réfléchit aux caméras, aux systèmes de détection de chaleur, de poids et même de sons que la grande Shabby et elle avaient eu tant de mal à hacker sur le site de surveillance parisien avant leur départ. On pourrait en éviter la plupart, en leurrer quelques-uns, cependant, certains devraient être détruits. C’était à peine plus discret que de les déclencher. À ce moment-là, ils devraient faire surface au plus vite. Heureusement, la nuit serait en train de tomber : en suivant le trajet prévu, ils éviteraient de se faire repérer. Leur but était de rejoindre la Ceinture Verte de Paris.
Au XIXe siècle, elle était empruntée par l’un des premiers trains à vapeur français. Ensuite, on en avait fait des jardins, puis elle avait servi pour des tramways robotisés sur coussins d’air. Le trafic était entièrement aérien, néanmoins toutes les structures de maintenance s’enfonçaient dans le sous-sol et communiquaient avec l’ensemble des souterrains, donnant même parfois directement sur l’antique réseau des catacombes. C’était d’ailleurs la cible de Trash. La jeune femme comptait emprunter ces boyaux pour se rendre sous le parc Montsouris, non loin du curieux rendez-vous imposé par Markus. Trash se raidit, puis se força à se détendre. Ce n’était pas en tétanisant tous ses muscles qu’elle les rendrait plus efficaces, Junk le lui avait répété un bon millier de fois.
Ce dernier réfléchissait en marchant. Il se sentait de plus en plus à l’aise avec Seize et trouvait ça étrange. La jeune fille trottait derrière lui. Encadrée par Mud et Worm qui lui chuchotaient des cours accélérés de français à mi-voix, elle ne lâchait pas le Second d’une semelle. De temps en temps, elle avançait la main pour le toucher, directement sur la peau, puis retirait les doigts aussi vite. Il ressentait alors une étonnante sensation de chaleur due à la confiance que la jeune fille lui accordait. Il ne pouvait s’empêcher de la lui retourner. Cela lui rappelait Trash, cette certitude absolue de la présence de l’autre, mais d’une façon plus sereine, plus douce, plus… tendre ?
Il profita d’une halte où tous s’assirent pour demander à Seize ce qu’elle faisait exactement. Le ton bourru fit se rétracter la jeune fille comme une fleur brusquement fanée, alors qu’elle tendait une nouvelle fois la main.
Elle hésita, les doigts en l’air :
— Seize… Non… Je…
Junk haussa un sourcil amusé. Worm et Mud semblaient efficaces dans leur rôle de professeurs.
— Je… Trop de lumière ici. Je pas bien voir. Je mieux voir pénombre. Yeux pas normaux. Ratés. Nyctalope…
— Nique ta quoi ? Tu supportes qu’elle te parle comme ça, cette garce ? intervint grossièrement Spoilt dans leur dos.
Junk ne se donna même pas la peine de lui flanquer une baffe. Wresh s’en chargea pour lui. Puis elle expliqua d’un ton sec que Seize voyait seulement dans le noir, comme certains animaux. Junk fit un signe rassurant à Seize.
— Je comprends. Tu vois à travers mes yeux ? C’est ça ?
La jeune fille acquiesça d’un air un peu triste. Worm s’écria :
— Qu’est-ce qu’elle va devenir quand son don va la quitter ?
Seize redressa les épaules et dit d’un ton qui se voulait ferme :
— Je aveugle. Jour seul.
— Je suis aveugle le jour seulement, souffla Mud avec gentillesse.
— Je suis aveugle le jour seulement, répéta-t-elle docilement tandis que le grand rouquin souriait à son élève appliquée.
«Sickteen», comme l’avait surnommée Trash, se sentait bien, assise contre Junk, non loin de Mud et de Worm qui semblaient avoir décidé de la prendre en charge. Wresh, qu’une lueur sournoise dans les yeux de Spoilt avait dû avertir, surveillait ce dernier de près. Mess, de son côté, contenait autant qu’elle pouvait ses envies de glousser. Elle avait toujours trouvé comique la façon dont son amie tenait en laisse le porc vicelard, ainsi qu’elle l’avait surnommé en son for intérieur. Elle gloussa une fois de trop. Spoilt se tourna brusquement vers elle :
— Quelque chose te fait rire, pétasse ?
Mess jugea inutile de répondre. Elle préféra s’intéresser aux autres garçons assis alentour. Elle retint de justesse une nouvelle envie de rire : eux aussi étaient fascinés par la fille, enfin… tout particulièrement par ses jambes. Faut dire qu’elles étaient fabuleuses et qu’on les voyait… très haut.
Trash se leva. La pause était terminée et la bande reprit son chemin.
— Faites gaffe, putaincong ! chuchota Spent quelques instants plus tard.
Il désignait l’issue du tunnel. Au-delà régnait une éclatante lumière tirant vers le vert. Ce n’était pas encore celle du jour, mais celle des grands couloirs de l’ancien métro qu’on avait transformés en étonnantes enfilades de serres d’agrément.
Seize s’accrocha plus fort au bras de Junk. Il sentit à ce contact qu’elle ne voyait plus que par ses yeux et il en fut attendri. Il s’ébroua et avança vers le mirage vert.
Le détecteur de présence se trouvait juste à l’entrée de la serre. Il rugirait dès qu’on en franchirait le rayon de lumière invisible. La parade était simple : Trash tira de sa poche une poignée de poussière qu’elle avait récoltée dans un couloir. Elle la projeta devant elle et le rayon apparut dans un trait presque cohérent de particules illuminées de bleu… ainsi que deux autres en retrait du premier. Elle jura entre ses dents et croisa le regard inquiet de Shabby. Ces derniers rayons n’étaient pas au programme. Toutes deux se demandaient combien de ces nouveaux dispositifs avaient pu leur échapper, lors de leurs recherches sur le Net.
Les Tramps, posant leurs besaces à terre, se faufilèrent avec difficulté entre les longs rayons bleus étincelants. Le gros Spent glissa en reposant un pied, manquant de peu de déclencher le détecteur. Il se tortilla, s’accroupissant de justesse. Quand il se releva, il croisa le regard méprisant et railleur de Spoilt. Spent secoua ses dreadlocks, allons, ce n’était pas aujourd’hui que ce pourri se rendrait sympathique.
Worm fit passer les sacs de l’autre côté des rayons en les tendant à Mud, puis il traversa à son tour. Le groupe marqua un temps d’arrêt involontaire après quelques pas sous le couvert des arbres et les cascades de fleurs. Pour la plupart, ils n’avaient jamais vu de jardins et ne connaissaient que les rares buissons étiques et les herbes malingres qui survivaient bon an, mal an au milieu des décombres de leurs banlieues. Ils ne s’attendaient pas à cette folie tropicale et étaient éblouis par la lumière, les couleurs éclatantes, le jaune d’or qui tranchait sur l’orange vif, sous-tendu par un blanc rosé d’un ton de chair. Des parfums inhabituels, riches, lourds, sucrés et triomphants les suffoquaient, et les orchidées dégringolant des cimes les inquiétaient avec leurs airs d’insectes charnus prêts à l’envol. La moiteur omniprésente faisait ruisseler la sueur sur leurs peaux luisantes. La bruine tiède qui tombait par intermittence des plafonds ajoutait encore à leur malaise, s’insinuant sous les combis, les pulls rapiécés ou les tee-shirts troués, et renforçait leur sensation d’étouffement.
— Ça sert à quoi, tout ça ? murmura rageusement Mess. Vous vous rendez compte de l’eau qu’il faut pour entretenir ce truc ? Alors que nous…
Elle n’acheva pas sa phrase mais tout le monde suivit sa pensée. Dans les banlieues, on vendait très cher l’eau potable. Et on n’était jamais certain qu’elle le soit. Les Tramps avaient une chance inespérée avec leur nappe phréatique personnelle sous la Poubelle. Sinon, ils en seraient réduits au même point que les autres gangs : dépendre de fournisseurs peu scrupuleux. Mess, que la chose médicale intéressait depuis toujours, savait que le choléra avait refait surface en Europe ces dernières années alors qu’on l’en croyait disparu. Sans parler des empoisonnements aux métaux lourds ou d’autres joyeusetés chimiques.
Mud prit une inspiration et lâcha en haussant les épaules :
— C’est un truc de riches. Ils offrent ça à la ville, et puis il paraît que ça produit de l’oxygène propre…
Le grand rouquin ne semblait pas du tout perdu dans cette forêt incroyable.
Worm lui donna un coup de coude :
— J’parie que t’es déjà venu ici !
Mud hocha tristement la tête, alors son ami n’insista pas.
Soudain, Spoilt s’affaissa, la respiration sifflante, un roulement rauque et annonciateur de désastre au fond des poumons. Wresh se jeta contre lui et ôta le masque de son compagnon pour rencontrer son regard chaviré :
— Il étouffe ! gémit-elle.
Tout le monde s’en rendait bien compte. Le teint du garçon, après être passé par l’écarlate, virait au bleu de cyan. Il faisait mieux qu’étouffer, il s’étranglait carrément. La peau de son visage gonflait. Il tenta avec maladresse de remettre le masque qui lui avait sauvé la mise un peu plus tôt. Mais l’élastique céda bientôt sous la pression de la peau. Wresh tenta désespérément de maintenir la protection dérisoire sur le nez et la bouche de son ami. Bouleversés, les Tramps les contemplaient sans mot dire tandis que Spoilt convulsait dans les bras de Wresh. Tous se tournèrent vers Mess, l’infirmière du clan portant la Trousse des Derniers Secours, qui fit un geste de dénégation affolée :
— Eh, je sais pas ce qu’il a, moi ! Je peux rien faire !
Seize tira Junk par la manche pour réclamer son attention.
— Allergie. Œdème. Gonflement jusqu’à mort. Pas supporter pollens.
— Quoi ? firent Junk et Trash en chœur.
Seize soupira. Sa fréquentation constante des médecins dont elle était la créature lui avait appris deux ou trois choses. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Les Tramps restaient les bras ballants, indécis, affolés et ne sachant que faire : ce n’était pas dans leurs banlieues stériles et mortes qu’ils auraient pu apprendre les méfaits potentiels des plantes. Elle n’avait pas le temps de leur expliquer. Spoilt allait mourir si elle n’intervenait pas.
Elle sauta sur Mess et lui arracha le couteau que la jeune fille portait à la ceinture. Mess se laissa faire, incapable d’une réaction cohérente, ses yeux exorbités rivés à ceux de Spoilt en un étrange écho entaché de culpabilité.
Seize tituba. Elle avait dû lâcher Junk pour attraper le couteau et du coup se retrouvait à nouveau aveugle. Sa main gauche battit l’air sur le côté à la recherche de l’avant-bras musculeux. Junk le lui tendit spontanément.
— Amener je, malade. Toi le tenir.
Junk obéit en silence sous le regard glacé de Trash. De temps en temps, la Chef jetait un coup d’œil froid à Spoilt lorsqu’un soubresaut plus intense que les autres le secouait. Seize cueillit la canne fraîche d’une pousse de bambou qu’elle brandit au hasard.
— Vider !
Crap, qui était le plus proche, la regarda un instant sans comprendre, puis la lumière se fit dans son esprit : il sortit un canif et commença à creuser la hampe verte. Pendant ce temps, sa main glissant de la hanche aux pieds de Junk afin de ne jamais perdre le contact avec lui et donc sa vue, Seize se pencha sur le Tramp agonisant.
D’un petit geste de la main, elle tenta d’éloigner Wresh qui la gênait. La brune refusa tout d’abord. Alors Seize la toucha rapidement à la joue ; Wresh sursauta et bondit à un mètre de là.
— Elle va le tuer ! hurla-t-elle.
La jeune fille frottait sa joue comme si le contact l’avait brûlée. Seize secoua la tête sans répondre à l’accusation. Elle se pencha vers Spoilt, dont le visage avait grossi au-delà du volume d’un très gros ballon de football. Elle fit courir ses doigts sur la peau tuméfiée, les retirant de temps en temps avec une moue de dégoût visible. Elle suivit les contours dilatés du nez, les lèvres démesurément boursouflées, le menton bouffi. La jeune fille hésita sur la colonne molle du cou, ralentissant nettement lorsqu’elle arriva à l’endroit où aurait dû se trouver la trachée-artère, entre les deux clavicules.
— Pas avoir peur. Mal, mais pas peur.
Elle affermit sa prise sur le couteau de Mess et d’un geste sûr trancha la peau au creux du cou en remontant vers le haut sur un centimètre et demi. Il y eut étonnamment peu de sang. Mais de l’air jaillit de l’ouverture palpitante, Spoilt pouvait enfin respirer. Seize arracha le tuyau de bambou des mains de Crap et l’inséra de force dans la gorge ouverte.
— Là. Même si gonfler encore, respirer. Mais partir vite. Allergie grave. Lui pouvoir mourir encore. Cœur.
Elle se releva en essuyant la main qui avait touché Spoilt sur sa tunique. Le corps du jeune homme se détendit. Sa respiration continuait à rouler avec des sons inquiétants, mais au moins il respirait. Wresh jeta un regard ambigu à Seize, mi-reconnaissance, mi-rancune. Sa joue portait encore la marque du contact brûlant.
— Merci, fit-elle d’une voix sourde.
Ses mèches brunes pendaient lamentablement devant son visage empourpré. Puis elle ajouta d’un ton plaintif :
— Qu’est-ce que tu m’as fait ?
— Toi gêner. Pas comprendre assez vite. Je envoyer peur. Pardon. (La voix de Seize essayait d’exprimer toute la contrition possible.) Nous devoir bouger tout de suite. Cœur ton ami pas tenir ici. Masque pas protéger pollens.
Elle effleura le poignet de Junk qui acquiesça, comme si on lui avait donné un ordre inaudible. Il se pencha et chargea Spoilt sur son dos. Seize s’accrocha à lui, le plus loin possible de son chargement humain.
Les Tramps chuchotèrent entre eux. Les facultés insolites de Seize leur collaient une frousse de tous les diables. Surtout à Crap, qui gardait les yeux rivés sur elle avec une circonspection admirative que, jusque-là, il avait réservée à Trash. Son jumeau se rapprocha de lui et lui serra l’épaule. Les deux frères échangèrent un regard, ils n’avaient jamais eu besoin de beaucoup plus pour se comprendre. Mais depuis qu’ils s’étaient retrouvés orphelins lorsque des BloodKlans en maraude avaient ravagé la petite communauté noire où vivaient leurs parents, leur capacité à ressentir les réactions de l’autre était quasiment devenue de la télépathie. Crap fit aussitôt le lien avec les pouvoirs de Seize et se détendit.
— Partons, ordonna Trash.
Ils s’enfoncèrent précipitamment dans les serres, ivres de parfums, de terreurs inexprimées, et pressés de quitter ce paradis vénéneux.
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