La ballade de Trash

Jeanne-A Debats · Chapitre 20 sur 21

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La ballade de Trash

Chapitre 19

 

 

Wresh se dégagea d’un geste sec et courut se jeter dans les bras de Spoilt.

— Non ! cria Louis.

— Qu’est-ce qui te prend, Lou… demanda Trash.

Elle s’interrompit aussitôt, elle aussi avait repéré le danger.

Wresh ne leur prêtait aucune attention. Folle de joie, elle se coulait contre son compagnon, le nez sur son torse. Il la tenait contre lui et c’était tout ce qui comptait. Comme il la serrait fort ! Elle était si heureuse de l’avoir retrouvé !

Le silence de plomb qui s’était installé la força à sortir de son euphorie. Elle leva la tête vers le visage de Spoilt et s’aperçut qu’il ne la regardait pas. Au contraire, il fixait les Tramps d’un regard goguenard. Et derrière lui…

Une trentaine de jeunes gens surgissaient de l’obscurité. Ils étaient armés de M31 dernier cri, pointés vers le sol pour l’instant. Ils ne disaient rien. Leurs regards étaient durs et hautains. Leurs tenues impeccables, quoique manifestement destinées au combat, formaient un étonnant contraste avec les vêtements dépenaillés de la bande. Ils toisaient les gangboys avec un mépris insondable. Wresh se raidit dans les bras de Spoilt.

— Tutut, ma chérie, tu bouges pas, chuchota-t-il à son oreille.

Le «ma chérie» avait allumé une dernière étincelle d’espoir en Wresh, mais le regard indifférent de son compagnon l’éteignit aussitôt. Elle tenta de se dégager. Spoilt resserra sa prise sur elle et répéta, d’un ton tranchant cette fois :

— Bouge pas, je te dis !

— Spoilt… gémit-elle.

Il lui faisait mal. Elle s’immobilisa en le regardant. L’évidence lui crevait les yeux : il ne prêtait aucune attention à elle.

— C’est celle avec les cheveux rouges ? demanda l’un des jeunes gens en s’avançant au niveau de Spoilt.

Le Tramp se tourna vers son interlocuteur. C’était un grand blond aux cheveux presque aussi clairs que ceux de Seize ; le regard bleu pâle cerclé de lunettes métalliques brûlait d’un étrange feu froid, plus terrifiant que le vide qui se glissait parfois dans celui de Trash.

Spoilt déglutit et se contenta d’abord d’opiner.

— Oui, Daniel, finit-il par dire d’une voix étranglée.

Visiblement, le blond lui flanquait une sacrée trouille.

— Hé, toi ! fit Daniel en direction de Trash.

Celle-ci se contenta de l’observer en silence, mais sa main était déjà sur le fourreau du razor.

— On pourrait vous dégommer tous, tu piges ?

Trash hocha la tête lentement.

— En commençant par celle-ci, par exemple, continua Daniel en braquant le canon de son M31 contre la tempe de Wresh.

Wresh se débattit dans les bras de Spoilt, mais il la maintenait de force près du canon. Trash se mordit la lèvre, ôta ses doigts du manche du razor et fit signe qu’elle avait compris.

— Qu’est-ce que vous voulez ? brailla Junk.

— Nous nettoyons ce qui doit l’être, et ce brave garçon nous a signalé une infestation dans vos rangs, dit Daniel.

— Le type cramé dans l’escalier, c’est vous ? C’est ça que vous appelez du nettoyage ?

Daniel eut un mouvement d’impatience :

— Ce n’est pas à toi que je veux parler, mais à vous tous. Tramps ! C’est bien comme ça qu’on vous appelle ?

Le gang hocha la tête à contrecœur.

— La situation est très simple. Nous sommes des BloodKlans ! Vous savez ce que cela signifie ?

Le gang se garda bien de répondre. Pour tout dire, ce Daniel au regard mortel leur filait la trouille à eux aussi. Même les Bleus étaient plus chaleureux lorsqu’ils s’adressaient aux gens. Les Tramps se rendaient compte que leur existence même était une insulte pour ces jeunes si bien habillés qui n’avaient connu que le confort. Fou de rage, Worm s’avança et claironna :

— Oui, des trouducs qui foutent le feu aux gens parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire ?

Daniel le considéra de toute sa hauteur, hésitant visiblement entre répondre et lui lâcher une rafale de M31. Il choisit de répondre :

— Je vois. Un petit malin qui croit encore plus malin d’obéir à un sac à virus en attendant qu’il lui morde le nez ! Tu ne veux pas entrer à la Mairie de la Bulle, gamin ? Tu y serais bien.

Ses hommes rirent servilement dans son dos.

— Nous sommes les BloodKlans, clama-t-il d’une voix forte et passionnée. Nous sommes les chevaliers de la Bulle. Notre Mission est d’éradiquer tous les porteurs de virus que le laxisme du Conseil Municipal laisse se promener en toute impunité ! Livrez-nous cette garce contaminée qui se fait passer pour votre Chef et vous pourrez retourner dans votre trou à rats…

— Et si on refuse ? crièrent Junk et Mud en chœur.

— Mes gars vous dégomment tous en moins de deux. Ah ! et on veut la chinetoque aussi…

— Hein ? intervint Trash. Mais Messy n’a pas le 4 !

— Ta gueule, sac à virus ! Ça n’a rien à voir, c’est pour un usage «temporaire». Si elle se montre très gentille avec notre ami…

Daniel posa sa main sur l’épaule de Spoilt et commença à serrer. Spoilt grimaça de douleur.

— Les indics sont des salopards, continua le chef des BloodKlans, mais il faut les payer, n’est-ce pas ? Bref, si votre crasseuse amie est bien sage, il se pourrait que nous la laissions repartir ensuite…

Il y eut un silence dans la bande.

— Sinon, vous nous butez tous ? C’est ça ? Ben, vous pouvez commencer par moi !

Hors de lui, Junk avait laissé glisser Seize à terre et fait un pas en avant, sa Kalach pointée sur Daniel. La jeune fille haletante s’accrochait à sa jambe. Elle semblait avoir recouvré ses esprits et tremblait aussi furieusement que le colosse.

— Stop ! Baisse ton arme, Junkie Junk ! ordonna Trash.

— Mais… ces ordures… protesta-t-il en se tournant vers elle.

— Tu vas juste réussir à faire tuer tout le monde ! Ce n’est pas ça qu’on a appris toutes ces années !

— Mais merde, on n’a pas appris à se soumettre, non ? !

Elle lui effleura la joue du bout des doigts pour calmer sa révolte. Il resta là, vacillant sous la caresse, comme retenu par un fil de soie. Elle se souleva sur la pointe des pieds. Junk baissa la tête et Trash appuya son front contre le sien. Ils fermèrent les yeux en même temps tandis que Seize lâchait la jambe de Junk, retenant ses larmes. Trash rompit le tendre contact et reprit d’une voix très douce :

— Messie Mess ?

— Oui, Trash ?

— Tu es prête ?

— Oui, Trash…

La voix de Mess était à la fois rauque et ferme. Son regard ne flanchait pas. Elle croisa les bras pour saisir ses épaules et s’empêcher de frémir.

Daniel éclata d’un rire aussi glacé que ses yeux :

— Que de grandeur d’âme !

— Tu confonds la grandeur d’âme et la logique, laissa tomber Trash. Junk ?

— Trash, tu ne vas pas…

— Tu sais bien que si. Écoute, ça t’épargne un souci, pas vrai ?

Elle sourit en continuant :

— Tu aurais été obligé de t’y résoudre bientôt… Je compte sur toi. Garde mes Tramps en vie. (Du regard, elle balaya son groupe.) Continue… Tu sais faire.

— Non, sans toi… j’ai plus envie…

C’était tout ce qu’il trouvait à dire et il se maudissait parce qu’il ne parvenait pas à pleurer, malgré la boule qui lui obstruait la gorge.

— Tu vas la retrouver, l’envie, assura Trash après un coup d’œil en coin à Seize. Tu vas l’y aider, petite, pas vrai ?

— Oui, Trash, je… vais… l’y aider, articula laborieusement Seize.

Trash sourit encore, approuvant l’effort.

— C’est bien.

Puis elle s’arrêta devant Mud :

— Ça t’a fait une sacrée première sortie, hein, petit ? Mud hocha la tête sans rien dire, les yeux brillants.

Elle lui prit la main et y glissa son razor.

— Apprends à t’en servir avant de le dégainer, d’accord ? On y va, Messie Mess ?

Mess parvint à acquiescer. C’est alors que Markus intervint brutalement :

— Mais merde, Junk, tu vas pas laisser faire ça, non ? !

Le colosse secoua la tête et laissa tomber d’une voix éteinte :

— Si, parce que c’est la seule solution. Le gang, c’est tout ce qui compte, les gangboys viennent après. C’est ça qu’on a appris avec Trash. Pas vrai, vous autres ?

Autour de lui, les Tramps approuvèrent sourdement. On entendit Worm sangloter. Il s’était réfugié dans les grands bras maigres de Mud, qui tentait de le réconforter. Mais le ressentiment, un ressentiment noir et insondable, pointait sous le chagrin, et les BloodKlans ne s’en rendaient pas compte. Ils n’étaient que trop ravis de voir Mess ligoter Trash sur l’ordre de Daniel. Aucun d’eux n’avait le courage de s’en charger, au risque de se faire mordre. La Chef leur souriait avec férocité, en leur montrant le plus de dents possible, tandis que Mess glissait subrepticement une boucle de corde dans le poing fermé de sa Chef. Les BloodKlans ricanèrent ; celui que Daniel chargea de la vérification des nœuds fit l’erreur de se contenter de tirer précipitamment dessus pour voir s’ils serraient assez. Puis il se recula, mettant le plus d’espace possible entre la malade et lui. Il était blême.

Les Tramps s’ébranlèrent sur un signe de Daniel et s’engagèrent dans le tunnel. Junk prit leur tête. En passant devant Spoilt, il le toisa :

— On se retrouvera, toi et moi, petit, comptes-y…

Spoilt avala sa salive et voulut parler, mais il n’y parvint pas.

— Lâche-moi ! fit Wresh d’un ton sec.

Il obéit machinalement et la jeune fille rejoignit Junk. Ses yeux étaient vides et ternes. Elle jeta un dernier regard meurtrier à Spoilt. Il fit mine de ne pas le noter, mais un tic nerveux déforma sa joue crevassée d’acné.

Tête basse, les Tramps passèrent devant les BloodKlans et disparurent dans le couloir.

Daniel parada :

— Je savais que vous verriez les choses comme nous !

Toi aussi, je te retrouverai, ordure, songea Junk.

Les Tramps marchèrent jusqu’à ce que le couloir fasse un coude et qu’ils disparaissent à la vue des BloodKlans. On entendait leurs gros rires, la voix de Spoilt qui se félicitait que ça se soit si bien passé. Junk se raidit en entendant un cri de fille. Il ne savait pas qui l’avait poussé, Trash ou Mess. C’était peut-être ça le pire.

— Mess, précisa Seize tout doucement.

Ils n’avaient pas fait cinq cents mètres dans un silence morne que quelqu’un poussa un juron rageur. Markus se dressa devant Junk :

— Hé, j’y crois pas ! ? On se taille vraiment ? Ce mec t’a chouré tes gonzesses pour se les faire et tu lui casses pas sa sale tronche ?

Il en postillonnait d’irritation. Une colère dont il ne démêlait pas très bien les raisons. Il respectait et aimait bien Trash — autant qu’il pouvait respecter et bien aimer quelqu’un. Elle allait crever, et ça ne lui plaisait pas du tout. Et surtout, l’ancien Chef se sentait aussi humilié que les Tramps. Sans réfléchir, il donna un petit coup sec de la paume dans l’épaule de Junk. Le colosse para du tranchant de la main et l’envoya s’étaler deux mètres plus loin entre deux rails disjoints.

— N’abuse pas, Markus, Trash t’a laissé en vie, mais JE n’ai encore rien décidé, dit-il en se contenant avec peine. En plus, tu veux qu’on fasse quoi devant trente M31 en terrain découvert ? On crèvera. Pour rien. Trash nous a appris aussi qu’il faut survivre avant de penser à se venger.

— Je connais quelqu’un, bordel ! Si je peux le contacter, il nous dira où est le repaire de ces salopards ! s’exclama Markus en se relevant mais en restant à bonne distance de Junk, cette fois.

— Tu es sûr de ça ?

— Pratiquement. Le type ne peut rien me refuser et c’est un des BloodKlans les plus haut gradés… L’ennui, c’est que j’ai pas de CellComputer pour le joindre. Si on doit y aller à pied, ce sera trop tard.

— J’en ai un, intervint Casteret d’une voix terne. Un bon journaliste ne s’en sépare jamais.

Junk sursauta, il avait complètement oublié le gros homme. Depuis l’évasion du stade, le journaliste était resté muet, se contentant d’essayer de suivre l’allure folle de la bande. Il était gris de fatigue et respirait avec peine.

— Passez-le-moi ! ordonna Markus, qui eut la présence d’esprit de vérifier si Junk était d’accord.

Le colosse acquiesça. Markus ne se le fit pas dire deux fois, composa un numéro. La conversation fut très courte. D’un ton sans réplique, l’ancien Chef des gangs parisiens ordonna à son interlocuteur de lui révéler l’endroit où les BloodKlans se réunissaient d’habitude. L’autre protesta avec violence, on entendait ses éclats de voix perçants dans le micro.

Markus se contenta de laisser tomber :

— Très bien, si tu le prends comme ça, je coupe tes approvisionnements en AzTc ! Alors ramène tes fesses immédiatement !

Et il coupa la communication avant de rendre l’appareil à son propriétaire. Junk gloussa presque :

— Il sait pas encore que t’as plus de came à vendre ?

Markus haussa les épaules :

— Faut bien bluffer de temps en temps, mec, tu sais ce que c’est…

Junk fronça les sourcils mais ne dit rien. Casteret récupéra son CellComputer et pianota dessus.

— Pure curiosité professionnelle, dit-il poliment à Markus, mais n’est-ce pas le numéro du Premier Adjoint au Maire que vous avez composé ? Ça y ressemble bigrement…

Markus haussa les épaules :

— Qu’est-ce que tu crois ? Que les BloodKlans ont été apportés par la cigogne ? Le Premier Adjoint est un de leurs chefs depuis toujours…

— Et il est atteint du 4 ?

— Ouais, ça te pose un problème ?

— À moi, non. Mais à lui, si ses BloodKlans l’apprenaient, oh oui !

Markus ricana :

— T’es bien naïf, pour un journaleux ! Mais la guerre contre les 4, c’est de la politique, il y croit pas une seconde ! Tout ce qu’il veut, c’est la place du Maire !

— Et comment savez-vous tout cela ? demanda encore Casteret en prenant des notes.

Markus détourna le regard et, après un moment de silence, il laissa tomber du bout des lèvres :

— C’est mon père.

Sa voix était rauque et ses yeux brillaient dangereusement.

Junk ricana :

— Eh bien, si les chiens font pas des chats, on dirait que les salopards non plus…

 

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