La ballade de Trash
Chapitre 8
La sortie n’était plus très loin. Trash s’accroupit sous les feuilles lancéolées d’un petit palmier et scruta les escaliers qui montaient vers l’extérieur en face d’elle. L’objectif d’une caméra étincela au-dessus de l’arche de béton encadrant les premières marches. Elle ne fonctionnait pas pour l’instant, car le mécanisme était couplé à un détecteur de son. D’ici, ce serait assez simple de l’exploser d’une balle, mais la panne attirerait immanquablement l’attention des Bleus.
Worm et Junk se faufilèrent près de la Chef, Seize toujours en remorque. Trash leur fit de la place, non sans couler un regard agacé à cette dernière. Junk n’intercepta pas le coup d’œil, mais Worm, oui. Perplexe, il contempla les deux filles avec attention, puis Junk, ensuite il se mordit les lèvres.
Merde, si la Chef commence à être jalouse de la nouvelle recrue, ça va compliquer les choses !
Junk, totalement inconscient du problème, examinait les escaliers et attribua la nervosité de Trash à l’obstacle. Il se retint de siffler entre ses dents.
— T’as prévu quelque chose contre ça ? chuchota-t-il.
Trash secoua la tête.
— On ne devait pas passer par ici, je te le rappelle. Sur le trajet initial, il n’y avait aucun couplage caméra/ détecteur de son.
— On repart en arrière ?
Ils se turent un instant, tandis que Trash pesait sa réponse. Seize rompit le silence :
— Pluie, dit-elle fermement. Attendre pluie.
Les deux autres la contemplèrent, ahuris.
— Elle a perdu la boule, ta protégée ? murmura Trash.
Junk resta interdit, se demandant depuis quand Seize était devenue sa protégée. Cette dernière insista :
— Pluie tomber bientôt.
Du doigt, elle désigna le plafond, et ses deux compagnons aperçurent les minuscules sprinklers au-dessus de leurs têtes. Placés en quinconce, c’étaient eux qui dispensaient la bruine intermittente qui leur tombait dessus depuis leur entrée dans les serres et les trempait insidieusement.
— La pluie tombera bientôt, rectifia Mud qui les avait rejoints et que Worm avait mis au courant.
Docile, Seize répéta :
— La pluie tombera bientôt.
Mud se tourna vers Trash :
— Ce qu’elle veut dire, c’est que l’arrosage automatique va s’enclencher…
— Et alors ? Ça arrose pas déjà, ça ? fit Junk en désignant la brouillasse humide.
Mud fit non de la tête et dit d’une voix chevrotante :
— Faut deux bonnes pluies tropicales en plus par jour, je le sais parce que mon père était jardinier dans ce complexe avant de…
Il n’acheva pas, sa voix sembla sur le point de se briser, mais il se reprit et ajouta :
— La pluie fera un boucan de tous les diables. On pourra shooter la caméra à ce moment-là, je pense.
Junk intervint vivement :
— Non, on n’aura même pas besoin de la shooter ! Le détecteur la déclenchera pas. Il est sûrement programmé pour ignorer les bruits «normaux», il sera paralysé par ses propres paramètres. Bravo, petite, acheva-t-il en donnant une légère tape approbatrice à Seize.
Il manqua à nouveau la grimace fugitive qui déforma les traits lisses de sa Chef. Mais Worm, lui, la nota et commença à s’inquiéter sérieusement. Il fixa le bout de ses pieds, indécis. Devait-il avertir Junk de ce qui se passait ou laisser les grands se débrouiller entre eux ? Quand il releva le menton, il rencontra le regard glacé de Trash. Il sut aussitôt qu’elle avait suivi le cours de ses pensées. Alors, il opina silencieusement lorsque Trash lui souffla :
— Non.
Seize semblait aussi inconsciente que Junk du trouble qu’elle suscitait chez la Chef des Tramps, se dit Worm. Il haussa les épaules : allons, les grands savaient faire face à ce genre de bêtises, ce n’était pas à lui de s’en préoccuper.
— Attendre pluie, reprit Seize. Espérer temps court.
— En espérant que la pluie ne tarde pas trop, traduisit machinalement Mud. Pourquoi ?
— En espérant que la pluie ne tarde pas trop, répéta Seize en bonne élève. Lui mourir bientôt si traîner. Cœur s’arrêter bientôt. Toujours pollens, toujours allergie. Lui quitter endroit ou mourir. Je dire déjà.
— Je l’ai déjà dit, corrigea Mud.
— Je l’ai déjà…
— Arrête de faire le perroquet comme ça, Sickteen, c’est insupportable ! la coupa Trash avec brutalité.
Seize et Junk sursautèrent de concert, surpris par l’éclat soudain de la jeune femme :
— Mais tu lui as dit d’apprendre à parler correctement, faudrait savoir ! s’insurgea le Second.
— Elle n’a qu’à répéter dans sa tête ! s’obstina Trash. Bon, cette pluie de merde, elle arrive quand ?
Du regard, elle interrogea Mud, qui écarta les mains en signe d’ignorance :
— Je ne sais…
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’un petit staccato se fit entendre sur les feuilles. Au départ, ce ne lurent que des gouttes un peu plus grosses, dispersées, qui s’infiltraient dans le cou, tombaient dans les yeux des Tramps comme d’énormes larmes ou s’écrasaient en larges étoiles de cristal sur les pétales multicolores alentour. Puis ce fut une douche lourde, presque brutale, qui ploya les feuilles le long des troncs et plaqua les cheveux sur les crânes offerts. Le vacarme devint épouvantable, on aurait dit que des milliers de marteaux s’abattaient sur la jungle souterraine.
— Maintenant ! souffla Trash.
À son ordre, la bande passa sous la caméra toujours inactivée et se rua vers les escaliers. Ils les gravirent au pas de course, enfilant deux cents marches au moins avant de s’arrêter pour souffler au premier palier.
Il y eut un long silence, seulement entrecoupé de raclements de gorge et de halètements. Wresh le rompit d’une voix angoissée :
— Spoilt ne respire plus !
En effet, malgré le masque qui le protégeait et le tuyau enfoncé dans sa gorge ouverte, le garçon reprenait une sinistre teinte bleue. Junk le reposa à terre, tandis que Seize palpait la poitrine du gosse avec précaution.
— Quoi Seize craindre. Cœur pas supporter. Massage ou choc électrique. Sinon…
La jeune fille leva les mains en l’air et les agita avec un pessimisme visible. Wresh gémit, ses longs cheveux trempés masquant son visage désespéré :
— Faites quelque chose ! !
Seize secoua la tête avec compassion :
— Je pas savoir massage cardiaque.
— Un choc électrique, t’as dit ? intervint Worm. Wresh ? Je le shoote au Tazze, ton mec ? T’es d’ac ?
Wresh lui jeta un regard vide, elle ne comprenait pas. Mais Seize approuva vivement :
— Oui ! Idée très bonne ! Faire ça !
Worm dégaina son Tazze, quêta d’un regard l’accord de Trash, l’obtint et régla son arme à la puissance minimale. Il tira. Les deux flèches d’acier se fichèrent dans la poitrine inerte de Spoilt.
Le corps du garçon s’arqua d’un coup en une convulsion impressionnante. Il retomba aussitôt ; sa tête ballotta mollement. Mais il n’y eut pas de changement notable.
Wresh se laissa tomber à genoux et sanglota. La grande Shabby s’approcha d’elle pour la prendre dans ses bras, mais son amie la repoussa en pleurant de plus belle.
Penaude, Shabby rejoignit Spent qui s’était tassé dans un coin pour ne gêner personne. Le gros garçon secouait sans arrêt ses dreadlocks vertes comme en réponse à une musique fébrile qu’il était seul à entendre. Shift et Crap se rongeaient nerveusement les ongles, le regard perdu dans le vague. Mud et Mess avaient gravi quelques marches pour contempler la scène de haut.
Sans qu’ils en aient conscience, leurs doigts s’étaient enlacés. Ils se tenaient par la main comme s’ils s’agrippaient à une bouée. La même expression ambiguë se lisait sur tous les visages : on n’aimait guère Spoilt mais c’était un Tramp, merde !
— Recommencer ! s’écria Seize.
Worm tendit la main vers Mud. Celui-ci n’eut pas besoin de dessin : il lâcha Mess, redescendit aussitôt et échangea son arme chargée contre celle de son ami. Worm ajustait sa visée, il allait tirer quand Seize suggéra :
— Plus fort courant, possible ?
Worm hocha la tête, augmenta l’intensité et appuya sur la détente. Deux autres flèches s’enfoncèrent à quelques millimètres des précédentes sur le torse inanimé.
Cette fois, la convulsion fut si violente que Spoilt décolla littéralement du sol avant de retomber comme un gros sac mou. Mais lorsque son dos retoucha terre, le jeune garçon eut un hoquet et haleta. Il respirait mal mais il respirait.
Tout le monde soupira de soulagement, même Junk qui s’était pourtant juré un peu plus tôt de l’achever lui-même en cas de crise, et même Seize qui depuis le début ressentait une antipathie viscérale pour le garçon. Il fallut retenir Wresh en larmes qui, se ruant vers Spoilt pour le serrer contre elle, menaçait de l’étouffer à nouveau.
Seize examina le malade un petit moment, puis se pencha sur lui et, d’un geste sec, retira sans prévenir le tuyau de bambou fiché dans le larynx. Spoilt gémit sourdement ; aucun son ne franchit ses lèvres, car l’air ne parvenait plus jusqu’à ses cordes vocales. Le trou dans la trachée qui lui avait sauvé la vie le rendait muet.
— Refermer, dit la jeune fille. Sinon lui plus parler. Air partir avant cordes vocales.
— C’est un problème ? ironisa Mess. Mais bon, ça c’est dans mes «cordes» à moi.
La jeune Asiatique fit mine d’ignorer le regard lourd de reproches que lui jeta Wresh lorsqu’elle lui passa devant en redescendant de son perchoir. Elle fouilla dans la Trousse des Derniers Secours et en sortit une bandelette couverte d’un baume rose. Elle décolla la protection transparente et appliqua le pansement sur la gorge de Spoilt. Le baume durcit à l’air libre avec un petit sifflement, refermant la plaie. Spoilt gémit à nouveau, cette fois le son rauque était issu directement de sa bouche.
— Ne force pas trop quand même, fit Mess railleuse. On n’est pas si pressés que ça de t’entendre…
Spoilt se redressa lentement. Il conservait son aspect bouffi et ses doigts avaient encore l’air de boudins, mais il allait visiblement beaucoup mieux. Trash le fixa un instant, se contentant de lui dire :
— Au retour, on passera par le chemin habituel…
Il la remercia vaguement d’un hochement de menton, mais ses petits yeux porcins, encore plus enfouis dans sa figure tuméfiée, ne lâchaient pas le dos de Mess, inconsciente de la haine franche qui s’y lisait désormais.
Il ne restait plus qu’à rejoindre la surface et se glisser le long des voies du tramway. Les caméras suivantes furent plus aisées à circonvenir. Il suffisait d’étudier leurs mouvements assez rudimentaires et de se glisser dans les angles morts au bon moment. Lorsque les Tramps surgirent enfin à l’air libre, la tension se relâcha un instant sur leurs traits tirés. Spent inspira avec délices l’air de la cité :
— Oh fachte ! Ça sent vraiment bon chez les riches, putaincong !
Trash approuva distraitement.
— L’air des Bulles est enrichi d’oxygène pur et filtré. Et puis il y a les jardins…
Elle fronça les sourcils :
— Vous surveillez Spoilt, il risque de nous… Merde ! s’exclama-t-elle.
— Quoi ? fit Junk.
Mais Trash l’ignora et se tourna vers Spoilt.
— Tu ne peux pas venir avec nous jusqu’au bout : le parc Montsouris est un jardin, il y a des plantes comme en bas, tu risques la même histoire.
Spoilt balbutia :
— Ben alors, Chef, qu’est-ce que je vais faire ?
— Tu nous attendras à l’entrée ! Nous te dénicherons une cachette et nous te récupérerons au retour. Si tu ne nous vois pas revenir d’ici deux jours, tu vas nous attendre au point de passage habituel, à la Station Saint-Michel. Là-bas, tu attends encore trois ou quatre heures, puis tu files à la Poubelle. OK ?
Spoilt opina humblement, soulagé qu’elle n’ait pas pensé à l’abandonner. Junk, lui, l’aurait fait : le garçon l’avait lu dans les yeux sombres du Second posés sur lui. Il détourna le regard pour tomber sur celui de Seize. La jeune fille avait la tête penchée de côté et affichait une moue réprobatrice, comme si elle entendait un son désagréable.
La salope, elle lit dans mes pensées ! grinça mentalement Spoilt.
Il la fixa d’un air méchant et, de façon délibérée, évoqua les longues cuisses de la jeune fille avec lubricité. Il eut la satisfaction immédiate de la voir rougir. Cependant, il se dit aussitôt qu’il ferait mieux de se tenir loin d’elle. La garce était dotée de pouvoirs très inquiétants.
La bande reprit la route sans trop de précautions. La nuit était tombée et la probabilité qu’on les surprenne ici était quasi nulle. Les rails des tramways sinuaient, coincés entre deux parois aveugles, hautes d’une dizaine de mètres. En restant bien plaqués contre les murs, les gamins couraient peu de risques d’être repérés depuis les fenêtres des bâtiments qui donnaient sur les voies.
De temps en temps, une longue rame illuminée passait silencieusement. Les Tramps se tapissaient alors contre le talus jusqu’à la disparition du train. Quelqu’un fit la remarque que se cacher n’était peut-être pas très utile : il n’y avait quasiment personne dans les habitacles. Trash se tourna vers son Second.
— Junk ?
— Ouais ?
— C’est quand même étrange qu’il y ait si peu de monde, tu ne trouves pas ?
— Je te dis que ça pue depuis le début, cette histoire ! !
— Allons, ils ne videraient pas tout un arrondissement, rien que pour mettre la main sur des loqueteux comme nous, raisonna-t-elle. Non, je suis sûre que c’est autre chose…
Seize se glissa devant Junk sans le lâcher et braqua son regard rosâtre sur la jeune femme. Avec aigreur, Trash pensa que la fille pouvait se décramponner de Junk puisqu’elle y voyait désormais beaucoup mieux qu’eux.
— Malades ou peur malades. Épidémie Nada4. Gens rester chez eux. Faire livrer par domestiques. Plus sûr.
— Le 4 a gagné la Bulle à ce point-là ? fit Trash, les yeux ronds. Mais nous, dans les banlieues, nous sommes beaucoup moins touchés !
Seize fit signe qu’elle n’en savait pas plus.
Trash haussa les épaules et se remit en route. La bande s’ébranla derrière elle. Ils avancèrent un moment encore en silence jusqu’à ce qu’elle désigne une échelle qui escaladait la paroi abrupte. Un peu plus haut, des branches apparaissaient.
— C’est là, fit-elle. Le parc Montsouris.
Elle appela Spoilt.
— Tu as vu la niche qu’on vient de dépasser ?
Le garçon acquiesça.
— Tu restes là. Que quelqu’un lui laisse une bouteille d’eau, plus une ou deux barres nutritives.
Mess fouilla dans sa trousse pour les barres et les tendit sans un mot au garçon, tandis que la grande Shabby se délestait d’une bouteille d’eau qu’elle avait conservée dans son propre sac.
— Merci, fit Spoilt à Shabby.
Il ignora délibérément Mess. Tant mieux, la jeune fille préférait quand le «porc vicelard» l’oubliait. Même pour la remercier. Elle l’aurait soigné avec le même acharnement que n’importe quel membre du gang, mais en dehors de ça, elle ne pouvait pas le supporter.
Mess avait rejoint les Tramps lorsque son gang d’origine avait été exterminé par un virus inconnu et elle s’était juré de tout faire pour empêcher que cela n’arrive de nouveau. Depuis, elle qui n’avait pu apprendre à lire suivait tous les cours vidéo de médecine sur l’Externet et, au besoin, s’en faisait faire la lecture. Cependant, Spoilt lui faisait toucher
les limites du serment d’Hippocrate 1 qu’elle s’était prêté à elle-même.
Elle grimaça de dégoût et suivit Shabby qui empruntait l’échelle à son tour. Wresh resta un moment en arrière.
— Tu fais bien attention à toi, hein ? dit-elle à son compagnon, la voix tremblante.
— T’inquiète, répondit-il d’une voix encore mal assurée. C’est plutôt toi qui devras faire attention, OK ?
— OK !
Elle le fixa, semblant attendre quelque chose qui ne vint pas. Au lieu de l’embrasser, Spoilt avait déjà tourné les talons et se faufilait dans la niche désignée par Trash. Il lui fit un petit salut de la main. Pas froid, non, mais pas très chaleureux non plus.
Il doit se sentir encore mal à cause de sa crise, se dit la jeune fille pour se réconforter. Et elle escalada l’échelle à la suite des autres.
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