La ballade de Trash
Chapitre 5
Le silence et l’obscurité — à peine trouée par les faisceaux des torches — pesaient lourdement sur tous. L’oreille aux aguets, les Tramps descendaient les marches gluantes avec précaution. On était bien loin de la légère euphorie survenue après la distribution d’armes. Les nerfs tendus comme des câbles, sursautant au moindre bruit inattendu, Junk respirait mal. Il haïssait ces boyaux trop étroits et trop bas pour lui, dont les parois semblaient se rapprocher pour mieux l’écraser. Sa mèche unique s’accrochait sans cesse aux menues aspérités des pierres du plafond. Il se résigna à remettre son turban tandis que Trash et les autres se glissaient entre les murailles comme des couleuvres. Il n’avait jamais autant maudit sa haute taille.
L’air devenait de plus en plus tiédasse et poisseux. La lumière des lampes se heurtait à une barrière opaque de gouttelettes d’humidité et de micropoussières, un brouillard nauséabond qui collait à la peau et s’insinuait sous les vêtements. Et plus ils avançaient, plus l’atmosphère était insoutenable, même pour eux.
Junk jura entre ses dents : la respiration de Spoilt à ses côtés devenait sifflante, une crise d’asthme s’annonçait. Le garçon tentait en vain de discipliner ses poumons torturés. Ce sifflement de pneu troué qui s’échappait si souvent de la poitrine du malheureux insupportait Junk depuis toujours. Ici, dans les entrailles de la Terre, ça ne faisait qu’ajouter à son propre sentiment d’étouffement.
Trash, qui marchait en tête, s’arrêta brusquement, remonta les quelques marches jusqu’à eux et tendit un oxymasque à Spoilt. Normalement, on utilisait ces protections seulement à l’extérieur, les jours de grandes pollutions atmosphériques. Mais ça ferait l’affaire pour Spoilt, l’oxygène filtré obligerait les alvéoles en détresse à se rouvrir, et les particules nocives n’iraient plus se nicher dans sa poitrine.
Il fallut néanmoins quelques minutes pour que la respiration du garçon redevînt normale. Junk émit un grognement désapprobateur : de son point de vue, on aurait dû se débarrasser de Spoilt dès qu’il avait franchi l’entrée de la Poubelle. Outre que le garçon faisait une consommation doublée des rares médicaments du gang, c’était un fouteur de merde de premier ordre, un teigneux qui se croyait drôle quand il n’était que cruel, et il cherchait sans cesse noise aux autres. Sauf à Wresh, sa petite amie.
Cette dernière dut sentir l’humeur farouche de Junk, car elle se faufila entre lui et son compagnon dans un geste dérisoire pour le protéger. Junk surprit le coup d’œil à la fois hostile et circonspect qu’elle lui jeta au passage. Il haussa les épaules en grognant intérieurement, un peu gêné malgré tout.
Ignorant les états d’âme de son Second, Trash lui lança :
— Junkie Junk, fais passer aux autres : on arrive aux égouts. Attention où ils mettent les pieds !
Le brouillard s’éclaircissait un peu sur le dernier palier. Ils débouchèrent sur un quai chichement éclairé par des veilleuses rougeâtres de loin en loin. C’était plutôt une bénédiction car le canal qui occupait les deux tiers de la conduite ne roulait pas des eaux très engageantes. Noir et huileux, le courant y était rapide, des objets non identifiés flottaient entre deux eaux en sifflant dans de petits nuages de vapeur. Le quai qui le bordait permettait d’avancer, mais tout juste.
— Attention, répéta Junk à mi-voix, ce jus est très acide, tombez pas dedans, surtout ! Éteignez vos lampes, vous trois, on n’en a plus besoin à partir d’ici.
Mud resta planté, hypnotisé par les remous menaçants, bloquant l’avancée des autres. On commença à grogner dans son dos.
— Fais gaffe et tout ira bien, lui glissa Worm en se coulant avec adresse devant lui.
Il lui tendit la main pour l’aider à avancer. Mud ne se fit pas prier, il saisit la pogne secourable et suivit son compagnon. Trash plissa les yeux d’un amusement bref devant le couple improbable formé par les deux garçons : Mud l'échalas, roux comme n’oserait pas l’être une carotte surshootée aux OGM, et le minuscule Worm, d’un brun tanné comme un pruneau racorni. Ça devait ragaillardir Worm, qui avait longtemps été le bébé de la bande, de prendre en charge un aussi grand dadais que son nouveau compagnon. Junk surprit l’expression fugace de la jeune femme et sa poitrine se dilata de soulagement. Il arrivait encore à Trash de sourire ! S’ils n’avaient pas été aussi entourés, dans un endroit aussi dangereux, il l’aurait serrée très fort contre lui.
Plongé dans ses pensées, il faillit glisser dans le liquide puant. Il se ressaisit au dernier instant. Non pas qu’une chute aurait été mortelle, mais on ne s’en tirait pas sans de sérieuses brûlures, et il valait mieux avoir les yeux fermés au moment du plongeon. Junk s’ébroua et se concentra sur son chemin, en râlant toujours contre l’exiguïté de ces foutues conduites. Ici aussi, il devait se courber pour éviter de se cogner.
Tout à coup, il lui sembla percevoir un bruit pardessus les clapotis de l’eau. Il fit signe aux autres de s’arrêter. Tous obéirent aussitôt, sauf Mess, aussi distraite que d’habitude, qui heurta Crap et manqua de choir dans le canal. Le garçon la rattrapa de justesse, serrant le mince poignet dans une étreinte de fer dont elle eut le mauvais goût de se plaindre.
Il haussa les épaules, se contentant de chuchoter discrètement à l’adresse de Spoilt, le plus proche de lui :
— Quelle idiote !
Spoilt acquiesça derrière son masque, mais son sourire mauvais était lisible dans ses petits yeux noirs malveillants. Il exécrait Mess depuis que la ravissante Asiatique au teint de porcelaine avait eu le front de décliner ses avances. Il faut avouer que le refus en question s’était exprimé à la pointe d’un couteau dirigé sur sa gorge et nettement décidé à s’enfoncer profondément s’il insistait. Spoilt n’avait jamais cherché à démêler la question de savoir s’il détestait Mess parce qu’elle l’avait dédaigné ou à cause de la trouille qu’elle lui avait collée ensuite. N’empêche, il s’était juré que l’horrible bestiole que la jeune fille avait forcé Trash à accepter dans la bande aurait quelques problèmes dès qu’ils seraient de retour à la Poubelle. Un chien, cette fille était folle !
Il sentit sur lui le regard adorateur de Wresh et le lui rendit froidement. Après le refus de Mess, il s’était rabattu sur elle. Elle était pas mal aussi, mais putain, quel pot de colle ! ! Il se força à lui sourire, toutefois. Junk et Trash tenaient les capacités de Wresh en haute estime, et c’était toujours bon d’être dans les petits papiers des Chefs.
Un cri perçant interrompit le cours de ses pensées. Le groupe entier sursauta. C’était un hululement suraigu venu du fond de la conduite, droit devant eux. Derrière le cri atonal, on percevait un concert de grognements, d’exclamations et d’insultes.
Trash leva le bras, poing fermé. La bande se tendit, prête à obéir à un ordre de repli éventuel. Mais la Chef leur fit signe de continuer en se plaquant encore plus contre la paroi du couloir. Junk posa la main sur l’épaule de Trash, qui se tourna pour dévisager son ami et acquiesça à la question informulée : elle le laissa prendre la tête. Au passage, il saisit Worm par le col, l’embarquant sans effort apparent. Le gamin ne frémit même pas lorsqu’il survola brièvement l’eau putride du canal avant de retoucher terre devant Junk.
Le Second lui chuchota quelque chose à l’oreille. Laissant la bande sur place, Worm fila comme une flèche en direction des cris. Avec admiration, Mud le regarda disparaître dans un couloir perpendiculaire. Le courage et l’efficacité de ce gosse minuscule l’impressionnaient. Mais sans lui, Mud se sentait très seul tout à coup. Il espéra que son nouvel ami serait rapidement de retour.
La tête brune de Worm resurgit aussitôt au tournant. Il leur fit signe d’avancer doucement. Les Tramps se rapprochèrent sur la pointe des pieds. Le gosse fit son rapport à Junk qui transmit les informations à Trash. Celle-ci sembla se replier sur elle-même, comme pour mieux réfléchir, puis :
— On intervient, ordonna-t-elle si doucement que Junk dut pratiquement lire les mots sur les lèvres fines.
Ils se glissèrent l’un après l’autre dans le couloir. Le plafond incurvé s’interrompait un peu plus loin, dans le vide apparemment. Mud ne comprit la disposition des lieux que lorsqu’il eut le nez dessus : le passage débouchait sur une salle située quatre mètres en contrebas, à laquelle on ne pouvait accéder que par une échelle rouillée.
Tapis dans l’ombre, les Tramps furent les témoins d’une étrange scène. Cinq vieux hirsutes, couverts de haillons et armés de lames de fortune, cernaient une petite silhouette apeurée vêtue d’une tunique courte d’un blanc éclatant.
Les vieux se rapprochaient peu à peu et semblaient sur le point de mettre la main sur leur proie acculée. Au dernier moment, la fille se glissa entre deux hommes avant de filer en direction du couloir le plus proche, dont l’ombre noire salvatrice s’ouvrait à un ou deux mètres de là.
Elle l’aurait atteint si un sixième vieux n’en avait surgi et ne s’était interposé, lui barrant l’accès. Elle fit un écart à l’ultime seconde et se réfugia sur un tas de moellons abandonnés. Pendant sa brève escalade, elle avait saisi un gros silex aux arêtes tranchantes et le brandissait en faisant de grands gestes. Le petit visage fermé disait assez à ses adversaires combien elle comptait vendre chèrement sa peau. Les vieillards hésitèrent. Leur victime succomberait certainement sous le nombre, mais le premier qui s’aventurerait risquait d’être sérieusement blessé. Ils firent cercle autour d’elle, grognant et la bave aux lèvres, leur avidité féroce s’exprimant ouvertement.
De son perchoir, Junk contemplait la scène avec admiration, il appréciait les filles avec du caractère. À un moment, elle leva les yeux dans leur direction. Le Second se rejeta en arrière, mais il était presque sûr qu’elle les avait repérés. Il se tassa encore plus dans l’ombre.
Il jeta un œil sur Trash qui s’était glissée près de lui, épaule contre épaule, et lut la même certitude sur les traits durcis de sa Chef. Elle fit un signe dans son dos : Shift se coula à leur hauteur. Sans qu’il soit besoin de lui demander quoi que ce soit, il fit glisser son fusil de son épaule et adapta à l’extrémité du canon un silencieux très efficace, invention de Junk lui-même. Quand le gosse tirerait, on entendrait à peine le souffle de la balle. Il se coucha en position de tir et visa un des vieux, le plus proche de l’amas de gravats. Trash secoua négativement la tête. Shift comprit au quart de tour : mieux valait laisser la petite régler le compte du premier type et s’occuper du suivant.
Il appuya sur la détente. À cette distance, le M30 était d’une redoutable efficacité, la cible s’effondra, sans un cri, morte avant de toucher le sol. Ses compagnons l’entourèrent, sidérés. Pas un ne leva les yeux. Ils n’avaient pas encore compris que leur camarade avait été abattu.
Mais Shift ne leur laissa pas le temps de réfléchir. Il ajusta sa nouvelle cible ; un deuxième vieux tomba.
Le jeune garçon ne sourit même pas de son succès : à cette distance, c’était trop facile. Il s’apprêtait à aligner le troisième quand les quatre restants saisirent enfin qu’ils étaient attaqués. Leurs yeux affolés fouillèrent les alentours. Mal en prit à celui qui était le plus proche de la jeune fille. Profitant de la distraction de l’homme, elle glissa de son piédestal improvisé et lui fracassa le crâne de son silex. Il s’effondra en hurlant tandis qu’elle grimpait à nouveau sur la butte et se retournait, prête à recevoir le prochain agresseur.
Mais les trois rescapés prirent la fuite sans demander leur reste.
— Vous… pouvoir descendre… maintenant, lança la jeune fille d’une voix étrange à l’adresse des Tramps, toujours invisibles.
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