La ballade de Trash
Chapitre 13
Un flot de lumière illumina la chambre sans parvenir à éveiller l’homme endormi. Il devait être exténué pour n’avoir pas entendu non plus le début des échanges entre Trash et son père qui avaient dû résonner dans tout l’appartement avant que celui-ci ne coupe le son général. Les yeux de Junk firent rapidement le tour de la pièce : une chambre d’enfant. Des jouets jaillissaient d’un coffre mal fermé et des photos d’animaux et de vaisseaux spatiaux ornaient les murs. Junk secoua le dormeur sans trop de douceur. Ce dernier se dressa dans son lit en hurlant :
— J’ai rien dit !
Quelqu’un gloussa chez les Tramps. L’homme, livide tout d’abord, devint rouge comme une tomate. Ce type était cocasse, ficelé dans son pyjama trop petit, visiblement emprunté à Tellier. Il roulait des yeux affolés. Son regard fit le tour de la bande hétéroclite qui entrait lentement dans la chambre. Il s’arrêta d’abord sur la fille en courte tunique blanche, aux yeux roses, pendue au bras du colosse à la mèche argentée qui venait de le secouer. Un grand roux malingre en battle-dress, une fine Asiatique presque collée contre lui, une brune jolie mais renfrognée et un gros garçon paisible aux dreadlocks vertes se tenaient en retrait. Dans l’encadrement de la porte, une jeune femme à la tresse couleur de sang, vêtue d’une combi plus grise qu’argentée, semblait décidée à ne pas aller plus loin.
— Pas de panique, mon vieux. Tu as vraiment le sommeil lourd, hein ?
La voix de Tellier tombant du plafond se voulait ferme et rassurante, mais trahissait son état de fatigue.
— J’ai pris un truc pour dormir… C’est quoi ça, François ? couina le gros homme en direction du plafond. Tu avais promis de me cacher !
— Ceux-là pourront le faire mieux que moi… si tu les aides…
La menace dans les derniers mots était perceptible, le programme informatique n’avait eu aucun mal à la restituer. Il y eut un silence. Le gros homme redressa les épaules et fixa les Tramps. Il se racla la gorge :
— Je suis Didier Casteret. Journaliste pigiste au Monde d’Euraz. Enfin, se reprit-il, ancien journaliste…
Les Tramps hochèrent la tête en chœur.
— On sait. Levez-vous et rejoignez-moi dans le patio ! fit Trash durement en tournant les talons.
Casteret sursauta devant le ton autoritaire. Ses sourcils se froncèrent.
— On ne se connaît pas… ? hésita-t-il en scrutant le dos de la jeune femme.
Trash tiqua, mais ne répondit pas. Par-dessus son épaule, elle lança :
— Sickteen ? Il y a sûrement des fringues dans ces placards, sers-toi. J’en ai plus qu’assez de te voir te balader presque à poil !
Mess bondit sur l’occasion.
— Nous aussi, on peut, Chef ? implora-t-elle.
La petite Asiatique montra son jean troué et son teeshirt en loques. Elle jeta un regard suppliant à Trash qui acquiesça froidement.
— Wresh aussi, dit-elle. Les garçons, dehors ! Vous trouverez peut-être des trucs pour vous dans l’autre chambre…
— Mes anciennes affaires sont dans le dressing de gauche… émit la voix de Tellier.
Junk, Spent et Mud quittèrent la pièce, et Casteret leur emboîta le pas. Ils durent s’effacer devant une Mess fébrile qui les bouscula au passage. La petite Asiatique prit Seize par le bras pour foncer vers l’armoire de pin clair ornée de cœurs découpés dans la masse. Un torrent de robes jaillit, de petites choses délicates où froufroutaient des dentelles blanches et des tissus fleuris. Cela forma un tas impressionnant devant les trois filles. Seize passa la main dans les tissus légers et soyeux. Elle rit :
— Pas croire Chef vouloir nous mettre ça.
Wresh piocha au hasard une tunique de soie vert pomme parsemée de sequins dorés en riant à son tour :
— C’est vrai qu’on aurait l’air cruches, là-dedans !
Mess lissa le tissu chatoyant avec un soupir.
— Oui, mais c’est dommage ! Heureusement qu’elle est trop petite, celle-ci, tiens ! J’ai moins de regrets.
Wresh haussa les épaules, les chiffons ne l’intéressaient pas :
— T’as vraiment le chic pour vouloir des trucs idiots ! C’est comme ton foutu clébard…
— Je suis sûre qu’il se rendra utile quand il sera adulte ! protesta Mess, indignée par cette attaque inattendue.
Wresh secoua la tête avec agacement. Elle s’enfonça dans l’armoire à la recherche de «vrais trucs», informa-t-elle ses compagnes. Elle finit par dénicher trois jeans, mais tous étaient trop étroits pour elle. Elle les refila à Seize et Mess qui s’en emparèrent joyeusement. Des culottes et des tee-shirts, de luxe mais discrets, suivirent, tandis que la grande brune écartait résolument des pulls aux couleurs voyantes.
— Ah voilà ! dit-elle d’un ton triomphal en extrayant des chandails de grosse laine gris chiné ou noire.
Mess fit la moue tristement :
— Tu crois vraiment ?
La jeune fille louchait sur un pull d’un rouge pétant brodé de fleurs violettes et orange. Wresh grinça :
— Tu tiens tant que ça à faire une cible parfaite ?
Mess ne répondit pas. La grande brune se changea en quelques secondes et quitta la pièce, laissant seules la jeune Asiatique et Seize. Cette dernière s’était interrompue dans son habillage. Elle tendit la main en tâtonnant dans le vide. Mess comprit immédiatement et saisit les longs doigts fins.
— Amie Wresh, un peu dure, hein ? lui dit Seize d’un ton apaisant.
— Amie Wresh très chiante et se prendre super au sérieux, grommela Mess, encore un peu blessée. Tu veux voir la chambre, c’est ça ?
Seize hocha le menton.
— Jolie chambre, laissa-t-elle tomber au bout d’un moment. Toi tourner tête ?
Mess obéit et son regard balaya la pièce pour que Seize puisse tout regarder à travers ses yeux. Mess s’étonna surtout d’une magnifique collection de coffrets en porcelaine dont elle ne parvenait pas à se figurer l’usage. Ses yeux glissèrent sur les quelques livres de la bibliothèque, trois volumes en papier, un luxe incroyable en cette époque du tout-numérique. Mais, au vu des couvertures, le contenu n’était ni scientifique ni médical, ça ne l’intéressait pas. Elle y revint à regret quand Seize l’arrêta d’une pression sur son avant-bras :
— Le… Li… vre de la… Jungle, L’Enfant… tombé… des… étoiles, Les Misé… rables, prononça celle-ci.
Mess se saisit du deuxième roman et, dubitative, en considéra l’illustration. Une énorme bête écailleuse à l’air ravi et tendre mâchonnait avec soin une carcasse de bus sous la menace d’un régiment en armes. Machinalement, la jeune Asiatique s’empara des trois volumes, car Trash exigeait qu’on récupère tous les livres qu’on pouvait. Ceux-là lui appartenaient, en plus.
— Tu sais lire, Seize ? demanda Mess avec admiration.
Malgré l’insistance de la Chef qui aurait voulu que tous les Tramps en soient capables, Mess n’avait pu se forcer à apprendre. Et pourtant cela lui aurait été souvent utile, lorsqu’elle recherchait des solutions aux divers bobos que se faisaient les gangboys ! Elle avait dû s’y prendre trop tard, mais elle respectait ceux qui y arrivaient. Le fait que Seize soit aveugle et y soit parvenue malgré tout renforçait son étonnement.
— Pas lire bien. Comprendre système dans têtes docteurs. Mais difficile apprendre comme ça, pas assez exercée, expliqua Seize avant d’affirmer : Ça, chambre Trash petite !
— Oui, je crois, souffla Mess avec un brin de gêne. Pourquoi elle a quitté ce paradis, d’après toi ?
Elle attrapa une photo cachée derrière un coffret sur une étagère. Elle représentait une toute petite fille en robe rose un peu trop décolletée. La gamine fixait l’appareil d’un œil vide, avec un sourire figé de commande.
Ce cliché dégageait une telle impression de trouble malsain que Mess le reposa aussitôt.
— Je… sais pas, répondit Seize après un silence.
La jeune fille mentait à moitié. Elle avait senti les émotions violentes qui avaient agité Trash et son père quand ils s’étaient revus. Des images d’une cruauté inouïe avaient jailli de leurs esprits. Elles avaient été très fugaces et parcellaires, si bien que la jeune empathe n’avait pas tout compris. Elle ne pouvait s’empêcher d’en être soulagée.
— Il la battait, peut-être ? supputa Mess sans percevoir le malaise de sa voisine.
— Oui, peut-être battre, éluda Seize avec fermeté tandis qu’elle finissait de s’habiller. Rejoindre les autres ?
Mess acquiesça.
Quand elles arrivèrent dans le patio, Wresh leur jeta un regard lourd de désapprobation. Regard qui s’alourdit encore lorsque Mess glissa les livres dans son propre sac. Mais Wresh ne pouvait rien dire ; de tous les Tramps, elle était celle qui voyageait le plus léger : sa besace ne contenait que son minuscule CellComputer et une bouteille d’eau à moitié vide. Elle soupira. Depuis qu’elle avait dû laisser Spoilt au creux de sa niche, elle trouvait que rien n’allait comme il fallait. Elle se renfrogna plus encore en se rendant compte que son anxiété jouait sur son humeur. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’en vouloir aux deux filles, comme si elles étaient responsables. Elle détourna les yeux et essaya de se détendre tandis que Seize se laissait tomber sur une chaise non loin de Junk.
Ce dernier approuva silencieusement la nouvelle tenue de sa voisine, un jean taupe et un joli pull fauve passé. Elle sourit au compliment informulé et le lui retourna du regard : le jeune homme avait ôté son blouson et troqué son vieux tee-shirt en lambeaux contre un marcel noir qui dégageait avantageusement ses épaules impressionnantes.
Pendant leur absence, Trash avait brossé le tableau des événements récents au journaliste. Didier Casteret, toujours en pyjama, ne la quittait pas des yeux en sirotant un café.
La Chef des Tramps conclut d’un air dubitatif :
— Tellier prétend que vous pouvez nous aider…
— Vous aider, je ne sais pas… murmura le gros homme, mais vous informer, ça je peux.
— Ne dis pas de conneries, Didier, tu vas les aider parce que tu as besoin d’eux ! Ils peuvent te faire sortir de la Bulle. Tu ne peux pas te cacher indéfiniment chez moi !
— J’avais pensé me tirer à Bruxelles ; j’ai rendez-vous cet après-midi avec un contact qui peut me concocter un passage discret par les banlieues ! protesta Casteret.
Trash et Junk échangèrent un regard : Bruxelles, la capitale fédérale des Cités-Bulles d’Eurasie, n’était qu’à une heure d’hélico-taxi de Paris ; ce moyen de transport était très surveillé. Mais rejoindre la Bulle par un autre moyen, quel qu’il soit, relevait de la mission suicide.
Trash haussa les épaules : après tout, elle s’en fichait bien si le gros Euraz risquait sa précieuse peau bêtement.
— Nous pouvons vous faire sortir de Paris, mais… commença-t-elle.
— Mais c’est du délire ! intervint Tellier. Didier, à Bruxelles, ils t’auront aussi bien qu’ici. La seule solution, c’est que tu quittes les Bulles et que tu travailles de l’extérieur.
Le gros homme se tassa sur lui-même en pâlissant.
— Tu sais quelles sont les statistiques de survie dehors ? Bordel, je n’aurai pas une chance !
— Et encore moins dans une Bulle, résigne-toi. Tu es allé trop loin : ils ne te feront même pas le cadeau de t’envoyer crever dans une Serre.
— Venez chez les Tramps, proposa Trash, nous avons un accès au Net et les conditions de vie ne sont pas tout à fait aussi horribles qu’ailleurs, même pour un Euraz comme vous. Si vous nous aidez, nous vous donnerons asile.
Elle ne s’appesantit pas sur le fait que, même chez les Tramps, elle ne croyait guère à la survie de Casteret. C’était un Euraz, déjà, et de plus il lui faudrait d’abord parvenir à la Poubelle. Et ce n’était pas gagné vu la condition physique du bonhomme.
— Donc, vous savez pourquoi les Bleus se sont mis en tête de rafler tous les gosses qu’ils pouvaient ? insista-t-elle. Alors que, d’habitude, ils nous laissent gentiment crever de faim dans nos… trous pouilleux ?
Casteret eut un frisson. Il s’imagina vivre, si on pouvait appeler ça comme ça, dans le «trou pouilleux» que ces «Tramps» avaient certainement choisi pour repaire. Un instant, il joua avec la tentation de tout laisser tomber, de fuir cet appartement et de se rendre directement aux anciens subordonnés de Tellier. Les Bleus ne le tueraient peut-être pas… pas tout de suite en tout cas. Mais il se reprit :
— Et elle ? fit-il, la voix encore tremblante, désignant Seize du pouce. Elle est… différente, non ?
Junk fronça les sourcils et lança un regard d’avertissement au journaliste :
— Elle a des pouvoirs étranges : elle sent ce qu’on sent et elle voit ce qu’on voit, elle dit qu’un labo l’a fabriquée pour sentir les 4…
Casteret hocha la tête :
— Oui, il y en a quelques autres comme elle dans Paris, les Bleus les utilisent de plus en plus souvent. Et pas seulement pour traquer les Nada4. (Et directement à Seize :) J’ai échappé de justesse à l’une de vos «sœurs», il n’y a pas longtemps, mademoiselle, fit-il sans rancune.
Seize pencha la tête de côté et rétorqua avec un brin de malice :
— Si je vous poursuivre, vous pas échapper. Je très efficace.
Casteret rit avec reconnaissance. Ça faisait du bien. Il se gratta la tête, se demandant par où commencer :
— Bon, le 4, d’abord. Vous avez vu la ville ?
Les deux adolescents acquiescèrent.
— Elle est déserte parce que les gens se cloîtrent chez eux, soit parce qu’ils ont peur du 4, soit parce qu’ils l’ont déjà et qu’ils ne veulent pas se faire jeter hors de la Bulle. Sans compter les BloodKlans, ces bandes d’ados extrémistes menés en sous-main par la frange radicale du Conseil Municipal. Ils traquent les 4 et les transforment en torches vivantes.
Trash et Junk hochèrent la tête au souvenir du cadavre dans le parc Monsouris. Le journaliste reprit presque en bafouillant de colère rentrée :
— Paris est la proie d’une épidémie majeure ! Des bandes dangereuses la sillonnent, la ville est au bord de l’implosion, tout le monde le sait et personne ne le dit nulle part ! L’argument du Conseil, c’est que leurs labos sont à la veille d’éradiquer le virus et qu’il est anticitoyen d’affoler la population «pour rien».
Là, il ricana :
— Comme si tout le monde n’était pas déjà affolé ! En fait, ce que le Conseil Municipal ne veut surtout pas qu’on divulgue, c’est comment vont être pratiqués les tests… J’ai mené une enquête — apparemment pas assez discrète — et le Conseil a exercé des pressions sur mon directeur pour qu’il me vire. Je n’ai échappé aux Bleus que parce que François m’a accueilli chez lui, personne n’a encore eu l’idée de venir m’y chercher.
— Ça ne durera pas, quelqu’un finira bien par se souvenir que nous avons fait nos études ensemble, avertit Tellier.
Casteret approuva d’un air résigné.
— Et ça nous concerne en quoi, tout ça ? s’écria Junk qui s’impatientait.
— Même si les autorités vous présentent comme un ramassis de criminels juste bons à travailler à mort dans les Grandes Serres, je ne pense pas que la population apprécierait que…
Junk le stoppa net :
— Vous parlez des types qui nous tirent comme des pigeons du haut de leurs hélico-taxis ?
Casteret accusa le coup, mais ne protesta pas :
— Ces derniers temps, le Conseil a réquisitionné les gamins envoyés dans les Grandes Serres pour «raison d’État». Les Grands Fermiers Généraux ont râlé, puis refusé de fournir les «unités» demandées. Ça leur faisait trop de main-d’œuvre en moins.
— Alors, le Conseil s’est dit que ce serait plus facile de choper directement les mômes des gangs, c’est ça ? fit Junk. Mais qu’est-ce qu’ils en font ?
— Leurs labos testent le vaccin contre le 4 sur eux…
— Hein ? s’exclamèrent Junk et Trash en même temps.
La jeune femme acheva pour eux deux :
— Mais les recherches sur cette maladie sont au point mort depuis des années ! On n’a même plus le droit de produire les médocs existants ! Votre putain de solution, ça a été de faire voter une loi qui éjectait les malades pour qu’ils crèvent dehors !
— Ce n’était pas MA solution, modéra Casteret. La frange radicale du Conseil joue sur la terreur du 4 et des gangs pour asseoir son autorité sur les Euraz depuis des années. C’est elle qui finance les BloodKlans en sous-main et les pousse à des actes «ostentatoires» tels que brûler les malades un peu partout.
Il se redressa dans son fauteuil et se servit un autre café. Il avala une gorgée avant de continuer sur un ton un peu sentencieux :
— Lorsqu’on veut instaurer un régime politique répressif, rien de mieux que faire trembler la population en agitant la menace d’un ennemi dangereux et proche. Le 4 et les gangs font très bien l’affaire. Pourtant, malgré les quelques tarés qui font des cartons du haut des hélicos, et même si les Euraz tremblent dans leurs culottes à la simple idée de croiser un gangboy ou un malade, ils ne sont pas tout à fait prêts dans l’ensemble à admettre qu’on traite des gosses comme des animaux de laboratoire. (Casteret jeta un regard d’excuse à Seize.) De toute façon, la Constitution de la Fédération l’interdit encore. Mais les chercheurs parisiens se font fort d’avoir trouvé le remède, cette fois, et la Municipalité ne veut pas faire la même erreur qu’avec le 3…
— Ah ! fit calmement Trash. On l’a prouvé, ça, finalement ?
Le journaliste hocha négativement la tête :
— Non, je l’ai prouvé. Et c’est pour ça que le Conseil me traque. Avant, il n’y avait que des rumeurs. Suffisamment pour que le Conseil prenne peur, ferme deux laboratoires et étende la loi Non Grata aux malades, après l’avoir appliquée aux chômeurs et aux sans-logis, et…
— De quoi vous causez ? demanda Junk, sidéré.
— La loi Non Grata, commença le journaliste, c’est celle qui donne le droit d’expulser de la Bul…
Junk l’interrompit :
— Non ça, je sais, merci !
Trash haussa les épaules :
— Quand j’ai quitté la Bulle… des rumeurs couraient, comme Casteret vient de le dire… On murmurait que le Nada4 était le résultat d’une erreur des labos de Paris lors de l’élaboration du précédent vaccin, il y a dix ans, celui contre le 3. Devant l’urgence de l’épidémie, les labos n’ont pas procédé à tous les tests d’innocuité. Les médecins ont vacciné, constaté des guérisons et laissé partir des patients apparemment en pleine forme qui, en fait, étaient en train de développer le 4…
— Le 4 est une création de laboratoire ? Mais on m’a toujours affirmé que c’était une mutation du 3 !
La bouche de Junk béait.
Les deux autres hochèrent la tête. Le journaliste soupira :
— Eh bien, en fait, ça n’est pas totalement faux… Le 4 est bien une mutation du 3, sauf qu’elle n’est pas naturelle…
Et ce n’est pas tout… Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi les malades atteints du 4 sont en général des Euraz ? Et que les banlieues sont moins touchées malgré tout ?
Junk haussa les épaules :
— Ben, dans les banlieues, les vieux, on les abat, à part ceux qu’on connaît déjà. Alors, z’ont pas franchement le temps de nous contaminer. Sauf pour les maladroits qui se font mordre… Et les derniers 3 sont morts il y a longtemps…
— C’est surtout qu’on a testé les premiers vaccins contre le 3 sur les employés de la Bulle. Ce sont eux qu’on a choisis comme cobayes à l’époque. À leur insu. Ils étaient en pleine santé. On leur a injecté le vaccin, puis le 3— Tout le monde s’est frotté les mains en constatant qu’ils semblaient aller très bien et ne développaient pas la maladie. Alors, on les a laissés partir.
— D’accord, reprit Junk. Donc, on a contaminé les employés avec un vaccin dangereux ? C’est ça qu’ils veulent vous empêcher de révéler ?
— En fait, le vaccin en lui-même n’était pas dangereux, seulement inopérant, mais c’est sa combinaison avec les injections de Nada3 qui a provoqué la mutation du virus.
— Et ils vont faire pareil avec nos copains ?
Junk voulait en arriver au fait. Casteret le regarda bien en face :
— Pas tout à fait. Ils ont compris la leçon. Lorsque les médecins auront toutes les données nécessaires, les cobayes seront euthanasiés. Cette fois, on ne les libérera pas dans la nature…
— Même si leur saloperie de vaccin fonctionne ?
— Même. Ça fera toujours des gangboys en moins, n’est-ce pas ?
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