La ballade de Trash

Jeanne-A Debats · Chapitre 19 sur 21

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La ballade de Trash

Chapitre 18

 

Les entrailles du stade rugirent. Le grondement fut si formidable que les gangboys crurent devenir sourds. Une demi-seconde plus tard, des blocs de béton jaillirent dans des gerbes de flammes, des fragments de poutrelles furent projetés dans tous les sens. Comme des pans de tissu qu’on déchire, les murs d’enceinte nord et sud s’ouvrirent avec lenteur. Aux deux endroits de l’explosion, poutres et parois glissaient dans les cratères qui s’étaient formés. Le sol trembla avec violence et tous s’abattirent comme si on les avait fauchés à la Kalach.

Les tribunes encore debout vacillaient par saccades, balayant les Bleus, avant de s’effondrer partiellement sur elles-mêmes. Casteret et Junk, que le choc avait envoyés valdinguer sur les gradins, échangèrent un regard.

Junk jeta un coup d’œil interrogateur à Casteret qui lui répondit du menton. Il était prêt.

Les deux hommes descendirent en courant vers le terrain. Alentour, les Bleus se relevaient tant bien que mal en hurlant des ordres contradictoires ou poussant des exclamations effarées. Mais Junk et Casteret n’en avaient cure, ils filaient, l’arme au poing, vers l’en-but où Trash et les autres étaient regroupés. Les trois cents prisonniers hurlèrent des vivats avant de se précipiter dans les brèches du mur d’enceinte dont ils escaladèrent les décombres branlants.

Les Bleus réagirent avec un temps de retard qui fut suffisant pour permettre à de nombreux gosses de s’évader. Quand ils commencèrent à tirer, une bonne moitié d’entre eux s’étaient déjà enfuis vers la liberté et s’égaillaient, volée de moineaux dans les rues de Paris.

Pendant ce temps, profitant de la panique, Trash et les Tramps avaient dégagé l’ouverture de la prise d’air sous l’en-but, celle que Wresh avait déverrouillée après avoir posé sa propre charge. Ils firent basculer la lourde plaque de fonte qui dévoila un puits étroit et profond plongeant droit dans les profondeurs du stade. Markus et les Tramps s’y laissèrent glisser à toute vitesse, ralentissant à peine leur chute des coudes et des genoux. Junk et Casteret arrivèrent au moment où Worm, le dernier, se laissait tomber à son tour.

Junk observa le trou du regard, puis Casteret, l’air dubitatif. Le Second des Tramps avait à peu près la place de passer mais le gros homme, ce n’était pas sûr du tout. Si le goulot s’étranglait à un moment, le journaliste resterait coincé.

Casteret hocha la tête :

— Allez-y le premier ! S’il se passait quelque chose, je ne vous bloquerai pas.

Il a du cran, ce vieil Euraz, songea Junk qui sourit à son interlocuteur :

— Je vous laisserai pas tomber, mec, on y va !

Il s’insinua dans le boyau, Casteret hésita. Mais une balle sifflant à ses pieds lui rappela qu’il n’avait pas le choix : les Bleus venaient de se rendre compte que les brèches ouvertes dans l’enceinte du stade n’étaient pas les seules issues et que ces deux Bleus, là-bas, avaient un comportement étrange.

Au moins, je ne risque pas de me casser quelque chose, pensa ironiquement le journaliste en s’insinuant dans le conduit.

Le pauvre homme était obligé de se contorsionner pour descendre. Il étouffait, serré au maximum dans le tuyau trop étroit pour lui. Il avait beau rentrer le ventre, ça coinçait au niveau des épaules. Il gardait les bras en l’air et poussait autant qu’il pouvait avec ses mains sur les parois. Son cœur battait la chamade, il était en nage. Il progressait trop lentement. Une ombre au-dessus de lui l’alerta. Il leva la tête, une silhouette s’encadra dans le trou et épaula son fusil.

Bon Dieu, je ne vais même pas avoir le temps d’aller crever en bas !

Il lui semblait voir le doigt du Bleu se crisper sur la détente de son arme. Au dernier moment, une forte traction s’exerça sur ses pieds, il ripa d’un coup dans le boyau devenu plus large et qui faisait un coude. On le tira à nouveau sur le côté. La balle ricocha avec un bruit d’enfer à quelques centimètres de sa carcasse.

— Merci ! dit-il à Junk.

— De rien, mais on n’est pas encore tirés d’affaire, grinça sombrement le Second des Tramps. Passez devant, faut fermer ce conduit avant que les Bleus aient l’idée d’y entrer !

Le gros homme hocha la tête et réussit péniblement à dépasser Junk. Ce dernier posa la charge, régla l’horloge du détonateur et dégoupilla la sécurité. Rampant à toute allure, il rejoignit Casteret.

— On a cinq minutes pour sortir du système de soufflerie ! Grouillez !

Casteret ahana, se déhancha, gigota, comprenant que c’était une question de vie ou de mort. Mais même si la conduite était plus large que le puits, le résultat n’était guère probant, malgré les jurons d’encouragement de Junk.

Soudain une petite voix se fit entendre sur la gauche :

— Junk, c’est toi ?

— Non, c’est le Maire de Paris ! Worm ! Qu’est-ce que tu fous encore là ? fit Junk sans cesser de ramper en poussant Casteret devant lui.

— Je cueille des champignons, rétorqua insolemment le môme. Non, t’énerve pas, c’est Trash qui m’envoie, elle s’est doutée que tu aurais des problèmes avec le gr… avec Casteret. Et comme on a trouvé ça dans le local…

Il glissa un filin orange dans les mains du journaliste. Worm repartit en arrière aussi vite que possible. Il courait presque autant qu’il rampait, il avait la place, lui. Casteret serra nerveusement l’extrémité du filin qu’on venait de lui donner.

— Junk ? Le gosse m’a donné une corde, souffla-t-il, ahuri. J’en fais quoi ?

— Je m’accroche à votre pied et, surtout, vous ne lâchez pas cette putain de corde, Casteret !

— Quoi ?

— Faites ce que je vous dis !

Abasourdi, le gros homme obéit. Il n’eut pas plus tôt entouré la corde autour de ses phalanges qu’une forte traction se fit sentir. On les traîna sur deux mètres en une seconde, puis le mouvement s’interrompit.

— Attention, ça va tirer à nouveau ! prévint Junk.

Une nouvelle traction, une autre encore, et encore une autre, enfin les deux hommes débouchèrent dans le petit local surpeuplé. Les deux hommes s’écartèrent aussitôt de l’ouverture tandis que Mess et Louis faisaient glisser en hâte devant elle un lourd bureau. Il y eut un bruit assourdissant, suivi d’une violente onde de choc qui repoussa le meuble sur une cinquantaine de centimètres.

Le regard de Junk fit le tour de la pièce. Il avisa Markus et fronça les sourcils, mais ne fit aucun commentaire. Puis il compta ses troupes.

— Où est Spent ?

Seul le silence lui répondit, mais Junk comprit immédiatement. Il pinça les lèvres et dit à Trash :

— Comment ?

— Les premières explosions.

— Un bon gosse, non ?

— Oui, il nous manquera, répondit-elle doucement.

Ce fut toute l’oraison funèbre de celui qui avait donné sa vie pour la bande.

Pourtant, sur les visages dignes et tristes des Tramps qui défilaient un par un devant lui avant de se glisser dans le parking, Casteret lut à quel point les gangboys accordaient de valeur à ces simples mots. Seul Mud n’arrivait pas à retenir ses larmes…

Les Tramps filaient droit vers la Seine, le long de la Bièvre. Mud les guidait. Après, ce serait à Trash de retrouver l’embranchement qui menait vers leur itinéraire de sortie habituel.

Seize avait récupéré Junk et s’accrochait à lui comme à une bouée. La jeune fille maintenait le contact, même quand l’obscurité relative lui aurait permis de marcher seule. La mort du gentil garçon aux cheveux bizarrement coiffés l’avait secouée. Avec les Tramps, c’était la première fois de sa vie qu’elle partageait. Cela rendait encore plus violente et douloureuse la souffrance de sentir la mort de quelqu’un qu’on avait connu, si peu que ce soit.

Le regard glacé de Trash ne quittait pas le couple. Worm, qui marchait derrière eux, frissonna et se rapprocha de Mud au tout début de la file.

— Ça va, toi ?

Mud acquiesça avec lenteur. Il arborait une dureté et une tristesse nouvelles dans le regard. Il n’était plus le jeune gars timide et effrayé qui avait quitté la Poubelle, deux jours plus tôt. La mort de Spent, dont il se sentait responsable, l’avait fait entrer avec brutalité dans le monde des adultes. Worm soupira. Il avait bien aimé servir de protecteur pour une fois. Au moins, ce grand-là le prendrait dorénavant au sérieux. Ce serait le premier.

Ils longeaient toujours le cours enterré de la rivière. Mud prit un embranchement sur la gauche, un long couloir étroit qui descendait faiblement sur plusieurs centaines de mètres. Il se pencha vers Worm :

— Va dire à la Chef qu’on approche de la station de métro Saint-Michel. Après, moi, je ne connais plus les lieux.

Worm acquiesça et descendit la file jusqu’à Markus et Trash qui fermaient la marche.

— Je comprends fort bien, disait Markus. Tu as peur que le loup entre dans la bergerie, c’est ça ?

Trash rit avec une telle indifférence que Worm frémit.

— Tu te trompes, je n’ai peur de rien et surtout pas que tu mettes la main sur mon gang. Tes méthodes pourries fonctionneraient peut-être avec mes gangboys, malgré ce que je leur ai appris… Après tout, on obéit quand on vous menace, n’est-ce pas, Markus ? Mais Junk te ferait la peau immédiatement.

— Alors ? Pourquoi tu veux pas m’accueillir quelque temps dans ton repaire, que je puisse me retourner ?

— C’est très simple : je ne veux pas que tu saches où on crèche. C’est assez clair ? Et je ne crois pas que le monde ait tant besoin que tu réussisses à te «retourner».

Markus resta silencieux un moment, digérant l’information. Worm en profita pour annoncer :

— Chef, Mud dit qu’on arrive à Saint-Michel.

— Ah, parfait, je prends les choses en main…

Le gamin hocha brièvement la tête et s’en fut rejoindre son ami. Il entendit encore Markus dire :

— Et si vous me bandiez les yeux avant d’arriver à votre repaire ?

Le rire de Trash éclata comme un millier d’éclats de cristal gelé.

— Eh bien, mon cher, sache que tu serais mort avant d’y arriver ! Et arrête de te mettre à genoux, c’est niet ! En revanche, si tu te rends utile et que tu marches droit, je t’indiquerai un endroit où tu pourras te terrer un moment…

Le groupe déboucha sur la grande esplanade souterraine de la station abandonnée. Des escaliers plongeaient profondément en spirale dans le noir. Une bizarre odeur de brûlé flottait dans l’air. Comme si on avait fait cuire un steak en utilisant de l’essence.

Seize se mit à gémir sourdement.

— Qu’est-ce qui lui prend encore ? grinça férocement Trash.

Malgré le ton méprisant, elle ne prenait plus à la légère les malaises de Sickteen. Ils avaient trop souvent anticipé un danger. Soudain, Seize s’arracha aux mains de Junk et se roula en boule, gémissant toujours. Louis s’avança :

— Elle perçoit quelque chose…

— Mess ? Allume une torche, on n’y voit rien ! ordonna Trash d’un ton sec.

La jeune Asiate fouilla son sac et en tira deux torches qu’elle tendit à Shift et Crap. Deux traits de lumière trouèrent la pénombre.

Seize psalmodia :

— Encore vivant, encore vivant, encore vivant, mourir, oh Dieu, mourir enfin…

Des larmes commencèrent à rouler de ses yeux roses.

— Qu’est-ce qu’elle a ? demanda Junk, affolé. Mais qu’est-ce qu’elle a ?

— Elle sent quelqu’un qui meurt, je crois… supputa Shift.

— Ouais et pas assez vite à son avis, ajouta Crap d’un ton dégoûté.

— On file en vitesse, se décida Trash. Junk, tu la portes, il faut qu’on descende sur la voie. On doit aller au point de rendez-vous ! Ce n’est pas loin.

— Oui, intervint Wresh, Spoilt doit sûrement nous y attendre, puisqu’il n’était plus dans sa cachette !

La jeune fille essaya de dissimuler à quel point elle avait peur de ne pas y trouver son compagnon. Et si Spoilt avait été ramassé par les Bleus finalement ? Wresh sentit son ventre se nouer. Elle tremblait presque aussi fort que Seize. Elle emboîta tant bien que mal le pas aux autres tandis qu’ils entamaient la descente vers l’ancienne voie de métro oubliée.

Junk tenait Seize, en larmes, dans ses bras, sa tête nichée au creux de son épaule. Elle était aussi frêle qu’un roseau, aussi légère qu’une plume. De la tenir serrée ainsi contre lui, il ne put s’empêcher de se sentir grandi, fort et protecteur. Un sentiment que jamais Trash ne lui avait inspiré. Trash, il l’aimait et l’admirait. Pour elle, il aurait attaqué un empire. Seize était de celles pour lesquelles on avait envie de construire un abri.

Shift et Crap descendaient en éclaireurs, le pinceau lumineux de leurs lampes éclairait chichement les volutes poussiéreuses des escaliers délabrés dont le béton s’effritait.

— Ça sent vraiment mauvais par ici, remarqua Crap.

Son jumeau opina et ajouta :

— Gaffe à pas tomber, on arrive sur le premier palier.

La dernière fois, y avait de sacrés trous ! Z’ont pas dû se boucher depuis…

Shift acquiesça et sa lampe, au lieu de se balader un peu partout, se concentra sur les endroits où ils posaient les pieds.

Effectivement, de grandes brèches ouvraient leurs bouches d’ombre, ici et là. Le jeune métis se posta dans un coin pour éclairer le passage à l’intention de ceux qui les suivaient, tandis que Shift continuait à descendre. Le garçon se racla la gorge, l’odeur devenait vraiment de plus en plus prenante. Le mélange de chairs cuites et d’hydrocarbures consumés le perturbait.

Soudain, sa lampe accrocha une flaque sombre et huileuse répandue sur les dernières marches, qui se mit à luire sous le pinceau de lumière. Des fumerolles s’en échappaient, se fondant en filaments grotesques.

Shift retint un cri : au centre de la mare obscure gisait une forme recroquevillée.

— Chef ! fit le gosse d’une voix étranglée.

— Oui ? lui répondit Trash, un peu plus loin.

— Un cadavre !

Le gang se précipita. On entoura Shift, et les visages se pressèrent dans le cercle de lumière pour découvrir la scène atroce. Wresh porta la main à sa bouche, retenant à grand-peine une envie de vomir. Mud détourna les yeux, tandis que Trash se penchait et approchait ses doigts de la peau calcinée. Elle retira précipitamment sa main :

— Il est encore brûlant ! Les flammes ont dû s’éteindre il y a pas dix minutes.

— Pas mort, pas mort, pas encore, oh Seigneur ! gémit Seize sur l’épaule de Junk.

— Tu dis que ce type est toujours vivant ? fit Trash, sidérée.

Seize n’essaya pas de parler, elle se contenta de hocher la tête en geignant. Junk frémit. Une vague de douleur terrible venait de le traverser. Il se raidit et articula avec difficulté :

— Elle ressent son agonie… Moi aussi.

Trash le fixa un instant, puis murmura :

— OK. On va arranger ça.

Elle saisit sa tresse, se pencha ; le temps d’un soupir, le razor flamboya et s’abattit. Seize devint molle sur l’épaule de Junk. Elle s’était évanouie. Le razor ensanglanté réintégra son logement avant que quiconque ait pu prononcer un mot. Trash rencontra le regard effaré de Markus :

— Quoi ? dit-elle sèchement.

— Rien. Tu prends vite tes décisions, hein ?

Elle haussa les épaules :

— Je lui ai rendu service.

Markus hocha la tête tandis que la jeune femme se redressait.

— Avançons, dit-elle. Et faites gaffe, tous. Ceux qui l’ont cramé ne doivent pas être loin.

Ils débouchèrent sur les quais et n’avaient pas franchi trente mètres qu’une voix les héla du fond d’un tunnel.

— Hé, les mecs !

À cette voix, Wresh releva la tête, un espoir insensé illuminant son visage. Lorsque la silhouette de son ami apparut dans les pinceaux des lampes, elle s’écria :

— Spoilt !

Elle allait s’élancer quand la main de Louis se posa sur son avant-bras :

— Attends.

 

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