La ballade de Trash
Chapitre 1
Worm était dissimulé sous le pan d’un mur effondré ; son bleu de travail troué, souillé de taches noirâtres, se fondait dans le paysage plombé. Les gravats formaient une petite caverne sombre qui le protégeait des regards, mais aussi des gifles du grésil. Un hurlement se fit entendre dans le lointain. Un chien sauvage, sans doute. Transi de froid et d’appréhension, le gosse efflanqué jeta un coup d’œil à l’extérieur. Il espérait que l’animal n’avait pas flairé son odeur. Le soleil commençait à ourler de rose les décombres. Le lever du jour rendait presque belles les tours délabrées des cités en ruine.
Un peu plus loin, ceinte d’immeubles cossus, la basilique Saint-Denis rutilait de tous ses vitraux sous son énorme Bulle pressurisée, grosse perle translucide aux reflets chatoyants, perdue dans un champ de cendres. Gravé sur la paroi courbe, l’étincelant logo fédéral, lion passant sur champ de sinople, proclamait avec fierté l’appartenance de la ville à la Fédération Eurasiatique.
Worm savait qu’il faisait chaud là-bas sous le globe de plexyor. Il y avait de l’eau et de la nourriture à profusion, mais jamais on ne l’y laisserait entrer. D’ailleurs, il n’y tenait pas. Les orphelins comme lui qui pénétraient dans ces «communautés gardées» avaient une fâcheuse tendance à n’en jamais ressortir.
Au mieux, on les envoyait dans les Grandes Serres de la Beauce. Là-bas, ils gagnaient le droit de trimer dans la boue le reste de leur existence pour fournir les Bulles alentour en fruits frais, légumes et céréales. Existence qui ne durait guère : ils travaillaient dans des conditions terribles, sous des pluies de pesticides et d’engrais chimiques tous plus dangereux les uns que les autres. Au pire, si les rumeurs qui couraient parmi les gangs avaient quelque fondement, ils finissaient cobayes dans des laboratoires secrets des Euraz.
En plissant bien les yeux derrière sa frange brune, l’enfant apercevait les silhouettes sombres des Bleus à l’intérieur de la Bulle. Les flics protégeaient ce qui demeurait encore debout de l’ancienne ville de Saint-Denis. Machinalement, il rabattit le turban anti-UV sur son cou et son visage minces. Il ne faisait pas encore assez jour pour que le soleil soit dangereux, mais le gosse sentait presque les ondes malveillantes des caméras du dôme glisser sur les parois de sa misérable cachette. Il toussa nerveusement puis renifla avec précaution : beaucoup de soufre, mais c’était supportable, juste très puant. L’air n’était pas trop pollué aujourd’hui, pas assez pour dépenser un oxymasque.
Le chien aboya encore, beaucoup plus près cette fois. Worm jeta un œil à la montre maculée de neige boueuse qu’il portait à son poignet osseux. Dans une minute, les rayons du matin se réverbéreraient pile sur la Bulle et aveugleraient temporairement les caméras. Alors, il devrait courir.
Tentant de maîtriser sa terreur, le gamin égrena les secondes : 59, 58… 3, 2, 1, 0 ! Sa montre bipa, elle était programmée pour émettre un signal toutes les quinze secondes à partir de ce moment. Top ! Il surgit de l’amas de béton à la vitesse d’une balle traçante. Du moins il l’espérait parce que sa marge de manœuvre était très étroite : deux minutes exactement pour rejoindre le repaire de son gang. S’il se loupait, les copains ne lui ouvriraient pas la porte de l’abri. Et il serait bon pour passer vingt-quatre heures seul, dans les ruines, avant qu’une nouvelle opportunité ne se présente.
Il glissa sur une plaque de gel, invisible sous la neige dégoûtante, et se releva sans même un juron pour repartir à toute vitesse vers la Poubelle. C’était Trash, la Chef des Tramps, son gang, qui avait baptisé ainsi leur refuge : « Nous sommes de la merde pour les Euraz et les Bleus qui les protègent, disait-elle avec un sourire narquois. Ils nous traitent comme de la merde, alors on va s’appeler comme ça ! »
Il courait. Trash serait fière de lui, se dit-il en tentant de calmer les battements de son cœur. Les aboiements se rapprochaient. Le gosse zigzagua au milieu des vestiges d’un ancien pavillon individuel. La piscine vide faillit lui être fatale : la neige recouvrait juste assez la vieille bâche en lambeaux qui la dissimulait, ainsi que les piquets d’acier rouillé plantés au fond. Il ne put s’empêcher de s’adresser une insulte bien sentie : il aurait dû s’en souvenir, puisqu’il avait aidé à concevoir ce piège la semaine précédente. Il s’était passé tant de choses depuis que ça lui était sorti de la tête.
Derrière lui, il y eut un bruit de glissade aussitôt suivi d’un jappement de douleur étouffé sous une avalanche de neige. Le gosse ricana en silence, la bête n’avait pas échappé au traquenard, elle. Sa montre bipa pour la sixième fois. Il slaloma entre les branches sèches et piquantes d’une haie de sapinettes gelées.
Trente secondes ! pensa-t-il en protégeant son visage des griffures. J’y arriverai jamais, y a encore la Barrière à franchir !
Celle-ci se dressait devant lui, hérissée de tessons tranchants et bardée de redoutables razorbelés. Il perdit encore un instant à la «lire», comme disait Junk, le Second de Trash, qui l’avait fabriquée.
Où est planqué ce putain de triangle rouge ?
Si on ne savait pas où chercher, impossible de tomber par hasard sur la trouée entre les razorbelés. En plus, sa disposition changeait régulièrement. Le triangle la signalait aux membres du gang.
Ouf le voilà !
Il se fit encore plus petit pour se couler entre les fils d’acier compacté, plus coupants que des sabres. Il trébucha à peine, une fine entaille rouge se dessina sur sa tempe. Il s’en était fallu d’un cheveu que le fil lui emporte l’œil. Encore un bip à son poignet. Plus que quinze secondes !
L’entrée du repaire apparut, dissimulée dans un amas de briques et de béton. Rien ne le distinguait des autres ruines alentour. Worm plongea désespérément vers un vieux panneau de bois incrusté de guingois dans un écrin de mortier. Il s’acharna sur la séquence du verrou digital, le dernier obstacle. Le battant, une porte blindée camouflée, s’ouvrit brusquement. Il se laissa tomber à l’intérieur tandis qu’une grande blonde claquait le vantail dans son dos.
Sa montre bipa pour la dernière fois à l’instant même où la serrure automatique s’enclenchait. Alors seulement, le gamin s’offrit le luxe de respirer. C’était si bon d’être en sécurité dans la Poubelle, de sentir l’air tiède des caves sur ses joues, les bras chaleureux de Shabby, sa sœur aînée, aussi blonde et longiligne qu’il était trapu et brun, et les copains Tramps qui l’accueillaient par de grandes claques sonores dans le dos.
Il pleura même un peu.
Trash le reçut pendant son quart. Elle pédalait avec vigueur sur un des vélos bricolés par Junk. Ses jambes maigres et nerveuses se dessinaient sous la vieille combinaison de moto jadis argentée, où le gris sombre l’emportait désormais. Une dizaine d’autres membres du gang pédalaient autour d’elle. Il y eut une fluctuation dans la lumière des plafonniers, Trash gueula :
— Plus vite, vous autres ! Ce n’est pas parce que Worm est de retour qu’il faut mollir !
Les «cyclistes» baissèrent la tête sous la réprimande et forcèrent sur les pédales. L’éclairage redevint stable. Une fois de plus, Worm admira le mécanisme que Junk, le Second taciturne de Trash, avait réalisé à partir de presque rien. Junk était un vrai sorcier dès qu’il tenait son tournevis cruciforme, sa «baguette magique», riaient les autres. Avec une pince à épiler et un fer à souder, il devenait carrément un dieu.
Les vélos entraînaient le rotor d’un alternateur via un jeu ingénieux d’engrenages qui multipliaient l’effort fourni. Toute la cache aménagée dans les caves de l’ancienne cité des Francs-Moisins était ainsi alimentée en électricité. Grâce à Junk, on n’avait pas froid, les ampoules brillaient, l’air était recyclé et l’eau purifiée. On pouvait même prendre des douches chaudes lorsque c’était son tour.
À condition d’avoir envie de se doucher, songea Worm en grimaçant.
Le gosse était perplexe quant à cette exigence de Trash. La Chef avait des idées bizarres, parfois.
On pouvait même appeler ça des manies, surtout lorsqu’il s’agissait de savon.
Elle avait beau dire : «Il y a trente ans d’espérance de vie entre celui qui se lave et celui qui ne se lave pas», Worm n’était pas convaincu. D’ailleurs, il n’était pas sûr d’avoir envie de vivre aussi longtemps. La Chef lui rappelait un peu sa mère, parfois. Ce que Shabby lui en avait raconté, plutôt. Il était trop jeune quand elle était morte, défendant à mains nues ses deux enfants contre une de ces meutes de chiens errants qui hantaient les banlieues désertées.
— Alors ? haleta Trash, le tirant de ses pensées.
Worm déglutit. Trash l’intimidait toujours. Pourtant, elle le dépassait à peine de dix centimètres. Ils devaient être les plus petits des Tramps, tous les deux. Mais elle avait dix-huit ans, soit cinq ans de plus que lui. Et c’était cinq années qui comptaient triple dans ce monde pourri. Même s’il savait qu’il n’avait rien à craindre d’elle tant qu’il respectait les règles des Tramps.
Le gang n’avait rien à voir avec certains autres qu’il avait connus auparavant. La Chef ne frappait personne sans raison, ne s’acharnait pas sur les plus faibles — elle faisait vite passer cette habitude aux nouveaux arrivants. Il lui suffisait d’appeler Junk, qui réglait la question très rapidement : le nouveau trop brutal comprenait ce que le mot solidarité voulait dire. Si Trash devait s’en occuper elle-même, elle tuait le gars, tout simplement.
Elle prétendait qu’il fallait avoir la taille de Junk pour laisser une seconde chance à ses adversaires. Lorsqu’on faisait moins d’un mètre cinquante, on devait frapper vite, fort et définitivement.
— Je n’ai pas vu Markus. C’est Calder, son lieutenant, qui m’a reçu, débita Worm sans reprendre son souffle. C’est confirmé. Tous les gangs du 9-2, du 9-3, du 9-4 et du 7-5 y seront. La réunion aura lieu dans Paris, sous le parc Montsouris.
— Sous le parc Montsouris ? L’ancienne cache des Tangs ? demanda Trash, faisant allusion à un vieux gang parisien du 13 e arrondissement, démantelé par les Bleus.
Dans les années 2080, selon les lois protectionnistes de la Fédération Eurasiatique, la Mairie de Paris avait «renvoyé dans leur pays» les habitants du 13e arrondissement qui ne possédaient pas assez de sang «français de souche» dans les veines, pas assez pour faire de bons citoyens euraz. Les descendants des réfugiés vietnamiens et chinois qui avaient habité la Chinatown parisienne étaient partis mourir de faim dans leurs pays d’«origine» ravagés par la pollution et le soleil devenu mortel. Worm ne les avait pas connus, ça s’était passé avant sa naissance, et tout ce qu’il savait de Markus, c’était qu’il commandait le plus gros gang de la Bulle parisienne, ce qui en faisait quasiment le dirigeant de tous les autres. Aussi haussa-t-il les épaules en signe d’ignorance.
— Calder a dit qu’il ferait parvenir le plan par l’Externet.
Trash jura :
— Je n’aime pas ça, n’importe qui peut pirater l’Externet.
L’Externet, le réseau mondial, était accessible à tous, au contraire de l’Intranet parisien, beaucoup plus sûr et bien mieux crypté. Mais ce dernier était difficile d’accès pour la plupart des gangs — sauf pour Trash.
— Il a dit que tu répondrais ça, mais que personne ne pourra deviner ce que c’est, vu que Markus le glissera dans ouikiparis.euraz. Ça fera comme une «notule historique» sur le 13e arrondissement, qu’il a dit.
— Et moi je dis qu’on devrait pas y aller ! fit une voix rauque, presque douloureuse, dans le dos de Worm.
Le gosse n’eut pas besoin de se tourner pour identifier le nouvel interlocuteur dont l’ombre immense venait de tomber sur lui. Junk le mécano n’était jamais loin de Trash, quoi qu’il arrive. Le jeune colosse au crâne rasé — à l’exception d’une mèche blanche qui pendouillait devant ses petits yeux noirs plissés — avança d’un pas puissant jusqu’aux vélos ; trop grand, il n’était pas à l’aise dans les caves. Les traits âpres de son visage exprimaient une totale désapprobation. Le Second des Tramps avait tout de l’ours mal léché, tel que se l’imaginait Worm dans les histoires que leur lisait Trash, parfois. Nerveux, le gosse se tordit le cou pour apercevoir, très haut au-dessus de lui, l’expression morose de Junk. Sanglé dans son battle-dress kaki aux poches rapiécées et bourrées d’outils en tout genre, ce dernier passa les mains dans sa ceinture cloutée et lestée de trois razors de tailles différentes. Il gronda :
— Je vois pas ce que Markus a de si important à raconter qui puisse pas passer par le réseau. Et puis, c’est un coup à se faire choper par les Bleus. Si y a la moindre fuite, y vont faire un sacré coup de filet.
Trash haussa les épaules et pédala plus énergiquement. Sa tresse rouge vif, seule coquetterie qu’elle se permettait, bougea à peine dans son dos. Longue d’un bon mètre vingt, elle était lestée d’une lame de razor dissimulée dans les dernières mèches, qui en faisait une arme inattendue et redoutable.
— Je sais. Mais, petit a, nous n’avons pas le choix. Markus est notre fournisseur principal à Paris. Si on le mécontente, il coupera nos accès aux circuits d’approvisionnement. Surtout celui des médicaments dont il est le seul dépositaire. Petit b, il s’est mis dans la tête de faire signer un armistice et un pacte de non-agression aux gangs franciliens, et ça, je ne peux qu’approuver. Nous avons assez de soucis avec l’hiver et les Bleus, tu ne trouves pas ?
Worm sourit intérieurement. Trash ne pouvait s’empêcher de causer comme ça. Stylé. Il ne savait pas si elle avait appris son vocabulaire dans les livres qu’elle leur lisait, ou si, comme on le racontait, elle était née euraz dans la Bulle parisienne. Mais force lui était de reconnaître que ça avait une certaine allure. La Chef avait une sacrée classe !
La jeune femme penchait la tête, attendant la réponse de son Second. Il grogna entre ses dents, mais finit par acquiescer. Il sembla s’aviser de la présence de Worm et lui lança :
— Combien ?
Worm ne comprit pas la question. Trash traduisit :
— Il te demande combien nous pouvons emmener de gars avec nous. Calder a précisé ?
— Il a dit : «Autant que vous voulez», ça n’a pas d’importance.
Junk leva les yeux au ciel :
— Ça pue de plus en plus cette histoire, merde ! S’il veut la paix, le Markus, pourquoi il trouve pas important de limiter le nombre de gars ? Plus y en aura, plus les chances que ça dérape vont augmenter.
— Il doit penser que ses nouveaux MK77 décourageront n’importe qui de faire le mariolle. Et peut-être que c’est un gage de bonne foi de sa part : jamais il ne nous aura permis d’entrer si nombreux sur son territoire !
— Les MK77, c’est des trucs de quatorze kilos. Ça impressionne, mais ses gars peuvent même pas les porter… rétorqua Junk en haussant les épaules. OK, on prend neuf Tramps avec nous, laissa-t-il tomber, pas un de plus.
Trash acquiesça :
— Tu me donneras la liste demain ?
Junk gronda de nouveau. Ça pouvait passer pour un oui. Puis il tourna les talons et enfila le couloir qui menait à son atelier. Worm en profita pour lancer un regard suppliant à la jeune femme :
— J’pourrai venir, Chef ? S’il vous plaît ?
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