La Conscience de Zeno
VI L’épouse et la maîtresse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
C’est ainsi que, ce jour-là, alors que je ne me souciais plus d’elle, je jouai à Carla une scène d’amour qui, par sa
– 309 – fausseté et sa frénésie, dut ressembler à celle qu’une certaine nuit, sous l’influence de l’ivresse, j’avais jouée à Augusta en rentrant chez nous en voiture. Mais cette fois, je n’avais pas bu et c’est en me grisant du son de mes propres paroles que je finis par m’émouvoir. Je protestais de mon amour, je dé-clarais à Carla que je ne pouvais me passer d’elle et que, d’autre part, je sentais bien que je lui demandais le sacrifice de sa vie, n’ayant rien à lui offrir qui pût se comparer à ce que lui offrait Lali. Ce fut vraiment une note nouvelle dans notre relation qui pourtant avait connu tant d’heures de grand amour.
Elle écoutait tout cela avec ravissement ; puis, bien plus tard, elle s’efforça de me convaincre qu’il ne fallait pas tant me tourmenter parce que Lali était amoureux d’elle. Elle n’y pensait même pas !
Je la remerciai toujours avec la même ferveur, qui main-tenant n’arrivait toutefois plus à m’émouvoir. Je me sentais un certain poids sur l’estomac : évidemment, j’étais plus compromis que jamais. Je redoublai pourtant l’ardeur de mes protestations et j’en vins à proférer, à l’adresse du pauvre Lali, quelques paroles admiratives. Je ne voulais pas le perdre, je voulais le sauver. Mais pour le lendemain.
Convenait-il de le garder ou bien de le congédier ? Nous fûmes vite d’accord sur ce point. Pour ma part, je ne voulais pas faire obstacle à son mariage, ni à sa carrière. Quant à Carla, elle m’avoua qu’elle tenait à son maître : chaque leçon lui confirmait la nécessité de son assistance. D’ailleurs, m’assura-t-elle, je pouvais être tranquille et confiant : elle m’aimait et n’aimait que moi.
Ainsi ma trahison s’étendait et s’amplifiait. Je m’étais at-taché à ma maîtresse par des liens nouveaux. Mon amour
– 310 – envahissait un territoire réservé jusque-là aux affections légi-times. Il est vrai qu’à peine rentré chez moi, cet amour s’évanouissait, ou plutôt se reportait, accru, sur Augusta. Et puis, je n’avais pas confiance en Carla. Qui sait ce qu’il y avait de vrai dans cette proposition de mariage ? Je n’aurais pas été trop surpris si, un beau jour, sans avoir épousé l’autre, ma maîtresse m’avait gratifié d’un fils doué d’un grand talent pour la musique. Et je recommençais à prendre des résolutions de fer qui m’accompagnaient chez Carla pour m’abandonner quand j’étais avec elle et me reprendre alors que je ne l’avais pas encore quittée. Toutes choses d’ailleurs sans conséquence d’aucune sorte.
Et il n’y eut, en effet, pas d’autres conséquences dues à ces nouveautés. L’été passa ; mon beau-père mourut ; puis je fus très occupé par la nouvelle maison de commerce de Gui-do – où je travaillai comme je n’ai jamais travaillé nulle part, fût-ce dans mes années d’études, alors que j’essayais tour à tour les diverses facultés ; mais, de cette activité, je parlerai plus loin. L’hiver passa à son tour ; les premières feuilles vertes pointèrent aux arbres de mon petit jardin, sans me trouver aussi accablé que n’avaient fait celles du printemps dernier ; ma fille Antonia vint au monde ; le professeur de Carla était toujours à notre disposition, mais Carla ne voulait pas en entendre parler, ni moi non plus, pour le moment.
C’est alors que des faits qu’on aurait pu croire insigni-fiants eurent de graves conséquences sur mes rapports avec Carla. Ils passèrent presque inaperçus et ne furent révélés que par les traces qu’ils laissèrent.
J’avais accepté d’aller avec Carla faire un tour au Jardin public. C’était une grande imprudence. Mais elle avait un immense désir de sortir à mon bras, en plein jour, et je finis
– 311 – par la satisfaire. Il ne devait jamais nous être donné de vivre, ne fût-ce que pour quelques instants, comme mari et femme, et cette tentative finit mal, elle aussi.
Pour mieux jouir de la tiédeur soudaine qui tombait d’un ciel printanier où le soleil venait à peine de reconquérir son empire, nous nous assîmes sur un banc. Le matin, en se-maine, le jardin était désert ; en évitant de circuler, le risque d’une rencontre me semblait encore amoindri. Et voici qu’au contraire, appuyé sur sa béquille, je vis s’approcher de nous, à lentes mais grandes enjambées, mon ami Tullio, l’homme aux cinquante-quatre muscles. Il s’assit sur notre banc, sans nous voir, puis il leva la tête et nos regards se rencontrèrent.
— Après si longtemps ! s’écria-t-il, surpris. Comment vas-tu ? Es-tu enfin moins occupé ?
Il s’était assis tout à côté de moi, et, revenu de ma pre-mière surprise, je me tournais à demi de façon à lui cacher Carla. Mais, après m’avoir serré la main il me demanda :
— C’est ta femme ?
Il attendait la présentation et je dus m’exécuter.
— La signorina Carla Gerco, une amie de ma femme.
Puis, continuant à mentir (je sus par Tullio lui-même que ce second mensonge lui ouvrit les yeux), j’ajoutai avec un sourire gêné :
— La signorina Gerco s’est, elle aussi, assise à côté de moi, par hasard, sans me voir – comme toi.
Un menteur ne devrait pas oublier que, pour être cru, il faut s’en tenir aux mensonges indispensables. Quand, plus
– 312 – tard, je rencontrai de nouveau Tullio, il me dit, avec son bon sens populaire :
— Tu donnais trop d’explications. J’ai deviné que tu mentais et que cette jolie fille était ta maîtresse.
À ce moment-là, j’avais déjà perdu Carla, et je lui con-firmai avec volupté qu’il avait deviné juste ; puis, tristement, j’ajoutai que depuis, elle m’avait abandonné. Il n’en crut rien et je lui en sus gré : son incrédulité me semblait de bon au-gure.
Cependant, Carla avait pris un air dépité que je ne lui avais jamais vu. C’est de ce moment – je le sais aujourd’hui – qu’elle commença à se rebeller. Je ne m’en aperçus pas tout de suite, car j’écoutais Tullio qui me parlait de sa maladie et de son traitement, et je lui tournais le dos. La plus patiente des femmes, même si elle admet qu’on la traite sans gentil-lesse, hormis certains instants, ne supporte pas d’être reniée en public. C’est d’ailleurs au pauvre boiteux plus qu’à moi qu’elle fit sentir sa mauvaise humeur : elle ne lui répondit même pas quand il lui adressa la parole. De mon côté, je n’arrivais pas à m’intéresser aux traitements de Tullio : je re-gardais ses petits yeux pour tenter de voir ce qu’il pensait de cette rencontre. Je savais qu’il était à la retraite, il n’avait donc rien à faire de toute la journée et pouvait facilement envahir de ses bavardages tout le petit monde de notre Trieste d’alors.
Après un long silence, Carla se leva pour nous quitter. Elle murmura : “Au revoir” et s’en alla.
Je comprenais qu’elle m’en voulait, et, tenant toujours compte de la présence de Tullio, je cherchai à m’assurer le temps nécessaire pour l’apaiser. Je lui demandai la permis-
– 313 – sion de l’accompagner puisque nous suivions le même che-min. Le ton sec de son “au revoir” semblait signifier une rup-ture et, pour la première fois, j’éprouvai, de ce côté-là, des craintes sérieuses.
Mais Carla ignorait encore elle-même où elle s’acheminait de ce pas décidé. Elle ne faisait que donner libre cours à une irritation passagère.
Elle m’attendit, puis marcha à côté de moi sans ouvrir la bouche. Dès que nous fumes rentrés, elle éclata en sanglots. Mais comme elle s’était réfugiée dans mes bras, je ne m’en émus pas trop. Je lui dis qui était Tullio et quels torts il pour-rait me faire avec sa langue. Voyant qu’elle continuait à pleurer mais restait toujours dans mes bras, je pris un ton plus résolu : “Voulait-elle donc me compromettre ? N’était-il pas convenu que nous ferions tout pour épargner du chagrin à la pauvre Augusta qui, après tout, était ma femme, la mère de ma fille ?”
Carla semblait plus raisonnable. Elle désirait seulement rester seule pour se calmer. Je me sauvai, tout content.
Ce doit être depuis cette aventure que lui vint à tout bout de champ le désir de paraître en public comme ma femme. Elle n’avait pas voulu épouser son professeur ; elle entendait me contraindre à tenir dans sa vie – autant que faire se pouvait – une place plus importante que celle qu’elle lui avait refusée. Longtemps elle m’importuna pour que je prisse deux places dans un théâtre : nous y serions allés cha-cun de notre côté et nous y serions trouvés l’un près de l’autre, comme par hasard. Avec elle, je ne me suis jamais aventuré plus loin que le Jardin public, cette borne milliaire de mes promenades. Mais j’y allais souvent, et désormais j’y pénétrais par l’autre bout. Mais jamais plus loin ! Ma maî-
– 314 – tresse finissait par me ressembler trop. Elle avait constam-ment des colères subites qu’elle regrettait aussitôt. Mais c’en était assez pour me rendre, comme elle, doux et repentant. Il m’arrivait souvent aussi de la trouver en pleurs, sans pouvoir obtenir l’explication de son chagrin. Sans doute était-ce ma faute car je ne la demandais pas avec assez d’insistance. Quand je la connus mieux, c’est-à-dire quand elle me quitta, toute explication devint superflue. Pressée par le besoin, elle s’était jetée dans cette aventure avec moi, qui n’était pas faite pour elle. Dans mes bras, elle était devenue femme, et, j’aime à le croire, honnête femme. Non que je veuille m’en attribuer le mérite ; d’autant que tout le dommage fut pour moi.
Il lui vint un nouveau caprice qui d’abord me surprit, puis m’émut et m’attendrit : elle voulait voir ma femme. Elle jurait qu’elle ne s’approcherait pas et s’arrangerait de façon à ne pas être remarquée. Je promis de la prévenir quand je saurais d’avance l’heure où ma femme sortirait. Il fallait seu-lement que la rencontre eût lieu en pleine ville, dans une rue animée, et non près de chez moi, car notre quartier est dé-sert et tout s’y remarque.
À la même époque, ma belle-mère eut mal aux yeux et dut, pendant quelques jours, porter un bandeau. Comme elle s’ennuyait mortellement, et afin de l’inciter à suivre rigou-reusement son traitement, ses filles décidèrent de rester près d’elle chacune à son tour. Augusta y allait le matin, Adeline l’après-midi, jusqu’à quatre heures précises. Par je ne sais quelle impulsion soudaine je dis à Carla que ma femme quit-tait tous les jours la maison de sa mère à quatre heures. Je ne sais pas bien encore aujourd’hui pourquoi j’ai présenté Adeline à Carla comme si c’était ma femme. Depuis la de-mande en mariage de Lali, j’éprouvais le besoin de
– 315 – m’attacher ma maîtresse par des liens plus forts. Peut-être ai-je pensé qu’en voyant une femme très belle, elle apprécie-rait davantage l’homme qui la lui avait sacrifiée (sacrifiée, si l’on peut dire) ; et Augusta n’était à ce moment qu’une bonne nourrice bien saine. Peut-être aussi ai-je simplement agi par prudence. Avec l’humeur que je lui connaissais, Carla pou-vait se laisser entraîner à un acte inconsidéré. C’eût été sans importance vis-à-vis d’Adeline, car elle m’avait déjà donné la preuve que jamais elle ne tenterait de me desservir auprès de ma femme.
Si Carla m’avait compromis auprès d’Adeline, je lui au-rais tout raconté et je l’aurais fait, je dois le dire, avec une certaine satisfaction.
Mais ma supercherie eut un résultat imprévu. Le lende-main matin, je me rendis chez Carla plus tôt que d’habitude, non sans une certaine anxiété. Je la trouvai complètement changée depuis la veille. Le noble ovale de son visage avait pris une expression de profonde gravité. Quand je voulus l’embrasser, elle me repoussa d’abord, puis me laissa effleu-rer sa joue de mes lèvres, pour m’engager à l’écouter doci-lement. Je m’assis en face d’elle, de l’autre côté de la table. Sans se presser, elle prit une feuille de papier sur laquelle, à mon arrivée, elle était en train d’écrire et la rangea parmi des cahiers de musique posés sur la table. Je ne fis pas attention à cette feuille de papier ; j’appris plus tard que c’était une lettre qu’elle écrivait à Lali.
Et pourtant, je sais aujourd’hui qu’à ce moment, l’esprit de Carla était encore en proie au doute. Son regard sérieux et investigateur se posait sur moi, puis se tournait vers la lumière de la fenêtre : elle cherchait ainsi à se recueillir et à sonder son propre cœur. Qui sait ? Si j’avais mieux deviné le
– 316 – débat qui avait lieu en elle, peut-être aurais-je pu garder en-core ma délicieuse maîtresse.
Elle me raconta sa rencontre avec Adeline. Elle l’avait attendue devant la maison de ma belle-mère et reconnue aussitôt.
— Il n’y avait pas à se tromper, me dit-elle. Tu me l’avais parfaitement décrite. Oh ! tu la connais bien.
Elle se tut un moment pour dominer une émotion qui lui serrait la gorge, puis continua :
— Je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous. Mais moi, je ne veux plus trahir une femme si belle et si triste. Et je viens d’écrire à Lali que je suis décidée à l’épouser.
— Triste ! m’écriai-je bien étonné. Tu t’es sûrement trompée. Peut-être souffrait-elle d’une chaussure trop étroite.
Adeline, triste ! Elle riait ou souriait toujours, et je l’avais constaté pas plus tard que le matin, l’ayant vue un instant à la maison.
Mais Carla, il faut le croire, était mieux renseignée que moi.
— Une chaussure étroite ! Elle avait l’allure d’une déesse qui s’avance sur les nuées.
De plus en plus émue, elle me dit qu’elle avait su se faire dire un mot, oh, si doux ! par Adeline. Celle-ci avait laissé tomber son mouchoir ; Carla l’avait ramassé, le lui avait ten-du et ces quelques mots de remerciements l’avaient touchée aux larmes. Ce n’est pas tout. Carla m’assura qu’Adeline, ayant aussi vu qu’elle pleurait, lui avait jeté, en s’éloignant, un doux et triste regard de sympathie. Pour Carla, tout était
– 317 – clair : ma femme savait que je la trompais et elle en souffrait. De là sa résolution de ne plus me voir et d’épouser Lali.
Je ne savais comment me défendre ! Parler d’Adeline avec une totale antipathie, c’était facile, mais de ma femme ! De ma femme qui, toute à sa tâche de bonne nourrice, ne s’apercevait pas de ce qui se passait en moi. Je demandai à Carla si elle n’avait pas remarqué l’œil dur d’Adeline, sa voix basse et rude, dénuée de toute douceur. Afin de retrouver tout de suite l’amour de Carla, j’aurais volontiers chargé ma femme de bien d’autres défauts ; mais pouvais-je le faire, n’ayant pas cessé, depuis un an, de la porter aux nues ?
Je me tirai d’affaire autrement. Je fus pris à mon tour d’une intense émotion qui me fit venir les larmes aux yeux. Je pensais avoir quelque raison de pleurer sur moi-même. Sans le vouloir, je m’étais jeté dans un guêpier où je me sen-tais très malheureux. Cette confusion entre Adeline et Au-gusta était insupportable. La vérité est que ma femme n’était pas tellement belle, et qu’Adeline (devenue pour Carla un objet de vive compassion) avait eu de grands torts envers moi. Ainsi Carla me jugeait-elle de façon vraiment injuste.
En me voyant pleurer, elle se radoucit :
— Cher Dario, comme tes larmes me font du bien ! Il doit y avoir entre vous quelque malentendu. Il faut l’éclaircir. Je ne veux pas te juger trop sévèrement. Mais je ne trahirai plus jamais cette femme ; je ne veux pas être la cause de son chagrin. Je l’ai juré !
Elle finit tout de même, malgré ce beau serment, par la trahir une dernière fois. Elle aurait voulu se séparer de moi pour toujours avec un dernier baiser, mais je ne lui accordais ce baiser que sous une seule forme. Je ne voulais pas la quit-
– 318 – ter pour toujours sans un suprême baiser, un baiser total d’amant, sinon je serais parti plein de rancœur. Elle se rési-gna. Et nous murmurâmes ensemble :
— Pour la dernière fois !
Ce fut un moment délicieux. Cette résolution prise à deux avait une efficacité qui effaçait toutes les fautes. Nous étions heureux et purs. Mon destin bienveillant m’avait ré-servé cet instant de félicité parfaite.
Je me sentais si heureux que je continuai la comédie jusqu’au moment de nous séparer : nous ne devions jamais plus nous revoir ! Elle refusa l’enveloppe que j’avais toujours dans ma poche et ne voulut même pas accepter un souvenir de moi. Il fallait effacer de notre vie toute trace des jours passés. Alors je lui donnai volontiers sur le front le baiser pa-ternel qu’elle avait souhaité d’abord.
Dans l’escalier j’eus une hésitation. L’affaire devenait un peu trop sérieuse. Si j’avais été sûr de disposer encore du lendemain, la pensée de l’avenir ne se serait pas imposée si vite à mon esprit. Tandis que, du palier, Carla me regardait descendre, je lui criai, riant un peu :
— À demain !
Elle recula, surprise et comme épouvantée, et se retira en répétant :
— Jamais plus !
Tout de même, j’étais satisfait d’avoir osé lui dire un mot qui laissait prévoir une autre dernière rencontre. Libre de désirs et d’engagements, je passai une belle journée, d’abord avec ma femme puis au bureau de Guido. Je dois dire que l’absence d’obligations me rendait plus proche de
– 319 – ma femme et de ma fille. J’étais pour elles quelque chose de plus que d’habitude : non seulement affectueux, mais tel qu’un vrai père qui dispose, décide avec sérénité, l’esprit pleinement occupé de sa maison. En me mettant au lit, je me dis, comme une sorte de résolution : “Tous les jours de-vraient ressembler à celui-ci.”
Avant de s’endormir, Augusta me confia un grand secret qu’elle avait appris de sa mère le matin même. Quelques jours auparavant, Adeline avait surpris Guido embrassant une de leurs domestiques. Elle avait voulu le prendre de haut, mais cette fille lui avait répondu insolemment et Ade-line l’avait mise à la porte. On avait été anxieux de voir comment Guido apprendrait la chose. S’il avait montré du mécontentement, Adeline était résolue à demander la sépa-ration. Mais il s’était mis à rire, en assurant qu’Adeline avait mal vu. D’ailleurs, il n’avait rien à objecter à ce qu’on eût renvoyé la femme de chambre qui, bien qu’innocente, lui était antipathique. Et tout semblait maintenant arrangé.
Pour moi, ce qui m’intéressait était de savoir si Adeline avait eu vraiment la berlue. Y avait-il moyen de douter ? Il faut bien dire que deux personnes qui s’embrassent n’ont pas la même position qu’on a quand l’un brosse les chaussures de l’autre. J’étais de très bonne humeur. J’éprouvais même le besoin d’apprécier la conduite de Guido avec justice et sé-rénité. Adeline était certainement d’un caractère jaloux, elle pouvait fort bien avoir diminué les distances, mal interprété les attitudes.
Augusta me répondit tristement qu’elle était sûre qu’Adeline avait bien vu et qu’elle était aveuglée, mainte-nant, par son amour pour son mari.
— Elle aurait bien mieux fait de t’épouser, ajouta-t-elle.
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Et moi qui me sentais de plus en plus innocent, je ré-pondis aimablement :
— Reste à savoir si j’aurais fait, moi aussi, une meilleure affaire en l’épousant.
Puis, avant de m’endormir, je murmurai :
— Quelle canaille ! Souiller ainsi le domicile familial !
En toute sincérité, je lui reprochais la circonstance ag-gravante que je n’avais pas à me reprocher moi-même !
Le lendemain, je me levai avec le vif désir que cette journée ressemblât en tout point à la précédente. Carla ne devait probablement pas se croire plus engagée que moi par les délicieuses résolutions de la veille, et je me sentais pour ma part tout à fait libre. Ces résolutions avaient été trop belles pour être vraiment impératives et j’aurais voulu savoir ce qu’en pensait Carla. Mon désir aurait été de la trouver prête à prendre une autre résolution. La vie passerait ainsi, riche de plaisirs et riche aussi d’efforts pour devenir meil-leurs : à chaque jour sa grande part de joie, sa toute petite part de remords. Mais une chose m’inquiétait : durant toute cette année, où j’avais pris tant de résolutions, Carla n’en avait pris qu’une – me témoigner son amour – et elle s’y était tenue. Ne se tiendrait-elle pas aussi fermement à la détermi-nation contraire ?
Carla n’était pas chez elle. Ce fut une grande déception et je me mordis les mains de fureur. La vieille dame me fit entrer dans la cuisine. Sa fille l’avait prévenue qu’elle déjeu-nerait en ville et ne reviendrait pas avant le soir. C’est pour-quoi le feu n’était pas allumé comme d’habitude.
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— Ne le saviez-vous pas ? ajouta-t-elle, surprise, en ou-vrant de grands yeux.
Je demeurai pensif et murmurai distraitement :
— Je le savais hier, mais je n’étais pas sûr qu’elle n’eût pas changé d’avis.
Et je m’en allai après l’avoir saluée aimablement. Je grinçais des dents, mais en cachette. Il fallait du temps pour me donner le courage de me mettre publiquement en colère. Je me promenai une demi-heure dans le Jardin public pour prendre le temps de me rendre mieux compte de la situation. Elle était si claire que je n’y comprenais plus rien. Brusque-ment, sans pitié, je me trouvais contraint d’observer notre décision commune. Je me sentais mal, vraiment mal. Je traî-nais la jambe en luttant contre une sorte d’angoisse. C’est un malaise auquel je suis sujet : les poumons fonctionnent bien, mais je m’applique à respirer, je compte mes respirations, l’une après l’autre, et il me semble que si mon attention se relâchait, je mourrais étouffé.
À cette heure j’aurais dû me rendre à mon bureau, ou pour mieux dire, à celui de Guido. Mais je ne pouvais pas m’arracher à ce jardin. Qu’aurais-je fait ensuite ? Ah ! comme cette journée ressemblait peu à la précédente ! Au moins, si j’avais eu l’adresse de ce maudit professeur qui, à force de chanter à mes frais, m’avait enlevé ma maîtresse !
Je finis par retourner auprès de la vieille. Je trouverais bien, me disais-je, quelque chose à faire dire à Carla pour l’amener à me revoir. Le plus difficile était de l’avoir le plus vite possible à portée de main. Le reste irait tout seul.
La mère de Carla était assise dans sa cuisine près de la fenêtre ; elle raccommodait des bas. Elle leva les yeux et me
– 322 – jeta craintivement un regard interrogateur. J’hésitai, puis je lui demandai :
— Savez-vous que Carla s’est décidée à épouser Lali ?
Cette nouvelle, j’avais l’impression de me l’annoncer à moi-même. La veille, Carla me l’avait dit au moins deux fois, mais je n’y avais guère prêté attention. Ses paroles avaient bien frappé mon oreille, puisque je les retrouvais, mais elles avaient glissé sur moi sans m’atteindre. Elles venaient tout juste de pénétrer mes entrailles qui se tordaient de douleur.
La vieille me regarda, hésitante à son tour. Elle avait peur, à coup sûr, de commettre une indiscrétion qui pourrait lui attirer des reproches. Puis, tout à coup, ne pouvant con-tenir sa joie, elle s’écria :
— Carla vous l’a dit ? Alors, ce doit être vrai ! Je crois qu’elle ferait bien. Qu’en pensez-vous ?
La maudite vieille riait de plaisir. J’avais toujours pensé qu’elle était au courant de mes relations avec sa fille. Je l’aurais battue volontiers, mais je me contentai de dire qu’il serait bon d’attendre que le jeune homme eût une situation : en somme, la chose me semblait un peu précipitée.
La vieille dame était si contente qu’elle devint loquace pour la première fois. Elle n’était pas, dit-elle, de mon avis. Quand on se marie jeune, on se fait une situation après s’être marié. Pourquoi fallait-il le faire avant ? D’ailleurs, Carla n’avait pas de grands besoins et son chant, maintenant, lui coûterait moins cher, puisqu’elle aurait son mari pour pro-fesseur.
Ces derniers mots pouvaient être un reproche à mon avarice : ils me suggérèrent une idée qui me parut magni-
– 323 – fique et qui me soulagea un instant. J’avais toujours dans ma poche une certaine enveloppe où devait maintenant se trou-ver une belle somme. Je la pris, la fermai et la confiai à la vieille pour qu’elle la remît à Carla. Peut-être désirais-je payer de façon convenable ma maîtresse, mais je désirais surtout la revoir et la reprendre. Carla me reverrait tout au-tant si elle voulait me rendre cet argent que si elle avait jugé préférable de le garder, parce que, dans ce cas, elle aurait éprouvé le besoin de me remercier. Je respirai ; tout n’était pas fini pour toujours !
Je dis à la vieille que l’enveloppe contenait un peu d’argent, le reste de la dernière collecte du pauvre Copler. Puis, très rasséréné, je la priai de dire à Carla que je demeu-rais, pour la vie, son ami et que, si elle avait jamais besoin d’un appui, elle pouvait, sans crainte, s’adresser à moi. Ceci me permit de lui faire tenir mon adresse, qui était celle des bureaux de Guido.
Dans la rue, je marchais d’un pas beaucoup plus léger qu’une demi-heure auparavant.
Mais, ce même jour, pour un motif des plus futiles, j’eus une violente scène avec Augusta : je trouvais le potage trop salé ; elle soutint que non. Croyant qu’elle se moquait de moi, je fus pris d’un accès de colère folle et, tirant la nappe brusquement, je fis voler à terre toute la vaisselle. La petite, qui était dans les bras de sa bonne, se mit à pousser des hur-lements, ce dont je fus très mortifié, car cette bouche enfan-tine semblait me reprocher ma brutalité. Augusta pâlit, comme elle savait pâlir, prit l’enfant et se retira. Ceci me pa-rut excessif : allait-elle me laisser manger tout seul, comme un chien ? Mais tout de suite après, elle revint, sans la petite,
– 324 – répara le désordre de la table et s’assit devant son assiette pour reprendre le repas interrompu.
Je jurais en moi-même. Mais je savais déjà que je n’avais été que le jouet des forces déchaînées de la nature. S’il lui est facile d’accumuler de pareilles forces, comment ne lui serait-il pas plus facile encore de les déchaîner ? C’est à Carla que j’en avais. Elle feignait d’agir pour le seul bien de ma femme, et voilà le beau résultat !
Quand Augusta me voit dans un pareil état, elle ne pro-teste jamais, elle ne pleure pas, elle ne discute pas. C’est, chez elle, un système auquel elle est restée fidèle toute sa vie. Toutefois, après que je me fus excusé doucement, elle tint à préciser qu’elle ne s’était nullement moquée de moi : elle n’avait pas ri, elle avait simplement souri, de ce même sourire qui me plaisait d’ordinaire et que j’avais tant de fois déclaré charmant.
Ma confusion était grande. Je suppliai qu’on nous rame-nât la petite, et, l’ayant prise dans mes bras, je jouai long-temps avec elle. Puis, je l’assis sur ma tête et, sous la longue robe qui me couvrait le visage, j’essuyai mes yeux pleins de larmes qu’Augusta, elle, n’avait pas versées. En jouant avec l’enfant, je savais que, sans m’abaisser à faire des excuses, je me rapprochais d’elle, et, de fait, ses joues avaient déjà re-pris leurs couleurs habituelles.
La journée se termina très bien. L’après-midi fut pareil à celui de la veille, absolument comme si, au matin, j’avais trouvé Carla à sa place accoutumée. Même la joie des épan-chements ne m’avait pas été refusée. J’avais demandé et re-demandé pardon à Augusta pour qu’elle retrouvât le sourire maternel qui excusait les bizarreries que je disais ou que je faisais. Ah ! que serais-je devenu si elle avait dû adopter de-
– 325 – vant moi une certaine attitude, si elle m’avait privé de ce doux sourire, le plus indulgent et le plus sûr des jugements qu’il fût possible de porter sur moi ?
Le soir, nous reparlâmes de Guido : Adeline et lui avaient, paraît-il, fait la paix complète. Augusta admirait la bonté de sa sœur. Cette fois, c’était à moi de sourire, car de toute évidence, elle ne se souvenait pas de sa propre bonté, qui était énorme.
— Voyons, lui dis-je, si je faisais comme Guido, si je souillais notre foyer, ne me pardonnerais-tu pas ?
Elle hésita.
— Nous, dit-elle, nous avons notre fille. Adeline n’a pas d’enfants qui la lient à cet homme.
Elle n’aimait pas Guido, et j’ai pensé parfois qu’elle lui gardait rancune de m’avoir fait souffrir.
Quelques mois après, Adeline donna à Guido des ju-meaux et Guido ne comprit jamais pourquoi je l’avais félicité si chaleureusement. C’est que, songeant à ce qu’avait dit Au-gusta, je me disais qu’il pouvait maintenant coucher impu-nément avec les bonnes.
Le lendemain matin, je trouvai sur ma table, au bureau, une lettre à mon adresse de la main de Carla. Je respirai : rien n’était donc fini ; la vie continuait, munie de tous les éléments nécessaires. En quelques mots brefs, Carla me donnait rendez-vous, à onze heures, à l’entrée du Jardin pu-blic, du côté de sa maison. Sans doute elle ne m’attendait pas chez elle, mais nous n’en serions pas loin.
Dans mon impatience, j’arrivai un quart d’heure à l’avance. “Si je ne la trouve pas à la place convenue, me dis-
– 326 – je, je monte tout droit chez elle, ce qui serait bien plus pra-tique.”
C’était une journée de printemps, douce et lumineuse. Quand j’eus quitté la bruyante Corsia Stadion, je trouvai dans le Jardin public le silence de la campagne. Nul autre bruit que le long murmure du vent léger dans les arbres.
Je me dirigeais d’un pas rapide vers la sortie, lorsque Carla vint à ma rencontre. Elle tenait à la main l’enveloppe que j’avais laissée à sa mère et m’aborda, sans un sourire, avec un air de ferme résolution sur ses jeunes traits pâlis. Son vêtement très simple, d’une grosse toile à raies bleues, lui allait très bien. Elle semblait vraiment faire partie du jar-din. Par la suite, aux heures où je la détestais le plus, je lui prêtai l’intention de s’être rendue plus désirable au moment même où elle se refusait à moi. Mais non : c’était simplement ce premier jour de printemps qui l’habillait. Il faut dire qu’au temps de cet amour, long mais brusque, je ne me suis guère soucié des toilettes de ma maîtresse. Je ne la voyais guère que chez elle, et les femmes modestes, quand elles restent chez elles, sont toujours simplement vêtues.
Elle me tendit sa main que je serrai en disant :
— Je te remercie d’être venue.
Combien il eût été plus honorable pour moi de ne pas me départir de cette douceur jusqu’au bout de notre entre-tien !
Carla paraissait très émue. Elle avait, en parlant, une sorte de mouvement convulsif qui faisait trembler sa lèvre. J’avais parfois remarqué ce même tremblement quand elle chantait.
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— Je voudrais te faire plaisir en acceptant cet argent, me dit-elle, mais je ne peux pas, je ne peux absolument pas. Je t’en prie, reprends-le.
La voyant près de pleurer, je pris l’enveloppe que je re-trouvai dans ma main longtemps après avoir quitté cet en-droit.
— Ainsi, vraiment, tu ne veux plus rien savoir de moi ?
Je posai cette question sans songer qu’elle y avait déjà répondu la veille. Mais était-il possible que, désirable comme je la voyais, elle s’obstinât dans son refus !
— Zeno, me répondit-elle doucement, n’avons-nous pas promis de ne plus nous revoir ? Aussi me suis-je engagée maintenant comme tu étais engagé toi-même avant de me connaître. Cet engagement est aussi sacré que le tien. J’espère qu’à cette heure ta femme a pu s’apercevoir que tu lui appartenais tout entier.
Ainsi, elle songeait encore à la beauté d’Adeline. Si j’avais été sûr que ce fût bien là la raison de son refus, j’aurais eu le moyen de tout réparer. Il suffisait de lui ap-prendre qu’Adeline n’était pas ma femme et de lui montrer Augusta, avec son œil louche et ses allures de nourrice. Mais n’attachait-elle pas plus d’importance aux engagements qu’elle avait pris, elle ? C’est ce qu’il fallait éclaircir.
Je m’efforçais de parler avec calme, bien que je sentisse, moi aussi, mes lèvres trembler, mais de désir. Elle ne savait pas, lui dis-je, à quel point elle était mienne, et n’avait plus le droit de disposer d’elle. La preuve scientifique de ce que je voulais dire s’esquissait dans ma tête. Je songeais à cette fameuse expérience de Darwin sur une jument arabe (grâce au ciel, je suis à peu près sûr de ne pas en avoir parlé). J’ai
– 328 – dû cependant dire quelque chose au sujet des animaux et de leur fidélité physique, mais ce ne fut qu’un balbutiement dé-nué de sens. Bientôt, renonçant à ces arguments difficiles, hors de sa portée et même, à ce moment-là, de la mienne, je lui demandai :
— Quels engagements peux-tu donc avoir pris ? Quelle importance peuvent-ils avoir comparés à un amour comme celui qui nous lie depuis plus d’un an ?
Je lui saisis rudement le poignet, pour suppléer par un geste énergique aux mots qui ne me venaient pas. Mais elle se dégagea avec autant de violence que si j’avais osé la tou-cher pour la première fois. Puis elle leva la main, comme pour prêter serment :
— Jamais je n’ai pris, dit-elle, un engagement plus sacré, et je l’ai pris avec un homme qui m’a fait la même promesse.
Il n’y avait plus à douter. Le sang qui lui monta subite-ment au visage exprimait son ressentiment pour l’homme qui ne lui avait rien promis. Et elle s’expliqua plus clairement encore :
— Hier, nous sommes sortis ensemble ; nous avons marché dans la rue au bras l’un de l’autre, et sa mère était avec nous.
La chose était évidente. Ma maîtresse m’échappait, elle s’enfuyait toujours plus loin de moi. Et moi, comme un chien à qui on dispute un savoureux morceau de viande, je courais, éperdu, derrière elle. Je repris sa main brutalement :
— Eh bien, proposai-je, marchons ensemble nous aussi, la main dans la main. Traversons toute la ville. Prenons la Corsia Stadion puis les arcades de Chiozza, et tout le long du
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Corso jusqu’à Sant’Andrea, pour rentrer chez nous par un autre chemin afin que toute la ville nous voie !
Pour la première fois, je renonçais à Augusta, et ce re-niement me parut une libération, puisque c’était Augusta qui m’enlevait ma maîtresse.
Carla s’arracha de nouveau à mon étreinte et répondit sèchement :
— Ce serait à peu près le même tour que nous avons fait hier.
J’eus encore un sursaut de colère :
— Et lui, est-ce qu’il sait, est-ce qu’il sait tout ? Sait-il qu’hier encore tu as été à moi ?
— Oui, dit-elle orgueilleusement, il sait tout, absolument tout.
Je me sentis perdu et, dans ma rage, je fis comme le chien qui, ne pouvant saisir le morceau convoité, mord les vêtements de celui qui l’en a frustré.
— Ce fiancé, dis-je en ricanant, a l’estomac solide. Au-jourd’hui, c’est moi qu’il digère ; il pourra digérer demain tout ce que tu voudras.
Je ne me rendais pas bien compte de la portée de mes paroles. Je ne pouvais que crier de douleur. Elle eut un éclair d’indignation dont je n’aurais pas cru capables ses doux yeux bruns de gazelle.
— C’est à moi que tu dis cela ? Et pourquoi n’as-tu pas le courage d’aller le lui dire à lui ?
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Elle me tourna le dos et se dirigea d’un pas rapide vers la sortie du jardin. Je sentais déjà le remords des mots que je lui avais dits, étouffé toutefois par la surprise profonde de voir que désormais il m’était interdit de traiter Carla avec moins de douceur. J’en restais cloué sur place. La petite sil-houette blanche et bleue, que je voyais s’enfuir si vite d’un pas vif, était près de passer la grille quand je me décidai à la poursuivre. Je ne savais ce que j’allais lui dire, mais nous ne pouvions pas nous quitter ainsi.
Je la rejoignis à la porte de sa maison et laissai seule-ment parler ma profonde douleur du moment :
— Après tant d’amour, se séparer de cette façon !
Elle passa outre sans répondre et je la suivis dans l’escalier. Alors, se retournant, elle me regarda d’un œil hos-tile :
— Si vous voulez voir mon fiancé, venez avec moi. Vous ne l’entendez pas ? C’est lui qui joue du piano.
Alors seulement j’entendis les notes syncopées de l’Adieu de Schubert transcrit par Liszt.
Bien que, dans mon enfance, je n’aie jamais manié ni un sabre ni un bâton, je ne suis pas un homme peureux. Le grand désir de Carla qui m’avait ému jusque-là était retombé. Du mâle, il ne restait plus en moi que la combativité. J’avais impérieusement exigé une chose à laquelle je n’avais plus droit. Pour réparer cette erreur, je devais me battre ; sinon le souvenir de cette femme qui me menaçait de me faire corri-ger par son époux m’eût été atroce.
— Eh bien ! Puisque tu le permets, allons !
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Je continuai donc à monter derrière elle, le cœur battant non de peur, mais de la crainte de ne pas me conduire comme il faut. Tout à coup, elle s’arrêta, s’appuya au mur et se mit à pleurer, sans rien dire. Là-haut continuaient à ré-sonner les notes de la mélodie de Schubert, sur le piano payé par moi. Les pleurs de Carla rendaient cette musique plus émouvante.
— Je ferai, lui dis-je, ce que tu voudras. Veux-tu que je m’en aille ?
— Oui, répondit-elle dans un souffle, pouvant à peine parler.
— Adieu donc, puisque tu le veux. Adieu pour toujours !
Et je redescendis lentement l’escalier en sifflotant, moi aussi, l’Adieu de Schubert. Fut-ce une illusion ? Je ne sais ; mais il me sembla qu’elle appelait :
— Zeno !
M’eût-elle nommé de ce nom étrange de Dario qu’elle considérait comme un signe de tendresse, je ne me serais pas arrêté à ce moment-là. J’avais un grand désir de m’en al-ler et je retournais vers Augusta, cette fois encore, pur de toute faute. La pureté momentanée du chien que l’on chasse à coups de pied pour l’écarter d’une femelle !
Le lendemain, me retrouvant dans le même état que la veille, alors que je me dirigeais vers le Jardin public, j’eus conscience d’avoir agi tout simplement comme un lâche. Carla m’avait appelé, non pas sans doute par mon nom d’amour, mais enfin, elle m’avait appelé, et je n’avais pas ré-pondu ! Ce fut le premier de ces jours de souffrance que de-vaient suivre tant d’autres jours de désolation amère. Ne
– 332 – comprenant plus la raison de ma fuite, je l’attribuais à la peur de cet homme ou à la peur du scandale. De nouveau, comme au moment où j’avais proposé à Carla une prome-nade à travers toute la ville, j’aurais accepté n’importe quelle compromission. J’avais laissé échapper une occasion favo-rable et je savais fort bien qu’avec certaines femmes, elle ne se présente qu’une fois. Cette unique fois aurait dû me suf-fire.
Je résolus aussitôt de lui adresser une lettre. Il ne m’était pas possible d’attendre un jour de plus sans essayer de me rapprocher d’elle. J’écrivis et récrivis cette lettre, avec le souci de me montrer, en peu de mots, aussi persuasif que possible. Et puis, le seul fait d’écrire était déjà un soulage-ment. Je lui demandais pardon de mon accès de colère. Mon grand amour, ajoutais-je, ne se calmerait qu’à la longue. Il y faudrait beaucoup de temps. Chaque jour amènerait son lé-ger apaisement. Et j’écrivais ces phrases en grinçant des dents. Je ne pouvais lui offrir, hélas, ce que lui offrait Lali et dont elle était si pleinement digne.
J’attendais de ma lettre un grand effet. Carla ne man-querait pas de la montrer à Lali, puisqu’il savait tout, et Lali pouvait trouver grand avantage à l’amitié d’un homme tel que moi. Je songeais qu’il serait possible de s’acheminer ain-si vers une plaisante vie à trois. Si grand était mon amour qu’à ce moment j’aurais trouvé doux qu’il me fût seulement permis de faire la cour à Carla.
Le troisième jour, je reçus d’elle un bref billet. Sans s’adresser ni à Zeno ni à Dario, elle m’écrivait ces simples mots : “Merci. Soyez heureux avec votre femme qui mérite tant d’être aimée.” Naturellement, elle parlait d’Adeline.
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L’instant favorable n’avait pas duré, et avec les femmes, il ne dure jamais si on ne le saisit pas par les cheveux. Tout mon désir se condensa en bile furieuse. Non certes contre Augusta ! J’avais le cœur trop plein de Carla pour n’en pas éprouver du remords, et je m’efforçais de montrer à ma femme un visage souriant, sourire hébété et stéréotypé qu’elle croyait sincère.
Cependant, il fallait faire quelque chose. Je ne pouvais continuer à attendre et à souffrir ainsi jour après jour. Je ne voulais plus lui écrire. Ce qu’on écrit sur le papier a trop peu d’importance pour les femmes. Il fallait trouver mieux.
Sans dessein bien arrêté, je me dirigeai rapidement vers le Jardin public, et de là, plus lentement, vers la maison de Carla. Arrivé sur le palier, je frappai à la porte de la cuisine. S’il était possible, j’éviterais de voir Lali ; et pourtant il ne m’aurait pas déplu de me trouver face à face avec lui : ce se-rait la crise dont j’avais besoin.
Comme d’ordinaire, la vieille dame était à son fourneau sur lequel brillaient deux grands feux. Elle fut d’abord bien étonnée, puis se mit à rire, en innocente qu’elle était.
— Ça me fait plaisir de vous voir, me dit-elle. Vous étiez tellement habitué à venir ici chaque jour ! On comprend que vous n’ayez pas réussi à nous éviter tout à fait.
Je n’eus pas de peine à la faire bavarder. Elle me dit que Vittorio et Carla s’aimaient beaucoup. Aujourd’hui, il venait dîner à la maison avec sa mère. Elle ajouta en riant : “Ils ne peuvent pas se quitter un instant. Il finira par décider Carla à l’accompagner à toutes ses leçons. Ils ne sont pas capables de rester séparés, même quelques instants.” Elle souriait de tout ce bonheur, maternellement.
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Pour moi, j’avais dans la bouche un goût amer, et volon-tiers, j’aurais pris la porte. Mais je demeurai, dans l’espoir que ce bavardage me suggérerait quelque bonne idée, me donnerait je ne sais quelle chance. La dernière erreur que j’avais commise, avec Carla, avait consisté, précisément, à m’enfuir avant d’avoir étudié toutes les possibilités qui pou-vaient m’être offertes.
Je crus un moment tenir la bonne idée. Je demandai à la vieille dame si elle comptait décidément servir jusqu’à sa mort de domestique à sa fille. Je n’ignorais pas, lui dis-je, que Carla n’était pas très gentille avec elle.
Elle n’interrompait pas son travail, debout devant le fourneau, mais elle m’écoutait attentivement. Avec une fran-chise que je ne méritais guère, elle se plaignit de sa fille qui s’impatientait pour rien.
— Bien sûr, ajouta-t-elle, je deviens chaque jour plus vieille et j’oublie tout. Ce n’est pas de ma faute !
Mais elle espérait que les choses iraient mieux mainte-nant et que le bonheur adoucirait le caractère de Carla. Et puis, dès le début, Vittorio lui avait témoigné beaucoup de respect. Enfin, tout en continuant de remplir des moules à gâteau avec un mélange de pâte et de fruits, elle ajouta :
— C’est mon devoir de rester avec ma fille. Il n’y a rien d’autre à faire.
J’essayai de la persuader du contraire : elle pouvait très bien se libérer de cet esclavage. N’étais-je pas là ? Je conti-nuerais à lui verser la petite rente mensuelle que j’avais ser-vie jusqu’ici à Carla. Je voulais vraiment entretenir quelqu’un. Je voulais ainsi garder de mon côté la vieille qui me semblait une partie de sa fille.
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Elle me manifesta sa reconnaissance ; elle admira ma bonté ; mais elle se mit à rire à l’idée que j’aie pu lui propo-ser d’abandonner sa fille. C’était une chose à laquelle il ne fallait pas penser !
C’était là une dure parole, qui vint heurter ma tête et la fit s’incliner. J’étais ramené à cette grande solitude d’où Car-la était absente et où je n’apercevais plus aucun chemin qui pût me conduire vers elle. Je me souviens que je fis une su-prême tentative pour me donner l’illusion que ce chemin pouvait au moins rester tracé. Avant de partir, je dis à la vieille dame de se souvenir de moi s’il lui arrivait un jour de changer d’avis.
Je sortis de cette maison le cœur plein de rage et d’amertume, comme si on m’avait maltraité alors que je me disposais à une bonne action. Cette vieille m’avait propre-ment offensé par son éclat de rire. Je l’entendais résonner encore à mes oreilles, et ce qu’il tournait en dérision, ce n’était pas seulement ma dernière proposition. Dans l’état où j’étais, je ne voulus pas aller, tout de suite, retrouver Augus-ta. Je prévoyais ce qui me serait arrivé. J’aurais fini par la rudoyer et elle se serait vengée par cette grande pâleur qui me faisait tant souffrir. Une bonne promenade au pas caden-cé me remettrait peut-être un peu d’ordre dans la tête. L’ordre vint en effet. Je cessai de me plaindre de mon destin et me vis moi-même, comme si une grande lumière m’avait projeté tout entier devant moi, sur le sol que je contemplais. Je ne demandais plus Carla, je voulais seulement son étreinte et, autant que possible, sa dernière étreinte. Quelle chose ridicule ! Je me mordis les lèvres pour jeter un peu de douleur, c’est-à-dire un peu de sérieux sur ma ridicule image. Je savais tout de moi-même, et j’étais impardonnable de tant souffrir alors que s’offrait à moi une occasion unique de gué-
– 336 – rison. Cette Carla n’existait plus, comme je l’avais tant de fois désiré.
Avec cette lucidité en tête, alors que peu après, dans une rue des faubourgs où j’étais arrivé sans y penser, une femme fardée me héla d’un geste, je la suivis sans hésiter.
J’arrivai très tard pour déjeuner, mais je me montrai si gentil qu’Augusta fut tout de suite de bonne humeur. Mais je n’eus pas le courage d’embrasser ma petite fille et, pendant quelques heures, je n’osai même pas manger. Je me sentais vraiment sale. Je ne feignis pas, comme souvent, d’être ma-lade pour atténuer ma faute et mon remords. Il ne me sem-blait pas possible de trouver un réconfort dans une quel-conque résolution, et, pour la première fois, je n’en pris au-cune. Il me fallut des heures pour retrouver mon rythme normal, le rythme qui m’entraînait d’un présent sombre vers un avenir lumineux.
Augusta vit bien qu’il se passait quelque chose d’insolite en moi :
— Avec toi, dit-elle en riant, on ne s’ennuie jamais. Tu es chaque jour un homme nouveau.
C’était vrai ; cette femme du faubourg ne ressemblait à aucune autre, et je l’avais en moi.
Je passai l’après-midi et la soirée auprès d’Augusta. Elle était très occupée et je restais près d’elle sans rien faire. Il me semblait que j’étais transporté par un courant d’eau lim-pide : la vie honnête de mon foyer. Je m’abandonnais à ce courant qui me portait mais qui, loin de me nettoyer, accu-sait ma souillure.
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Naturellement, les bonnes résolutions arrivèrent pen-dant la longue nuit qui suivit. La première fut la plus féroce : je me procurerais une arme et si jamais je me retrouvais dans ce faubourg, je me tuerais. Cette décision me fit du bien.
Dans mon lit, je m’abstins de pousser des gémisse-ments ; je simulai même la respiration régulière d’un homme endormi. Puis je revins à ma vieille idée de tout avouer à ma femme. Mais la confession était beaucoup plus difficile qu’aux premiers jours de mon aventure avec Carla, non pas tant à cause de la gravité de la faute commise que du fait des complications dont elle était l’aboutissement. Devant un juge tel qu’Augusta, j’aurais dû plaider les circonstances atté-nuantes, et c’est ce qui se serait produit si j’avais pu parler de la violence insensée avec laquelle s’était brisée ma rela-tion avec Carla.
Mais alors, il aurait fallu aussi avouer cette trahison dé-sormais passée. Sans doute était-elle moins sordide que la dernière, mais, qui sait ? plus offensante pour ma femme.
Enfin, à force de méditation et d’analyse, j’en arrivai à des projets de plus en plus raisonnables. Pour sortir de ce désarroi, il fallait organiser sans retard une autre liaison du genre de celle qui venait de se rompre – puisque cela m’était nécessaire ! Pourtant l’idée d’une nouvelle femme m’épouvantait. Mille dangers nous menaceraient, ma petite famille et moi. Il n’existait pas au monde une autre Carla ; et je la pleurai très amèrement elle si bonne, si douce, elle qui avait même voulu aimer la femme que j’aimais et qui n’y avait pas réussi, mais uniquement parce que je lui avais pré-senté comme telle une autre femme – celle qui m’était la plus indifférente !
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