La Conscience de Zeno

Italo Svevo · Chapitre 6 sur 11 · partie 2/5

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La Conscience de Zeno

VI L’épouse et la maîtresse

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Pendant la visite, elle ne cessa pas de sourire. Peut-être se figurait-elle avoir ainsi fixé sur son visage l’expression de la gratitude. C’était un sourire un peu forcé : la véritable image de la gratitude. Lorsque, quelques heures plus tard, je me mis à rêver de Carla, j’imaginai qu’il y avait là comme une lutte entre la douleur et la joie.

Mais, par la suite, je ne trouvai en elle rien de pareil, et je me rendis compte une fois de plus que la beauté féminine simule des sentiments avec lesquels elle n’a rien à voir. Ainsi la toile sur laquelle est peinte une bataille ne contient rien d’héroïque.

Copler paraissait satisfait de la présentation, comme si ces deux dames avaient été son œuvre personnelle. Il me les décrivait : elles étaient toujours contentes de leur sort et tra-vaillaient. Tout son discours semblait extrait d’un manuel scolaire. De mon côté, j’approuvais machinalement de la tête, comme pour signifier que j’avais fait des études et que je savais très bien ce que doivent être de pauvres femmes vertueuses qui n’ont pas d’argent.

 

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Ensuite, Copler lui demanda de nous chanter quelque chose. Elle prétexta qu’elle était enrhumée et promit de le faire un autre jour. Je compris, avec sympathie, qu’elle re-doutait notre jugement, mais, désirant prolonger la visite, je joignis mes instances à celles de Copler. J’ajoutai que je ne savais pas si je pourrais revenir, car j’étais très occupé, ce que mon ami confirma avec le plus grand sérieux, bien qu’il sût que je n’avais en ce monde absolument rien à faire. Il ne me fut pas difficile de comprendre, un peu plus tard, qu’il ne désirait pas me voir retourner chez Carla.

Elle essaya encore de se dérober, mais il insista sur un ton qui n’admettait pas le refus, et elle obéit. “Comme elle est docile !” me dis-je.

Elle chanta La mia bandiera. Je l’écoutai, assis sur le so-fa, avec l’ardent désir de l’admirer. Il eût été si beau de lui découvrir du génie ! Mais, bien au contraire, sa voix, quand elle chantait, perdait tout son charme musical. Et puis, comme elle était médiocre pianiste, l’imperfection de l’accompagnement rendait plus pauvre encore cette pauvre musique. Je vis que j’avais affaire à une élève, et je me con-tentai de considérer si le volume de sa voix était suffisant. Ah ! certes, oui ! Dans cette pièce exiguë, on en avait mal au tympan. Peut-être, me disais-je pour avoir un prétexte à l’encourager, a-t-elle suivi une mauvaise méthode.

Quand elle eut fini, je m’associai aux félicitations ver-beuses de Copler.

— Imagine, me dit-il, l’effet que ferait une pareille voix, accompagnée par un bon orchestre.

Il n’avait pas tout à fait tort. La voix de Carla réclamait les sonorités puissantes de l’orchestre. Très sincèrement, je

 

– 224 – lui dis que je me réservais de l’entendre de nouveau d’ici quelques mois et qu’alors je me prononcerais sur la valeur de sa méthode. Ces paroles pouvaient sembler désobligeantes. Pour en atténuer l’effet, j’émis quelques considérations sur la nécessité, pour une très belle voix, de se mettre à très bonne école. Le superlatif faisait tout passer. Mais, quand je fus seul, je m’étonnai de n’avoir pu m’empêcher d’être sincère vis-à-vis d’elle. L’aimais-je donc déjà ? Je ne l’avais même pas bien vue !

Tout en descendant l’escalier aux odeurs douteuses. Copler me dit encore :

— Sa voix est trop forte. C’est une voix de théâtre.

Il ignorait que j’en savais déjà plus long que lui. Je sa-vais que cette voix s’était formée dans un milieu très humble, où elle pouvait être goûtée dans sa naïveté, et où l’on pou-vait rêver d’y introduire l’art, c’est-à-dire la vie et la douleur. Au moment de nous séparer, il promit de me faire signe quand le professeur de Carla organiserait un concert public. Ce professeur était encore peu connu dans la ville, mais c’était un maître qui jouirait un jour d’une grande célébrité. Copler en était sûr, quoique le maître fût déjà bien vieux. La célébrité devait lui venir, maintenant qu’il était connu de Copler. Deux faiblesses de moribonds : celle de Copler et celle du maestro.

Chose curieuse, j’éprouvai le besoin de raconter cette vi-site à Augusta. On pourrait croire que c’était par prudence, puisque Copler était au courant et qu’il m’eût été désa-gréable de lui demander de se taire. Mais la vérité est que j’en parlais trop volontiers. Cette confidence me soulageait. Vis-à-vis d’Augusta, je n’avais qu’une chose à me reprocher : mon silence. Ainsi tout devenait parfaitement innocent.

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Ma femme me demanda ce que je pensais de la jeune fille et si elle était jolie. Je ne sus trop que répondre. Je dis que la pauvre enfant m’avait paru bien anémique. Puis il me vint une bonne idée :

— Si tu t’occupais un peu d’elle ?

Mais quoi ! Augusta avait tant à faire avec l’organisation de la maison et sa famille car elle devait s’occuper de son père malade. Elle n’y pensa plus. C’était pourtant une vrai-ment bonne idée.

Copler sut par Augusta que je lui avais parlé de notre vi-site, en sorte qu’il oublia lui aussi les qualités qu’il avait at-tribuées au malade imaginaire et qu’un jour il me dit, en pré-sence de ma femme, que nous aurions à retourner bientôt chez Carla. J’avais toute sa confiance.

Dans mon oisiveté, je fus pris tout de suite du désir de revoir Carla. Je n’osais courir chez elle dans la crainte que ma visite ne revînt aux oreilles de Copler. Les prétextes ne m’auraient pourtant pas manqué. Je pouvais, par exemple, aller lui offrir d’augmenter son secours mensuel à l’insu de Copler. Mais il aurait fallu être bien sûr qu’elle accepterait de n’en rien dire. Et si ce malade réel était l’amant de la jeune fille ? Au fond, j’ignore tout des malades réels. Il pouvait très bien se faire qu’ils eussent l’habitude de se faire payer leurs maîtresses par les autres. Et alors il suffirait, pour me com-promettre, d’une seule visite à Carla. Je ne pouvais pas ris-quer la paix de ma petite famille : je veux dire que je ne la risquai pas en effet tant que mon désir pour Carla ne fut pas trop fort.

Mais ce désir ne cessa de croître. Je la connaissais déjà bien mieux que lorsque je lui avais tendu la main pour pren-

 

– 226 – dre congé d’elle. Je revoyais surtout cette tresse noire sur son cou de neige, qu’il faudrait écarter du nez pour donner un baiser sur la peau qu’elle recouvrait. Pour stimuler mon désir, je me disais : à tel palier de telle maison, dans ma ville, demeure une fille charmante ; elle est là, et il suffit de faire quelques pas pour aller la chercher. En pareilles circons-tances, la lutte contre le péché est des plus difficiles, car elle reprend chaque jour, à chaque heure, c’est-à-dire aussi long-temps que la jeune fille reste sur ce palier. La voix de Carla m’appelait, et peut-être est-ce le son caressant de cette voix, ce prolongement des syllabes, qui m’avait persuadé que le jour où je ne résisterais plus à mon désir, il ne trouverait pas d’autre résistance. Mais, après tout, je pouvais me tromper ; et peut-être Copler voyait-il juste ; ce doute pouvait affaiblir ma résistance, car la douleur de ma trahison pouvait être épargnée à la pauvre Augusta par Carla elle-même, à qui, en sa qualité de femme, il appartenait de résister.

D’ailleurs, pourquoi ce désir aurait-il dû m’apporter du remords ? Cet amour semblait arriver à point pour me sauver de l’ennui dont j’étais alors menacé, et il ne portait aucune atteinte à mes bons rapports avec Augusta, bien au contraire. J’avais pour elle non seulement les mots de tendresse que mon affection m’avait toujours inspirés, mais ceux aussi qui me venaient maintenant aux lèvres quand je pensais à Carla. Jamais, dans ma maison, on n’avait connu pareille douceur, et Augusta paraissait enchantée. Je ne manquais jamais plus au respect scrupuleux de l’horaire domestique. Par toute ma conduite, je m’efforçais d’atténuer d’avance mes remords fu-turs : j’ai une conscience si délicate !

Je ne m’abandonnai pas sans résistance. Ce qui le prouve bien, c’est que je n’allai pas à Carla d’un seul élan, mais par étapes. Pendant quelques jours, je me contentai de

– 227 – pousser jusqu’au Jardin public avec l’intention sincère de jouir de sa verdure si fraîche dans ce quartier grisâtre, au mi-lieu des maisons environnantes. Puis n’ayant pas eu, comme je l’espérais, la chance de la rencontrer par hasard, je me dé-cidai un matin à traverser le jardin pour m’avancer jusque sous ses fenêtres. Le cœur battant, j’éprouvais l’émotion dé-licieuse d’un amoureux de vingt ans qui court au premier rendez-vous. Il y avait si longtemps que j’étais privé, non pas d’amour, mais des chemins qui y conduisent.

Je venais de sortir du jardin quand je me trouvai nez à nez avec ma belle-mère. Il me vint d’abord un singulier soupçon : que faisait-elle de si bonne heure dans ce quartier éloigné ? Tromperait-elle son mari valétudinaire ? Elle aussi ! Mais je la calomniais. Elle avait passé une nuit d’angoisse au chevet de Giovanni et revenait de chez le médecin auprès de qui elle était allée chercher quelque réconfort. Le médecin avait eu des paroles apaisantes ; elle était pourtant si agitée qu’elle me quitta tout de suite, sans songer à s’étonner de me voir dans ce lieu fréquenté seulement par des vieillards, des nourrices et des enfants.

Cette rencontre avait suffi : la famille m’avait ressaisi. D’un pas délibéré, je repris le chemin de ma maison en me répétant : “C’est fini ! c’est fini !” La mère d’Augusta, avec son visage bouleversé, m’avait rendu au sentiment de tous mes devoirs. Ce fut une bonne leçon, qui devait suffire ce jour-là.

Augusta n’était pas à la maison : elle avait couru chez son père et y resta toute la matinée. À table, elle me dit qu’on s’était demandé si, en raison de l’état de Giovanni, il ne conviendrait pas de retarder le mariage d’Adeline qui était fixé à la semaine suivante. Cependant, Giovanni était déjà

 

– 228 – mieux. La veille au soir, semble-t-il, il s’était laissé aller à trop manger et on avait pris pour une simple indigestion une aggravation de son mal.

Je lui racontai comment j’avais déjà eu des nouvelles par sa mère, que j’avais rencontrée le matin au Jardin public. Augusta ne manifesta aucun étonnement, mais j’éprouvai le besoin de lui expliquer que, depuis quelque temps, j’allais, de préférence, me promener de ce côté. Je m’asseyais sur un banc et je lisais mon journal. Puis j’ajoutai :

— Ah ! cet Olivi ! Il m’a joué un mauvais tour en me condamnant à l’oisiveté.

À ce sujet, Augusta, qui se sentait un peu coupable, prit un air de douleur et de regret. L’esprit en repos, la cons-cience pure, je passai l’après-midi dans mon bureau, persua-dé d’être définitivement guéri de tout coupable désir, et je me remis à la lecture de l’Apocalypse.

Bien que je fusse assuré d’avoir la permission d’aller tous les matins au Jardin public, ma résistance à la tentation était maintenant si forte que, le lendemain, quand je sortis faire ma promenade, je me dirigeai du côté opposé. J’allais chercher une nouvelle méthode de violon qui m’avait été conseillée. Avant de sortir, j’appris que mon beau-père avait passé une très bonne nuit et que, l’après-midi, il viendrait nous voir en voiture. J’en fus heureux, tant pour Giovanni que pour Guido qui pourrait enfin se marier. Tout allait bien. J’étais sauvé et mon beau-père aussi.

Mais ce fut précisément la musique qui me ramena à Carla ! Parmi les méthodes que le marchand me présenta, il s’en trouvait une, par erreur, qui était non pas de violon, mais de chant. J’en lus le titre attentivement : Traité complet

 

– 229 – de l’art du chant (École de Garcia), par E. Garcia fils, précédé d’un rapport sur la mémoire et la voix humaine, présenté à l’Académie des sciences de Paris. Je laissai le marchand s’occuper d’un autre client et me mis à parcourir le petit ou-vrage. Je dois avouer que j’en tournais les pages avec une excitation assez semblable à celle d’un collégien vicieux qui a mis la main sur un livre pornographique. C’était le moyen d’arriver à Carla : elle avait besoin de ce traité ; cela aurait été un crime de ne pas le lui faire connaître. J’achetai l’ouvrage et rentrai à la maison.

L’ouvrage de Garcia comprenait deux parties, l’une théorique et l’autre pratique. J’en continuai la lecture pour bien la comprendre et être à même de donner des conseils à Carla quand j’irais la voir avec Copler. En attendant, les jours passeraient et je pourrais dormir tranquille tout en rê-vant à l’aventure qui m’attendait.

Mais ce fut Augusta qui précipita les événements. Elle m’interrompit dans ma lecture pour venir me dire bonjour et, se penchant sur moi, m’effleura la joue de ses lèvres. Elle me demanda ce que je faisais, jeta les yeux sur le livre, crut que c’était une méthode de violon, et ne songea pas à regarder mieux. Quand elle fut partie, j’exagérai le danger que j’avais couru et pensai que je ferais bien de ne pas garder ce livre chez moi. L’hésitation n’était plus permise : il fallait l’apporter tout de suite à l’intéressée. Et voilà comment je fus contraint de filer tout droit vers mon aventure. J’avais trouvé mieux qu’un prétexte pour pouvoir faire ce que je dé-sirais.

Je n’eus plus aucune hésitation. Arrivé sur le petit palier, je me dirigeai aussitôt vers la porte de gauche. Je m’arrêtai un moment pour écouter la ballade La mia bandiera qui ré-

 

– 230 – sonnait glorieusement dans l’escalier. Ainsi, pendant tout ce temps, Carla avait continué à chanter la même chose. Je souris, rempli d’affection et de désir devant cette insistance enfantine. Tout doucement, sans frapper, j’ouvris la porte et entrai sur la pointe des pieds. Je voulais la voir tout de suite. Dans ce petit espace, la voix n’était vraiment pas agréable, mais elle chantait avec un grand enthousiasme et avec plus de chaleur qu’elle n’avait fait devant nous. Appuyée au dos-sier de la chaise, elle s’était dressée à demi pour donner tout le souffle de ses poumons. Je ne vis que sa petite tête serrée sous les larges tresses noires. Je regagnai le palier, saisi d’une émotion profonde pour cette audace et refermai la porte. Entre-temps, elle en était arrivée à la dernière note, qui n’en finissait pas. Elle hésita entre le grave et l’aigu avant d’affermir sa voix. Donc elle avait le sentiment de la note juste : à Garcia d’intervenir pour lui apprendre à la trouver plus vite.

Quand je me sentis plus calme, je frappai et Carla vint aussitôt m’ouvrir. Jamais je n’oublierai la gracieuse sil-houette appuyée au chambranle de la porte et ces grands yeux noirs qui me regardaient sans me reconnaître dans l’ombre.

Cependant, je m’étais si bien ressaisi que toutes mes hé-sitations étaient revenues. Évidemment j’étais en train de tromper Augusta ; mais je me disais que si j’avais pu, ces jours derniers, me contenter d’aller jusqu’au Jardin public, je pouvais plus aisément encore m’arrêter à cette porte, re-mettre ce livre compromettant et m’en revenir pleinement satisfait. Ce fut un bref instant, rempli de bonnes résolutions. Je me souvins même d’un étrange conseil qu’on m’avait donné jadis pour se déshabituer de fumer et qui pouvait ser-

 

– 231 – vir à cette occasion : il suffisait parfois de frotter une allu-mette, puis de jeter allumette et cigarette.

Il m’eût été bien facile d’agir ainsi, car, dès qu’elle m’eut reconnu, Carla rougit et fit mine de s’enfuir. J’appris plus tard qu’elle avait été simplement confuse d’être surprise dans sa pauvre robe tout usée.

Je dis, en m’excusant, une fois qu’elle m’eut reconnu :

— Je vous ai apporté ce livre. Je crois qu’il vous intéres-sera. Si vous voulez, je puis vous le laisser et me retirer tout de suite.

Le son de mes paroles – ou peut-être ne fut-ce qu’une impression – était assez brusque, mais pas leur sens, car en somme je la laissais libre de décider si je devais m’en aller ou bien rester et trahir Augusta.

Elle eut vite pris son parti. Elle me saisit la main pour mieux me retenir et me fit entrer. L’émotion me troublait la vue, et c’était moins, je m’en souviens, à cause de la douce pression de sa main que pour cette familiarité qui me parut décider de mon sort et de celui d’Augusta. Je crois donc que je ne suis pas entré sans opposer quelque résistance ; aussi, quand j’évoque l’histoire de ma première trahison, ai-je le sentiment de l’avoir commise parce que j’y fus entraîné.

Carla, rougissante, était vraiment belle ainsi, et je vis avec une délicieuse surprise que, si elle ne m’attendait pas, elle avait pourtant espéré ma visite.

— Vous avez donc voulu me revoir ? dit-elle avec le plus charmant sourire. Vous avez voulu la revoir la pauvre petite qui vous doit tant !

 

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Certes, si j’avais voulu, j’aurais pu tout de suite la pren-dre dans mes bras. Mais je n’y pensais même pas. J’y pensai si peu que, au lieu de la suivre sur ce terrain dangereux, je me mis à parler de la méthode Garcia et de l’importance que ce livre aurait pour elle. J’en parlai même avec tant de cha-leur que je laissai échapper quelques mots imprudents : cette méthode lui apprendrait à donner à ses notes la solidité du métal et la douceur de la brise. Et j’expliquai qu’une note doit être comme une ligne droite, ou plutôt comme une sur-face, mais une surface parfaitement lisse.

Ma ferveur s’évanouit seulement lorsqu’elle s’interrompit pour montrer un doute qui la faisait souffrir.

— Alors, dit-elle, vous n’aimez pas ma façon de chan-ter ?

Je fus stupéfait de sa question. Je l’avais critiquée dure-ment sans m’en rendre compte, et je protestai en toute bonne foi. Je protestai si bien que, tout en continuant à par-ler de chant, je crois bien que je parlais d’amour et que je laissais paraître le désir qui m’avait ramené si impérieuse-ment vers elle. Et mes paroles furent si pleines d’amour qu’elles laissèrent cependant transparaître une part de sincé-rité :

— Comment pouvez-vous croire une chose pareille ? Se-rais-je ici, si c’était vrai ? Là, devant votre porte, je suis resté un long moment à écouter avec ravissement votre voix déli-cieuse, si belle dans son ingénuité. Mais pour qu’elle atteigne à sa perfection, j’estime qu’il faut à cette voix quelque chose encore, et je suis venu vous l’apporter.

 

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Quel pouvoir, tout de même, avait sur moi la pensée d’Augusta, pour que j’aie pu me persuader encore, obstiné-ment, que je ne subissais pas l’entraînement de mon désir !

Carla écouta mes paroles flatteuses sans pouvoir bien les analyser. Elle n’était pas très cultivée, mais je m’aperçus, à ma grande surprise, qu’elle ne manquait pas de bon sens. Elle avait elle-même, me dit-elle, de sérieux doutes sur son talent. Elle sentait qu’elle ne faisait pas de progrès. Souvent, après plusieurs heures d’étude, elle s’accordait le plaisir et le délassement de chanter La mia bandiera, avec l’espoir de dé-couvrir dans sa voix quelque qualité nouvelle. Mais non, c’était toujours pareil, non pas plus mal et même assez bien, comme on le lui assurait et comme je venais de le lui dire moi-même. (Et là ses beaux yeux noirs me lancèrent l’éclair d’une douce interrogation qui montrait qu’elle avait besoin d’être rassurée sur le sens encore douteux de mes paroles.) Mais de vrais progrès, il n’y en avait pas. Son professeur lui disait bien que, dans les arts, on ne progresse jamais pas à pas, mais par de grands et brusques sauts qui portent au but d’un coup, et qu’un beau matin elle s’éveillerait grande ar-tiste.

— Et cependant c’est long ! murmura-t-elle, le regard perdu, en songeant sans doute à tant d’heures d’ennui et de pénibles efforts.

Un homme honnête doit, avant tout, être sincère. Il eût été pour moi de la plus élémentaire honnêteté de conseiller à la pauvre fille de laisser là l’étude du chant et de devenir ma maîtresse. Mais je n’étais pas encore si loin du Jardin public, et, d’autre part, je ne me sentais pas très sûr de ma compé-tence en matière de chant. Depuis quelques instants j’avais d’ailleurs une autre préoccupation : cet ennuyeux Copler qui

 

– 234 – passait tous les jours de fête à la maison, avec ma femme et avec moi. C’eût été le moment de prier Carla de ne pas lui parler de ma visite. Ne sachant comment masquer ma de-mande, je m’abstins, et j’eus raison car, peu de jours après, mon pauvre ami dut s’aliter, et il mourut presque aussitôt.

Donc, j’avais dit à Carla qu’elle trouverait dans la mé-thode de Garcia tout ce qu’elle cherchait, et un instant, mais seulement un instant, elle attendit le miracle. En présence d’un flot de paroles obscures, elle ne tarda pas à mettre en doute l’efficacité de la magie. Je lisais le texte à haute voix en italien, je l’expliquais en italien, et quand cela ne suffisait pas, je le traduisais même en dialecte triestin ; mais quand elle vit que rien de particulier ne se produisait dans ses cordes vocales, ce qui eût été la seule preuve de l’efficacité de la méthode, toute sa confiance s’évanouit. De mon côté, j’eus bientôt la conviction que ce traité ne valait pas grand-chose. Relisant au moins trois fois ces phrases, sans savoir quoi en tirer, je me vengeai de mon échec en les critiquant librement. Garcia perdait son temps et le mien à prouver que la voix humaine, étant donné qu’elle peut produire des sons variés, ne doit pas être considérée comme un instrument unique. Mais à ce compte, le violon lui aussi devrait être considéré comme une pluralité d’instruments. Cette critique, j’eus peut-être tort de la développer devant Carla ; mais en présence d’une femme que l’on veut conquérir, on ne laisse pas volontiers échapper l’occasion de montrer sa propre su-périorité. Si le livre de Garcia fut notre Galeotto, ce Galeotto ne nous mena pas bien loin : Carla, tout en m’admirant, le repoussa de la main. Je ne me résignai pas à y renoncer et le repris à ma visite suivante, puis, après la mort de Copler, il n’en fut plus question. À ce moment-là, aucun contact n’était plus à craindre entre la maison de Carla et la mienne ; je n’avais plus d’autre frein que ma conscience.

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Cependant, il s’était établi entre nous une assez grande intimité, plus grande, à coup sûr, qu’on aurait pu l’attendre d’une demi-heure de conversation. Rien, je crois, ne rap-proche autant que de tomber d’accord sur un jugement cri-tique. La pauvre Carla profita de cette intimité pour me con-fier ses soucis. Depuis l’intervention de Copler, sa mère et elle vivaient modestement, mais sans trop de privations. C’est l’avenir qui les préoccupait. Copler apportait bien son secours mensuel à date précise, mais il ne leur permettait pas d’y compter avec certitude. Il ne voulait pas avoir de soucis et préférait leur laisser les leurs. Et puis, cet argent, il ne le donnait pas gratuitement ! Il était le vrai maître à la maison, n’admettait pas de dépense qu’il n’eût approuvée et autorisée, voulait être informé des moindres choses, faisait des scènes à tout propos. Quelque temps auparavant, sa mère s’étant trouvée souffrante, Carla avait, pendant quelques jours, négligé son chant, pour s’occuper du mé-nage. Averti par le professeur, Copler, très mécontent, avait déclaré que, dans ces conditions, il jugeait inutile d’importuner d’honorables personnes pour en obtenir des secours. Pendant plusieurs jours, elle et sa mère vécurent dans la terreur, croyant être abandonnées à leur destin. Puis Copler reparut, renouvela ses accords et ses conditions, fixa strictement le nombre d’heures que Carla devait passer à son piano et celui qu’il lui était permis de consacrer aux soins domestiques. Il la menaça même de venir la surprendre à tout moment de la journée.

— Je sais, concluait-elle, qu’il ne veut que notre bien, mais il se met dans de telles colères pour la plus infime vé-tille qu’un jour ou l’autre il finira par nous jeter sur le pavé. Mais maintenant que vous vous intéressez à nous, il n’y a plus de danger, n’est-ce pas ?

 

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Et de nouveau, elle me prit la main. Comme je ne lui ré-pondis pas tout de suite, elle eut peur que je ne me sente so-lidaire de Copler, et elle ajouta :

— Monsieur Copler lui-même dit que vous êtes si bon !

Cette phrase voulait être un compliment à l’adresse de mon ami autant qu’à la mienne.

Le portrait peu flatteur que Carla venait de m’en faire, en me le montrant sous un jour nouveau, avait réveillé ma sympathie pour lui. J’aurais voulu lui ressembler, mais j’étais bien différent de lui, à ne considérer que les motifs qui m’avaient conduit ici ! Sans doute était-ce avec l’argent d’autrui qu’il venait en aide aux deux femmes, mais lui ne ménageait pas sa peine, donnait une part de sa propre vie et même ses fureurs étaient des fureurs paternelles. Là-dessus, pourtant, un doute me vint. N’avait-il pas des intentions moins pures ? Sans hésiter, je dis à Carla :

— Copler vous a-t-il jamais pris un baiser ?

— Jamais, répliqua-t-elle vivement. Quand il est content de moi, il me donne une brève approbation, me serre la main et s’en va. Quand il est en colère, il refuse même la poignée de main et ne s’inquiète pas de me voir pleurer de terreur. Un baiser, à ce moment-là, ce serait pour moi une déli-vrance !

Comme je me mis à rire, elle précisa :

— J’accepterais avec joie un baiser d’un homme si vieux à qui j’ai tant d’obligation.

Voilà l’avantage des malades réels : ils paraissent plus vieux qu’ils ne sont.

 

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Je fis alors une faible tentative pour ressembler à Copler. Tout en souriant, afin de ne pas trop effrayer la pauvre pe-tite, je lui dis que, moi aussi, quand je m’occupais de quelqu’un, je devenais vite impérieux, et qu’en somme, je trouvais, moi aussi, que lorsqu’on s’appliquait à l’étude d’un art, il fallait s’y appliquer sérieusement.

Puis j’entrai si bien dans mon rôle que je cessai de sou-rire, et je poursuivis mon sermon d’un air vraiment sérieux et sévère : Copler avait bien raison de faire les gros yeux à une jeune personne qui ne comprenait pas la valeur du temps. Elle devait se souvenir des sacrifices que tant de gens fai-saient pour lui venir en aide. J’étais vraiment sérieux et sé-vère.

Là-dessus vint l’heure d’aller déjeuner, et je n’aurais pas voulu, ce jour-là surtout, faire attendre Augusta. Je tendis la main à Carla, mais, à ce moment, je vis qu’elle était toute pâle. Je voulus la réconforter :

— Soyez bien sûre, lui dis-je, que je ferai toujours de mon mieux pour vous appuyer auprès de Copler et de tous les autres.

Elle me remercia, mais elle semblait toujours abattue. J’appris plus tard qu’en me voyant arriver, elle avait tout de suite deviné que j’étais amoureux d’elle et avait pensé qu’elle était sauvée ! Mais au cours de ma visite, et surtout quand je me levai, elle s’était dit que j’étais seulement amoureux de l’art et du chant, et que si elle chantait mal et ne faisait pas de progrès, je l’abandonnerais.

Elle me parut très abattue. Je fus saisi de pitié, et, comme le temps pressait, je pris, pour la rassurer, le moyen qu’elle-même avait indiqué comme le plus efficace. Au mo-

 

– 238 – ment d’ouvrir la porte, je l’attirai à moi, j’écartai soigneuse-ment avec mon nez la large tresse noire et j’appuyai mes lèvres sur son cou que j’effleurai de mes dents. Tout cela eut l’apparence d’une plaisanterie. Elle prit elle-même le parti d’en rire, mais seulement lorsque je l’eus lâchée, car jusqu’alors elle était demeurée dans mes bras, inerte, comme hébétée.

Elle me suivit sur le palier. Comme je commençais à descendre, elle me demanda en riant :

— Quand reviendrez-vous ?

— Demain, ou peut-être plus tard… Puis, avec plus de détermination : Je viendrai certainement demain. Et, pour ne pas trop m’avancer, j’ajoutai : Nous continuerons la lecture de Garcia.

Pendant ce court instant, son visage ne changea pas d’expression : elle fit oui de la tête à ma première promesse hésitante, oui encore à la seconde, une fois encore à ma troi-sième résolution, sans jamais cesser de sourire. Les femmes savent toujours ce qu’elles veulent. Je n’ai vu hésiter ni Ade-line qui me repoussa, ni Augusta qui me prit, ni Carla qui me laissa faire.

Dans la rue, je me sentis tout de suite plus proche d’Augusta que de Carla. Je respirais l’air frais, j’avais l’impression d’être libre. Tout ce qui s’était passé n’était qu’une plaisanterie, malgré la tresse écartée et le baiser sur le cou. En somme, ce baiser. Carla l’avait reçu comme une promesse d’amitié et surtout d’assistance.

Cependant, à table, ce jour-là, je commençai vraiment à souffrir. Entre Augusta et moi, il y avait cette aventure, comme une grande ombre noire que, me semblait-il, elle ne

– 239 – pouvait pas ne pas voir. Je me sentais chétif, coupable et malade. Ma douleur au côté me faisait souffrir et j’avais la sensation qu’elle réverbérait la grande blessure de ma cons-cience. Tandis que, distraitement, je faisais semblant de manger, je cherchais le soulagement d’une résolution de fer. Je pensais : “Je ne la reverrai plus, ou si, par convenance, il me faut la revoir, ce sera pour la dernière fois.” Ce qu’on exigeait de moi, c’était peu de chose : un seul effort, celui de ne plus revoir Carla.

Augusta me dit en riant :

— Es-tu donc allé chez Olivi, pour que je te voie si pré-occupé ?

Je me mis à rire aussi. C’était un profond soulagement de pouvoir parler. Les mots n’étaient pas ceux qui auraient pu me donner une paix totale car, pour cela, il aurait fallu avouer et puis promettre ; mais, faute de mieux, c’était déjà un soulagement que d’en dire d’autres. Je parlai d’abondance, toujours avec bonne humeur et gentillesse. Puis je trouvai mieux encore : cette petite buanderie qu’elle désirait tant et que je lui avais toujours refusée, je permis tout à coup de la construire. Elle en fut si émue qu’elle se le-va et vint m’embrasser. Ce baiser évidemment effaçait l’autre, et je me sentis beaucoup mieux.

C’est ainsi que nous eûmes la buanderie, et, aujourd’hui encore, en passant devant cette minuscule construction, je me souviens que c’est Augusta qui l’a voulue et Carla qui l’a accordée.

L’après-midi qui suivit fut délicieux, sans un nuage. Dès que j’étais seul, ma conscience devenait plus importune. Les paroles et l’affection d’Augusta avaient le pouvoir de

 

– 240 – l’apaiser. Nous sortîmes ensemble ; puis je l’accompagnai chez sa mère et je passai encore toute la soirée avec elle.

Le soir, comme souvent avant de m’endormir, je regar-dai longuement ma femme qui dormait déjà. Elle respirait lé-gèrement et, même dans son sommeil, tout en elle était or-donné : la couverture bien tirée jusqu’au menton, les che-veux, peu abondants, réunis en une petite tresse qu’elle nouait sur la nuque. Je pensai : “Je ne veux pas la faire souf-frir. Jamais.” Et je m’endormis tranquillement. Le lendemain, mes rapports avec Carla seraient tirés au clair : je trouverais bien un moyen de rassurer la pauvre enfant sur son avenir sans être pour cela obligé de l’embrasser.

Je fis un rêve bizarre. Non seulement je baisais le cou de Carla, mais je le mangeais. Cependant il était fait de telle sorte que, malgré les blessures que je lui infligeais avec une volupté rageuse, il ne saignait pas ; sous une peau blanche et lisse, il conservait sa douce forme arrondie. Carla, abandon-née dans mes bras, ne semblait pas souffrir de mes morsures. Celle qui en souffrait, c’est Augusta qui, soudain, se trouvait là, je ne sais comment. Je lui disais, pour la calmer : “Je ne mangerai pas tout ; je t’en laisserai un morceau pour toi aus-si.”

Ce rêve n’eut les caractères d’un cauchemar qu’au mo-ment où je me réveillai, en pleine nuit, et où je pus l’évoquer dans mon esprit sorti des brumes. Mais pas avant. Aussi longtemps qu’il dura, la présence même de ma femme ne put rien contre le sentiment de satisfaction qu’il me procurait.

À peine éveillé, j’eus la pleine conscience de la force de mon désir et du danger qu’il présentait pour Augusta et aussi pour moi. Déjà, peut-être, dans le sein de la femme qui dor-mait à mes côtés, commençait une nouvelle vie dont je serais

– 241 – responsable. Qui sait quelles seraient les exigences de Carla quand elle serait ma maîtresse ? Elle me semblait désireuse de jouissances qui jusqu’alors lui avaient été refusées. Com-ment pourrais-je pourvoir à l’entretien de deux familles ? Augusta demandait une buanderie bien utile, l’autre deman-derait une chose différente, non moins coûteuse. Je revis Carla debout sur le palier, me disant au revoir en riant, après que je l’eus embrassée. Elle savait déjà que je serais sa proie. J’en fus terrifié, et là, seul dans l’obscurité, je ne pus retenir un gémissement.

Ma femme, réveillée en sursaut, me demanda ce que j’avais. À peine remis de la frayeur de me voir interrogé au moment même où il me semblait avoir crié un aveu, je ré-pondis par les premiers mots qui me vinrent à l’esprit :

— Je pensais à la vieillesse qui menace.

Elle se mit à rire et, tout en reprenant son sommeil inter-rompu, elle murmura, pour me consoler, la phrase qu’elle me disait toujours quand elle me voyait effrayé par la fuite du temps :

— N’y pensons pas, tant que nous sommes jeunes… Ah ! c’est si bon de dormir !

Son exhortation ne fut pas inutile : je n’y pensai plus et me rendormis. La parole, dans la nuit, est comme un rai de lumière. Une lumière de réalité devant laquelle se dissipent les édifices de l’imagination. Qu’avais-je tant à craindre de cette pauvre Carla, dont je n’étais pas encore l’amant ? Il était évident que j’avais tout fait pour m’effrayer de ma situa-tion. Quant au bébé évoqué dans le sein d’Augusta, le seul signe de vie qu’il eût encore donné, c’était la construction de la buanderie.

 

– 242 –

Le lendemain, je me levai ayant pris les meilleures réso-lutions. Je courus à mon bureau et je préparai dans une en-veloppe un peu d’argent que je comptais offrir à Carla en lui faisant part de mon intention de ne plus la revoir. De plus, je me proposais de lui dire que j’étais prêt à lui en envoyer par la poste toutes les fois qu’elle me le demanderait en m’écrivant à une adresse convenue. Mais au moment même où j’allais sortir, Augusta me pria, avec un doux sourire, de l’accompagner chez son père. Le père de Guido était arrivé de Buenos Aires pour assister au mariage et il convenait d’aller faire sa connaissance. Elle se souciait certainement moins du père de Guido que de moi ; elle voulait retrouver les douces heures de la veille. Mais les choses n’étaient plus les mêmes et il me paraissait que c’était mal de ne pas exé-cuter tout de suite mes bonnes résolutions. Pendant que nous marchions dans la rue, l’un à côté de l’autre, offrant l’image d’un couple heureux, l’autre, là-bas, se considérait déjà comme aimée par moi. Ce n’était pas bien. Je ressentis cette promenade comme un véritable supplice.

Giovanni allait réellement mieux. Seulement, il ne pou-vait pas mettre ses bottes à cause d’une enflure des pieds à laquelle il n’attachait aucune importance, ni moi non plus, d’ailleurs. Nous le trouvâmes dans le salon avec le père de Guido à qui il me présenta. Augusta nous quitta tout de suite pour aller retrouver sa mère et sa sœur.

M. Francisco Speier me parut beaucoup moins instruit que son fils. C’était un homme d’environ soixante ans, petit, lourd, dénué d’idées et de vivacité d’esprit. Il avait l’oreille très dure, peut-être à la suite d’une maladie. Il mêlait à son italien quelques mots espagnols.

— Cada volta… Chaque fois que je viens à Trieste…

 

– 243 –

Les deux vieux parlaient d’affaires, et Giovanni écoutait avec attention, car la question était très importante pour l’avenir de sa fille. Pour moi, je ne prêtais à leur entretien qu’une oreille distraite. Je compris néanmoins que le vieux Speier avait résolu de liquider ses affaires en Argentine et de confier tous ses douros à Guido pour qu’il fondât une maison à Trieste. Cela fait, il retournerait à Buenos Aires pour vivre avec sa femme et sa fille d’une petite terre qui lui restait. Je me demandais pourquoi il racontait tout cela en ma pré-sence, et je me le demande encore aujourd’hui.

À un moment donné, ils s’arrêtèrent de parler et se tour-nèrent vers moi, comme s’ils attendaient mon avis. Je dis pour être aimable :

— Elle ne doit pas être si petite, cette terre, si elle vous suffit pour vivre !

— Qu’est-ce que tu vas dire là ! se mit à hurler Giovanni d’une voix digne de ses meilleures années. S’il n’avait pas crié si fort, l’autre n’aurait pas relevé mon observation. Mais, au lieu de cela, il pâlit un peu et dit :

— J’espère bien que Guido ne manquera pas de me ser-vir les revenus de mon capital.

Giovanni, toujours en hurlant, s’efforça de le tranquilli-ser :

— Qu’est-ce que vous dites ? les revenus ? Le double même, au besoin ! N’est-il pas votre fils, voyons !

Cependant, le vieux Speier n’avait pas l’air très rassuré et semblait attendre de moi un assentiment que je m’empressai de donner. Je le donnai même en détail, car le vieux entendait moins bien qu’avant.

 

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Puis, les deux hommes d’affaires reprirent leur entretien, mais je me gardai bien d’intervenir de nouveau. Je sentais que Giovanni me surveillait par-dessus ses lunettes et sa res-piration pesante me faisait l’effet d’une menace. Puis, à un moment donné, il parla longuement et me demanda :

— C’est bien ton avis ?

Je m’empressai de dire oui.

Mon acquiescement dut apparaître d’autant plus chaleu-reux que chacun de mes gestes était rendu plus expressif par la rage qui me pénétrait toujours davantage. Qu’est-ce que je faisais là, à laisser filer le temps utile pour accomplir mes bonnes résolutions ? On m’obligeait à négliger une chose si importante pour Augusta et pour moi ! Je cherchais une ex-cuse pour me retirer ; mais, à ce moment-là, le salon fut en-vahi par les dames, accompagnées de Guido. Celui-ci, dès l’arrivée de son père, avait offert à sa fiancée une magnifique bague. Personne ne fit attention à moi ni ne me dit bonjour, pas même la petite Anna. Adeline avait au doigt la pierre étincelante et, le bras appuyé sur l’épaule de Guido, la mon-trait à son père. Les dames la regardaient elles aussi, avec des mines extasiées.

Moi, les bagues ne m’intéressaient pas du tout. Même mon alliance, je ne l’ai jamais portée : ces choses-là nuisent à la circulation du sang ! J’enfilai le corridor sans dire au re-voir à personne et j’étais déjà à la porte de la maison, quand Augusta, qui s’était aperçue de ma fuite, me rattrapa juste à temps. Je fus surpris de son air bouleversé. Ses lèvres étaient blanches comme le jour de notre mariage, avant d’entrer à l’église. Je lui dis que j’avais une affaire pressante, et, me souvenant à propos d’avoir acheté tout récemment des lu-nettes de presbyte que je n’avais pas encore portées et que je

– 245 – sentais dans la poche de mon gilet, j’ajoutai que j’avais pris rendez-vous avec un oculiste pour faire examiner ma vue qui paraissait s’affaiblir. Elle répondit que je pouvais m’en aller tout de suite, mais non pas sans avoir fait mes compliments au père de Guido. Un sursaut d’impatience me secoua les épaules, mais je lui donnai satisfaction.

Je revins quand même au salon, et tout le monde me sa-lua gentiment. J’étais moi-même de bonne humeur, sachant qu’on allait me rendre ma liberté.

Le père de Guido, qui se perdait un peu dans cette nom-breuse famille, me dit :

— Nous nous reverrons encore, n’est-ce pas, avant mon départ pour Buenos Aires ?

— Oh ! répondis-je, cada volta…, toutes les fois que vous reviendrez dans cette maison, vous avez des chances de m’y trouver !

Ils se mirent tous à rire et je m’en allai triomphalement, accompagné d’un sourire assez gai d’Augusta. J’avais rempli tous mes devoirs, j’aurais pu cheminer tranquillement. Mais il y avait un fait nouveau qui me libérait de mes scrupules. Je m’éloignais le plus possible de la maison de mon beau-père, et c’est en courant que j’allai retrouver Carla. Ne m’avait-on pas soupçonné (et ce n’était pas la première fois) de conspi-rer bassement contre les intérêts de Guido ? C’est de la façon la plus innocente et par pure distraction que j’avais parlé de cette propriété en Argentine et non pas, comme l’avait aussi-tôt pensé Giovanni, pour nuire à Guido dans l’esprit de son père. Avec Guido, il m’aurait été facile de m’expliquer, s’il l’avait fallu ; mais Giovanni et les autres qui me soupçon-naient capable de pareilles machinations ne méritaient

 

– 246 – qu’une seule réponse : la vengeance. Certes, je n’allais pas pour cela tromper délibérément Augusta, mais je n’allais pas me gêner non plus pour faire au grand jour ce qui me plai-sait. Je rendais visite à Carla : où était le mal ? S’il m’arrive encore, pensais-je, de rencontrer ma belle-mère dans ce quartier et si elle me demande où je vais, je lui réponds sans hésiter : “Où je vais ? Mais chez Carla.” L’attitude de mon beau-père m’avait blessé à tel point que cette fois-là (et ce fut la seule), je me rendis chez Carla sans penser un seul ins-tant à ma femme.

En arrivant sur le palier, je n’entendis pas Carla chanter : j’eus un moment de terreur. Serait-elle sortie ? Je frappai à la porte et j’entrai tout aussitôt sans attendre qu’on m’y invitât. Elle y était bien, mais sa mère aussi. Penchées sur le même travail (comme elles l’étaient souvent peut-être, mais comme je ne les avais encore jamais vues), les deux femmes our-laient un grand drap de lit, chacune d’un côté, loin l’une de l’autre. Ainsi j’avais couru chez Carla, et j’arrivais chez Carla en la trouvant avec sa mère. C’était tout différent ! Je ne pouvais traduire en actes les bonnes résolutions que j’avais prises, ni les mauvaises non plus. Tout continuait à rester en suspens.

Carla se leva brusquement, le visage tout enflammé, tandis que la vieille femme retirait lentement ses lunettes et les remettait dans leur étui. Je crus qu’il m’était permis d’être mécontent pour un autre motif que ma déception. N’était-ce pas l’heure où Carla aurait dû travailler son chant ? Je saluai aimablement sa mère et il me fut même dif-ficile de me plier à ce geste d’amabilité. Je saluai également Carla sans presque la regarder :

 

– 247 –

— Je suis venu voir si nous pourrons tirer de ceci quelque chose d’utile, dis-je en montrant le traité de Garcia qui traînait encore sur la table, à l’endroit où nous l’avions laissé.

Puis, je m’assis à la même place que la veille et j’ouvris le livre aussitôt. Carla essaya d’abord de me sourire, mais voyant que je ne répondais pas à sa gentillesse, elle s’assit docilement à côté de moi pour suivre des yeux sur la page. Elle ne savait trop que penser. Je la regardai : son visage avait pris une expression dépitée et boudeuse, et je me figu-rai qu’elle devait recevoir du même front les remontrances de Copler. Mais – comme elle me l’avoua par la suite –, elle n’était pas très sûre que les miennes fussent du même ordre, et, se souvenant du baiser de la veille, elle pensait ne pas avoir trop à craindre de ma colère. Elle était toute prête à changer sa moue en un sourire amical. Je dois dire ici (plus tard, je n’en aurai plus l’occasion) que cette prétention de m’avoir domestiqué avec un seul baiser qu’elle m’avait per-mis me déplut considérablement. Une femme qui a de telles pensées est une femme très dangereuse.

Pour l’heure, j’étais dans le même état d’esprit que Copler. Je me mis à lire à haute voix le passage que nous avions vu le jour précédent et que j’avais critiqué de façon si pédante. Mais ce fut, cette fois, sans aucun commentaire et en appuyant sur les mots qui me semblaient significatifs.

Carla m’interrompit, et d’une voix qui tremblait un peu :

— Il me semble, dit-elle, que nous avons déjà lu cela.

Je fus enfin obligé de répondre avec des mots à moi et ces mots peuvent parfois apporter un peu de santé. Non seu-lement mes paroles furent plus douces que mon humeur et

 

– 248 – que mon attitude, mais elles me rendirent à nouveau so-ciable.

— Voyez-vous, mademoiselle (et j’accompagnai cette appellation flatteuse d’un sourire qui pouvait passer pour ce-lui d’un amoureux), je voudrais reprendre ces choses avant d’aller plus loin. Peut-être, hier, l’avons-nous jugé trop vite. Un de mes amis m’a prévenu que pour bien comprendre tout ce que dit Garcia, il ne faut rien passer.

Je sentis enfin le besoin d’user de quelques égards en-vers la pauvre vieille dame qui certainement, au cours de sa vie, si peu fortunée qu’elle eût été, ne s’était jamais trouvée dans un embarras semblable. Je lui adressai un sourire, qui me coûta plus d’effort que celui que je venais d’adresser à Carla :

— Ce n’est pas très amusant, lui dis-je. Mais même une personne qui ne s’intéresse pas spécialement à l’art du chant peut en tirer quelque profit.

Et je continuai impitoyablement ma lecture. Mais Carla devait à coup sûr se sentir plus à l’aise, car je vis comme un sourire errer sur ses jolies lèvres. La vieille dame, au con-traire, semblait une pauvre bête en cage, et sa timidité seule l’empêchait de s’en aller de cette chambre. À aucun prix, je n’aurais voulu trahir l’envie que j’avais de lui voir passer la porte. C’eût été trop grave et compromettant.

Carla montra plus de décision. M’ayant prié d’interrompre un instant la lecture, elle se retourna vers sa mère et lui dit qu’elle pouvait se retirer, qu’on terminerait l’après-midi le raccommodage du drap.

La vieille dame s’avança vers moi, hésitant à me tendre la main. Je la lui serrai affectueusement.

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— Je comprends, lui dis-je comme si je regrettais son départ, que cette lecture n’est pas très divertissante.

On aurait dit que je déplorais le fait qu’elle parte. Elle s’en alla, après avoir posé sur une chaise le drap qu’elle pressait sur son cœur. Carla la suivit sur le palier, lui dit quelques mots et ferma la porte pendant que je brûlais de la voir finalement près de moi. Elle rentra et, revenant à sa place, elle eut à nouveau un pli rigide autour de la bouche, qui rappelait une moue d’obstination sur un visage d’enfant.

— Tous les jours, dit-elle, c’est l’heure où j’étudie. Et c’est justement aujourd’hui que j’avais ce travail pressant…

— Mais ne voyez-vous pas, criai-je, que je me moque bien de votre chant ! Et je la pris violemment dans mes bras et l’embrassai sur la bouche d’abord, puis sur le cou, à la même place où j’avais, la veille, appuyé mes lèvres.

Comme c’est curieux ! Elle se mit à fondre en larmes en se dégageant de mes bras. Elle disait, au milieu de ses san-glots, qu’elle avait trop souffert, tout à l’heure, en me voyant entrer de cette façon ; et elle semblait pleurer pour cette ha-bituelle compassion envers soi-même qu’on ressent quand on voit quelqu’un exprimer de la pitié pour notre peine. Ce n’est pas la douleur mais son histoire que les larmes expri-ment. On pleure aussi quand on crie à l’injustice. N’était-il pas injuste de contraindre à l’étude cette belle enfant qu’il était possible d’embrasser ?

Finalement, les choses tournaient plus mal que je ne l’avais prévu. Je dus m’expliquer. Pour faire vite, n’ayant pas le temps d’inventer, je dus m’en tenir à l’exacte vérité. Je dis à Carla mon impatience de la voir et de l’embrasser et comme j’y avais pensé toute la nuit. Naturellement je ne par-

 

– 250 – lai pas de ce que je m’étais promis de faire en venant chez elle ; mais cela n’avait pas d’importance : cette impatience douloureuse, ne l’avais-je pas éprouvée quand je voulais al-ler auprès d’elle la prévenir de mon abandon et lui dire un dernier adieu, aussi bien que lorsque j’étais accouru pour la prendre dans mes bras ? Je lui racontai ensuite les événe-ments de la matinée : comment j’avais dû sortir avec Augus-ta, ma visite forcée à mon beau-père, les conversations d’affaires que j’avais dû subir et qui ne m’intéressaient en rien, ma liberté reconquise non sans peine, ce long chemin fait au pas de course et, au bout de tout cela, qu’avais-je trouvé ? cette pièce tout encombrée d’un drap de lit !

Carla éclata de rire car elle comprit que je n’avais rien de Copler. Le rire sur son beau visage fut pour moi comme un arc-en-ciel et je le baisai de nouveau. Elle ne répondait pas à mes caresses mais les recevait avec soumission, une attitude que j’adore, peut-être parce que j’aime le sexe faible en proportion directe de sa faiblesse. Pour la première fois, elle me dit qu’elle avait appris de Copler à quel point j’aimais ma femme.

— Aussi, ajouta-t-elle, et je vis sur son beau visage pas-ser l’ombre d’une grave décision, aussi il ne peut y avoir entre nous deux qu’une bonne amitié, une amitié et rien de plus.

Mais cette décision si sage me laissa assez incrédule, car la bouche qui la prononçait ne se dérobait pas à mes baisers.

Carla parla longuement, et je vis bien qu’elle voulait éveiller ma pitié. De tout ce qu’elle dit, je me souviens en-core, mais je n’y ai cru que lorsqu’elle eut disparu de ma vie. Tant qu’elle fut près de moi, je la redoutai comme une femme qui, tôt ou tard, profiterait de son ascendant pour me

– 251 – ruiner et ruiner ma famille. Je ne la croyais pas quand elle m’affirmait ne rien vouloir de plus que la vie assurée pour elle et pour sa mère. Je sais aujourd’hui avec certitude qu’elle n’eut jamais l’intention d’obtenir plus que ce qui lui était nécessaire, et je rougis de honte de l’avoir si mal com-prise et si mal aimée. La pauvre petite n’eut rien de moi. Je lui aurais tout donné, car je suis de ceux qui payent leur dette. Mais j’attendais toujours qu’elle me le demandât.

Continuer : partie 3 sur 5