La Conscience de Zeno
VI L’épouse et la maîtresse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
— Et cela ne te suffit pas de me voir dans les miens ? est-ce que j’ai cessé de fumer ?
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C’était la première fois que je réussissais à me vanter de ma faiblesse. J’allumai immédiatement une cigarette afin d’illustrer mon propos. Tout le monde riait et ils racontaient tous ensemble à Francisco que ma vie était pleine de der-nières cigarettes. Mais celle-ci n’était pas la dernière, et je me sentais vigoureux et combatif. Pourtant, je perdis aussitôt la sympathie des autres quand je m’avisai de verser du vin dans le grand verre à eau de Giovanni. Tous alors cessèrent de rire. Ils avaient peur qu’il boive ; ils criaient pour l’en em-pêcher, et Mme Malfenti était trop loin pour saisir et éloigner le verre.
— Hé ! voudrais-tu vraiment me tuer ? demanda douce-ment mon beau-père, en me regardant avec curiosité. Tu as le vin mauvais, toi. Il n’avait pas fait un geste pour prendre le verre que je lui tendais.
Je me sentis positivement rabaissé et vaincu. Je me se-rais presque jeté aux pieds de mon beau-père pour lui de-mander pardon. Mais c’était là, me semblait-il, une idée d’homme qui a bu, et je la repoussai. En demandant pardon, j’aurais avoué ma faute, alors que le dîner durerait assez longtemps pour me donner l’occasion de faire oublier un geste malheureux. Il y a un temps pour tout en ce monde. D’ailleurs, il n’est pas vrai que tous les ivrognes s’empressent d’exécuter ce que le vin leur suggère. Pour ma part, quand j’ai trop bu, j’analyse mes impulsions aussi attentivement que si j’étais dans mon état normal, et, probablement, avec le même résultat. Je continuai à m’observer ; j’essayais de comprendre comment j’en étais arrivé à avoir, à l’égard de mon beau-père, ces mauvaises pensées. C’est alors que je m’aperçus de ma fatigue : une fatigue mortelle. S’ils avaient su, tous, quelles heures je venais de traverser, ils m’auraient excusé. Par deux fois, et avec la même violence, j’avais pris
– 282 – et abandonné une femme ; par deux fois, j’étais revenu à mon épouse ; par deux fois, je l’avais reniée. Ma chance fut qu’alors, je ne sais quelle association d’idées réveilla en moi le souvenir de ce cadavre sur lequel j’avais tenté en vain de verser un pleur et, du coup, l’image des deux femmes dispa-rut ; sinon j’en serais arrivé à parler de Carla, mon désir de me confesser ne faisant que croître sous l’effet du vin. Pour finir, c’est de Copler que je parlai. Je voulais que tout le monde sache que ce jour-là, j’avais perdu mon grand ami. Ils excuseraient mon attitude.
Je criai que Copler était mort, vraiment mort et que si je n’avais rien dit, c’était pour ne pas les attrister. Et, voyez, à ce moment, je sentis les larmes me monter enfin aux yeux. Je dus détourner la tête pour les cacher.
Tous se mirent à rire parce qu’ils ne me croyaient pas, et je précisai, avec l’obstination de l’ivresse :
— J’ai vu son corps rigide. On l’eût dit sculpté dans la pierre par Michel-Ange.
Il se fit un silence général, et Guido s’écria :
— Tu ne crains donc plus de nous attrister, maintenant ?
L’observation était juste. J’avais manqué à une résolu-tion dont je me souvenais. Ne serait-il pas possible de répa-rer ? Je partis d’un violent éclat de rire et leur criai :
— Je vous ai bien eus ! Il est vivant et il va mieux.
On me regardait sans comprendre.
— Il va mieux, repris-je sérieusement. Il m’a reconnu et souri.
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Personne ne douta plus, mais ils étaient tous extrême-ment indignés, et Giovanni déclara que s’il ne craignait de se faire du mal en s’imposant un effort, il me jetterait volontiers son assiette à la figure. J’étais en effet impardonnable d’avoir troublé la fête avec une telle fausse nouvelle. Si elle avait été exacte, il n’y aurait pas eu de faute : n’aurais-je pas mieux fait de leur dire de nouveau la vérité ? Copler était mort, et, dès que je serais seul, j’aurais trouvé les larmes qu’il fallait pour le pleurer, spontanées et abondantes. Je ne savais plus que dire. Par bonheur, Mme Malfenti conclut, de son air de grande dame :
— Pour le moment, laissons ce pauvre malade. Nous penserons à lui demain.
J’obéis aussitôt et ma pensée même se détacha définiti-vement du défunt : “Au revoir ! Attends-moi ! je reviens tout de suite après !”
L’heure des toasts était arrivée. Giovanni avait obtenu de son médecin la permission d’absorber, à ce moment-là, une coupe de champagne. Il surveilla gravement la façon dont on lui versa son vin et refusa de porter la coupe à ses lèvres avant qu’elle ne fût pleine jusqu’au bord. Après avoir adressé à Adeline et à Guido des vœux de bonheur sérieux et dénués de toute fantaisie, il vida lentement son verre, puis me regardant de biais, il me dit que c’était à ma santé à moi qu’il avait bu la dernière gorgée. Le souhait ne me semblait pas bon : pour l’annuler, les deux mains sous la table, je fis les cornes.
Le reste de la soirée demeure un peu confus dans mon souvenir. Je me rappelle qu’un peu après, à l’initiative d’Augusta, il se dit, à table, beaucoup de bien de moi. On me citait comme le modèle des maris ; tout m’était pardonné ;
– 284 – mon beau-père lui-même s’était fait plus aimable. Il espérait, dit-il, que le mari d’Adeline se montrerait aussi bon que moi, mais qu’il serait meilleur négociant et surtout plus… Il cher-cha le mot, sans le trouver, et personne ne le réclama. Pas même le signor Francisco qui, m’ayant vu pour la première fois dans la matinée, aurait pu être curieux de me connaître. Pour ma part, je ne songeais pas à m’offenser. Ah ! comme la conscience de nos torts nous rend patients et modérés ! J’acceptais avec gratitude tous les propos insolents pourvu qu’ils fussent accompagnés d’une affection que je ne méritais pas. Mon esprit troublé par la fatigue et par le vin se formait complaisamment l’image d’un bon mari, qui n’en est pas moins bon s’il trompe sa femme. Il faut être bon, bon, très bon. Qu’importe le reste ! Et j’envoyai de la main un baiser à Augusta qui l’accueillit d’un sourire reconnaissant.
Après cela, on voulut, pour rire un peu, m’obliger à por-ter un toast. Je finis par m’y décider, voyant là une occasion de prendre publiquement de bonnes résolutions, ce qui serait une chose vraiment décisive. Non pas qu’à ce moment j’aie douté de moi le moins du monde. Je me sentais tel qu’on m’avait décrit ; mais je deviendrais meilleur encore en affir-mant devant tant de personnes des intentions qu’elles se trouveraient ainsi, en quelque façon, garantir.
Je ne parlai donc, dans mon toast, que de moi-même et d’Augusta.
Pour la seconde fois de la journée, je fis l’histoire de mon mariage. Cette histoire, je l’avais un peu arrangée en ne disant rien à Carla de mon amour pour ma femme. Cette fois, je passai sous silence deux personnages de première impor-tance : Adeline et Alberte. Mais je dis mes hésitations, et que je ne pouvais m’en consoler puisqu’elles m’avaient privé de
– 285 – bien des jours de bonheur. Puis, en galant chevalier, j’affirmai qu’Augusta avait hésité aussi. Mais ma femme pro-testa que non, en riant de bon cœur.
Ayant retrouvé, non sans peine, le fil de mon discours, j’en vins à notre voyage de noces et je racontai que nous avions filé le parfait amour dans tous les musées d’Italie. Puisque j’étais entré jusqu’au cou dans le mensonge, j’y ajou-tai ce détail mensonger qui ne servait à rien. Et on vient nous dire que la vérité est dans le vin !
Augusta m’interrompit une seconde fois pour remettre les choses au point. Elle raconta comment elle avait dû évi-ter les musées à cause des dangers que ma présence faisait courir aux chefs-d’œuvre. Elle ne s’apercevait pas qu’en si-gnalant l’inexactitude de ce détail, elle démentait toute mon histoire. S’il s’était trouvé à cette table un bon observateur, il aurait eu tôt fait de découvrir de quelle nature était cet amour que je décrivais si complaisamment dans l’atmosphère même où il n’avait pu éclore.
Alors, je parlai du retour dans notre maison, des perfec-tionnements que nous avions apportés ensemble à notre ins-tallation, en faisant ceci, puis cela et, entre autres choses, une buanderie.
— Mais voyons, s’écria ma femme sans s’arrêter de rire, la fête n’est pas donnée en notre honneur. Parle donc d’Adeline et de Guido !
Tout le monde approuva bruyamment et je me mis à rire aussi, heureux de constater que, grâce à moi, s’élevait main-tenant autour de la table le joyeux brouhaha qui est de règle en pareille circonstance.
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Mais il me semblait avoir parlé pendant des heures, et je ne trouvais plus rien à dire. J’avalai donc, coup sur coup, quelques autres verres de vin :
— À la santé d’Adeline ! et je me haussai pour voir si elle ne faisait pas les cornes sous la nappe. À la santé de Guido ! et après avoir vidé mon verre d’un seul trait, j’ajoutai : De tout cœur ! oubliant que j’avais négligé d’en dire autant la première fois. À la santé de votre fils aîné !
Pour les enfants, j’aurais continué longtemps si on n’avait pas fini par m’arrêter. Pauvres innocents ! Pour eux, j’étais prêt à boire tout le vin qui se trouvait sur cette table.
À partir de ce moment, tout devint encore plus obscur. Je ne me souviens bien que d’une seule chose : ma préoccu-pation de ne pas paraître ivre. Je me tenais droit ; je parlais peu ; je me défiais de moi-même ; je ne prononçais pas un mot sans y avoir réfléchi d’abord ; et comme la conversation générale allait son train, je dus renoncer à la suivre et à y prendre part, n’ayant pas le temps d’éclaircir mes idées con-fuses. Croyant préférable de dire quelque chose de mon cru, je me tournai vers mon beau-père :
— Tu as vu que l’Extérieur a baissé de deux points ?
Je rapportai là un bruit de la Bourse qui ne me concer-nait en rien. Je voulais simplement parler d’affaires : les af-faires sont un sujet de conversation sérieux dont les ivrognes ne se souviennent pas d’habitude. Pour mon beau-père, la chose devait se présenter sous un angle différent car il me traita tout de suite d’oiseau de mauvais augure. Avec lui, je n’avais jamais de chance.
Je m’occupai alors d’Alberte, qui était ma voisine. Nous nous mîmes à parler de l’amour. Elle ne s’intéressait qu’à la
– 287 – théorie, ce qui tombait bien puisque la pratique, pour le mo-ment, ne m’intéressait pas du tout. Mais c’était agréable d’en parler. Elle me demanda de lui exposer quelques idées sur la matière. Il m’en vint une aussitôt dont l’évidence me parut résulter de mon expérience du jour même : une femme est un objet dont le prix varie bien davantage que celui de n’importe quelle valeur de Bourse.
Alberte ne me comprenait pas très bien. Elle crut que j’exprimais cette vérité banale que la valeur d’une femme va-rie en raison de son âge. Je m’expliquai plus clairement : la valeur d’une femme peut être grande le matin, nulle à midi, très grande un peu plus tard, nettement négative au soir. J’expliquai le concept de valeur négative : une femme prend une valeur négative quand un homme calcule en lui-même quelle somme il donnerait volontiers pour la savoir très, très loin de lui. La pauvre petite dramaturge ne saisissait pas la beauté de ma théorie ; j’en voyais, moi, toute la justesse en me souvenant des variations subies en quelques heures par les cotes respectives de Carla et d’Augusta. Je voulus entrer dans de nouvelles explications, mais les vapeurs du vin me firent alors dévier complètement.
— Voyons, lui dis-je, supposons que tu aies en ce mo-ment une valeur x. Si tu me permets de presser ton petit pied avec le mien, tu augmentes immédiatement d’un autre x. Et je joignis le geste à la parole. Alberte retira son pied en rou-gissant, et pour s’en tirer avec esprit :
— Mais ceci, dit-elle, c’est de la pratique ; ce n’est plus de la théorie. J’en appellerai à Augusta.
Je dois confesser que ce petit pied contre le mien me semblait bien autre chose qu’une aride théorie. Mais je pro-testai de l’air le plus innocent.
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— C’est de la théorie, de la pure théorie. C’est mal de ta part de le prendre autrement.
Les fantaisies du vin sont de véritables événements.
N’empêche que pendant bien longtemps, ni Alberte ni moi n’oubliâmes que j’avais touché une partie de son corps, en la prévenant que je le faisais pour y trouver du plaisir : la parole et l’acte s’étaient éclairés l’un l’autre. Jusqu’à son propre mariage, elle eut toujours pour moi un rougissant sourire ; après, ce fut une rougissante colère. Les femmes sont ainsi faites : chaque jour leur apporte une nouvelle in-terprétation du passé. Leur vie ne doit pas être monotone ! Moi, au contraire, j’ai toujours interprété mon geste de la même façon : comme le larcin d’un petit objet d’une saveur intense, et ce fut la faute d’Alberte si, à une certaine époque, j’ai cherché à le lui rappeler ; plus tard j’aurais payé cher pour qu’il fût oublié complètement.
Je me souviens encore d’un autre incident bien plus grave, qui se produisit avant de quitter cette maison. Je res-tai quelques instants seul avec Adeline. Giovanni était allé se coucher depuis longtemps, les autres prenaient congé de Francisco qui devait regagner son hôtel en compagnie de Guido. Adeline était toute en blanc, les épaules et les bras nus, et je demeurai là, sans rien dire, à la regarder. J’aurais voulu lui adresser quelques mots, mais, après les avoir ana-lysés, je supprimai toutes les phrases qui me venaient aux lèvres. C’est ainsi que je me demandai s’il m’était permis de lui dire : “Comme je suis heureux que tu te maries et que tu épouses mon grand ami Guido. À partir d’aujourd’hui tout est fini entre nous.” C’eût été une sorte de mensonge, car nul n’ignorait que tout était fini entre nous deux depuis plusieurs mois. Mais je pensais que c’était là un merveilleux compli-
– 289 – ment et il est certain qu’une dame si bien habillée attend des compliments et qu’elle y prend plaisir. Cependant, à la ré-flexion, je m’abstins. Dans l’océan de vin où je nageais, une pensée s’offrit à moi comme une planche de salut : j’avais tort de risquer de perdre l’affection d’Augusta pour être agréable à Adeline qui ne m’aimait nullement. C’est alors que, dans l’état d’incertitude et de trouble où je me trouvais et aussi dans l’effort que je fis pour retenir les mots que j’aurais voulu dire, je jetai sur ma belle-sœur un si étrange regard qu’elle se leva et sortit, après s’être retournée pour me surveiller d’un air terrifié, et peut-être sur le point de se mettre à courir.
On se souvient aussi d’un regard, autant et mieux que d’un mot ; car il n’y a pas, dans tout le dictionnaire, un seul mot qui ait le pouvoir de déshabiller une femme. Mes yeux – je le comprends maintenant – dénaturaient les paroles que je songeais à prononcer. Adeline avait dû sentir mon regard tenter de pénétrer au-delà de ses vêtements et traverser même son épiderme. Pour elle, ce regard a certainement si-gnifié : “Veux-tu venir coucher tout de suite avec moi ?” Le grand danger de l’ivresse est qu’elle ne laisse pas surnager la vérité, bien au contraire. Ce qu’elle fait remonter à la sur-face, ce qu’elle révèle de l’individu, ce n’est pas sa volonté présente, mais son histoire passée, ancienne, oubliée. Elle va même chercher, dans le fond obscur de la conscience, pour les jeter en pleine lumière, ces rêveries baroques dont on s’est bercé un moment, sans en garder le souvenir. Elle né-glige ce qui a été corrigé et lit tout ce qui est encore percep-tible dans notre cœur. Et l’on sait qu’il n’y a pas moyen de rien corriger de façon radicale, comme on fait, sur une traite, d’un endos fautif : toute notre histoire y reste toujours lisible, et l’ivresse la crie, négligeant tout ce que la vie a pu y ajou-ter.
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Nous prîmes une voiture pour rentrer à la maison. Je crus de mon devoir de profiter de l’obscurité pour embrasser amoureusement ma femme, car c’est ce que j’avais fait sou-vent en pareilles circonstances. J’aurais craint, si je ne l’avais fait, qu’elle ne s’imaginât qu’il y avait entre nous quelque chose de changé. Or, il n’y avait rien de changé entre nous. Cela aussi, l’ivresse le criait. Elle avait épousé Zeno Cosini qui, immuable, se tenait à côté d’elle. Quelle importance, si, ce jour-là, j’avais possédé d’autres femmes, dont le vin, pour accroître ma gaieté, augmentait le nombre, leur adjoignant même Adeline, à moins que ce ne fût Al-berte ?
Je me rappelle qu’au moment de m’endormir, je revis un instant le visage marmoréen de Copler sur son lit de mort. Il semblait demander justice, c’est-à-dire exiger les larmes que je lui avais promises. Mais il ne les obtint pas, même alors, car le sommeil me saisit et m’anéantit. À peine eus-je le temps de m’excuser auprès du fantôme : “Encore un peu de patience, je suis à toi tout de suite !” Je ne fus plus “à lui”, jamais, car je n’assistai même pas à son enterrement. Nous avions tant à faire à la maison, et pour moi, en ville égale-ment, qu’il ne se trouva pas une heure pour lui. Quelquefois on parlait de lui à table, mais seulement pour rire, au souve-nir de ce dîner où, à moitié ivre, je l’avais plusieurs fois tué et ressuscité. Cela devint même proverbial dans la famille, et s’il arrivait qu’un journal annonçât puis démentît la mort de quelqu’un, nous disions : “C’est comme le pauvre Copler.”
Le lendemain, je me levai avec un certain mal de tête. Ma douleur au côté me faisait souffrir aussi, sans doute parce que, sous l’effet du vin, j’avais cessé de la sentir et que j’en avais ainsi perdu l’habitude. Mais, au fond, je n’étais pas triste. Augusta me dit – ce qui contribua à me rasséréner –
– 291 – que j’aurais eu bien tort de ne pas assister à ce repas de noces, car, jusqu’à mon arrivée, elle avait cru se trouver à un enterrement. Je n’avais donc pas à regretter mon attitude ! Une seule chose, je le sentais bien, ne pouvait m’être par-donnée : ce vilain regard lancé à Adeline.
Quand nous nous revîmes, l’après-midi, celle-ci me ten-dit la main avec une gêne qui accrut mon trouble. Peut-être avait-elle sur la conscience la façon vraiment peu aimable dont elle avait pris la fuite. Mais la façon dont je l’avais re-gardée était une bien vilaine action. Je me souvenais exac-tement du mouvement de mes yeux, et je comprenais qu’elle ne pût l’oublier. Il fallait réparer cela par une attitude atten-tivement fraternelle.
Lorsqu’on est incommodé pour avoir trop bu, le meilleur remède est, dit-on, de boire d’un autre vin. Pour moi, ce même jour, c’est auprès de Carla que j’allais chercher l’ivresse d’une vie intense, mais avec le désir que cette inten-sité fût d’une tout autre sorte que celle de la veille. Mes in-tentions, d’ailleurs peu précises, étaient des plus honnêtes. S’il m’était impossible d’abandonner tout de suite ma maî-tresse, je pouvais du moins m’acheminer tout doucement vers ce dénouement très moral de son aventure. En atten-dant, je continuerais à lui parler de ma femme, si bien qu’un beau jour elle apprendrait, sans surprise, combien j’aimais celle-ci. J’avais dans ma veste une autre enveloppe avec de l’argent, pour parer à toute éventualité.
J’étais chez Carla depuis un quart d’heure lorsqu’elle me dit un mot de reproche dont je me souvins longtemps, car sa justesse me frappa : “Comme tu es rude en amour, toi !” Je n’ai pas conscience d’avoir été rude à ce moment précis. Je m’étais mis à parler de ma femme, et, sans doute, les grands
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éloges que je lui prodiguais avaient sonné aux oreilles de Carla comme autant de reproches à son égard.
Mais ce fut ensuite à Carla de me piquer au vif. Je ve-nais, pour passer le temps, de lui raconter l’ennuyeux ban-quet de famille et de lui dire mon dépit d’y avoir porté un toast totalement déplacé.
— Si tu aimais ta femme, fit observer Carla, tu ne te tromperais pas dans ce que tu dis à la table de son père.
Et pour me remercier de ne pas aimer ma femme, elle me gratifia d’un baiser.
Le même besoin d’un stimulant qui m’avait poussé vers Carla me fit désirer aussitôt de revenir à Augusta à qui seule je pouvais parler de mon amour pour elle. Le vin pris comme remède était déjà trop abondant ; ou bien il m’en fallait, de nouveau, un autre, tout différent. Cependant mes rapports avec Carla devaient, ce jour-là, prendre un caractère plus élevé, celui d’une sympathie dont la pauvre enfant était bien digne, comme je m’en rendis compte plus tard. À plusieurs reprises, elle m’avait proposé de me faire entendre une chan-sonnette pour savoir ce que j’en pensais. Mais je n’avais pas voulu entendre parler de ce chant dont l’ingénuité même ne m’intéressait plus, et je lui répondis que puisqu’elle se refu-sait à étudier, ce n’était plus la peine de chanter.
Ce refus était vraiment très offensant de ma part, et lui fit de la peine. Pour que je ne la visse pas pleurer, elle regar-dait fixement ses mains qu’elle tenait croisées sur ses ge-noux.
— Comme tu dois être rude avec ceux que tu n’aimes pas, répéta-t-elle tristement, puisque tu l’es tant avec moi !
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Je ne suis pas un mauvais diable ; je me laissai attendrir par ces larmes et priai Carla de m’écorcher les oreilles, dans cette petite pièce, avec sa terrible voix. Mais maintenant elle ne voulait plus, et je dus la menacer de m’en aller si elle re-fusait de me faire ce plaisir. Je dois reconnaître que je me flattai un moment d’avoir trouvé le bon biais pour reprendre, au moins momentanément, ma liberté. Cependant, devant ma menace, mon humble esclave se dirigea, les yeux baissés, vers le piano, se recueillit un instant et passa sa main sur son visage comme pour en chasser toutes les ombres. Elle y ré-ussit avec une promptitude dont je fus surpris : quand elle re-tira sa main, ses traits n’offraient plus aucune impression de douleur.
Et voici que j’eus alors une grande surprise : Carla disait sa chansonnette ; elle la racontait, elle ne la criait pas. Les éclats de voix, me déclara-t-elle après, lui avaient été impo-sés par son professeur. Elle leur avait donné congé en même temps qu’à celui-ci. La petite chanson triestine est une sorte de récit et d’aveu :
Je fais l’amour, c’est vrai.
Qu’y a-t-il de mal à cela ?
Voudrait-on qu’à seize ans
Je reste assise comme une mouette ?
Les yeux de Carla, brillants de malice, en disaient plus que les paroles. Il n’y avait pas à craindre d’avoir le tympan blessé ! Je m’approchai d’elle, étonné et ravi, et m’assis à son côté. Elle reprit alors la chanson, comme si elle s’adressait à moi, en fermant à demi les yeux, pour me dire,
– 294 – sur une note légère et pure, que ses seize ans réclamaient la liberté et l’amour.
Pour la première fois, il me sembla voir son gracieux vi-sage avec précision : un ovale très pur qu’interrompaient les délicates pommettes et l’orbite profonde des yeux sous les beaux sourcils arqués. Tourné vers la lumière, pas une ombre ne voilait sa blancheur de neige ; et sa carnation comme transparente, bien que le sang n’affleurât pas, ses douces lignes, ses veines trop faibles pour laisser voir leur réseau, appelaient l’amour et la protection.
Amour et protection, j’étais prêt maintenant à les donner sans condition, tout désireux que je pusse être de retourner à Augusta, car elle ne réclamait, à ce moment, qu’une affection paternelle, qui était exempte de trahison. Ah ! quelle satisfac-tion ! J’étais près de Carla, je lui accordais ce que demandait son petit visage ovale et rien, pourtant, ne me détournait de mes devoirs. Mon affection pour Carla s’affina ! À compter de ce jour, quand j’avais soif d’honnêteté et de pureté, je ne songeais plus à l’abandonner, mais je pouvais demeurer au-près d’elle en changeant de sujet.
Cette douceur nouvelle, à quoi était-elle due ? À l’ovale de son visage que je venais de découvrir, ou à son talent mu-sical ?… Talent indéniable ! La singulière petite chanson triestine s’achève sur une strophe où la même jeune fille pro-clame qu’elle est devenue vieille et misérable et n’a plus be-soin désormais d’une autre liberté que de celle de mourir. Ces pauvres vers, Carla continuait à les parer de malice et de gaieté. Tout en gardant sa jeunesse, elle feignait d’être vieille pour mieux affirmer son droit.
Quand elle eut fini de chanter, elle me vit plein d’admiration. De son côté, pour la première fois, elle fit
– 295 – mieux que m’aimer, elle eut vers moi un élan de tendresse. Elle savait bien que sa chanson me plairait, bien plus que le chant que lui enseignait son professeur.
— C’est dommage que, si l’on ne veut pas aller dans les cafés chantants, dit-elle tristement, on ne puisse gagner sa vie de cette façon.
Je n’eus pas de peine à la convaincre qu’il n’en était pas tout à fait ainsi et qu’il ne manquait pas de grandes artistes qui disaient plutôt qu’elles ne chantaient.
Elle voulut connaître leurs noms. Elle était ravie d’apprendre combien son art pourrait devenir important.
— Je sais bien, ajouta-t-elle ingénument, que c’est un art difficile, plus difficile que l’autre, où il suffit de crier à perdre haleine.
Je souris et ne discutai pas. Son art aussi, bien sûr, était difficile, et elle le savait, puisque c’était le seul qu’elle con-nût. Cette chanson lui avait coûté de très longues heures d’étude. Elle l’avait répétée, répétée en corrigeant l’intonation de chaque mot, de chaque note. Pour l’heure, elle en travaillait une autre, mais elle ne la saurait bien que dans quelques semaines et ne voulait pas me la faire écouter avant.
Nous connûmes alors des heures délicieuses dans ce sa-lon qui n’avait vu jusque-là que des scènes de brutalité. Voici que devant Carla s’ouvrait un avenir : une carrière qui devait me délivrer d’elle, et qui était presque celle qu’avait rêvée pour elle le pauvre Copler ! Je proposai à Carla de me mettre en quête d’un professeur, ce qui d’abord l’épouvanta. Elle se laissa pourtant persuader facilement quand je lui dis qu’on
– 296 – pouvait toujours essayer et qu’elle serait libre de le congé-dier s’il lui paraissait ennuyeux ou peu utile.
Avec Augusta aussi, je me trouvai tout à fait bien ce jour-là. J’avais l’esprit tranquille comme si je revenais d’une promenade et non de chez ma maîtresse, et comme devait l’avoir le pauvre Copler les jours où il quittait sa protégée sans avoir eu à se mettre en colère. J’étais heureux comme si j’étais arrivé dans une oasis. Il aurait été très grave pour moi et pour ma santé que ma longue liaison avec Carla se fût dé-roulée dans une perpétuelle agitation ! Désormais, grâce à la beauté, tout se passa paisiblement, avec les brèves interrup-tions nécessaires pour ranimer mon amour pour Carla et Au-gusta. Chacune de mes visites à Carla signifiait bien que je trompais mon épouse, mais tout était vite oublié, noyé dans un bain de bonne santé et de bonnes résolutions. Mes bonnes résolutions n’avaient d’ailleurs plus rien de brutal ; ce n’était plus comme lorsque j’avais eu dans la gorge le dé-sir de déclarer à Carla que je ne la reverrais jamais. J’étais avec elle doux et paternel ; je pensais de nouveau à sa car-rière. Rompre chaque jour avec une femme pour lui courir après le lendemain, c’est une fatigue que mon pauvre cœur n’aurait pas supportée ; tandis qu’ainsi, Carla restait toujours en mon pouvoir, et moi je l’engageais tantôt dans une voie, tantôt dans une autre.
Pendant assez longtemps, mes bonnes résolutions ne fu-rent pas assez fortes pour me déterminer à courir la ville à la recherche d’un professeur qui fit l’affaire de Carla. Je me berçais avec cette résolution et ne bougeais pas. Puis, un beau jour, Augusta me confia qu’elle allait être mère. Mes ré-solutions devinrent, du coup, gigantesques, et Carla eut son professeur.
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À vrai dire, si j’avais hésité longtemps, c’est qu’il m’apparaissait que, même sans maître, Carla était capable de fournir un travail sérieux et de progresser dans son art. Chaque semaine, elle pouvait me chanter une nouvelle chan-son soigneusement étudiée, tant pour le geste que pour la diction. Certaines notes auraient eu parfois besoin d’être af-finées un peu, mais peut-être y serait-elle parvenue toute seule. Une preuve décisive de son sens artistique était la fa-çon dont elle ne cessait de perfectionner ses petits morceaux sans perdre pourtant le meilleur de ce qu’elle avait su d’abord y mettre d’elle-même. Je l’engageais souvent à me donner à nouveau son premier essai, j’y découvrais chaque fois des effets nouveaux et ingénieux. Compte tenu de son inexpérience, il était vraiment remarquable que, malgré cette recherche si attentive d’une expression forte, elle sût tou-jours se garder d’introduire dans ces chansonnettes des ac-cents faux ou exagérés. En véritable artiste, elle ajoutait chaque jour une petite pierre à l’édifice, le reste demeurant intact : l’interprétation évoluait, mais le sentiment qui la dic-tait restait immuable. Avant de chanter, elle avait le geste habituel de passer sa main sur son visage, et derrière cette main, un instant de recueillement lui suffisait pour entrer dans l’esprit de la petite comédie qu’elle devait construire. Une comédie qui n’était pas toujours enfantine. Le mentor ironique de Rosine, tu es née dans une chaumière… savait me-nacer, mais pas trop sérieusement. La chanson semblait avertir que c’était là l’histoire de tous les jours. Carla était d’un autre avis, mais le résultat final restait le même :
— Ma sympathie va à Rosine, disait-elle, autrement la chanson ne vaudrait pas d’être chantée.
Il arrivait à Carla de rallumer sans le savoir mon amour pour Augusta et de renouveler ainsi mes remords. C’est ce
– 298 – qui se produisait chaque fois qu’elle se permettait un mou-vement offensif contre la solide position occupée par ma femme. Elle avait toujours le vif désir de me garder toute une nuit. Il lui semblait, me confia-t-elle, que l’intimité n’est pas parfaite, tant qu’on n’a pas dormi côte à côte. Comme je voulais m’habituer à être doux avec elle, je ne refusais pas formellement, mais je pensais bien que jamais la chose ne serait possible, à moins de me résigner à trouver le matin Augusta à la fenêtre, où elle m’aurait attendu toute la nuit. Et puis, n’était-ce pas là une nouvelle trahison ? Certains jours, quand j’accourais chez Carla, plein de désir, j’aurais voulu la contenter, mais j’en voyais aussitôt l’impossibilité et l’inconvenance. En sorte que pendant longtemps nous ne pûmes parvenir ni à réaliser ce projet ni à en éliminer la perspective. En principe, nous étions d’accord, et il était en-tendu que, tôt ou tard, nous passerions la nuit ensemble. Il n’y avait plus à cela de difficultés matérielles depuis que j’avais décidé les deux femmes à donner congé à leur loca-taire : l’appartement n’était plus coupé en deux, et Carla avait enfin sa chambre à part.
Or, il advint que peu de temps après le mariage de Gui-do, Giovanni subit une nouvelle attaque du mal qui devait l’emporter, et je commis l’imprudence de dire à Carla que ma femme devait passer une nuit à son chevet pour per-mettre à ma belle-mère de prendre un peu de repos. Je ne pouvais plus me dérober. Carla exigea que je passe avec elle cette nuit qui était si douloureuse pour ma femme. Je n’eus pas le courage de résister à son caprice, et je m’y pliai, le cœur bien gros.
Je me disposai à ce sacrifice. Le matin, je n’allai pas chez Carla, et j’y courus le soir, plein de désir, non sans m’être persuadé que mes scrupules étaient puérils. Après
– 299 – tout, était-ce trahir plus gravement. Augusta que de la trahir pendant qu’elle était attristée pour une tout autre raison ? J’en arrivai même à m’impatienter parce que ma pauvre femme me mettait en retard en expliquant où je trouverais les choses dont je pourrais avoir besoin pour le dîner, la nuit et le café du lendemain matin.
Carla me reçut dans son salon. Sa mère nous y servit un petit repas exquis auquel je joignis quelques friandises que j’avais apportées. La vieille revint pour desservir, puis nous laissa. J’aurais voulu me coucher tout de suite, mais vrai-ment, il était trop tôt et Carla me pria de l’écouter chanter. Tout son répertoire y passa. Ce fut, à coup sûr, le meilleur moment de cette soirée : l’anxiété avec laquelle j’attendais ma maîtresse augmentait le plaisir que m’avaient toujours donné ses chansons.
— Un public te couvrirait de fleurs et d’applaudissements, lui dis-je, oubliant qu’il eût été difficile de mettre tout un public dans l’état d’esprit où je me trou-vais.
Enfin, nous allâmes au lit. La petite chambre, assez mi-sérable, était sans le moindre ornement. On eût dit une sorte de couloir coupé par une cloison. Je n’avais pas encore sommeil, et, même si cela avait été le cas, comment aurais-je pu dormir avec aussi peu d’air à ma disposition ?
À ce moment-là, Carla fut timidement appelée par sa mère. Pour répondre, elle entrouvrit la porte et, d’une voix dure, demanda à la vieille dame ce qu’elle voulait. Celle-ci bredouilla quelques mots dont je ne saisis pas le sens, sur quoi Carla lui claqua la porte au nez en criant :
– 300 –
— Laisse-moi tranquille. Je t’ai déjà dit que cette nuit je couche ici.
J’appris ainsi que Carla, ayant peur de rester seule la nuit, couchait habituellement avec sa mère, dans son an-cienne chambre. Elle y avait un autre lit et celui où nous de-vions dormir demeurait vide. La peur entrait donc pour quelque chose dans l’insulte qu’elle voulait faire à Augusta. Elle m’avoua, avec une gaieté malicieuse que je ne pus par-tager, qu’elle se sentait beaucoup plus rassurée avec moi qu’avec sa mère. Ce lit de fortune, à côté d’un salon vide, me donna beaucoup à penser. Je ne l’avais jamais vu jusqu’ici. J’étais jaloux ! D’autre part, la façon dont Carla venait de parler à sa mère m’avait profondément choqué. Quelle diffé-rence avec Augusta qui avait fait le sacrifice de ma compa-gnie pour prêter assistance aux siens ! Je suis très sensible au manque de respect des enfants pour leurs parents, ayant supporté moi-même avec tant de patience l’humeur irascible de mon pauvre père.
Carla ne put s’apercevoir ni de ma jalousie, ni de mon mépris. Je ne me sentais pas le droit de manifester de la ja-lousie, étant donné que je passais une bonne partie de mes journées à souhaiter qu’un autre homme me débarrassât de ma maîtresse. Quant à l’indignation que m’inspirait son atti-tude à l’égard de sa mère, mieux valait n’en rien laisser pa-raître, puisque je n’avais qu’une idée en tête : abandonner définitivement la pauvre petite et bien que ma colère fût en-core accrue par les raisons qui, encore peu de temps aupara-vant, auraient provoqué ma jalousie. Avant tout, il s’agissait de sortir au plus tôt de cette chambre où il n’y avait pas un mètre cube d’air et où il faisait affreusement chaud.
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Je ne me souviens même plus très bien du prétexte que j’inventai pour justifier mon départ. Tout en me rhabillant à la hâte, je racontai que j’avais oublié de laisser à ma femme une clef sans laquelle elle ne pourrait pas, le cas échéant, rentrer à la maison. Je fis même voir la clef, qui était celle que je portais toujours sur moi mais que je présentai comme la preuve tangible de la véracité de mes affirmations. Carla n’essaya même pas de me retenir ; elle passa un vêtement et m’accompagna jusqu’en bas de l’escalier pour m’éclairer. Il me sembla que, dans la demi-obscurité, elle m’examinait d’un œil inquisiteur, et j’en fus troublé. Commencerait-elle à soupçonner mes véritables sentiments ? Ce n’était pas facile, car je ne savais que trop bien dissimuler. Pour la remercier de me laisser partir, je lui donnais de temps en temps un bai-ser sur les joues et feignais d’être aussi ardemment épris qu’au moment de mon arrivée. Je n’eus aucun doute sur le succès de mon manège. Quelques instants plus tôt, dans une inspiration amoureuse, Carla m’avait dit que le vilain nom de Zeno dont m’avaient affublé mes parents n’était pas celui qui convenait à ma personne. Elle aurait voulu que je m’appelle Dario. Et c’est en m’appelant gentiment Dario qu’elle me dit au revoir dans l’ombre. Puis, comme le temps menaçait, elle me proposa d’aller chercher un parapluie. Mais, ne pouvant la supporter une minute de plus, je me sauvai en tenant à la main la clef libératrice à l’authenticité de laquelle je com-mençais à croire moi-même.
L’obscurité profonde de la nuit était traversée de temps en temps par des éclairs éblouissants. Le tonnerre grondait au loin, mais l’air était encore tranquille et il faisait une cha-leur aussi suffocante que dans la chambre de Carla. Même les grosses gouttes de pluie qui commençaient à tomber étaient tièdes ; l’orage allait certainement éclater ; je me mis à courir. J’eus la chance de trouver, Corsia Stadion, une
– 302 – porte cochère encore ouverte et éclairée. Je m’y réfugiai juste à temps. Le déluge de pluie fut interrompu par un fu-rieux coup de vent, qui sembla emporter avec lui le tonnerre soudain devenu très proche. À peine étais-je à l’abri que les nuages crevèrent. Une furieuse bourrasque se mit à souffler à travers la pluie diluvienne, et l’orage jusqu’alors lointain éclata brusquement sur la ville. Je ne pus m’empêcher de tressaillir. Il aurait été si compromettant pour moi d’être frappé de la foudre, à pareille heure, sur la Corsia Stadion ! Encore heureux que ma femme elle-même me connût comme un homme aux idées bizarres, y compris celle de me promener dans ce quartier en pleine nuit.
Je dus rester sous cette porte pendant plus d’une heure. Par moments, l’orage semblait s’apaiser, mais il reprenait de plus belle avec autant de fureur sous des formes toujours dif-férentes. Il se mit même à tomber de la grêle. Le concierge de la maison était venu me tenir compagnie et je dus lui donner quelques sous pour qu’il retardât la fermeture de la porte. Puis vint se réfugier à côté de moi un monsieur vêtu de blanc et ruisselant d’eau. Il était vieux, maigre et sec. Je ne l’ai jamais plus revu, mais je n’ai pas oublié l’éclair de ses yeux noirs et l’énergie qui émanait de sa chétive personne. Être ainsi trempé le rendait furieux. Il pestait.
J’ai toujours aimé lier conversation avec les gens que je ne connais pas. Avec eux, je me sens en bonne santé, et en sécurité. C’est un véritable repos. Pourvu que je prenne garde à ne pas boiter, je suis sauvé.
Enfin, le temps finit par s’arranger un peu et je partis en courant, non pas vers ma maison mais chez mon beau-père. Il me semblait que, en ce moment, je devais aller retrouver ma femme et que je pourrais me féliciter d’être là.
– 303 –
Mon beau-père s’était endormi et Augusta, qu’assistait une sœur de la Charité, put venir me trouver. J’avais bien fait de venir, me dit-elle ; et elle se jeta dans mes bras en pleurant. Elle avait vu son père souffrir horriblement.
S’étant aperçue que j’étais tout mouillé, elle me fit as-seoir dans un fauteuil, m’enveloppa d’une couverture et resta quelques instants près de moi. J’étais très fatigué et, même durant le court moment où elle put me tenir compagnie, je luttais contre le sommeil ; mais je me sentais tout à fait inno-cent puisque je m’étais refusé à passer toute la nuit hors du domicile conjugal. L’innocence est une si belle chose qu’on voudrait toujours l’augmenter ; aussi commençai-je un dis-cours qui ressemblait à une confession. Je dis à Augusta que je me sentais faible et coupable ; et comme elle me regardait et me demandait des explications, je battis prudemment en retraite, puis, me jetant dans la philosophie, je lui racontai que le sentiment de la culpabilité accompagnait en moi la moindre pensée, le moindre souffle.
— C’est aussi ce que pensent les religieux, dit-elle. Qui sait si nous ne sommes pas punis pour des fautes que nous ignorons ?
Ces mots correspondaient bien aux larmes qu’elle conti-nuait à répandre. J’eus l’impression qu’elle n’avait pas tout à fait compris la différence qui existait entre ma pensée et celle des religieux, mais je préférai ne pas discuter, et, au bruit monotone du vent, l’âme tranquillisée par cette ébauche de confession, je m’endormis d’un long sommeil réparateur.
L’affaire du professeur de chant fut réglée en quelques heures. Je l’avais choisi depuis longtemps et j’avoue que j’arrêtai mon choix tout simplement sur le moins cher de Trieste. Pour ne pas me compromettre, c’est Carla elle-
– 304 – même qui alla discuter avec lui. Quant à moi, je ne l’ai ja-mais vu, mais, je dois le dire, d’après tout ce que je sais maintenant de lui, je le tiens pour un des hommes les plus dignes d’estime qu’il y ait au monde. Ce Vittorio Lali devait être un grand naïf, chose étrange pour un artiste qui vit de son art ; au demeurant, un homme enviable à cause de son talent et aussi de sa bonne santé.
Je constatai bien vite que la voix de Carla s’était assou-plie, qu’elle se faisait plus moelleuse et plus assurée. Nous avions craint que ce nouveau maître ne voulût la forcer, comme avait fait celui qu’avait choisi Copler. Fût-ce pour complaire à Carla, je ne sais, mais, de fait, il s’en tint tou-jours au genre qu’elle préférait. C’est seulement au bout de plusieurs mois qu’elle s’aperçut qu’elle s’en était légèrement éloignée, en se raffinant. Au lieu de chansons triestines ou napolitaines, elle chantait maintenant des mélodies de Mo-zart et de Schubert ou de vieux airs italiens. Je me souviens surtout d’une berceuse attribuée à Mozart ; et les jours où je sens plus vivement la tristesse de la vie, où je songe en pleu-rant à cette enfant qui fut mienne et que je ne sus pas aimer, je crois entendre encore cette berceuse comme un reproche. Alors, je revois Carla dans l’attitude d’une mère qui murmure doucement une chanson pour endormir son enfant. Et pour-tant, elle qui avait été cette maîtresse inoubliable ne pouvait être une bonne mère, puisque c’était une mauvaise fille. Mais savoir chanter comme une mère est une qualité qui surpasse toutes les autres.
Carla me raconta l’histoire de son professeur. Après quelques années d’études au Conservatoire de Vienne, il était venu se fixer à Trieste où il avait eu la bonne fortune de travailler avec notre plus grand compositeur qui était frappé de cécité. Il avait sa pleine confiance, de celle que les
– 305 – aveugles doivent accorder tout entière. Vittorio Lali écrivait, sous sa dictée, ses compositions ; ainsi connut-il ses projets, les convictions de sa vieillesse expérimentée, ses rêves en-core juvéniles. Au bout de peu de temps, il avait assimilé toute la musique, y compris celle qui convenait à Carla. Au physique, c’était un jeune homme blond, plutôt robuste, de mise négligée. Il portait des chemises souples, d’une blan-cheur souvent douteuse, une large cravate flottante qui, ja-dis, devait avoir été noire, un chapeau mou avec des bords démesurés. Il parlait peu – du moins à ce qu’assurait Carla, et ce devait être vrai car, au bout de quelques mois, il se fit avec elle plus bavard et elle me le dit aussitôt – et il était complètement absorbé par la tâche qu’il s’était fixée.
Ma vie devint très vite plus compliquée. Le matin, j’arrivais chez Carla, le cœur plein d’amour, mais plein aussi d’une amère jalousie qui s’adoucissait au cours de la journée. Il me semblait impossible que ce jeune homme ne profitât pas d’une proie si belle et si facile. Carla paraissait surprise que je puisse avoir une telle pensée, mais je l’étais tout au-tant en voyant son étonnement. Ne se rappelait-elle donc pas comment les choses s’étaient passées entre nous ?
Un jour, elle me vit en proie à une furieuse jalousie et elle me déclara, terrifiée, qu’elle était prête à congédier tout de suite son professeur. Je ne pense pas que son émotion était due à la crainte de perdre mon appui, car elle me donna à cette époque des marques indubitables de sa tendresse. Et même ces démonstrations qui m’étaient parfois très douces, parfois aussi m’importunaient, quand j’y voyais des gestes d’hostilité contre Augusta auxquelles, quoi qu’il m’en coûtât, j’étais contraint de m’associer. Sa proposition m’embarrassa. Que je fusse dans mes moments de passion ou de repentir, je ne voulais accepter aucun sacrifice de sa part. Il y avait là
– 306 – une résolution qui était commune à mes deux états habituels et je n’aurais pu y renoncer sans réduire encore ma faible li-berté de passer de l’un à l’autre. Je n’acceptai donc pas sa proposition qui me rendit plus prudent, de sorte que, même quand j’étais exaspéré par la jalousie, je sus la cacher. Mon amour devint plus coléreux. Ainsi, dans le désir comme en l’absence de désir, j’en vins à tenir Carla pour un être infé-rieur. Ou je la soupçonnais de me trahir, ou je ne me souciais pas d’elle. Quand je ne la détestais pas, j’oubliais son exis-tence. C’est au monde de santé et d’honnêteté où régnait Augusta que j’appartenais ; j’y retournais corps et âme dès que Carla me laissait libre.
Étant donné l’absolue sincérité de Carla, je sais exacte-ment pendant quelle longue période elle fut pleinement mienne, la jalousie récurrente de cette époque ne pouvant être considérée que comme la manifestation d’un obscur sentiment de justice : ce que je méritais devait bien m’arriver. C’est son professeur qui tomba amoureux le pre-mier. Je crois que le premier symptôme de son amour se dé-cela dans certaines déclarations que Carla me rapporta, d’un air triomphant, car elle estimait qu’elles marquaient son premier grand succès artistique et méritaient donc des com-pliments de ma part. Il lui avait dit qu’il s’intéressait telle-ment à sa tâche de professeur que, si elle n’avait pu payer ses leçons, il aurait continué de les donner gratuitement. Elle voyait là son premier grand succès d’artiste et s’attendait à des compliments de ma part. Je l’aurais volontiers giflée ; puis, comprenant mieux les choses, je sus m’associer à sa joie, si bien qu’elle oublia ma grimace du premier instant (j’avais eu l’air de quelqu’un qui vient de mordre un citron) et qu’elle accepta sereinement mes compliments tardifs. Vit-torio Lali lui avait raconté tout de lui, ce qui se résumait en peu de mots : musique, misère, famille. Sa sœur lui avait
– 307 – causé de graves ennuis et il avait trouvé le moyen d’inspirer à Carla, pour cette femme inconnue, une antipathie profonde et, à mon avis, bien compromettante. Ils chantaient en-semble des mélodies de sa composition. Elles me parurent d’assez pauvres choses, et cela aussi bien dans mes moments de tendresse pour Carla que dans ceux où elle n’était pour moi qu’un boulet au pied. Peut-être, toutefois, avaient-elles de la valeur bien que, à vrai dire, je n’en aie plus jamais en-tendu parler. Lali dirigea, par la suite, des orchestres aux États-Unis : il est possible que là-bas on chante aussi ces chansons.
Un beau jour Carla m’apprit qu’il lui avait demandé d’être sa femme et qu’elle avait refusé. Je passai alors deux mauvais quarts d’heure : le premier quand je me sentis pris d’une telle colère que je voulais attendre Lali pour le jeter à la porte à grands coups de pied ; le second quand je cherchai vainement un biais pour concilier mes plaisirs avec un ma-riage qui était au fond une chose belle et morale, et un moyen bien plus sûr de simplifier les complications de mon existence que la carrière artistique de Carla, qu’elle pensait débuter en ma compagnie.
Pourquoi diable aussi ce sacré professeur s’était-il en-flammé à ce point, et si vite ? Après un an de liaison, tout s’était si bien atténué entre Carla et moi, même mes mou-vements d’humeur quand je la quittais. Mes remords étaient devenus très supportables, et si Carla avait encore des rai-sons de me trouver rude en amour, elle semblait s’y être ha-bituée. J’étais d’ailleurs moins brutal qu’au début de nos re-lations et, ayant supporté mes premières algarades, tout le reste, en comparaison, avait dû lui sembler très doux.
– 308 –
C’est pourquoi, même quand vint le temps où je me sou-ciai beaucoup moins de Carla, il me fut toujours facile de prévoir, en la quittant le soir, qu’il me serait fort désagréable de revenir chez elle le lendemain et de ne plus la trouver. Certes, il aurait été très beau de pouvoir retourner vers Au-gusta sans l’intermède habituel avec Carla et, dans l’instant, je m’en sentais d’avance très capable, mais j’aurais voulu es-sayer avant.
Mes intentions, à ce moment-là, étaient à peu près les suivantes : “Demain je la prierai d’accepter la demande de son professeur, mais aujourd’hui je m’y oppose.” Et, non sans un grand effort, je continuai à jouer mon rôle d’amant. Connaissant toutes les phases de cette histoire, on pourrait croire aujourd’hui que j’essayais, tout en conservant ma maî-tresse, de la faire épouser par un autre, ce qui aurait été cer-tainement la politique d’un homme plus avisé et équilibré que moi, mais tout aussi corrompu. Pourtant, ce n’est pas vrai. Elle devait épouser Lali, mais ne s’y décider que le len-demain. C’est pourquoi, seulement alors, prit fin pour moi cet état que je m’obstine à qualifier d’innocent. Il ne m’était plus possible d’adorer Carla pendant un court instant et de la détester durant les vingt-quatre heures suivantes pour re-commencer chaque matin à vivre une journée si semblable aux précédentes, aussi pur que l’enfant qui vient de naître, et en m’étonnant devant les surprises qu’elle me procurait, alors que je les connaissais par cœur. Non, cela n’était plus possible. Devant moi se dessinait l’éventualité de perdre pour toujours ma maîtresse, si je n’étais pas capable de dompter le désir de m’en délivrer. Et, sur-le-champ, je le domptai !