La Conscience de Zeno
VI L’épouse et la maîtresse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Elle me peignit la situation désespérée dans laquelle elle s’était trouvée à la mort de son père. Pendant des mois et des mois, elle avait dû, avec sa mère, travailler jour et nuit à des ouvrages de broderie que leur commandait un mar-chand. Elle croyait ingénument qu’un secours lui viendrait de la Providence, et elle avait passé des heures à sa fenêtre pour regarder dans la rue, d’où il lui arriverait. Ce fut Copler qui arriva. Maintenant, disait-elle, elle n’avait plus à se plaindre. Et pourtant, elle et sa mère avaient encore bien des inquié-tudes, car cette aide était précaire. S’il fallait reconnaître, un jour, qu’elle n’avait ni voix ni talent, Copler les abandonne-rait. Pour le moment, il parlait de la produire sur une scène de théâtre. Et si c’était un vrai fiasco, qu’arriverait-il ?
S’efforçant toujours de m’apitoyer, elle me raconta que la ruine de sa famille avait aussi détruit un rêve d’amour : son fiancé l’avait abandonnée.
Mais moi, qui songeais à tout autre chose qu’à la plaindre, je lui dis :
— Ce fiancé vous a-t-il embrassée souvent ? Vous a-t-il embrassée comme je le fais ?
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Elle ne put que rire : je ne lui laissais pas le moyen de parler. De mon côté, je voyais surgir devant moi un homme qui me traçait la route.
Cependant, l’heure du déjeuner était passée depuis long-temps et j’aurais dû être de retour à la maison. C’était assez pour aujourd’hui. Il fallait partir. J’étais bien loin du remords qui m’avait tenu éveillé la nuit dernière, et l’inquiétude qui m’avait poussé chez Carla avait entièrement disparu. Pour-tant, je n’étais pas tranquille. Peut-être est-ce mon destin de ne l’être jamais. Non, je n’avais pas de remords, car si Carla m’avait promis tous les baisers que je voudrais, c’était au nom d’une amitié dont Augusta ne pouvait s’offenser. Mais j’éprouvais un mécontentement qui faisait, comme toujours, courir de vagues douleurs dans tout mon organisme, et je crus en découvrir la cause : Carla me voyait sous un faux jour ! Elle pouvait me mépriser en me voyant rechercher à ce point ses caresses, alors que j’aimais Augusta, et peut-être l’estime dont elle me prodiguait les marques se mesurait-elle au grand besoin qu’elle avait de moi.
Cette estime, je décidai de la conquérir vraiment et c’est alors que je prononçai des paroles dont je devais souffrir comme du souvenir d’une lâcheté, d’une trahison gratuite, commise délibérément, sans nécessité et sans aucun profit.
J’étais presque à la porte, quand, avec l’air de quelqu’un qui se confie à contrecœur, je me retournai et dis à Carla :
— Copler vous a parlé de mon affection pour ma femme. C’est vrai. J’estime beaucoup ma femme.
Puis je racontai en détail toute l’histoire de mon ma-riage : comment je m’étais épris de la sœur aînée d’Augusta, qui n’avait pas voulu en entendre parler, car elle était amou-
– 253 – reuse d’un autre, comment je m’étais rabattu sur sa cadette, qui me repoussa également, et comment, ensuite, après un double échec, je m’étais résigné à l’épouser, elle.
Carla crut aussitôt à la véracité de mon récit. Je sus plus tard que Copler avait eu vent de cette histoire, et qu’il la lui avait racontée avec des détails plus ou moins vrais que je venais de rectifier, ou de confirmer.
— Est-elle jolie, votre femme ? me demanda-t-elle, pen-sive.
— Ça dépend des goûts, répondis-je.
Il y avait au fond de ma conscience un quelconque centre de résistance qui agissait encore en moi. J’avais dit que j’estimais ma femme. Je n’avais pas encore dit que je ne l’aimais pas. Je n’avais pas dit qu’elle me plaisait, mais non plus qu’elle ne pouvait pas me plaire. Il me semblait, à ce moment, être tout à fait sincère. Je sais aujourd’hui que, par ces quelques mots, je trahissais à la fois ces deux femmes, tout leur amour et tout le mien.
À vrai dire, je n’étais pas encore tranquille ; il manquait donc quelque chose. Je me souvins de l’enveloppe des bonnes résolutions et l’offris à Carla. Elle l’ouvrit et me la rendit aussitôt en me disant que Copler lui avait remis l’argent du mois quelques jours auparavant et que, pour le moment, elle n’avait besoin de rien. Ce refus ne fit qu’augmenter mon inquiétude. C’était une vieille idée à moi : les femmes vraiment dangereuses n’acceptent pas une petite somme. S’étant aperçue de mon mécontentement, elle eut alors la naïveté délicieuse, que j’apprécie seulement mainte-nant, pendant que j’écris, de me demander quelques cou-
– 254 – ronnes pour acheter des assiettes dont les deux femmes avaient été privées par une catastrophe dans la cuisine.
Et puis arriva une chose qui laissa dans ma mémoire une trace ineffaçable. Au moment de partir, je l’embrassai, mais cette fois elle répondit sans réserve à mon baiser. Le poison avait fait son effet.
— Je vous aime bien, dit-elle ingénument, parce que vous êtes si bon que même la richesse n’a pu vous gâter. Et elle ajouta avec malice : Je sais maintenant qu’il ne faut pas vous faire attendre. C’est la seule chose qu’on ait à craindre avec vous.
Sur le palier, elle me dit encore :
— Puis-je envoyer promener mon professeur de chant, et, par la même occasion, Copler ?
— Nous verrons, répondis-je tout en descendant rapi-dement l’escalier.
Quant au reste, la situation était nette, mais ce point-là restait à éclaircir.
J’en ressentis un tel malaise qu’une fois dans la rue, in-capable de me décider, au lieu d’aller du côté de chez moi, je pris la direction opposée. J’eus presque envie de retourner tout de suite expliquer à Carla quelque chose encore : mon amour pour Augusta. Je pouvais le faire, puisque je n’avais pas dit que je ne l’aimais pas. J’avais seulement oublié d’ajouter, en conclusion à l’histoire véridique de mon ma-riage, que maintenant j’aimais véritablement Augusta. Carla en avait déduit de son côté qu’en réalité je ne l’aimais pas du tout. De là sa réponse ardente à mon baiser et les paroles qui suivirent. Ah ! s’il n’y avait pas eu cet épisode, j’aurais sup-
– 255 – porté plus facilement, me semblait-il, le regard confiant d’Augusta. Avais-je donc oublié si vite combien j’avais été heureux d’apprendre que Carla n’ignorait pas mon amour pour ma femme, et comment, en raison de cette circons-tance, l’aventure que je cherchais m’avait été offerte sous la forme d’une belle amitié agrémentée de baisers ?
Au Jardin public, je m’assis sur un banc et, du bout de ma canne, j’écrivis distraitement sur le sable la date du jour. Puis je me mis à rire avec amertume : je savais que cette date ne marquait pas la fin de mes trahisons. Elle en mar-quait, au contraire, le commencement. Où aurais-je trouvé la force de ne pas retourner chez cette fille si désirable qui m’attendait ? Et puis, j’avais déjà pris vis-à-vis d’elle un en-gagement, un engagement d’honneur. J’avais reçu ses bai-sers et je n’avais pu lui donner que la valeur de quelques as-siettes ! C’était véritablement une dette non réglée qui me liait maintenant à Carla.
Le déjeuner fut triste. Augusta ne m’avait pas demandé d’explications sur mon retard et je ne lui en avais pas donné. Je craignais de me trahir ; d’autant plus que pendant le court trajet du Jardin public à la maison, j’avais roulé dans ma tête le projet de tout avouer et l’histoire de ma faute devait être écrite sur mon front d’honnête homme. Cela aurait été ma seule chance de salut. En lui racontant tout, je me serais mis sous sa protection et sa surveillance. Cette décision m’aurait permis de bonne foi de dater vraiment de ce jour mon ache-minement vers l’honnêteté et vers la santé morale.
À table, on parla de choses indifférentes. Je m’efforçais d’être joyeux, mais n’essayai même pas d’être affectueux. Quant à Augusta, elle semblait à bout de souffle et elle at-tendait évidemment une explication qui ne vint pas.
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Elle alla ensuite continuer le rangement des vêtements d’hiver dans les armoires. Pendant l’après-midi, je l’aperçus plusieurs fois, au fond du long corridor, occupée à ce grand travail avec l’aide d’une servante. Son profond chagrin ne lui ôtait rien de sa saine activité.
Inquiet, je ne pouvais tenir en place et ne cessais d’aller de ma chambre à la salle de bains. J’aurais voulu appeler Augusta et lui dire au moins que je l’aimais, car, pour elle – pauvre sotte –, cela eût suffi. Mais au contraire, je continuai à réfléchir et à fumer.
Naturellement, je passai par diverses phases. Il y eut un moment où mon accès de vertu fit place à une vive impa-tience d’être déjà au lendemain pour courir retrouver Carla. Peut-être ce désir même avait-il été inspiré par quelque bonne résolution. La grande difficulté, au fond, était de me lier tout seul à mon devoir. Un aveu, qui m’eût assuré la col-laboration de ma femme, était impensable. Restait Carla : le serment sauveur, je pouvais le faire sur ses lèvres, dans un dernier baiser. Mais qui était Carla ? Le chantage même n’était pas le plus grand péril que je courais avec elle. De-main, elle serait ma maîtresse, et après, qu’arriverait-il ? Je la connaissais seulement par ce qu’en avait dit cet imbécile de Copler. Sur des informations provenant d’une pareille source, un homme plus prudent que moi, Olivi par exemple, n’aurait même pas accepté de conclure une affaire commer-ciale.
Toute la belle et saine activité qui rayonnait d’Augusta et se répandait dans ma maison allait être gaspillée. Le trai-tement radical que j’avais entrepris dans ma quête éperdue pour recouvrer la santé avait échoué : je demeurais plus ma-
– 257 – lade que jamais, marié pour mon malheur et pour celui des autres.
Plus tard, quand je fus effectivement l’amant de Carla et que je repensai à ce triste après-midi, je n’arrivai pas à com-prendre comment, avant de m’engager davantage, je ne m’étais pas arrêté, avec une résolution virile. J’avais tant dé-ploré ma trahison avant de la commettre que j’aurais dû croire facile de l’éviter. On peut toujours rire d’une sagesse qui arrive après coup, mais celle qui vient à temps est-elle moins dérisoire, puisqu’elle ne sert à rien ? Dans mon carnet d’adresses, à la lettre C (Carla), la date du jour où je vécus ces heures d’angoisse fut marquée en gros caractères, avec cette mention : “dernière trahison”. Mais la première trahi-son effective, celle qui m’engagea à commettre les suivantes ne devait avoir lieu, en fait, que le lendemain.
Vers la fin de l’après-midi, ne sachant à quoi m’occuper, je pris un bain. Je sentais sur mon corps une souillure et j’éprouvais le besoin de me laver. Mais une fois dans ma bai-gnoire, je pensai : “Pour me nettoyer, être vraiment net, il faudrait que je sois capable de me dissoudre tout entier dans cette eau.” En moi, toute volonté était si bien abolie que je ne pris même pas la peine de m’essuyer soigneusement avant de me rhabiller. Le jour tomba. Je restai longtemps à ma fenêtre à regarder, dans le jardin, les feuilles nouvelles des arbres. Je fus pris de frissons et, avec une certaine satis-faction, je pensai que c’était un accès de fièvre. Je ne souhai-tais pas la mort, mais la maladie ; une maladie qui me servi-rait de prétexte pour faire ce que je voulais, ou qui m’en em-pêcherait.
Après avoir hésité quelque temps, Augusta vint me cher-cher. Quand je la vis si douce, sans un mot de reproche, mes
– 258 – frissons augmentèrent jusqu’à me faire claquer des dents. Ma femme, très effrayée, m’obligea à me mettre au lit ; je grelot-tais toujours, mais je savais que je n’avais pas de fièvre, et je ne voulus pas qu’elle fît appeler le médecin, car je savais à quoi m’en tenir. Je la priai seulement d’éteindre la lampe, de s’asseoir à côté de moi et de rester là, sans parler. Combien de temps restâmes-nous ainsi, je ne sais. J’avais repris un peu de chaleur et aussi une certaine confiance. Pourtant, mon esprit était encore troublé, et, quand elle reparla de faire venir le médecin, je dis à Augusta que je connaissais la cause de cette crise et que plus tard je la lui dirais. Je reve-nais à l’idée de tout avouer : il ne me restait pas d’autre issue pour me libérer d’une telle oppression.
Un long silence s’écoula encore. À un moment, je m’aperçus qu’Augusta avait quitté son fauteuil et se penchait sur moi. J’eus peur. Peut-être avait-elle tout deviné. Elle prit ma main et la caressa, puis posa légèrement ses doigts sur mon front pour voir s’il était chaud. Enfin, elle me dit :
— Tu devais t’y attendre ! Pourquoi ce douloureux éton-nement ?
Je fus surpris de ces paroles étranges et en même temps qu’elles aient été prononcées dans un sanglot étouffé. Il était clair qu’elle ne faisait pas allusion à mon aventure. Comment aurais-je pu prévoir que j’étais ainsi fait ? Je lui demandai, avec une certaine brusquerie :
— Mais que veux-tu dire ? À quoi devais-je m’attendre ?
Elle murmura, confuse.
— À l’arrivée du père de Guido pour les noces d’Adeline…
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J’avais fini par comprendre : elle croyait que je souffrais à cause du mariage imminent de sa sœur. Il me sembla qu’en vérité elle me faisait tort. Non, je n’étais pas coupable d’un tel crime ! Je me sentis tout à coup pur et innocent comme l’enfant qui vient de naître ; j’étais délivré du poids qui m’écrasait. Je sautai du lit :
— Tu t’imagines que je souffre parce qu’Adeline se ma-rie ? Tu es folle ! Depuis que nous sommes mariés, je ne pense plus à elle. Je ne me souvenais même pas que le si-gnor Cada venait d’arriver ! Je l’embrassai et l’étreignis avec tout mon désir et une sincérité si évidente qu’elle eut honte de son soupçon.
Tout nuage disparut de son visage ingénu et nous nous empressâmes d’aller dîner, car nous avions grand faim l’un et l’autre. À cette même table où nous avions tant souffert quelques heures plus tôt, nous étions maintenant assis face à face, comme deux bons camarades en vacances.
Pendant le repas, elle me rappela que je lui avais promis de lui dire la cause de mon malaise. J’inventai une maladie, cette maladie qui devait me donner la faculté de faire tout ce qui me plaisait, sans commettre de faute. Je lui racontai que, le matin, pendant la conversation des deux vieux messieurs, je m’étais senti déjà profondément abattu. Puis j’étais allé prendre chez l’opticien les lunettes qu’on m’avait prescrites. Ce signe de vieillesse m’avait peut-être impressionné ; bref, pendant des heures et des heures, j’avais marché sans but à travers les rues de la ville. Je lui dis quelque chose aussi des rêves dont j’avais tant souffert, ce qui était une ébauche de confession. Enfin, sans qu’il y ait de lien évident avec les ma-ladies imaginaires, j’en vins à parler de notre sang, de l’incessante circulation qui entretient la vie en nous, qui nous
– 260 – tient debout, nous rend capables de pensée et d’action, et su-jets, par là, au péché et au remords. Elle ne comprit pas qu’il s’agissait de Carla, mais il me semblait l’avoir dit.
Après le dîner, je chaussai mes lunettes et fis semblant de lire le journal ; mais ces verres me troublaient la vue, et cela me mit dans une sorte de léger état d’ébriété. Je conti-nuais à faire le malade, et je lui dis que je ne comprenais rien à ce que je lisais.
Je passai la nuit presque sans dormir. Je pensais à Car-la ; j’attendais son étreinte avec un désir intense. C’est bien elle que je désirais, la jeune fille aux belles tresses en dé-sordre et à la voix si musicale lorsqu’on ne lui imposait pas une note ; je la désirais pour tout ce que j’avais souffert déjà à cause d’elle. Cependant, pendant toute la nuit, ce désir fut accompagné d’une résolution irrévocable : je serais sincère avec Carla. Avant qu’elle ne se donne à moi, je lui dirais toute la vérité sur mes sentiments pour Augusta. À cette idée, je me mis à rire tout seul : il n’était pas ordinaire d’aller conquérir une femme en lui déclarant qu’on en aimait une autre. Carla retournerait peut-être à son attitude passive. Et puis ? que pouvait-elle faire qui diminuât le prix d’une sou-mission dont je me croyais sûr ?
Le lendemain matin, tout en m’habillant, je me répétais les paroles que j’allais lui dire. Il fallait qu’elle apprît, avant d’être à moi, qu’Augusta avait conquis mon respect et mon amour par son caractère et par sa santé. Quant à expliquer ce que j’entendais par santé, il me faudrait pour cela bien des mots, et qui ne seraient pas inutiles à l’éducation de Carla.
En prenant le café, j’étais si absorbé par la préparation de mon discours qu’Augusta ne reçut de moi d’autre marque d’affection qu’un baiser distrait, avant de sortir. Et pourtant,
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Dieu sait si j’étais tout à elle ! Je n’allais à Carla que pour en-flammer à nouveau ma passion pour elle.
En entrant dans le salon de Carla, j’eus la bonne surprise de la trouver seule et déjà prête. Tout de suite, je l’attirai à moi et l’embrassai passionnément mais elle me repoussa avec une énergie dont je fus épouvanté. Une véritable vio-lence ! Elle ne voulait rien savoir et j’en demeurai bouche bée, debout au milieu de la chambre, douloureusement déçu.
— Ne voyez-vous pas que la porte est restée ouverte ? dit Carla, qui s’était reprise. Et quelqu’un descend l’escalier.
Je pris l’attitude d’un visiteur cérémonieux jusqu’à ce que l’importun fût passé. Alors nous fermâmes la porte, et elle pâlit en voyant que je tournai la clef. Ainsi tout était clair. Un instant après, dans mes bras, elle murmurait d’une voix étouffée :
— Tu le veux ? Vraiment, tu le veux ?
Elle m’avait tutoyé, et cela fut décisif. Je lui répondis immédiatement :
— Mais je ne désire rien d’autre !
J’avais oublié que j’avais d’abord quelque chose à éclaircir : mes rapports avec Augusta.
Ayant négligé d’en parler avant, j’aurais voulu le faire après. Seulement, c’était difficile. Carla venait de se donner à moi ; l’entretenir d’autre chose aurait diminué la valeur d’un abandon. Le plus grossier des hommes sait qu’on ne peut faire une chose pareille, même si tout le monde sait qu’il n’y a pas de comparaison entre l’importance de cet abandon avant qu’il se produise ou immédiatement après. C’est faire une grave offense à une femme qui vient de nous ouvrir ses
– 262 – bras pour la première fois que de lui dire : “Avant tout, je dois expliquer ce que je te disais hier…” Hier ! Tout ce qui est arrivé hier ne mérite plus d’être mentionné.
Si un galant homme ne peut sentir cela, tant pis pour lui ; qu’il s’arrange au moins pour qu’on ne s’en aperçoive pas.
Je fus certainement ce galant homme, car pour dissimu-ler ma préoccupation, je commis une erreur que la sincérité aurait rendue impossible :
— Comment se fait-il que tu te sois donnée à moi ? de-mandai-je à Carla. Comment ai-je mérité une chose pareille ?
Voulais-je exprimer ma gratitude ou réprouver sa con-duite ? Il est probable que j’essayais plutôt d’entrer dans la voie des explications.
Elle, un peu étonnée, leva les yeux pour voir quel air j’avais.
— Mais, il me semble que c’est toi qui m’as prise, et sou-rit tendrement pour montrer qu’elle ne me le reprochait pas.
Je me souvins que les femmes exigent qu’on dise qu’elles ont été prises. Puis elle s’aperçut elle-même qu’elle s’était trompée, que ce sont les choses qui se prennent, et les personnes qui se laissent prendre ; et elle murmura :
— Je t’attendais. Tu étais le chevalier qui devait venir me délivrer. Évidemment, ce n’est pas bien que tu sois ma-rié, mais comme tu n’aimes pas ta femme, je sais, du moins, que mon bonheur ne détruit pas celui d’une autre.
Je fus saisi de ma douleur au côté avec une intensité telle que je dus m’arrêter de l’embrasser. Je ne m’étais donc
– 263 – pas exagéré l’importance de mes paroles inconsidérées ! C’était bien mon mensonge qui avait décidé Carla à devenir ma maîtresse ! Si je lui parlais maintenant de mon amour pour Augusta, elle aurait le droit de me reprocher de l’avoir trompée. Rectifications et explications n’étaient plus pos-sibles à cette heure. Mais il y aurait peut-être plus tard une occasion de s’expliquer et de clarifier les choses. En atten-dant, voilà qu’un nouveau lien se nouait entre nous.
Là même, à côté de Carla, je sentis renaître tout entier mon amour pour Augusta. Je n’aurais eu qu’un seul désir : courir auprès de ma vraie femme, simplement pour la re-trouver à sa besogne de fourmi laborieuse, rangeant nos vê-tements d’hiver, dans une atmosphère de camphre et de naphtaline.
Mais le devoir me retenait, et ce devoir fut très pénible à cause d’un incident qui me troubla beaucoup parce que j’y vis une nouvelle menace du sphinx auquel j’avais affaire. Carla me dit que la veille, tout de suite après mon départ, le professeur de chant était venu et qu’elle l’avait tout simple-ment mis à la porte.
Je ne pus dissimuler un geste de contrariété. Cela reve-nait à mettre Copler au courant de notre liaison !
— Que dira Copler ? m’écriai-je.
Elle se mit à rire, et se réfugiant dans mes bras :
— N’avons-nous pas dit que nous le mettrions dehors, lui aussi ?
Elle était bien mignonne, mais je ne me laissais plus convaincre.
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Je trouvai immédiatement l’attitude qu’il fallait prendre, celle d’un pédagogue, qui me permettait de donner cours à mon ressentiment de n’avoir pu parler de ma femme comme j’aurais voulu.
— En ce monde, lui dis-je, il faut travailler, car c’est un monde dur (elle aurait dû le savoir !), un monde où ne survi-vent que les forts. Et si je venais à mourir, que deviendrait-elle ? J’avais laissé entrevoir l’éventualité de mon abandon, de façon telle qu’elle ne pût s’en offenser et en fait, elle en fut touchée. Puis, dans l’intention évidente de la rabaisser, j’ajoutai qu’avec ma femme, il me suffisait d’exprimer un dé-sir pour qu’il fût aussitôt exaucé.
— Eh bien ! dit-elle, résignée, nous ferons dire au profes-seur de revenir !
Puis elle essaya de me communiquer son antipathie pour cet homme. C’était un vieillard déplaisant dont il lui fallait, tous les jours, subir la présence et qui lui faisait répéter indé-finiment les mêmes exercices ne servant à rien, strictement à rien. Elle n’avait connu quelques bonnes journées que lors-qu’il était malade. Elle avait même souhaité le voir mourir, mais elle n’avait pas de chance !
Enfin dans un retour violent sur sa jeunesse désespérée, elle répéta avec plus de force qu’elle n’avait pas de chance, qu’elle n’avait vraiment jamais eu de chance ! Quand elle se rappelait m’avoir aimé parce qu’elle avait cru deviner en moi, dans mes paroles, dans mes yeux, la promesse d’une vie plus libre, moins étriquée, moins ennuyeuse, elle ne pou-vait s’empêcher de pleurer.
C’est ainsi que je connus tout de suite ces sanglots qui m’agaçaient. Ils étaient si violents que tout son faible corps
– 265 – en était secoué. J’eus l’impression d’une brusque atteinte à mon argent et à ma liberté.
— Mais, lui dis-je, crois-tu que ma femme n’a rien à faire en ce monde ? En ce moment même, pendant que nous ba-vardons, elle a les poumons attaqués par le camphre et la naphtaline.
Elle sanglota :
— La maison, les armoires, les vêtements… Elle a bien de la chance !
Je pensai, avec irritation, qu’elle aurait voulu que je cou-russe lui acheter tout cela pour lui procurer l’occupation souhaitée. Grâce à Dieu, je ne laissai pas paraître ma colère et j’obéis à la voix du devoir qui me criait : “Sois caressant pour cette pauvre petite qui s’est donnée à toi.” Je fus donc caressant ; je passai légèrement ma main sur ses cheveux.
Alors ses sanglots s’apaisèrent, et elle laissa couler ses larmes, comme une pluie après l’orage.
— Tu es mon premier amant, me dit-elle, et j’espère que tu continueras à m’aimer.
Premier amant, cela donne à penser qu’il y en aura un second. D’ailleurs, cette déclaration ne me toucha pas beau-coup. Elle arrivait un peu tard : depuis une bonne demi-heure, il n’était plus question de cela. Et puis, n’y avait-il pas là encore une menace ? Une femme s’imagine avoir tous les droits sur son premier amant. Je lui murmurai doucement à l’oreille :
— Et toi, tu es ma première amante… depuis mon ma-riage.
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La douceur de la voix dissimulait la tentative d’égaliser les situations.
Peu de temps après je la quittai, car je n’aurais voulu à aucun prix arriver en retard pour le déjeuner. Avant de par-tir, je tirai de nouveau de ma poche l’enveloppe “des bonnes résolutions”. Je l’appelais ainsi car elle résultait d’une réso-lution excellente. J’éprouvais le besoin de payer pour me sentir plus libre. Comme la première fois, Carla refusa dou-cement. J’éprouvai alors une violente colère que je me retins de manifester, sinon en hurlant des paroles très douces. Je criais pour ne pas la battre, mais personne n’aurait pu s’en apercevoir. Sa possession, lui dis-je, avait mis le comble à mes désirs ; mais je voulais, en assurant sa vie, la sentir mienne plus étroitement encore. Et comme j’avais hâte de m’en aller, je résumai en quelques mots ma pensée qui, criée de la sorte, devint fort brutale :
— Tu es ma maîtresse, n’est-ce pas ? Eh bien ! ton entre-tien me regarde.
Terrifiée, elle ne résista plus et prit l’enveloppe en levant les yeux sur moi avec anxiété, et en se demandant où était la vérité : dans mon hurlement de haine ou dans les mots d’amour avec lesquels je lui avais accordé tout ce qu’elle avait désiré. Pourtant, elle se rasséréna un peu lorsqu’en la quittant, j’effleurai son front de mes lèvres. Quand je fus dans l’escalier, il me vint à l’esprit que Carla, ayant reçu de l’argent et comprenant que je me chargeais de son avenir, pourrait bien mettre Copler à la porte, s’il venait la voir dans l’après-midi. J’aurais voulu remonter pour lui recommander de ne pas me compromettre par un tel geste. Mais je n’en avais pas le temps ; il me fallait au plus tôt rentrer à la mai-son.
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Quand le docteur lira ce manuscrit, il pensera, je le crains, que Carla aurait été, elle aussi, un bon sujet à psy-chanalyser. Son consentement total, précédé du congé don-né au professeur de chant, lui semblera peut-être avoir été trop rapide. Moi-même j’avais l’impression qu’en échange de son amour, elle s’attendait à trop de concessions de ma part. Il me fallut des mois, de longs mois, pour arriver à mieux comprendre cette pauvre enfant. Il est probable qu’elle se donna pour se libérer de l’inquiétante tutelle de Copler, et elle dut éprouver une douloureuse surprise en s’apercevant qu’elle s’était livrée en vain, puisqu’on continuait à exiger d’elle ce qui lui pesait tant, à savoir d’apprendre à chanter. Elle était encore dans mes bras et elle apprenait qu’elle de-vait continuer le chant. D’où cette déception et cette colère qui l’empêchaient de trouver les mots justes. L’un et l’autre, pour des raisons différentes, nous dûmes prononcer des pa-roles bien étranges. Quand elle commença à m’aimer, elle re-trouva tout le naturel dont l’avaient privée ses calculs. Pour moi, je ne sus jamais être naturel avec elle.
Tout en partant, je pensais encore : “Si elle savait com-bien j’aime ma femme, elle se comporterait autrement.” Quand elle le sut, elle se comporta en effet bien différem-ment.
Une fois dehors, je respirai la liberté et je ne souffris pas de l’avoir compromise. Il restait du temps jusqu’au lende-main, et je trouverais peut-être une échappatoire aux diffi-cultés qui me menaçaient. En courant chez moi, j’eus même le courage de m’en prendre à l’ordre social comme s’il avait été responsable de mes fautes. Ne devrait-il pas permettre de faire l’amour de temps en temps (de temps en temps seule-ment) avec des femmes qu’on n’aime pas du tout, sans avoir à craindre les conséquences ? De remords, il n’y avait pas
– 268 – trace en moi. Aussi, je pense que le remords n’est pas le re-gret d’une mauvaise action commise, mais plutôt le senti-ment intime d’une disposition coupable. La partie supérieure du corps se penche sur la partie inférieure, la regarde, la juge, elle est effrayée de sa difformité et cette répulsion, c’est le remords. Dans la tragédie antique aussi, la victime ne re-venait pas à la vie et pourtant le remords s’estompait. C’est que, l’âme étant guérie de sa laideur, les larmes d’autrui n’importaient plus. Comment aurais-je éprouvé du remords quand je retournais avec tant d’amour et de joie à ma femme légitime ? Depuis longtemps je ne m’étais senti le cœur si pur.
Pendant le déjeuner je fus, sans aucun effort, gai et af-fectueux avec Augusta. Il n’y eut pas, ce jour-là, la moindre fausse note entre nous. Rien d’excessif. J’étais simplement ce que je devais être avec ma femme, honnêtement et assu-rément mienne. Il m’arriva, à d’autres moments, de lui té-moigner une tendresse plus démonstrative. C’est quand il y avait en moi une sorte de lutte entre mes deux amours. J’exagérais alors les marques de mon affection pour mieux cacher à Augusta l’ombre d’une autre femme alors suffisam-ment forte entre nous ; si bien, je dois le dire, que ma femme me préférait quand je n’étais pas totalement et très sincère-ment sien.
J’étais moi-même un peu surpris de me trouver si tran-quille. J’attribuais ce calme au fait d’être parvenu à faire ac-cepter à Carla cette enveloppe “des bonnes résolutions”. Ce n’est pas que je croyais être ainsi quitte envers elle ; mais j’avais commencé, me semblait-il, à me libérer d’une dette. Pendant toute la durée de mes relations avec Carla, la ques-tion d’argent fut malheureusement ma plus grande préoccu-pation. J’avais une réserve dans un coin bien caché de ma
– 269 – bibliothèque afin d’être prêt à faire face à quelqu’une de ces exigences que je redoutais si fort de la part de ma maîtresse. Plus tard, après que Carla m’eut abandonné en me le lais-sant, ce petit trésor trouva son emploi pour tout autre chose.
Nous devions, ce jour-là, dîner et passer la soirée chez mon beau-père. C’était un repas auquel n’étaient invités que les membres de la famille et qui devait remplacer le banquet traditionnel, prélude à la noce qui devait avoir lieu le surlen-demain. Guido voulait profiter d’une amélioration (qu’il croyait devoir être passagère) de la santé de Giovanni pour se marier.
De bonne heure dans l’après-midi, nous nous rendîmes, Augusta et moi, chez mes beaux-parents. En route, je lui rappelai comment, la veille, elle m’avait soupçonné de souf-frir encore à la pensée de ce mariage. Elle eut honte de ce soupçon et je lui tins de longs discours sur mon innocence : “En rentrant à la maison, je ne me souvenais même pas que ce soir même, il y avait cette fête qui devait précéder les noces !”
On n’avait invité que les membres de la famille, mais les parents Malfenti avaient voulu que le banquet fût organisé solennellement. On avait prié Augusta de venir aider à pré-parer la table. Alberte ne voulait pas en entendre parler. Elle venait d’obtenir un prix dans un concours littéraire avec une comédie en un acte, et ne s’occupait, pour l’instant, que de la réforme du théâtre national. C’est ainsi que nous restâmes, Augusta et moi, autour de cette table, avec, pour nous se-conder, une femme de chambre et Luciano, un jeune garçon de bureau de Giovanni, qui avait autant de talent pour les besognes domestiques que pour celles du bureau.
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J’aidais à porter des fleurs sur la table et à les disposer avec art.
— Tu vois, dis-je à Augusta, je contribue moi aussi à leur bonheur ; et si l’on me demandait de préparer leur lit nuptial, je le ferais avec la même sérénité !
Un peu plus tard, nous allâmes rejoindre les deux fian-cés, revenus d’une visite officielle. Nous les trouvâmes ca-chés dans un petit coin reculé du salon et je suppose que, jusqu’à notre arrivée, ils avaient passé leur temps à se béco-ter. Adeline n’avait même pas retiré sa robe de promenade ; ses joues étaient encore colorées par la chaleur ; elle était tout à fait charmante.
Pour dissimuler toute trace des baisers qu’ils avaient échangés, ils voulurent nous faire croire qu’ils avaient eu une discussion scientifique. C’était stupide et peut-être même hors de propos. Tenaient-ils à nous exclure de leur intimité, ou pensaient-ils que leurs baisers risquaient de faire souffrir quelqu’un ? Pour ma part, ma bonne humeur n’en était nul-lement altérée. Adeline, disait Guido, ne voulait pas croire que certaines guêpes, avec une seule piqûre, paralysent des insectes plus forts qu’elles, et peuvent ainsi les conserver vi-vants pour servir à leurs petits de nourriture toujours fraîche. Il me semblait bien avoir entendu parler d’une chose mons-trueuse dans la nature, mais je ne voulus pas donner à Guido le plaisir d’avoir raison, et je lui répondis en riant :
— Pourquoi me dis-tu ça à moi ? Suis-je une guêpe ?
Après quoi, nous laissâmes nos amoureux à de plus agréables occupations. Mais je commençais à trouver le temps un peu long, et j’aurais bien voulu rentrer à la maison et attendre dans mon bureau l’heure du repas.
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Dans le vestibule, je rencontrai le docteur Paoli qui sor-tait de la chambre de mon beau-père. Ce jeune médecin avait déjà su se faire une bonne clientèle. Il était très blond, avec un visage blanc et rose de gros garçon. Mais, derrière ses lu-nettes, de larges yeux, dont le regard s’attachait aux choses comme une caresse, suffisaient à donner à toute sa personne un air de sérieux et d’autorité. Maintenant que je le connais aussi bien que le docteur S. – le psychanalyste –, il me semble que celui-ci concentre intentionnellement son regard sur l’objet de son investigation, au lieu que Paoli promène sur les choses une inlassable curiosité. Paoli voit son client et le voit bien, mais il voit aussi la femme de son client et la chaise où elle s’appuie. Lequel des deux traite le mieux ses malades, Dieu seul le sait ! Pendant la maladie de mon beau-père, j’allais souvent voir Paoli pour lui recommander de ca-cher à la famille l’imminence de la catastrophe, et je me sou-viens qu’un jour, après m’avoir regardé plus longtemps qu’il ne m’aurait plu, il me dit en souriant :
— Mais vous adorez votre femme !
C’était un bon observateur ; en effet, j’adorais alors ma femme qui avait tant de chagrin pour la maladie de son père, et que je trompais journellement.
Il nous dit que Giovanni allait encore mieux que la veille. Pour le moment, il n’avait pas de craintes, la saison étant très favorable, et il assurait que les nouveaux mariés pou-vaient partir en voyage en toute tranquillité ; bien entendu, ajoutait-il prudemment, sauf complications imprévues. Son pronostic se trouva juste, car il y eut précisément des com-plications imprévues.
Au moment de prendre congé, il se rappela que nous connaissions un certain Copler auprès de qui il avait été ap-
– 272 – pelé en consultation le jour même. Il l’avait trouvé atteint de paralysie rénale. La paralysie s’était annoncée par un affreux mal de dents, ce qui était un symptôme grave mais laissant place toutefois à un certain doute.
— Il peut vivre encore quelque temps, ajouta-t-il, à con-dition de durer jusqu’à demain.
Augusta, très émue, me pria, les larmes aux yeux, de courir tout de suite auprès de notre pauvre ami. Après un instant d’hésitation, j’accédai à son désir, et je le fis volon-tiers, car mon cœur fut aussitôt tout rempli de Carla. Comme j’avais été dur pour la pauvre enfant ! Copler disparu, elle al-lait se trouver plus solitaire encore dans son petit logement. Elle ne risquait plus maintenant de me compromettre, n’ayant plus de communication avec mon entourage. Il fallait la voir sans retard pour effacer l’impression qu’avait dû lui faire mon attitude sévère de la matinée.
J’eus pourtant la prudence de passer d’abord chez Copler. Je voulais quand même pouvoir dire à Augusta que je l’avais vu.
Je connaissais déjà le modeste mais digne et confortable appartement qu’il habitait, Corsia Stadion : trois pièces qu’un vieux retraité lui avait cédées sur les cinq qu’il occupait. C’est le retraité qui me reçut : un gros homme essoufflé, avec des yeux rouges, qui ne cessait d’aller et venir dans le petit couloir sombre. Le médecin traitant, me dit-il, venait de se retirer après avoir constaté le commencement de l’agonie. Il parlait à voix basse, haletante, comme s’il eût craint de trou-bler le repos du moribond et, comme lui, je baissai la voix. C’est une marque instinctive de respect comme nous autres hommes le sentons, mais il n’est pas sûr que les mourants ne préféreraient pas, pour les accompagner dans leur dernière
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étape, des voix claires et sonores qui leur rappelleraient la vie.
Je m’arrêtai quelques instants devant la porte de la chambre où le pauvre Copler, assisté d’une sœur de la Chari-té, mesurait sa dernière heure de son râle régulier. Dans sa respiration bruyante, on distinguait deux sons : l’un hésitant quand il aspirait l’air, l’autre, précipité quand il l’expirait (était-ce la hâte de mourir ?). Puis il y avait une pause, et je me disais que quand cette pause se prolongerait, alors com-mencerait la vie nouvelle.
Le vieil homme aurait voulu me faire entrer dans la chambre mais je refusai. Trop de mourants m’avaient regar-dé avec une expression de reproche.
Sans attendre que la pause se prolongeât, je courus chez Carla. Je frappai à la porte de son salon qui était fermée à clef. Pas de réponse. Impatienté, je frappai plus fort, à coups de pied. L’autre porte du logement s’ouvrit alors derrière moi et la voix de la mère de Carla cria :
— Qui est là ? En même temps, la vieille dame avança la tête, craintivement. Quand elle m’eut reconnu, dans la clarté jaune qui venait de la cuisine, je m’aperçus qu’elle devenait toute rouge sous ses cheveux blancs. Carla n’était pas là, et elle m’offrit de m’ouvrir la porte du salon, qu’elle considérait comme la seule pièce digne de me recevoir. Mais je lui dis de ne pas se déranger, j’entrai dans la cuisine et m’assis, sans façon, sur une chaise de bois. Au milieu du fourneau, une marmite était posée sur un petit feu de charbon. Je dis à la vieille qu’il ne fallait pas, pour moi, négliger la préparation du dîner. Elle me rassura : “Ce sont des haricots ; ils ne sont jamais trop cuits”, me répondit-elle. Je me sentis attendri par la pauvreté du repas, dans cette maison qu’il m’appartenait
– 274 – désormais d’entretenir seul, et cela atténua mon dépit de n’avoir pas rencontré ma maîtresse prête à m’accueillir.
La vieille dame était restée debout, bien que je l’eusse priée plusieurs fois de s’asseoir. Brusquement, je lui dis que j’étais venu annoncer à la signorina Carla une très triste nouvelle : Copler était mourant.
Du coup, les bras lui tombèrent et elle dut s’asseoir.
— Seigneur ! murmura-t-elle. Qu’allons-nous faire main-tenant ?
Puis, s’avisant que la chose était encore pire pour Copler, elle ajouta d’une voix plaintive :
— Ce pauvre monsieur ! Si bon !
Elle avait déjà le visage baigné de larmes. Évidemment, elle ne savait pas que si ce malheureux n’était pas mort à temps, il aurait été mis à la porte de la maison. Cela aussi me rassura. J’étais vraiment sûr d’une discrétion absolue !
Pour la tranquilliser, je lui dis que tout ce que Copler avait fait jusqu’ici pour elles, je continuerais à le faire. Elle protesta qu’elle ne pleurait pas pour elle-même (tant de bonnes gens les entouraient !) mais pour le destin de leur grand bienfaiteur.
Elle voulut savoir de quelle maladie il mourait. En lui ra-contant de quelle façon la crise s’était annoncée, je me sou-vins de la discussion que j’avais eue avec Copler sur l’utilité de la douleur. Voilà donc que ses nerfs dentaires s’étaient mis à crier au secours parce qu’un mètre plus bas, ses reins ne fonctionnaient plus ! J’étais si indifférent au sort de l’ami dont je venais d’écouter les derniers râles, que je continuais à argumenter plaisamment contre lui ! Nous comprenons par
– 275 – là, lui aurais-je dit, s’il avait pu m’entendre, que les nerfs du malade imaginaire peuvent bien, à leur tour, être sensibles à une maladie qui sévit à des kilomètres de distance. N’ayant plus grand-chose à dire, j’acceptai d’aller attendre Carla dans son petit salon. J’ouvris le Garcia et tentai d’en lire quelques pages, mais l’art du chant ne m’intéressait guère.
Quelques instants plus tard, la mère de Carla vint me re-joindre. Elle était inquiète de ne pas voir revenir sa fille, qui était sortie, me dit-elle, pour acheter des assiettes dont elles avaient un besoin urgent. Ma patience commençait à s’épuiser et je lui répondis sur un ton de brusquerie :
— Vous avez encore cassé des assiettes ? Vous ne pour-riez pas faire plus attention ?
Je me débarrassai ainsi de la vieille dame qui s’en alla en bredouillant :
— Rien que deux… c’est moi qui les ai cassées…
Cet incident me procura un moment d’hilarité. Car je sa-vais que toute la vaisselle de la maison avait été brisée, et non pas par la faute de la vieille, mais bien par Carla. Elle était, je l’appris plus tard, rien moins que douce pour sa mère, si bien que celle-ci avait une peur folle de trop parler avec leurs protecteurs de ce que faisait sa fille. Un jour, pa-raît-il, elle avait naïvement raconté à Copler que les leçons de chant ennuyaient beaucoup Carla. Copler s’était mis en colère contre sa protégée et celle-ci s’en était prise à sa mère.
Ma délicieuse maîtresse finit enfin par rentrer. Je l’aimai avec violence, rageusement. Elle balbutia, ravie :
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— Et moi qui doutais de ton amour ! Toute la journée, j’ai eu envie de me tuer pour m’être abandonnée à un homme qui tout de suite après m’avait traitée si mal.
Je lui expliquai que j’étais sujet à de violents maux de tête, et c’est une excuse à laquelle j’eus recours plusieurs fois quand je me trouvais dans une situation telle qu’il me fallait résister de toutes mes forces pour ne pas rentrer chez moi au pas de course. Je commençais à me former ! En attendant nous pleurâmes ensemble le pauvre Copler, ensemble dans toute la force du terme.
Carla n’était d’ailleurs pas indifférente à la terrible fin de son bienfaiteur. Je la vis pâlir en en parlant.
— Je me connais, dit-elle ; pendant longtemps j’aurai peur de rester seule. Il me faisait tellement peur déjà quand il était vivant !
Et, pour la première fois, timidement, elle me demanda de rester toute la nuit avec elle. Je n’en avais nulle envie et je n’aurais même pas voulu retarder mon départ d’une demi-heure. Mais toujours attentif à ne pas révéler à la pauvre fille le fond de mon cœur que j’étais le premier à déplorer, je lui représentai que la chose était impossible à cause de la pré-sence de sa mère.
— Allons ! fit-elle, avec une moue dédaigneuse, nous transporterions le lit ici. Maman ne se risquera pas à m’espionner.
Je lui racontai alors qu’on m’attendait à la maison pour le banquet de noces, puis je profitai de l’occasion pour lui déclarer que d’ailleurs il ne me serait jamais possible de pas-ser la nuit avec elle. Ayant pris tout à l’heure la résolution d’être bon, j’arrivai à maîtriser le ton de ma voix qui resta
– 277 – donc toujours affectueux ; mais toute concession que je fe-rais ou que j’aurais laissé espérer reviendrait, me semblait-il, à un nouvel acte de trahison envers Augusta, et je ne voulais plus en commettre.
Je me rendis compte à ce moment-là que ce qui me liait le plus fortement à Carla, c’était ce parti pris de bonté à son égard, et puis les mensonges sur mes sentiments pour Au-gusta que peu à peu il fallait atténuer et, finalement, effacer. Je m’y employai tout de suite, mais avec la prudence voulue, connaissant trop les avantages que j’avais retirés de mon mensonge. J’avais, lui dis-je, conscience de mes obligations envers ma femme qui était si estimable, qui certainement au-rait mérité d’être mieux aimée, à qui enfin je n’aurais jamais voulu faire savoir que je la trompais.
Carla me sauta au cou.
— C’est comme ça que je t’aime, bon et compatissant, tel que je t’ai jugé dès le premier jour. Jamais je n’essaierai de faire du mal à cette pauvre femme.
Il ne me plaisait guère d’entendre qualifier Augusta de pauvre femme, mais je savais gré de sa douceur à la pauvre Carla. Et c’était une bonne chose qu’elle n’eût pas de haine pour mon épouse. Je voulus lui témoigner ma reconnais-sance, lui donner une marque d’affection. Je cherchai la-quelle et je finis par trouver. Elle aurait, elle aussi, sa buan-derie ; je l’autorisai à ne pas rappeler son professeur de chant.
Elle me remercia par un élan de tendresse dont je l’aurais dispensée, mais que je supportai vaillamment. Puis elle me confia qu’elle n’abandonnerait jamais le chant : elle chantait toute la journée, mais à sa guise. Et elle voulut
– 278 – même me faire entendre immédiatement une de ses ro-mances. Je m’y refusai avec énergie et, là-dessus, je la quit-tai assez grossièrement. Je suppose que cette nuit-là encore elle pensa au suicide, mais je ne lui laissai pas le temps de m’en faire l’aveu.
Je retournai chez Copler, afin de porter à Augusta les dernières nouvelles du malade pour lui faire croire que j’étais censé avoir passé tout ce temps auprès de lui. Copler était mort il y avait à peu près deux heures, aussitôt après mon départ. J’entrai dans la chambre mortuaire, suivi du vieux re-traité qui n’avait cessé d’arpenter le corridor. Le corps déjà habillé était étendu sur le lit, un crucifix entre les doigts. Le vieux me dit à voix basse qu’on avait fait toutes les formali-tés et qu’une nièce du défunt viendrait veiller cette nuit au-près du cadavre.
J’aurais pu m’en aller ; mon pauvre ami n’avait plus be-soin de rien. Je restai pourtant quelques minutes à le regar-der. J’aurais aimé sentir jaillir de mes yeux une larme sincère de pitié pour ce malheureux ; il avait lutté bien longtemps contre la maladie ; il avait essayé, finalement, de s’en ac-commoder. “C’est douloureux !” dis-je. La maladie, pour la-quelle il existait tant de remèdes, avait eu raison de lui. Cela semblait une dérision, mais cette larme ne vint pas. Jamais le visage émacié de Copler ne m’avait paru aussi fort que dans la rigidité de la mort. On l’eût dit sculpté dans le marbre et personne n’aurait pu croire que sa décomposition était imminente. Et pourtant, ce masque rigide manifestait vraiment une vie. Dédaignait-elle le malade imaginaire que j’étais, ou peut-être Carla qui négligeait son chant ? Tout à coup, je tressaillis : il m’avait semblé que le mort s’était re-mis à râler. Mais je retrouvai aussitôt mon calme quand je
– 279 – m’aperçus que c’était seulement le vieux retraité que l’émotion faisait souffler plus fort.
Le bonhomme me reconduisit jusqu’à la porte en me priant de penser à lui si je connaissais quelqu’un cherchant un logement comme celui-ci.
— Vous le voyez, même dans cette circonstance, j’ai fait tout mon devoir, plus que mon devoir, beaucoup plus.
Il avait parlé haut pour la première fois en laissant per-cer un ressentiment dont le pauvre Copler, qui avait rompu son bail sans préavis, était sans doute l’objet. Je me sauvai en lui promettant tout ce qu’il voulut.
Quand j’arrivai chez mon beau-père, on venait de se mettre à table. On me demanda des nouvelles de Copler, et, pour ne pas troubler la gaieté du repas, je répondis qu’il res-pirait encore et que tout espoir n’était pas perdu.
Mais la réunion me semblait bien triste. Cette impres-sion me venait peut-être de voir mon beau-père condamné à un petit potage et à un verre de lait pendant qu’on se gor-geait autour de lui des mets les plus raffinés. Comme il n’avait rien à faire, il regardait manger les autres. Voyant le signor Francisco s’attaquer résolument aux hors-d’œuvre, il murmura :
— Et dire qu’il a deux ans de plus que moi !
Et quand le même Francisco vida son troisième verre de vin blanc, je l’entendis grommeler encore à mi-voix :
— Et de trois ! Ah, s’il pouvait se changer en fiel !
La malédiction ne m’aurait pas troublé si je n’avais moi aussi mangé et bu à cette même table et si je n’avais su que
– 280 – la même métamorphose allait être souhaitée au vin que je buvais. À partir de ce moment, je n’osais plus boire et man-ger qu’à la dérobée. Je profitais de l’instant où mon beau-père se tournait vers son voisin ou plongeait son gros nez dans sa tasse de lait, pour engloutir une bouchée énorme ou pour avaler de grands verres de vin. Alberte, pour faire rire, prévint ma femme que je buvais trop et Augusta me menaça du doigt, en plaisantant. Il n’y aurait pas eu grand mal, si je ne m’étais dit que, dans ces conditions, je n’avais plus besoin de me cacher. Giovanni qui, jusque-là, ne semblait pas se souvenir de mon existence, me jeta, par-dessus ses lunettes, un regard haineux.
— Je n’ai jamais abusé, dit-il, ni du vin ni de la bonne chère. Celui qui en abuse n’est pas un homme, c’est un… – et il répéta plusieurs fois le dernier mot, qui n’avait rien d’un compliment.
J’avais bu ; la sortie était blessante et avait soulevé un rire général : j’éprouvai le désir irraisonné d’en tirer ven-geance. Attaquant mon beau-père par son côté le plus faible, c’est-à-dire sa maladie, je lui criai que ce n’est pas le bon vi-vant qui n’est pas un homme, c’est celui qui se fait l’esclave des prescriptions de son médecin. À sa place, j’aurais été bien autrement indépendant ! Ne serait-ce que par affection, je n’aurais pas permis que, aux noces de ma fille, on m’ait empêché de boire et de manger.
— Je voudrais te voir dans mes draps, dit Giovanni avec colère.