La Danse De L’Araignée
« Das Mädchen »
Mon père veut savoir si je fais des progrès en allemand. Dans sa dernière lettre, il se dit heureux de mes notes, mais il me demande Tu en es où, au juste, en allemand ?
Je ne sais pas trop, à vrai dire. Qu’est-ce que je pourrais bien lui répondre ?
Mon père n’a jamais appris l’allemand. Pas plus que ma mère ou Amalia.
Dans cette langue, il arrive que je me sente un peu seule. Très seule, parfois. L’allemand est comme un pays inconnu, un domaine mystérieux dans lequel je me serais engagée, sans guide ni éclaireur.
En même temps, j’aime penser que tout ce que je dis en allemand reste inaccessible à Amalia et à ma mère. Que si je répétais, à voix haute, la phrase du manuel que j’ai en ce moment sous les yeux, elle leur échapperait, comme elle leur a échappé lorsque je l’ai dite pour la première fois. Du coup, j’en rajoute — ça m’amuse de penser qu’elles ne comprennent vraiment rien aux mots que je prononce, qu’elles ignorent comment ça marche, l’allemand. C’est pour ça que des fois, quand je révise mes leçons, il m’arrive de parler fort, très fort, même. Au neuvième étage de la Capsulerie, la moindre phrase en allemand résonne comme une formule magique, une incantation. Un message codé dont j’aurais, seule, la clé. Ces mots dont je saisis le sens et qui ne sont qu’une musique étrange pour ma mère et Amalia, je les vois parfois comme une coquille. Une bulle où je pourrais me mettre à l’abri en cas de besoin.
Alors, j’en suis où, en allemand ?
Die hohen Türme glänzen immer.
Je suis capable de dire ça, par exemple. Toute seule, je veux dire — même si ce n’est pas dans le manuel.
L’autre jour, alors que j’étais devant Ponant et Levant, j’ai écrit ces mots sur un petit bout de papier arraché à mon cahier de brouillon. Dehors, il faisait très beau — ce soir-là, au soleil couchant, les tours étaient vraiment en beauté.
Die hohen Türme glänzen immer : les hautes tours brillent toujours.
En allemand, c’est vraiment joli. Quand on le dit à voix haute en articulant bien, on dirait que les mots tintent.
Pendant le petit déjeuner, le lendemain, j’ai répété ma petite phrase devant Les Mercuriales, plusieurs fois. Avant de partir au collège, je l’ai même chantonnée tandis que je brossais mes cheveux : Die hooo-hen Tüüür-me gläään-zen im-mer.
Ce matin-là, pourtant, les tours semblaient plutôt perdues dans le paysage. Et elles étaient bien ternes. Dehors, il y avait une sorte de brouillard sale. De la fumée, aussi, je crois. Ou peut-être était-ce qu’il ne faisait pas tout à fait jour, qu’on était encore dans la presque nuit du bord de l’autoroute. En n, c’était un mélange de tout ça. En tout cas, on ne pouvait pas dire que les tours brillaient. Et c’était encore moins le moment pour prétendre qu’elles brillent toujours. Ce que je disais là, ce n’était pas du tout vrai, il n’y avait qu’à regarder dehors pour s’en rendre compte. Mais à la maison, personne ne pouvait me contredire. Die hohen Türme glänzen immer : je pouvais le répéter, autant que je voulais.
C’est ma mère qui a voulu que je fasse de l’allemand. Quelqu’un lui a expliqué que si elle voulait que je sois dans une bonne classe au collège Travail, c’était ce qu’il fallait. Il lui aurait même dit Là où tu comptes l’envoyer, ça s’impose. C’est comme ça qu’à son tour elle me l’a expliqué Je t’ai inscrite en allemand première langue car là où tu vas aller, c’est ce qu’il faut. Alors voilà comment l’allemand s’est imposé.
Au collège Travail, tous les élèves qui font de l’allemand en première langue sont dans la même classe — la bonne classe. Les professeurs en font toute une histoire, de l’allemand. Ils peuvent enseigner la musique, les sciences naturelles ou les mathématiques, ils s’adressent toujours à nous en disant vous, les germanistes par-ci, vous, les germanistes, par-là. Même quand ils sont entre eux, s’ils parlent de notre classe, ils nous appellent les germanistes. Et qu’eux-mêmes ne connaissent rien à la langue allemande ne change rien à l’a aire, tous les professeurs trouvent que c’est la meilleure des matières, ils ont même l’air d’en être intimement persuadés. Alors, ils ont ni par nous en convaincre — en tout cas, nous sommes sacrément ers d’être les germanistes du collège.
Faire de l’allemand, c’est notre privilège à nous. Nous y sommes drôlement attachés. D’ailleurs, à la cantine, sans que nous ayons besoin de nous concerter, nous nous installons presque toujours aux mêmes tables. Dès la sixième, au collège Travail, nous déjeunons tout naturellement entre germanistes.
J’ai cherché le mot dans le Petit Robert pour voir si le dictionnaire disait quelque chose de tout ça, côté standing et aura. Et j’ai lu ce qui suit :
GERMANISTE [ ʒεʀmanist] n. — 1866 ; de germanique ♦ DIDACT. Linguiste spécialisé
dans l’étude des langues germaniques, et plus spécialement de l’allemand. — PAR EXT.
Spécialiste d’études allemandes.
Linguiste, alors… Et spécialisée.
Là, j’avoue, j’ai été drôlement impressionnée.
Un peu intimidée, il faut le dire.
Je crois qu’à Bagnolet, on ne prend pas toujours le Petit Robert au pied de la lettre. Le dictionnaire, il met la barre très haut, quand même. Mais je suppose qu’on n’est pas obligé de tout voir comme le Petit Robert. Côté dé nitions, on peut sans doute se garder une marge de manœuvre sans être pour autant un gros menteur. Au collège, on ne nous raconte pas forcément des salades, avec cette histoire de germanistes. Si on nous appelle comme ça, je crois que c’est surtout pour nous encourager.
Depuis que j’ai consulté le Petit Robert, chaque fois que j’entends le mot, j’imagine tous nos professeurs dans les gradins d’un stade en train de crier : Allez, tenez bon ! Allez, les germanistes !
Alors là, d’accord. Il se pourrait bien que, vu sous cet angle, nous soyons des germanistes. En fait, ils appliquent la méthode du soutien-gorge dans lequel on otte. En nous appelant comme ça, nos professeurs font aussi dans le prévisionnel. Ils voient très loin devant nous — mais un jour on y sera, qui sait ?
J’aime bien l’allemand. Elle est très di cile, cette langue, mais je m’y suis déjà drôlement attachée. Même aux déclinaisons.
Pour la plus simple des phrases, comme dans les jeux de construction, il faut non seulement choisir la bonne pièce mais encore la mettre à la bonne place. Autrement, ça ne tient pas. Notre professeur d’allemand, mademoiselle Siméon, dit toujours :
— Attention… Le verbe… Tu le mets où, le verbe ?
Mais la première surprise, quand nous avons commencé, ça a été le neutre. Certains d’entre nous n’en reviennent toujours pas.
— Pourquoi vous m’avez barré die, pourquoi vous m’avez compté faux, là ?
— Parce qu’on dit das Mädchen. Tu l’as oublié ? C’était dans ta première leçon d’allemand…
— Mais, madame Siméon… Une lle, ça peut pas être neutre…
— Mademoiselle. Mademoiselle Siméon.
Ça l’énerve, mademoiselle Siméon, quand on se trompe, pour son nom. Quand on s’adresse à elle, il ne faut pas dire madame, mais mademoiselle — à ses yeux, c’est très important, comme une distinction ou un titre qu’il ne faut pas lui ravir. Mais ça ne l’ennuie pas de répéter ce que nous devrions tous savoir à présent :
— Pour dire la lle, on dit das Mädchen, c’est comme ça. Das Mädchen, c’est un neutre.
Julien est celui qui a le plus de mal avec ce das. Le neutre, tout germaniste qu’il est, il n’y arrive vraiment pas.
— Pourquoi c’est neutre ?
— Il faut l’intégrer : on dit das Mädchen, et puis c’est tout.
C’est au moins la troisième fois qu’il met ça sur le tapis, Julien. Alors aujourd’hui, quand il a encore buté sur ce das, Nadir a levé la main pour montrer qu’il avait compris, lui. Et même au-delà du das :
— En plus, au datif, das Mädchen, ça devient masculin — pas vrai, madame ?
— Mademoiselle. Et puis, non, Nadir, pas du tout. Au datif, ça fait dem Mädchen, d’accord. Mais c’est toujours un neutre.
— C’est plus masculin que féminin, quand même. Ça penche un peu côté masculin, das Mädchen… Quand on passe au datif, je veux dire, mademoiselle…
C’est di cile, l’allemand, c’est vrai. Mais en bons germanistes, on ne lâche rien.
En plus, elle est patiente, mademoiselle Siméon. Même si parfois elle s’énerve, je crois qu’au fond, elle aussi, elle s’est attachée à nous.
Pour nous aider, elle a fait une grande a che où elle a écrit dans des couleurs di érentes les articles et les pronoms personnels, à tous les cas. Avant de commencer son cours, elle suspend son a che à l’aide d’un petit crochet qu’elle a installé à côté du tableau. Ces déclinaisons, pourtant, nous sommes censés les connaître par cœur, mais elle sait qu’il vaut mieux que nous les ayons toujours sous les yeux. Comme ça, dès que quelqu’un fait une faute, elle pointe sa craie sur la forme qui convient, puis elle demande à la classe de répéter la phrase correcte, en insistant sur l’article ou le pronom qu’il faut corriger :
— Attention ! Là, il faut utiliser mir, pas mich. Du willst es mir nicht sagen. Tu as compris, n’est-ce pas : tu ne veux pas me le dire. Si tu ne veux pas dire cette chose, à moi — il faut utiliser un datif. Répétez tous, s’il vous plaît, wiederholen Sie bitte : du willst es mir nicht sagen.
Ce matin, en allant au collège Travail, je repensais à la question de mon père. J’en suis où, exactement, en allemand ? Qu’est-ce que je pourrais bien répondre à ça ? Avec lui, j’aurais des scrupules à faire dans le franchement prévisionnel — il faudrait que je lui dise quelque chose qui ressemble à la vérité. À ce qui existe maintenant. Germaniste, je vais éviter. En même temps, je n’ai pas envie de le décevoir.
J’y pensais encore quand le cours de mademoiselle Siméon a commencé. C’était la première heure de classe.
À peine étions-nous installés que mademoiselle Siméon a désigné Julien pour réciter la leçon du jour. Les phrases que nous avions recopiées la veille dans le cahier, nous devions les connaître, par cœur.
— C’était déjà moi, hier !
— Je t’écoute, Julien…
— Mais… pourquoi c’est toujours moi ?
— Allez, je t’écoute…
— Du…
Julien s’est immédiatement interrompu. Après ce du, il ne se souvenait plus.
— Du… Und weiter, Julien.
De toute évidence, il n’avait rien appris. Mais mademoiselle Siméon semblait très fatiguée, cette fois, elle n’avait aucune envie d’insister. Alors, d’un geste de la main, elle lui a signi é qu’il pouvait se rasseoir, puis elle a demandé à Clara de dire pour tous la leçon du jour.
Comme d’habitude, Clara connaissait sa leçon d’allemand par cœur :
— Mutti, du weisst es, aber du willst es mir nicht sagen.
— Genau ! Sehr gut ! Wiederholen Sie bitte : Mutti, du weisst es, aber du willst es mir nicht sagen.
Nous avons tous répété, puis elle a demandé à Line de traduire :
— En français, ça fait : Maman, tu le sais, mais tu ne veux pas me le dire.
— C’est ça, Line, très bien. Répétez encore une fois. En allemand…
Tandis que nous répétions tous la phrase du jour, j’ai entendu Nadir :
— Putain… Moi aussi, je sais. Tu vas voir si je vais pas lui dire…
Nadir parlait tout bas, mais il était juste derrière moi. À côté de lui, Manu pou ait :
— Fais voir, montre…
Ils riaient tous les deux comme des baleines.
— Je vais pas me dégon er, tu vas voir. Das Mädchen, tu parles… Toi aussi tu la trouves canon, hein, Manu ?
— Tu parles de qui, là ? De mademoiselle Siméon ?
Ils n’en pouvaient plus, derrière. Mademoiselle Siméon s’est interrompue.
— S’il vous plaît, au fond, on se calme… Allez, nous allons commencer une nouvelle leçon. Prenez vos cahiers…
Au moment où elle passait dans les rangs, une boule de papier a volé à travers la classe — elle a frôlé la tête de mademoiselle Siméon, qui n’a rien remarqué. C’est Nadir qui l’avait lancée. Il avait visé drôlement juste, car la boule de papier est passée à un cheveu au-dessus du crâne du professeur pour atterrir sur la table de Clara, pile sur le cahier qu’elle venait d’ouvrir.
Nous étions plusieurs à l’avoir vu, alors nous avions les yeux rivés sur Clara. C’est que non seulement elle avait attrapé le projectile, mais elle avait aussitôt commencé à déplier le morceau de papier. Visiblement, il y avait quelque chose d’écrit à l’intérieur.
Nous avons vu Clara remuer les lèvres, en silence, tandis qu’elle essayait de déchi rer le message que renfermait la boule de papier. Elle avait du mal, apparemment, tant elle fronçait les sourcils. Elle en est pourtant venue à bout car à un moment elle a rougi. Puis elle l’a chi onné et déchiré avant de le cacher au fond de sa trousse.
Derrière moi, les garçons pou aient de plus belle.
Mademoiselle Siméon venait de prendre son manuel, nous indiquant la page où il fallait que chacun de nous ouvre le sien : encore une aventure de Rolf und Gisela.
— C’est une leçon sur le tennis de table. Vous aimez ça, n’est-ce pas ? Rolf und Gisela spielen Tischtennis. Vous allez voir, les enfants, c’est une leçon très amusante.
Derrière moi, Manu et Nadir étaient de plus en plus excités.
— Les enfants… N’importe quoi… Elle déconne complètement, la vieille.
Juste au moment où mademoiselle Siméon nous a tourné le dos pour écrire au tableau le titre de la nouvelle leçon, une autre boule de papier a volé à travers la classe. Encore une fois, elle ne s’est aperçue de rien. Le projectile a atterri sur le manuel de Line, juste sur le visage de Rolf, avec sa raquette à la main et un sourire idiot aux lèvres. Dans la classe, les rires ont fusé, nerveux.
— Silence ! Si vous continuez, je vais vous coller une interro ! À tout le monde, vous entendez !
Mademoiselle Siméon s’est avancée, les mains calées sur les hanches, elle s’est postée au milieu de la salle.
Un autre papier a volé. Un message dont Nadir avait fait une nouvelle boule, expédiée en direction de la table de Clara, cette fois — sa trajectoire devait encore dessiner une courbe juste au-dessus du crâne de mademoiselle Siméon, se glisser exactement dans le point aveugle au-dessus du professeur, comme pour la première qu’il avait lancée. C’est ce qu’il avait prévu, mais les choses ne se sont pas passées de cette façon : cette boule-là s’est écrasée contre le front de mademoiselle Siméon avant d’atterrir à ses pieds.
Cette fois, elle était vraiment furieuse. Elle n’a rien dit, mais nous savions qu’elle était au bord de l’explosion.
Mademoiselle Siméon s’est baissée pour ramasser le papier. Sa robe est remontée et on a vu la combinaison qu’elle portait en dessous, même l’élastique de ses chaussettes en laine qui s’arrêtaient juste au niveau du genou. Elle a immédiatement compris que la boule n’était pas un simple projectile, qu’il y avait quelque chose à l’intérieur. Alors elle a marché jusqu’à l’estrade, toujours silencieuse. Elle a posé le papier sur son bureau puis elle a passé sa main sur la feuille froissée a n de déchi rer ce qu’elle contenait. Elle a eu du mal, elle aussi. Mais visiblement elle y est parvenue, car, soudain, nous l’avons vue rougir, plus encore peut-être que Clara ne l’avait fait après avoir lu le premier message de Nadir.
Puis mademoiselle Siméon a remonté ses lunettes. Elle s’est appuyée sur le bureau — les mains à plat, elle s’est penchée en avant, s’avançant vers nous. Et elle a lancé, dans un cri étrange, desserrant à peine les dents, comme si sa voix était entravée par l’indignation et la colère :
— Qui a écrit ça ?
Personne n’a répondu. Alors elle a repris sa question, hurlant franchement, cette fois. Elle était bien plus rouge qu’avant :
— Qui a écrit ça ? Je veux le savoir !
Mais, cette fois encore, personne n’a répondu.
Derrière moi, j’ai juste entendu Manu murmurer :
— T’es mal, là. Je parie qu’elle va reconnaître ton écriture. En plus, à tous les coups, t’as fait une faute à nichon.
Mademoiselle Siméon avait l’air de chercher ce qu’elle allait dire — quelque chose qu’elle voulait dé nitif, un truc dont on se souviendrait toujours. Mais comme d’habitude, on en est resté là — c’est que la cloche sonnait déjà.
Alors nous avons tous rangé nos a aires et nous avons quitté la salle aussi vite que possible. Dans la précipitation générale, plusieurs chaises se sont renversées. Mais personne ne s’est retourné. Nous, les germanistes, nous quittions la salle de classe comme si nous prenions la fuite.
Pour ce qui est de la lettre que je dois écrire à mon père et de la réponse qu’il attend, je ne sais toujours pas ce que je vais dire. J’en suis où, au juste, en allemand ?
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