La Danse De L’Araignée
Président
Amalia le sait depuis avant-hier, elle a la sclérose en plaques.
À peine de retour, ce vendredi, elle a prononcé ces mots, sclérose en plaques, en les incrustant tels quels, en français, dans une phrase en espagnol. C’est ce que l’on fait d’habitude pour parler de ce que l’on a connu de ce côté-ci de l’océan, et dans cette langue, le temps d’approcher la nouveauté, de se familiariser avec elle et de l’intégrer pleinement dans notre second hémisphère — celui dans lequel nous évoluons ensemble lorsque nous discutons toutes les trois, notre vie en espagnol. Cette fois, pourtant, après le nom français si étrange et nouveau, elle nous a immédiatement révélé l’appellation espagnole de sa maladie : esclerosis en placas. La traduction de la chose était on ne peut plus simple. D’une évidence inquiétante. J’ai compris, à la succession de ces mots qu’elle nous faisait découvrir dans une langue puis dans l’autre, qu’ils avaient fait irruption dans la vie d’Amalia en bousculant tout sur leur passage. Elle ne s’en était pas approchée lentement, comme qui s’arrête au milieu d’un bois pour observer un insecte ou un champignon jamais vus auparavant, elle n’avait pas eu le temps de chercher à comprendre, de faire le tour des mots nouveaux avant de leur faire une place de l’autre côté. Sclérose en plaques. Esclerosis en placas. À peine révélée, la maladie était ici et là-bas. Toute seule, elle avait forcé la porte.
Hier, Amalia en a dit un peu plus — c’est pour ça que je tombe, parfois, que je perds l’équilibre. Puis elle est allée ranger la grande pochette en carton qui l’avait occupée tout l’après-midi dans le tiroir central du bu et. Il y a là-dedans des analyses et plein de papiers à propos de sa maladie.
Je crois qu’elle a lu son contenu trois ou quatre fois de suite, d’un bout à l’autre. Peut-être même davantage. Elle est restée en arrêt devant chaque page, longtemps, parfois — à peine arrivée à la dernière ligne, elle en reprenait aussitôt la lecture comme si elle voulait être sûre de n’avoir rien raté, pas le moindre chi re, pas la moindre virgule, on aurait dit qu’elle voulait s’assurer d’avoir tout déchi ré. À moins qu’elle n’ait cherché à graver tout cela dans sa mémoire au cas où la pochette se perdrait, qu’elle n’ait voulu savoir tout ça une bonne fois pour toutes.
Mais après les quelques phrases prononcées à notre intention, C’est pour ça que je tombe et que je tremble parfois. Si je ne sens plus très bien mes mains ni mes jambes, c’est à cause de la sclérose en plaques, Amalia a refermé la pochette d’un geste sec puis elle s’est levée pour la glisser dans le meuble. On aurait dit que, soudain, elle voulait l’éloigner de sa vue. Oublier la question qui, quelques secondes plus tôt, retenait toute son attention. Ne plus y penser du tout — du moins pour le moment. Sclérose en plaques — esclerosis en placas. Tout ça était décidément allé trop vite.
Le soir, avant le dîner, elle est restée dans la salle de bains bien plus longtemps que d’habitude. Peut-être a-t-elle pleuré, là, assise sur le rebord de la baignoire ? Je me souviens être passée à plusieurs reprises devant la porte fermée, essayant de comprendre ce qui avait lieu de l’autre côté.
Mais on n’entendait absolument rien.
Ni larmes, ni let d’eau, ni vêtements froissés. Que faisait-elle ? Il se peut qu’Amalia n’ait pas pleuré — qu’elle ait juste voulu s’isoler pour ré échir. Ou qu’elle ait pris son temps pour s’examiner dans le miroir de la salle de bains, essayant de repérer sur son visage ou sur une autre partie du corps — bras, cuisses, mollets, épaules — ce que la maladie avait changé en elle. Ce qu’elle risquait de modi er bientôt. À moins qu’elle n’ait regardé ce corps dans le miroir comme s’il ne s’agissait plus vraiment du sien, tant il a eu tendance ces derniers temps à lui échapper.
Depuis qu’elle sait, pour sa maladie, Amalia est très triste et ma mère aussi. Même moi, en l’apprenant, je me suis sentie drôlement abattue, car à voir la mine d’Amalia et celle de ma mère, j’ai compris que c’était grave. Durant deux jours, ni ma mère ni moi n’avons osé l’interroger. Nous attendions que ça vienne d’elle.
C’est venu ce matin, pendant que nous prenions le maté, comme nous le faisons souvent, le dimanche — sans nous presser, car nous avons tout notre temps.
— C’est une maladie bizarre. Un sale truc, en fait. Bon, c’est comme ça… La plupart des malades sont des femmes. Des femmes jeunes, on ne sait pas pourquoi. Mais c’est pas contagieux, vous n’avez rien à craindre.
— Il faut que tu te reposes, Amalia. C’est aussi important que le traitement.
— Et comment tu l’as attrapée ?
— Je ne l’ai pas attrapée. La maladie est venue toute seule. Personne ne sait comment on tombe malade de la sclérose en plaques. On m’a posé plein de questions. Où je suis née, où j’ai vécu. Ce que je mange, ce que je bois, comment je dors… J’ai dû remplir un long formulaire avec des questions bizarres. Sur ma famille, aussi. C’est pour leurs recherches. Ils essaient encore de comprendre quels sont les points communs entre les malades. Ce qui est certain, c’est que cette maladie, maintenant que je l’ai, je l’aurai toujours.
Amalia nous a expliqué que sa sclérose en plaques se manifestait par des crises aiguës, des ambées soudaines, qu’on appelle poussées. Entre deux poussées, tout va presque bien — la maladie est là mais un peu endormie. Comme si elle voulait se faire oublier. Mais au moment où la maladie se réveille, rien ne va, les messages ne circulent plus très bien entre le cerveau et le reste du corps. C’est pour ça que ces derniers mois nous avons parfois eu l’impression que ses jambes, ses bras et ses mains ne lui obéissaient plus tout à fait. Elle ne le savait pas encore, mais elle faisait une poussée.
— Mais alors, le reste du temps, c’est comme si tu n’étais pas malade ?
— Le problème c’est qu’après chaque poussée, il reste des séquelles. Des traces. On n’est plus tout à fait la même. Entre la tête et le reste du corps, ça ne communique plus aussi bien qu’avant. Comme si le cerveau coupait peu à peu les ponts…
Alors Amalia nous a expliqué que c’était comme sur l’Atlantique, au moment des grandes marées, quand la mer monte. À chaque poussée, la maladie avance, elle gagne un peu plus de terrain. Comme le fait l’eau sur le sable.
En entendant son explication, j’ai été rassurée.
— Alors, si c’est comme une grande marée, ça va, Amalia. La mer monte, mais après, elle redescend.
— C’est peut-être pas comme ça qu’il faudrait l’expliquer… La maladie fait parfois des pauses, mais elle ne recule pas. À chaque crise, elle gagne du terrain. Même quand elle a l’air de se tenir tranquille, la sclérose en plaques ne se retire pas. On me l’a bien expliqué à l’hôpital — elle ne se retirera jamais.
Elle est menacée par une drôle de marée, Amalia. La dernière des marées. Peu à peu, la mer monte, elle la couvre davantage. Mais les terres qu’elle envahit, cette mer-là les inonde à tout jamais.
Ce corps qui ne lui appartient plus tout à fait, un jour, il ne lui appartiendra plus du tout. Voilà ce qu’on lui avait appris à l’hôpital et ce qu’elle cherchait à nous dire. Elle ne sera pas morte pour autant — pas encore. Juste enfermée dans un corps qui ne lui répondra plus, un corps qui ne voudra plus rien entendre.
Je me suis alors souvenue de l’araignée andine qui danse tous les jours à La Plata malgré la cage où elle passe le plus clair de son temps. Mais c’est que chaque jour, il y a les pas sur le parquet de l’homme qui s’est tant attaché à elle. Celui-là même qui, dès qu’il rejoint sa mygale de compagnie, se baisse pour regarder son amie à travers les barreaux. Le même qui sourit en la voyant s’agiter puis qui la libère — heureux, d’avance, en pensant à ce qui va suivre. Juste parce que ensemble ils reprennent une nouvelle fois leur petit rituel.
Dans ce corps qui fait de plus en plus souvent la sourde oreille, Amalia est prisonnière, comme l’araignée. Mais personne ne peut ouvrir la porte de sa cage.
Nous nous sommes tues, un long moment.
Puis ma mère s’est levée. Il était temps de changer la yerba et de faire chau er un peu plus d’eau si nous voulions continuer à boire du maté.
Dans l’appartement, on n’entendait que les bruits que faisait ma mère dans la cuisine — la bouilloire sous laquelle elle a éteint juste au moment où l’eau a commencé à la faire si er, puis le tintement de la bombilla posée sur le carrelage, le temps de remplacer l’herbe que notre première heure de maté avait a adie. Ma mère ne disait absolument rien. Pas plus que moi, à côté d’Amalia. Nous attendions qu’elle revienne pour commencer une deuxième session de maté.
Quand elle nous a rejointes, nous avons repris notre matinée matera dans le silence le plus complet.
Tout à coup, Amalia a lancé, sur un ton curieusement enjoué, décidée à passer à autre chose :
— Ce soir, c’est le Grand Soir…
Ma mère a souri.
— Grand Soir, tu crois ?
Amalia avait raison. Il valait mieux changer de sujet. Et puis, c’est vrai. On en parle depuis des mois, et voilà que c’est aujourd’hui. Alors ma mère a dit :
— Grand Soir… On verra bien. Soirée pizza, en tout cas — ça, oui, c’est sûr.
À vingt heures précises, on va connaître le résultat de l’élection présidentielle. Ni Amalia ni ma mère n’ont voté, elles n’ont pas le droit de le faire, puisqu’elles sont toutes les deux réfugiées. Mais nous avons hâte de savoir qui sera le futur président de la France, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand.
À dix-neuf heures cinquante, nous nous installons devant le poste de télévision, toutes les trois, côte à côte, les yeux rivés au sol. À voir nos torses et nos têtes baissées, on pourrait croire que nous guettons une souris qui pourrait surgir de sous la plinthe. Mais il n’en est rien, nous regardons bien la télévision. C’est que notre minuscule appareil est posé par terre, collé contre le mur, à même la moquette du salon.
L’été dernier, à peine installées à la Capsulerie, nous avons acheté notre nouveau poste. Il est petit, certes, mais il marche correctement s’il reste bien collé contre le mur et qu’on ne touche pas à l’antenne. L’image est même assez nette — c’est une télé en couleurs de très bonne qualité, les rouges ne bavent pas du tout, ce qu’on nous avait dit dans la communauté d’Emmaüs, où nous l’avons dénichée pour un prix dérisoire, était vrai. On trouve des choses épatantes dans les hangars d’Emmaüs du Plessis-Trévise, des meubles et des appareils électroménagers de toute sorte. L’essentiel de ce qui nous entoure vient de là-bas, pas mal de nos vêtements aussi. Mais le jour où nous avons acheté le poste de télévision, nous n’avons pas trouvé de petite table pour le poser dessus. Ma mère est formelle : notre nouvelle télé mérite une vraie table, avec un plateau solide — elle ne fait plus con ance à nos petites tables suédoises devenues branlantes. Lorsque nous avons trouvé le nouveau poste, nous comptions retourner chez Emmaüs dès la semaine suivante pour chercher le petit meuble idéal. Mais les semaines ont passé, puis les mois sans que nous ayons trouvé le courage d’aller si loin. Car il faut au moins deux heures pour aller en bus jusqu’au Plessis-Trévise — c’est vraiment loin, du côté des forêts de Pontault-Combault. Alors, depuis qu’elle est dans l’appartement, notre télé est posée à même la moquette.
D’habitude, quand nous regardons la télé, nous nous installons par terre, en tailleur ou sur des coussins. C’est que le poste ne doit pas bouger du tout — il capte parfaitement à condition qu’on le laisse très exactement à l’endroit qui lui convient, au niveau du sol et collé contre le mur, l’antenne déployée aux trois quarts et braquée sur Les Mercuriales, suivant un angle de quarante-cinq degrés. On arrive même à avoir les trois chaînes. Mais si on l’éloigne très légèrement du mur pour le tourner vers le canapé qui sert de lit à Amalia, par exemple, l’image disparaît, l’écran devient tout noir puis il se couvre de tout petits points blancs et gris qui tremblotent et grésillent à la fois.
Aujourd’hui, pourtant, j’ignore pourquoi — probablement à cause de la solennité du moment —, ma mère a disposé nos trois chaises en plein milieu de la pièce, devant l’écran. Du coup, nous sommes obligées de baisser la tête — nous n’avons pas le choix si nous ne voulons pas rater le nouveau président.
Nous sommes quand même très impatientes de connaître le résultat de cette élection. Dans l’écran, ils ont l’air d’attendre aussi mais, d’après ma mère, ils font juste semblant :
— Eux, ils savent déjà qui a gagné.
— Et pourquoi ils ne le disent pas, s’ils savent ?
— Ils pourront le dire à vingt heures. Avant, ils n’ont pas le droit.
Dans le poste, les deux journalistes, Jean-Pierre Elkabbach et Étienne Mougeotte, nous font mariner.
— Ils sont combien à savoir et à ne pas le dire ?
— Il doit y avoir pas mal de monde. Les journalistes, les politiques… Ils savent et ils en parlent entre eux. Il y a des gens qui font la fête, déjà. Et il y en a qui pleurent, aussi… Mais pour qu’on l’annonce à l’ensemble des Français, il faut attendre.
Nous, à la Capsulerie, nous sommes avec l’ensemble des Français.
C’est drôle, mais quand Elkabbach apparaît en gros plan, sa cravate sombre a l’air d’avoir été plantée dans les poils marron qui couvrent le plancher. Ce qui ne l’empêche pas de dire dans quelques secondes, vous allez connaître le nom du président de la République. C’est imminent. Puis le visage du nouveau président se dessine progressivement sur fond tricolore, l’image se déploie depuis le haut de l’écran jusqu’en bas, on découvre son crâne puis ses yeux, sa bouche et presque la totalité du menton. Mais il en manque un petit bout, quelqu’un à Antenne 2 a mal calculé le coup, on ne voit pas entièrement le bas du menton, si bien que lorsque le visage du président nit d’apparaître, on a l’impression qu’il sort la tête de notre moquette à poils longs, d’une sorte de trappe dont jusqu’à ce jour nous aurions ignoré l’existence, un trou qu’il y aurait sous la laine peignée : François Mitterrand est élu président de la République.
Ma mère et Amalia crient de joie. Moi aussi, du coup. Mais de nous trois, c’est Amalia qui est la plus contente, on dirait que le résultat de l’élection lui a fait oublier sa maladie et la parabole de la dernière marée.
Bientôt, la foule fait irruption sur la moquette — c’est qu’un journaliste s’exprime en direct depuis le siège du Parti socialiste, rue de Solférino. C’est curieux, mais comme les caméras rue de Solférino sont installées en hauteur, surtout celle qui se trouve à l’intérieur du bâtiment, les militants heureux que nous voyons apparaître à l’écran, en plongée, autour du journaliste, ont l’air de nains qui seraient en train d’évoluer à l’étage en dessous. On dirait que de tout petits bonshommes font la fête au huitième, à la Capsulerie — une femme avec de beaux cheveux roux se fraie un passage au milieu de la foule, une autre fume et sourit.
Est-ce que vous avez devant vous un leader ?
Pas de leader en vue rue de Solférino. Dommage.
Alors les journalistes interrogent un autre de leurs collaborateurs, celui qui est au QG de campagne de Valéry Giscard d’Estaing où l’on perçoit une immense amertume — elle a dû gagner les lieux il y a un bon moment, l’amertume, mais puisqu’il est plus de vingt heures, on a en n le droit de le savoir.
— Et si on y allait ?
— Où ça ?
— À la Bastille… Ils ont dit qu’il y aurait une grande fête à la Bastille.
— C’est pas une bonne idée, Amalia. Tu risques de tomber, les gens vont te bousculer… Non, c’est pas raisonnable du tout. Fêtons ça ici, ce sera aussi bien.
Alors ma mère ouvre une bouteille de vin et elle découpe une pizza que nous mangeons devant l’écran, toujours tête baissée.
Tandis que nous attendons l’allocution du nouveau président, ma mère et Amalia parlent de tout ce qui va changer. Rien qu’à évoquer ce qui se prépare, Amalia frissonne, j’ai même cru voir une larme couler sur sa joue.
Il est vingt-deux heures trente quand le nouveau président prend en n la parole — il s’exprime en direct, depuis la mairie de Château-Chinon.
Il parle bien, Mitterrand. Posément. En plus il sait vraiment mettre le ton, comme dit toujours ma prof de français. Quand il évoque sa victoire, il explique que ce n’est pas seulement la sienne, il dit que c’est aussi celle de ces femmes, de ces hommes, humbles militants pénétrés d’idéal, qui dans chaque commune de France, dans chaque ville, chaque village, toute leur vie ont espéré ce jour où leur pays viendrait en n à leur rencontre.
Quelqu’un à Château-Chinon crie Ouais ! Et voilà qu’Amalia frissonne encore plus fort qu’avant, elle se met même à trembler franchement. Je crois que c’est cette histoire d’humbles militants pénétrés d’idéal qui la fait grelotter ainsi.
Moi aussi, ça m’a fait quelque chose. Mais c’est à l’intérieur — rien à voir avec Amalia qui se trémousse sur sa chaise. J’ai peur qu’avec cette victoire socialiste, devant le spectacle de Château-Chinon, Amalia ne nous fasse une nouvelle poussée de sclérose en plaques. Qu’on la voie soudain enfermée à double tour dans son corps, qu’on ne puisse vraiment rien faire pour la faire sortir du fond de sa cage.
— C’est historique, ils ont raison ! Tout ce qu’il dit… Tu te rends compte ? Va chercher l’appareil photo, vite !
C’est à moi qu’Amalia s’adresse. Alors je me précipite vers le bu et, j’ouvre un des tiroirs, pas celui de la pochette cartonnée, mais un autre, je glisse ma main tout au fond — ça y est, je l’ai — et j’apporte l’appareil à Amalia, aussi vite que je peux.
Ma mère s’étonne :
— Tu vas prendre une photo, Amalia ? Tu vas photographier la télé ?
— Chut !
Sur la moquette, le nouveau président est toujours aussi digne et calme :
— Ma pensée va en cet instant vers les miens aujourd’hui disparus dont je tiens le simple amour de ma patrie et ma volonté sans faille de la servir.
Je ne suis pas sûre de bien comprendre.
— C’est quoi, ces miens aujourd’hui disparus ?
— Les morts, il parle des morts, Mitterrand. Mais chut !
Il pense vraiment à tout, le nouveau président, même à ceux qui ne sont plus là. Je crois que je l’aime déjà.
Mitterrand lit son texte sereinement. On voit bien qu’il a beaucoup ré échi à chacun des mots qu’il emploie. Il a dû écrire tout ça il y a longtemps. Bien avant vingt heures. Sans doute bien avant ce 10 mai 1981. Et puis il a belle allure. Il porte un costume clair et de grandes lunettes — il maîtrise parfaitement la situation au-dessus des micros plantés dans la moquette.
Pendant ce temps, entre deux tremblements, Amalia le prend en photo. Ma mère la regarde, inquiète.
— Ça va te coûter une fortune de développer ça. Et puis demain, tu auras de bien meilleures photos dans les journaux.
— Peut-être. Mais là, c’est moi qui les prends, les photos. On le vit, c’est historique. Et on est pile devant, tu comprends…
Derrière son appareil, Amalia semble de plus en plus émue.
Quand Mitterrand dit des centaines de millions d’hommes sur la terre sauront ce soir que la France est prête à leur parler le langage qu’ils ont appris à aimer d’elle, je crois que moi aussi, j’en ai frissonné.
— Il parle de la langue française, le président, il va parler en français à des millions de gens sur la terre !
— Mais non, le langage dont il parle, c’est les valeurs. La révolution, les droits de l’homme, tout ça, mais chut ! dit ma mère.
Le langage qu’on a appris à aimer d’elle, ça pourrait bien être le français aussi, pourquoi ce ne serait pas aussi la langue française ? Pourquoi j’aurais mal compris ? En tout cas, révolution ou pas, j’ai l’impression ce soir que Mitterrand me parle. Je n’aurais pas cru, mais depuis la mairie de Château-Chinon, il s’adresse à moi, également.
Là-bas aussi, il y a beaucoup de ashs, ils font comme des éclairs à l’intérieur du poste de télé. Ceux de l’appareil d’Amalia ne font que leur répondre : à la Capsulerie, nous sommes en phase avec Château-Chinon.
— On ne verra rien, arrête, tu gâches ta pellicule. C’est ridicule de prendre en photo une télé allumée.
Mais, bien qu’elle tremble de plus en plus fort, Amalia va jusqu’au bout, elle prend jusqu’à la dernière photo de son rouleau de trente-six poses.
Quand il a ni de parler, je vais chercher un paquet de mouchoirs en papier pour Amalia et un autre pour moi. C’est qu’entre les humbles militants, l’idéal et le langage de la France, même si ma mère dit que je n’ai pas bien compris, nous avons toutes les deux ni par pleurer pour de bon.
— Il ne faut pas exagérer, il n’y a pas de quoi se mettre dans un état pareil. Au fond, c’est juste un social-démocrate… Changement, changement… on verra bien.
Je ne sais pas trop ce que ma mère entend par là. Elle a l’air contente pourtant, mais contrairement à Amalia et à moi, elle se contrôle, elle. Comme Mitterrand, en somme.
Puis tout à coup, elle lance à Amalia :
— Toi qui voulais aller fêter ça, regarde un peu dehors !
À la Capsulerie, il tombait des trombes d’eau, c’était même l’orage.
À la Bastille, on avait sans doute cessé de danser.
Depuis longtemps, déjà.
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