La Danse De L’Araignée
Araignée
Nous venions à peine de retrouver la Capsulerie lorsqu’il y a eu ce coup de l.
Parfois j’ai l’impression qu’il a su que nous franchissions la porte d’entrée pour que le téléphone sonne. À moins que le signal n’ait été donné par la clé glissée dans le trou de la serrure — que le cliquetis métallique ou l’ouverture du verrou aient fait retentir la sonnerie pour que tout le reste, à partir de là, s’enchaîne dans un mouvement continu. Sans pause ni respiration, comme ces dominos qui tombent les uns derrière les autres.
Mais il se pourrait bien que les choses se soient passées autrement. Que nous ayons eu le temps de poser nos sacs sur notre moquette présidentielle avant de défaire nos bagages. Peut-être même de lancer une machine à laver et de ranger les cartes à jouer et leurs bons présages dans un des tiroirs du bu et.
Je ne sais plus, en vérité.
Si ces scènes et ces gestes ont existé, ce qui a suivi les a e acés.
Quelle heure était-il ? Je n’en sais rien.
Puis-je préciser au moins si c’était le soir ou bien l’après-midi ?
Dehors, il faisait encore jour, de cela je suis sûre. C’était le soir, je suppose. La lumière que j’ai en mémoire et que je vois encore inondant le salon et baignant Les Mercuriales tirait vers l’ocre orangé, ce qui me laisse penser que c’était la tombée du jour.
Peu importe.
En tout cas, voilà que le téléphone sonne et que ma mère répond. On appelle d’Argentine. Je m’approche, je comprends immédiatement que c’est important. C’est mon grand-père, il appelle de La Plata. La communication est assez brève. Bientôt ma mère raccroche. Elle se tourne vers moi, elle me regarde quelques instants en silence puis elle dit, très exactement :
— On vient de libérer ton père.
Elle n’a rien dit d’autre.
C’est en tout cas ce dont je crois me souvenir aujourd’hui.
Si elle a ajouté quelque chose, ces mots-là n’ont plus de place dans ma mémoire. Ce qui est venu après les a emportés.
J’ai beau me concentrer sur cette scène, faire de grands e orts, même, ce dont je me souviens, ensuite, n’est rien d’autre qu’un blanc. Un intervalle vide — épais et solide, pourtant. Dur comme du roc.
À cet endroit et à cet instant, on a soudainement éteint la lumière et le cours du temps pour moi s’est arrêté. À moins que je n’aie été percutée de plein fouet, fauchée — oui, mais par quoi ? Ce qui est certain, c’est que, dans ma tête, il y a eu comme une coupure de courant. Une panne. Quelque chose qui ressemble à une cassure.
Quand je me réveille — car c’est bien d’un réveil qu’il s’agit, d’une sorte de retour à la Capsulerie —, je suis en larmes.
Mais c’est bien plus que ça.
Ces pleurs, c’est un vrai déluge. Et je suis dedans. Dépassée et perdue.
Les larmes viennent de moi, pourtant. En partie, en tout cas. Ce qui ne les empêche pas de m’emporter — mes pleurs alimentent des
ots d’une puissance inouïe.
Là-dedans, j’essaie vaguement de me débattre. Mais la tentative est vaine, parfaitement dérisoire, je le sais. Le torrent de larmes est bien plus fort que moi. Et je ne vois vraiment pas à quoi je pourrais m’agripper pour tenter de prendre appui et résister au courant. Rien ne dépasse à la surface de l’eau.
Je suis en train de me noyer. Et j’ai honte. J’éprouve une honte in nie au plus fort de la noyade.
Et si c’était la honte qui me faisait couler ainsi ?
Car, je le sais bien, je ne devrais pas être au milieu de toute cette eau, submergée et impuissante. Je devrais me trouver sur la terre ferme. Danser puis crier de joie avant de sauter au cou de ma mère. Dans cet ordre ou dans un autre, peu importe — mais je le sais pertinemment, c’est ce que je devrais faire. Ou bien tourner sur moi-même comme une toupie devenue folle, jusqu’à tomber les fesses sur le sol — non pas fauchée, non, mais ivre de bonheur dans la lumière ocre du soleil couchant.
Ce qui m’arrive me glace.
Je me noie dans des ots de larmes. J’ai honte. Et je suis e rayée.
Soudain, je vois que ma mère approche. On dirait qu’elle cherche à me prendre dans ses bras. Elle veut sans doute me tirer de l’eau. Mais d’un geste de la main, je la repousse. Je ne veux pas qu’elle me touche — surtout pas, oh non, qu’elle me laisse ! Je n’ai aucune envie de sentir son corps près du mien, je veux être seule. Je ne comprends rien à ce que je fais. Comme je ne comprends rien au torrent de larmes — je ne maîtrise plus rien.
Alors ma mère essaie de mettre des mots sur ce qui m’arrive — j’ignore si c’est pour tenter de me rassurer ou pour se rassurer, elle. Je comprends que ma noyade l’e raie, tout comme elle m’e raie, moi.
— C’est l’émotion. Trop d’émotion d’un coup.
L’explication de ma mère fait redoubler mes pleurs. Je respire avec peine à présent, entre deux sanglots, j’arrive tout juste à sortir la tête de l’eau. Je suis incapable de proférer un son et même de crier. Ma gorge est dure comme du granit.
— Tu es contente. Mais c’est trop de joie en même temps.
À l’autre bout de la pièce, je sens les yeux d’Amalia posés sur moi. Elle est d’abord gée, parfaitement immobile. Puis elle a un mouvement de recul. Elle sait sans doute qu’elle ne peut rien faire. Mon père vient d’être libéré après avoir passé six ans et demi en prison, et devant les tours bleues voilà que je sombre. Qu’aurait-elle pu dire ? Quel mot, quel geste ajouter ? Je la vois faire deux pas en arrière avant de se retirer — inquiète et chancelante.
C’est parce que tu es contente — j’entends encore ces mots de ma mère, en boucle.
Mais je sais très bien que je ne pleure pas seulement de joie.
Je pleure tout ce que je n’ai pas pleuré avant.
Je pleure la peur aussi bien que l’attente. Je pleure tout ce qui s’est passé là-bas. Je pleure pour nous mais aussi pour tous les autres. Pour tout ce que je sais et pour ce que j’ignore encore.
C’est une citerne qui s’est soudain déversée sur moi. L’immense réservoir que j’ai rempli durant des années, l’air de rien. Comme un écureuil qui stocke des noisettes dans sa cachette, pour plus tard. Seulement, dans ma cachette à moi, ce n’étaient pas des noisettes qu’il y avait, mais des litres et des litres de larmes.
Mon père est libre et voilà que des vannes ont cédé. D’un coup.
*
Quelques semaines après, c’est lui qui téléphone.
Il est à Rio. La liberté conditionnelle l’a terriblement angoissé, alors il a quitté l’Argentine, clandestinement. Il craignait d’être assassiné. Il a eu peur d’un accident bizarre comme il y en a, parfois, là-bas. Ces promeneurs qui s’égarent, ces noyés qui savaient pourtant si bien nager, ces étranges suicidés — il a eu peur d’en faire partie. Il a fui la liberté sous conditions et il va bientôt nous rejoindre. Nous parlons avec lui à tour de rôle, nous passant, ma mère et moi, plusieurs fois le combiné. Je n’arrive pas à dire grand-chose, j’ai surtout un sentiment d’étrangeté. Je reconnais sa voix, pourtant. Mais je sens aussi qu’elle vient de très loin. C’est une voix d’avant le déluge.
Cependant, cette fois, je ne pleure pas. J’arrive à être contente. Heureuse, même, sur la terre ferme. J’arrive à le dire à mon père — ¡ Qué hermosa noticia ! — et à sentir à quel point c’est vrai, bien après avoir raccroché. Ma mère le voit et elle est soulagée. Alors, elle ose en n me dire ce que ma crise de larmes l’a empêchée de formuler durant de longs jours :
— Tu sais que nous ne vivrons plus ensemble, n’est-ce pas ?
— Oui, je sais.
— Ce sont des histoires d’adultes. C’est comme ça… Mais ne t’inquiète pas pour lui, nous trouverons une solution.
*
Ça y est. L’avion dans lequel se trouve mon père va atterrir d’ici quelques minutes.
C’est beau, Roissy.
Je suis arrivée dans ce même aéroport, il y a deux ans et demi, déjà — je m’en souviens. Comme je me souviens des tubes transparents qui se croisent au cœur de l’aérogare. Dès que je les ai vus, je les ai aimés — dedans, on se croirait en orbite dans une station spatiale. Ou très loin dans le temps, comme si le futur était déjà là. On a beau savoir qu’il n’en est rien, qu’on est resté sur la planète de toujours, qu’on s’est tout juste contenté de voyager un peu, dans les tubes de Roissy on peut oublier tout ça ou du moins faire semblant — c’est bien pour cette raison que je les aime autant. Mais tandis que nous attendons mon père, je les cherche, en vain. Je suis inquiète ou déçue, je ne sais plus très bien. Un peu les deux à la fois, je crois.
— Ils sont où, maman ? Les tuyaux transparents, tu sais ? Avec les tapis roulants à l’intérieur… On les a retirés ?
— Non… Ils sont toujours là. Seulement, d’ici, on ne les voit pas.
C’est bien dommage.
Mais ce n’est pas grave.
Je les connais déjà, alors je peux les imaginer.
Ces tuyaux, on dirait des tentacules, je le sais bien. Ou les pattes en désordre d’une immense araignée.
Il se peut que mon père soit déjà en train d’avancer à l’intérieur de l’une de ces pattes. À cet instant, des voyageurs passent peut-être au-dessus de sa tête, dans leur tube à eux. D’autres, à côté. Ou bien en dessous. C’est un tel méli-mélo, les tuyaux de Roissy ! On glisse les uns à côté des autres sans pouvoir se toucher, chacun reste enfermé dans son tube translucide. Mais on peut se voir, et c’est ce qui est amusant. Pense-t-il à faire un signe de la main à ses camarades d’orbite, rien qu’un petit coucou, au passage ? Ou regarde-t-il droit devant lui, se disant qu’il est grand temps de quitter sa mygale ?
Ça y est, je le vois, il arrive. Je m’avance et mon père me prend dans ses bras.
— Tu as grandi.
C’est ce qu’on dit toujours aux enfants.
Mais il a sans doute raison. Depuis qu’il m’a vue pour la dernière fois, il y a deux ans et demi, j’ai dû prendre quelques centimètres. Je me souviens — on était au tout début de l’année 1979, au cœur de l’été austral. J’avais une petite robe vert et bleu, à bretelles. C’était ma dernière visite en prison avant de partir pour la France. Bien avant le déluge. J’ai dû grandir, oui.
Ma mère à côté de nous est tendue.
C’est étrange de voir mon père après tout ce temps. Je ne saurais pas dire s’il a changé, lui. En fait, j’ai l’impression de le voir pour la première fois. Il est là, devant moi. Je sais qui il est et pourtant je ne le reconnais pas tout à fait. Comme ça arrive parfois, dans les rêves — c’est bien mon père mais en même temps on dirait quelqu’un d’autre. Son écriture petite et ronde, la forme des mots que durant tout ce temps il a tracés sur des centaines de feuilles de papier me sont plus familières, je crois, que son visage.
Il embrasse ma mère. Elle sourit mais je vois bien qu’elle le tient à distance. Je reste à côté d’eux, heureuse et triste à la fois.
Même si mon père ne vivra pas avec nous, ce soir-là, nous dînons ensemble à la Capsulerie. Amalia est là, également. Nous parlons de tout et de rien. On ne sait pas très bien par où commencer. Ou comment continuer — à moins que ce ne soit la même chose. Mais ce n’est pas bien grave. Désormais, nous avons le temps.
Alors mon père s’en va dans l’appartement que ma mère lui a trouvé, chez une amie qui l’accueillera en attendant qu’il ait un lieu à lui.
Devant la porte d’entrée, il me serre une dernière fois dans ses bras puis il me dit :
— On se voit demain, d’accord ?
Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que, malgré la presque nuit du bord de l’autoroute, Les Mercuriales ce soir-là brillent un peu plus que d’habitude.
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