La Danse De L’Araignée

Laura Alcoba · Chapitre 13 sur 17

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La Danse De L’Araignée

« A Spanish breakfast »

Mais l’été est déjà revenu. Et nous voilà très loin de la Capsulerie. Toutes les trois — Amalia, ma mère et moi.

Quand, il y a quelques semaines, nous avons appris que nous allions partir en voyage, ça a quand même été une sacrée surprise.

Regardez un peu, a dit ma mère en sortant de son sac une enveloppe dont elle a aussitôt tiré un trousseau de clés qu’elle s’est mise à brandir au-dessus de sa tête avec des airs de magicienne qui vient de réussir un tour. Elle les faisait tinter comme si elle tenait au bout des doigts une grappe de grelots enchantés. Puis elle a tiré de la même enveloppe une feuille cartonnée où on pouvait lire une adresse et quelques indications tracées à l’encre verte, avant de reprendre le trousseau et de l’agiter de nouveau, heureuse de nous avertir par un tintement cristallin que nous allions bientôt passer à autre chose. Et c’est parti pour le sud !

C’est Clara qui lui avait donné tout ça — non pas ma copine blonde du collège Travail, mais une autre Clara, une dame argentine qu’Amalia et ma mère voient de temps en temps et qui a pris l’habitude de nous aider. Avec son mari, Jorge, ils sont en France depuis très longtemps. Et ils se sont drôlement bien débrouillés, comme ma mère et Amalia disent toujours. Du coup, ils nous donnent des choses qui sont de trop chez eux et dont nous pourrions avoir besoin. Depuis le dernier sac à main de ma mère jusqu’à notre nouvelle et pourtant vieille théière à eurs — si on ne les a pas dénichés chez Emmaüs, c’est que ça nous vient de Jorge et Clara. Mais là, vraiment…! Ma mère venait de sortir de son sac les clés de nos premières vacances à trois.

J’avais déjà entendu parler du petit appartement que Clara et Jorge avaient en Espagne, au bord de la mer. C’est tout près d’Alicante, dans un endroit qui s’appelle Benidorm — et voilà que depuis plus d’une semaine nous y sommes. Leur repaire était donc ici, devant cette plage — à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de nos têtes.

Ces clés et cette enveloppe nous ont valu un soir de fête devant Les Mercuriales — non seulement parce que nous allions avoir des vacances loin de Gallieni et des échangeurs, mais parce qu’en plus, après tout ce temps, nous allions parler espagnol avec d’autres. C’est ce que nous nous sommes immédiatement dit. Même moi, j’étais contente à cette idée. À condition que ça ne dure qu’un temps. En attendant de retrouver la langue française dont j’ai tant besoin, l’idée de parler de nouveau espagnol avec des gens que nous ne connaissons pas — en dehors de l’étrange famille que nous formons toutes les trois et des Argentins qui viennent parfois nous voir dans notre presque Paris du bord de l’autoroute — me faisait assez plaisir, j’avoue.

Ça nous fait rire, à présent que nous connaissons Benidorm.

Il y a deux jours, j’ai quand même parlé en espagnol au marchand de glaces. Para mí, frambuesa y limón. Et hier, ma mère a réussi à échanger quelques mots avec le vendeur de souvenirs et de cartes postales qui se trouve au coin de la rue — et qui a eu l’air bien surpris. Car ici, très peu de gens parlent espagnol. Sur la plage, il y a surtout des Hollandais et des Allemands qui passent pas mal de temps à s’enduire les uns les autres de crème solaire et à faire des commentaires sur leurs sandales et leurs bobs, on dirait. Quand ils ne se racontent pas des blagues qui les font se tordre de rire. Il y a aussi des Anglais — beaucoup, beaucoup d’Anglais. C’est Liverpool-Plage ! a dit Amalia en découvrant Benidorm.

L’appartement de Clara et Jorge se trouve dans un immeuble qui est plus haut encore que notre tour habituelle.

Quand on approche de la porte d’entrée, pour peu qu’on reste les yeux rivés au béton et aux montants métalliques, on pourrait se croire du côté de la Capsulerie — sauf qu’ici il fait très chaud et qu’à quelques mètres du béton il y a une plage de sable n dont on ne voit pas le bout. Depuis le balcon du quinzième étage où nous dormons, les parasols ont l’air de eurs plantées dans un champ ouvert que le soleil aurait dé nitivement jauni, des eurs qui auraient réussi à éclore dans un terrain desséché.

L’appartement de Benidorm est tout petit. Minuscule, même. Il consiste en une seule pièce avec un coin cuisine, donnant, comme à Bagnolet, sur un balcon gris. Mais le béton de Benidorm est beaucoup plus clair que celui de la Capsulerie — à moins que ce soit une impression, l’e et du soleil qui tape sur le balcon à longueur de journée et dont nous sommes si proches, ici, bien plus que lorsque nous nous perchons sur notre promontoire habituel. Dans la pièce unique, il y a deux petits lits et un matelas en mousse que l’on a sorti d’un placard et où je dors, moi. Plus une table carrée, collée contre le mur, et quatre chaises pliantes, exactement à l’opposé du balcon — plein ciel.

Par chance, nous avons eu l’idée de prendre avec nous des cartes à jouer et quelques livres que nous avons installés sur les étagères aussi blanches que vides du petit appartement. Mais j’ai laissé le Petit Robert à Bagnolet — tu ne vas quand même pas prendre ce gros dictionnaire pour un voyage si court, a dit ma mère au moment où je faisais mes bagages. Alors il est resté dans l’autre tour, celle du bord de l’autoroute.

Depuis que nous sommes ici, le soir, après le dîner, nous jouons à la canasta. Mais nous faisons juste une partie. Quelle que soit la gagnante, nous repoussons toujours la revanche au lendemain. Du coup, c’est comme si on ne jouait jamais la revanche, comme si, chaque soir, on reprenait tout à zéro. Mais c’est qu’Amalia n’est pas en état de faire deux parties consécutives — après notre canasta du soir, elle se couche sans tarder dans le petit lit qu’elle s’est choisi. Chaque fois plus tôt, me semble-t-il.

Ma mère et moi, nous veillons une bonne heure après le coucher d’Amalia, parfois même davantage. Dès qu’elle dort, ma mère rassemble les cartes dont elle ôte les jokers puis elle les mélange longuement avant de commencer sa séance quotidienne de réussites. Tandis que je la regarde faire, en silence, car il ne faut pas troubler le sommeil d’Amalia.

Depuis quelque temps, ma mère consacre la n de ses soirées à mélanger les cartes de deux jeux complets pour les classer de nouveau, par couleurs et en ordre croissant, de l’as jusqu’au roi, suivant des règles très particulières. Elle appelle cette séquence quotidienne l’heure du solitario, mais le mot réussite, en français, me semble correspondre davantage à la vision qu’elle a de la chose. C’est que, depuis qu’elle a cette manie, elle ne se couche jamais avant d’en être venue à bout.

Quand elle y parvient du premier coup, elle voit là un bon présage — un signe capable d’agir comme une sorte de baume, aussi, un truc qui l’apaise et dont elle partage avec moi les e ets bienfaisants. Car ma mère ne se livre jamais à ses solitarios en solitaire, je suis toujours d’on ne peut plus près l’avancement des opérations. Plus encore depuis que nous sommes à Benidorm. Ici, autour de la table collée contre le mur, à quelques centimètres à peine du sommeil d’Amalia, aucun des gestes de ma mère ne peut m’échapper.

Quand les cartes lui résistent, en revanche, ça l’inquiète — elle n’aime pas ça du tout, même. Il faut dire que moi non plus, je ne vois pas la chose d’un très bon œil. Mais je ne m’en fais pas trop car, si la réussite coince, je sais d’avance que ma mère va jouer les prolongations. Recommencer jusqu’à ce que les cartes se rendent. Toutes autant qu’elles sont, de l’as jusqu’au roi. Cœur, pique, carreau et trè e — au complet. Ce qui nit toujours par avoir lieu. Au bout du compte, cette a aire de bon présage, c’est juste une question de temps.

Hier soir, pourtant, elle a eu drôlement de mal. Six fois de suite, les cartes lui ont tenu tête. Elle butait, surtout côté cœur. Mais, comme d’habitude, ma mère s’est accrochée. Ce n’est qu’au bout de la deuxième heure qu’elle a réussi — quand j’ai vu huit petits tas alignés les uns à côté des autres, j’ai compris que nous pouvions en n aller nous coucher. Alors, j’ai eu envie de lui demander quelque chose — mais je ne l’ai pas fait tout de suite, car ma mère s’est acharnée sur les cartes jusque tard dans la nuit, Amalia dormait depuis très longtemps déjà quand la réussite de ma mère a en n réussi. Ce n’est que ce matin que je lui ai posé ma question, au réveil : Je voulais savoir… En français, on dit aussi « patience ». « Faire une réussite » ou « faire une patience », c’est la même chose — j’en suis sûre, c’est dans Le Petit Robert. Est-ce qu’on le dit aussi en espagnol — una paciencia, on peut l’appeler comme ça, ce jeu ?

— Non, pas que je sache. On dit solitario et rien d’autre. Réussite, patience… L’espagnol et le français ont des manières très di érentes de voir la chose. Mais les deux langues ont raison, quand on y pense.

Voilà ce que ma mère a dit.

Amalia essayait de s’extraire de son petit lit. Ses jambes tremblaient autant que ses mains sur lesquelles elle prenait appui pour se relever. Ma mère et moi nous sommes mises à la regarder mais nous n’avons rien fait — nous avons pris l’habitude de n’intervenir qu’en cas de danger ou lorsqu’elle le demande, autrement Amalia se vexe. Visiblement, elle voulait qu’on continue à parler des réussites et des mots, ça l’agaçait qu’on la regarde peiner ainsi, alors elle a lancé, sur un ton amusé :

— Vos siempre con el Robertito.

L’élan de sa phrase a dû l’aider, voilà qu’elle était en n debout. Nous étions soulagées, nous pouvions continuer à parler comme si nous n’avions rien remarqué.

— Robertito, c’est presque mieux que Petit Robert, non ? Plus attachant.

Elle sait bien, Amalia, que ça m’amuse qu’on l’appelle comme ça, mon dictionnaire. Robertito : on dirait que c’est vraiment quelqu’un.

Peut-être est-ce parce qu’il n’est pas avec moi, mais depuis que nous sommes à Benidorm, je pense souvent à mon Petit Robert. À tout ce que j’y ai appris, à tout ce qu’il me reste encore à y découvrir. Je serais incapable de vivre sans lui. Il me manque depuis que nous sommes ici. Comme une vraie personne, au fond — c’est vrai. Il mérite que je l’appelle dé nitivement comme ça : mi Robertito.

Après ces histoires de patience et de réussite solitaire, nous sommes descendues prendre un petit déjeuner dans le café qui se trouve au pied de notre tour du bord de mer.

— Do you want an English breakfast ?

— Please, a Spanish breakfast for us.

Nous étions assises à côté d’un juke-box — chaque table ici a le sien. Alors ma mère a proposé qu’on choisisse des chansons à tour de rôle en attendant nos trois Spanish breakfasts.

C’est ma mère qui a commencé. Elle a mis une pièce dans le juke-box et elle a dit Tiens, puisque nous sommes à Liverpool-Plage. Et en sa mémoire… Elle venait de choisir Starting Over de John Lennon — ça tombait bien, j’adore cette chanson. Du coup, je lui ai demandé de m’expliquer les paroles. Ma mère a dit attends, on l’écoute d’abord, tout en prenant une serviette en papier qu’elle a arrachée à un distributeur en plastique posé sur la table. Elle a pris quelques notes — mais rien que le début de la chanson. Après ça va trop vite, mais le début, c’est déjà ça.

Sur la petite serviette, je l’ai vue écrire des mots en anglais, ça faisait : Our life together is so precious together, we have grown, we have grown, although our love is still special, let’s take our chance and y away, somewhere alone. Mais elle savait que je ne comprenais pas bien à cause de l’allemand qu’elle a voulu que je prenne en première langue, alors, sans que j’aie eu besoin de le lui demander, elle a ajouté Laisse-moi écouter, on traduira après.

Notre petit déjeuner est arrivé pile à la n de la chanson — two co ees and a chocolate for you, little girl. Puis ma mère et Amalia m’ont traduit, en espagnol, les paroles de la chanson de Lennon. Mais rien que le début. Quand ça parle de cette vie qu’on aime même si elle est bizarre. Du temps qui le et nous fait changer. Grandir, qu’il dit. Mais on pourrait essayer de s’envoler, il n’y a pas de raison pour qu’on ne tente pas le coup.

Le début de la chanson ressemble un peu à ça — en tout cas, c’est ce que j’en ai compris. Et j’ai trouvé que c’était drôlement beau. Peut-être parce que j’ai pensé que ce qu’elles avaient traduit parlait un peu de nous, au fond. Quand je m’en suis aperçue, je crois que j’ai eu envie de pleurer.

Puis je me suis demandé si c’est toujours comme ça, quand on aime une chanson — est-ce qu’on a toujours l’impression qu’elle a été écrite rien que pour nous ? Que c’est beaucoup plus qu’une chanson — que c’est un bout de lettre, en vérité. Une lettre qu’on croirait lire au fond de son lit pour peu qu’en l’écoutant on plisse légèrement les yeux.

C’était à mon tour, pour le juke-box.

Moi, je voulais choisir une chanson en espagnol — je n’avais pas envie de me tromper, surtout, je voulais être certaine qu’elle me plairait vraiment. Mais dans la machine, je ne connaissais presque aucun titre. On dirait que les chansons argentines ne sont pas arrivées jusqu’aux juke-box de Benidorm. En fait, il y en avait une seule que j’étais sûre d’aimer. Une chanson d’ici que j’avais connue là-bas, Por qué te vas. Je crois que j’étais encore à La Plata quand je l’ai écoutée pour la première fois. Je crois même que ça remonte à très loin. C’est pour tout ça que j’ai appuyé sur le bouton.

Mais elle a duré très peu de temps, ma chanson.

Alors, je me suis demandé si c’est toujours comme ça quand on aime beaucoup une chanson — est-ce qu’on a toujours l’impression qu’on n’a pas su en pro ter, qu’on l’a bêtement laissée ler ? Quand on aime vraiment, est-ce qu’on nit toujours par des regrets ?

Mais je n’avais pas trop envie de penser à ça, c’était encore plus triste que de savoir ma chanson nie. Du coup, j’ai passé la main :

— À toi, Amalia. C’est à ton tour maintenant.

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