La Danse De L’Araignée
Le sentier de la Fosse-aux-Fraises
La semaine dernière, j’ai découvert mon collège, le CES Travail.
On m’avait prévenue qu’il s’appelait comme ça. Mais, comme pour le paysage parisien que l’on aperçoit depuis la Capsulerie, tant que je ne l’ai pas vu de mes yeux vu, je n’y ai cru qu’à moitié.
Maintenant, je sais que c’est vraiment son nom. Et même la première chose qu’on apprend quand on arrive au collège en remontant la rue Sadi-Carnot, depuis Gallieni. GROUPE SCOLAIRE TRAVAIL : c’est marqué en gros caractères sur une plaque de béton, tout en haut d’un mur de briques rouges, entre une femme tenant dans la main gauche une faucille, dans la droite quelques épis de blé, et un homme dont la poitrine est barrée par un immense marteau.
Le chemin pour aller au collège ne peut pas être plus simple, impossible de se perdre.
Dans le prolongement du Radar Géant, le supermarché qui est devant le métro, il faut marcher tout droit puis s’enfoncer dans la ville sans quitter la rue Carnot, en tournant toujours le dos à Paris.
Je crois bien que c’est le plus joli coin de Bagnolet.
Il n’y a pas que des cités par là-bas, il y a aussi des maisons particulières avec des cours et même parfois de tout petits jardins. Surtout après la rue Lénine, une fois qu’on a passé l’église Saint-Leu-Saint-Gilles.
C’est peut-être elle que j’aime le plus, cette église si petite malgré ses deux noms. On se demande ce qu’elle fait là, quand même, si près de l’autoroute, des échangeurs et des tours. S’il n’y avait qu’elle, on pourrait se croire dans un village immobile, en pleine campagne. Mais là, à l’angle de la rue Carnot et de la rue Lénine, il faut bien admettre qu’elle a l’air passablement perdue, l’église. Je crois bien que c’est pour ça que je l’aime autant. Parce qu’on dirait que quelqu’un l’a posée là sans faire exprès, puis qu’il l’a aussitôt oubliée — à moins que ce ne soit elle qui aimerait qu’on l’oublie. Il se pourrait bien qu’elle veuille se fondre dans le paysage, y passer le reste de son existence, incognito — d’ailleurs, sa porte est toujours fermée.
Voilà sans doute pourquoi ce quartier de Bagnolet me plaît autant. Pour le parc qui est en face du collège, aussi, car là où il se trouve, il est aussi grand qu’inattendu. Et puis, il y a son nom. Un nom auquel je n’ai pas non plus voulu croire, tout d’abord, jusqu’à ce que j’aie lu de mes yeux lu la plaque accrochée à la grille, après mon premier jour de classe. J’ai traversé la rue pour m’assurer qu’il s’appelait bien ainsi, que c’était vraiment ce qui était écrit sur la pancarte : Parc du château de l’Étang. Quelle drôle d’idée — car derrière les grilles, il n’y a ni château ni étang. S’ils ont réellement existé, ce devait être il y a très longtemps. En tout cas, dans le parc, il n’y a rien de ce qu’on annonce, tout juste une grosse maison. Avec un grand perron, certes. Mais une maison, rien de plus, au centre d’un espace vide que l’herbe a envahi. Je me dis quand même que si on l’a appelé ainsi, il doit y avoir une raison — l’étang était peut-être à cet endroit, avant, il y a très longtemps. Même si on ne le voit pas, j’aime imaginer qu’il est toujours là. Qu’il s’est juste mis à l’abri — qu’il se tient caché, sous l’herbe humide. Si c’est le cas, il doit avoir des raisons pour ça.
Après les cours, même si on se connaît encore assez peu, les enfants s’éloignent du collège et du parc par petits groupes : il y a ceux qui montent vers le quartier des Malassis ou qui rejoignent la cité de la Noue, par le haut. Ceux qui s’évanouissent un peu avant la rue Lénine, du côté des maisons à jardinet. Puis ceux qui descendent vers Radar avant de poursuivre vers les puces de Montreuil ou de remonter de nouveau, en direction de la Capsulerie, comme Fatou et moi. Mais Fatou ne va pas tout là-haut, elle s’arrête quelques mètres avant.
Ça ne me gêne pas de nir l’ascension de la Capsulerie toute seule, bien au contraire. Dès que Fatou disparaît dans sa tour, j’accélère le pas, à la limite de la course, contente d’être la seule à habiter au bout des escaliers. J’y pense toujours avec une pointe de
erté tandis que je me hisse sur notre promontoire, en grimpant les
marches deux par deux, comme si je savais qu’un secret m’attend au sommet.
Aujourd’hui, avant de me quitter, Fatou a voulu savoir jusqu’où je continuais toute seule chaque fois que nous nous séparions.
— Ton immeuble, c’est celui qui est là-bas, juste avant le sentier de la Fosse-aux-Fraises, pas vrai ?
Je n’aurais jamais imaginé que la petite artère qui donne sur la rue de la Capsulerie, juste après le numéro 45, pouvait porter un nom pareil — car je sais parfaitement qu’il n’y a dans le coin ni fosse ni fraises.
Pourtant, Fatou, je l’ai tout de suite crue. Inutile d’aller véri er comment s’appelle l’impasse qui se trouve après la dernière tour, la mienne. D’avance, je savais que Fatou disait vrai. C’est que je commence à m’y faire, à Bagnolet et à tous ces noms qui parlent de choses qui ne sont plus là. J’ignore s’il s’agit d’un simple jeu ou d’une habitude qu’on a par ici de garder la trace de ce qui n’est plus — on dirait qu’avant de s’en aller, sentier, château, fraises et étang ont pris soin de laisser des cailloux derrière eux, comme on voit faire dans les vieux contes. Impossible d’oublier qu’ils sont passés par là : ceux qui ont nommé ce qui nous entoure ont vu les cailloux et ils ont veillé sur eux.
Du coup, j’ai repris ce nom, naturellement, sans m’étonner. Comme si moi aussi, depuis longtemps, j’en avais l’habitude. Drôlement ère, quand même, d’habiter là, tout près du passage qui se souvient :
— Oui, c’est exactement ça. J’habite juste avant le sentier de la Fosse-aux-Fraises.
OceanofPDF.com