La Danse De L’Araignée
La poupée en plastique
C’est Fatou qui s’en est rendu compte.
— Il y a un type depuis tout à l’heure… Je crois qu’il nous suit. Depuis la rue Lénine, il nous colle. Il n’est pas net, ce mec-là.
Je me retourne quelques instants — il y a bien un homme derrière nous. J’ai à peine le temps de voir qu’il porte un blouson en cuir sombre et qu’il a des moustaches. Dans la pénombre, il me semble qu’elles sont rousses et que, juste en dessous, il sourit — mais ça, je n’en suis pas trop sûre. Nous venons de quitter le collège. Nous n’avons pas traîné, mais comme nous sommes au mois de janvier, il fait presque nuit, déjà.
— On va voir si j’ai raison, dit Fatou.
Alors elle passe son bras sous le mien et elle presse le pas, à la limite de la course.
Derrière nous, le type accélère aussi. Une centaine de mètres plus loin, il est toujours à la même distance, il semble s’être réglé sur notre rythme — visiblement il ne veut pas nous laisser ler. Alors Fatou dit :
— Tiens, pour en être sûres, on va faire autre chose.
Et elle se met à marcher très lentement, cette fois elle cesse presque d’avancer. Comme si, par inadvertance, elle avait laissé tomber un objet qu’elle désire retrouver, Fatou se met à tourner sur elle-même, les yeux rivés sur le trottoir, et me fait signe de l’imiter. Nous dessinons l’une et l’autre de grandes boucles, à la recherche d’une pièce, d’une barrette ou d’une bague imaginaires. Immédiatement, l’homme ralentit. Comme nous, après avoir marché à vive allure, il cesse d’avancer. Mais lui, il ne fait pas semblant de chercher quoi que ce soit — se tenant toujours à la même distance de Fatou et de moi, il nous regarde, l’air moqueur. L’homme à moustaches nous suit, elle a raison, Fatou, il nous colle. Mais visiblement, ça lui est égal que nous nous en soyons rendu compte. Ça le fait même marrer, on dirait.
Nous ne sommes pas du tout rassurées.
Quand nous approchons de son immeuble, Fatou dit :
— On fait ga e, d’accord ? S’il me suit, je fais demi-tour et je te rejoins. J’ai pas envie de me retrouver toute seule avec ce type-là.
Mais alors que Fatou se dirige vers le hall d’entrée, contre toute attente, l’homme se met à marcher en sens contraire et traverse la rue. Il se poste au coin d’une de ces ruelles qui se trouvent dans le secteur où il y a des petites maisons. Là, il se retourne, il regarde un moment dans notre direction, je crois le voir sourire une dernière fois puis il s’en va. Son blouson de cuir s’éloigne avant de disparaître dans la pénombre, comme si l’après-midi d’hiver avait
ni par l’avaler.
Depuis le hall de son immeuble, de l’autre côté de la grande porte vitrée de l’entrée, Fatou me fait un signe de la main. Je comprends qu’elle est soulagée mais qu’elle me dit aussi de ne pas trop traîner. Elle a raison. Alors je presse le pas pour me hisser sur mon promontoire. Je monte les marches deux par deux, plus vite encore que d’habitude, je suis haletante lorsque j’arrive en haut, mais je ne suis pas inquiète car je suis certaine que l’homme est parti.
Avant de prendre l’ascenseur, je vais du côté des boîtes à lettres pour récupérer le courrier — comme d’habitude. C’est quand j’enfonce la petite clé dans notre boîte que j’entends quelqu’un appeler dans mon dos, Psst !
Je me retourne et je tombe sur l’homme qui nous suivait quelques instants plus tôt. Je reconnais immédiatement ses moustaches rousses. Comment a-t-il fait pour se retrouver là alors que je l’avais vu s’éloigner, quitter la Capsulerie ? À présent, il est juste devant moi. Sous les néons du hall d’entrée, je le vois parfaitement : ses cheveux sont également roux mais un peu plus clairs que ses moustaches. Ils sont peut-être bouclés quand ils sont propres, mais, là, ils sont tellement gras, qu’ils tombent en paquets huileux sur ses épaules, comme de vieilles pelotes ramollies. L’homme se tient bizarrement, il est penché en avant, le dos courbé, il ne me fait pas vraiment face, mais je sais que c’est moi qu’il appelle, Psst ! Hé, psst !
Soudain, il se tourne vers moi et il fait Regarde.
C’est là que je vois un truc rouge et humide qui sort de son pantalon et qu’il serre dans sa main droite.
Je reste en arrêt, incapable de bouger et de crier, comme dans ces cauchemars que je fais parfois — je sais que je suis devenue muette, que même si j’essayais, je n’arriverais pas à produire le moindre son. Je suis gée. Il répète : Regarde. Puis il le dit au moins deux fois encore et à toute allure, sans marquer de pause, comme si ce n’était qu’un seul mot, regarderegarde, sa voix glisse sur les syllabes, il articule à peine tandis qu’il sourit, content de lui, son machin dans sa main droite, regarderegarde.
Et je regarde en e et, je n’arrive à rien faire d’autre.
La chose entre ses mains est étrange, on dirait un jouet en plastique, une poupée à laquelle on aurait arraché les cheveux. Je remonte vers ses yeux à la recherche d’une explication, je n’arrive à rien faire d’autre. Je ne sais que rester là, immobile, à regarder alternativement le truc rouge et visqueux et les yeux de l’homme que j’interroge en silence. Le temps me paraît interminable.
Mais bientôt, le type cesse de sourire. Il a l’air inquiet. Dans ses yeux, soudain, il y a même de l’angoisse. J’ai l’impression qu’il se demande si je saisis bien la scène. Et il a bien raison. Il est là avec ce machin dans la main dont il ne sait pas trop quoi faire, en fait. J’ai peur, je sais que j’ai peur, mais je sais aussi que je ne comprends pas ce que je vois ni pourquoi il me montre cette chose.
Il y a devant moi un type qui sort une poupée de son pantalon, une poupée rouge et luisante à laquelle quelqu’un a arraché les bras et les cheveux. Pourquoi lui avoir fait ça ? Dans le hall de mon immeuble, on dirait que la poupée chauve sanglote.
Soudain, l’homme a l’air complètement perdu. J’ai même l’impression qu’il est sur le point de se mettre à chialer, comme sa poupée. Nous sommes tous les deux immobiles, pétri és.
Par chance, je nis par retrouver ma voix.
Et je me mets à crier. Comme jamais je ne l’ai fait.
En n, j’y arrive. Je crie pour la poupée aux cheveux arrachés. Et pour tout le reste. Je crie aussi pour tout ce qui s’est passé bien avant la Capsulerie. Je hurle pour toutes les fois où je me suis vue en rêve, courant sans avancer, incapable d’émettre un son, m’enfonçant toujours plus profondément dans le sable à mesure que mes pieds s’agitent. Je crie, je n’arrête pas de crier, je n’ai jamais hurlé comme ça. J’ignorais à quel point ça peut être un soulagement. L’homme avec son machin m’en donne l’occasion. Je n’ai plus peur, du tout. Je hurle mais j’ai cessé d’avoir peur.
Le type semble drôlement soulagé. Visiblement, c’était ce qu’il attendait. Grâce à mon cri, il retrouve ses esprits. Soudain, je le vois sourire de nouveau. Il a la même tête que lorsqu’il se tenait derrière Fatou et moi, sur le trottoir. La tête satisfaite et réjouie qu’il avait au tout début de la scène devant les boîtes aux lettres. Depuis que je crie, de toute évidence, il va mieux. Alors il range son machin dans son pantalon avant de quitter précipitamment le hall de l’immeuble — tandis que je crie toujours.
L’homme doit être au bas des marches, sur le trottoir, déjà.
Il a probablement traversé la rue.
Il a déjà dû disparaître pour de bon, du côté des petites maisons — à moins qu’il ne soit descendu jusqu’à Gallieni, qu’il n’ait pris le métro qui se cache du côté des échangeurs.
Pourtant, je hurle encore.
Il est peut-être chez lui, à présent.
Il se peut qu’il ait même posé son blouson de cuir sur le dossier d’une chaise. Qu’il soit en train de se dire qu’il est décidément grand temps de se laver les cheveux.
Mais moi, sous les néons du hall d’entrée, devant les boîtes, je crie.
Je n’arrête pas de crier.
Je n’arrive plus à m’arrêter.
OceanofPDF.com