La Danse De L’Araignée

Laura Alcoba · Chapitre 9 sur 17

Pages du PDF

La Danse De L’Araignée

Le maté d’Amalia

 

Ce matin je me suis levée tôt, au moins une heure avant le soleil.

Pour regarder dehors depuis le neuvième étage, c’est un des moments que je préfère. Je sais à présent que c’est l’heure où l’on comprend le plus de choses. Pour bien faire, inutile de sortir sur le balcon du salon — ça tombait bien, ce matin il faisait très froid, on le voyait aux petits éclats de givre qui faisaient comme un cadre autour de la baie vitrée. Mais le centre était resté parfaitement translucide, alors j’ai tout vu.

D’abord, les sillons lumineux des voitures qui laient. Ils me sont familiers, à présent — plus je xe l’autoroute et les échangeurs, mieux je distingue les stries que les véhicules impriment dans l’obscurité. Quand je plisse les yeux comme je l’ai fait ce matin, pour peu que je tienne ainsi une ou deux minutes, bien concentrée, j’arrive à saisir ce qui se passe. En fait, tant que le jour n’est pas là, les phares des voitures raient le paysage. Comme elles roulent très vite, ça ne dure pas bien longtemps — chaque éra ure lumineuse ne persiste que quelques instants. Mais le dé lé est continu et chaque voiture y va de sa petite égratignure.

À cette heure, on comprend di éremment Ponant et Levant. Les Mercuriales, je les préfère quand le soleil est là, lorsqu’elles baignent dans une poussière dorée, mais dans l’obscurité les tours révèlent quelque chose d’important, je le sais. Peut-être parce qu’elles cessent alors de jouer — quand le soleil n’est pas là, elles ne posent plus du tout. Tant qu’on ne les a pas observées avant le lever du jour, ce qui est certain, c’est qu’on reste à la surface.

Au-delà, ce sont les lumières de Paris. Avant l’aurore, la capitale n’est qu’une immense silhouette sombre ponctuée ici et là par des lumières, quelquefois immobiles, d’autres fois clignotantes ou passagères. C’est pourtant à cette heure-là que Paris en impose. La ville a beau être encore recroquevillée sur elle-même, ce n’est qu’avant le jour qu’on prend la mesure de tout ce dont elle est capable.

Mais ce que je préfère, à la Capsulerie, c’est qu’il n’y fasse jamais nuit. Comme si, côté obscurité, quelque chose ici ne se laissait pas faire. Bien sûr, à la n de la journée, le paysage s’assombrit — mais il s’arrête toujours au seuil de la nuit noire. Elle n’a jamais le dernier mot. Vu de notre neuvième étage, il y a bien chaque jour un moment où le paysage s’estompe. Mais ce sont les lumières blafardes de la ville et des faubourgs, les phares acérés des voitures et la présence légèrement bleutée des tours jumelles qui prennent alors le relais. En attendant que le soleil se lève encore.

Derrière moi, Amalia venait de quitter le canapé qui lui tient lieu de lit pour rejoindre la cuisine. Je me suis alors retournée — depuis mon poste, je pouvais aussi l’observer.

Amalia évoluait dans une de ses longues chemises de nuit couleur crème. Elle en a plusieurs qui se ressemblent, avec un col Claudine coupé dans un tissu plus épais et rayé. Elle préparait le maté.

Comme à son habitude, Amalia a versé la yerba mate dans la calebasse, sans dépasser la moitié du récipient. N’oublie pas que lorsqu’on verse l’eau chaude, la yerba augmente de volume, disait toujours ma grand-mère. Si tu en mets trop, après, le maté est beaucoup trop court. La moitié de la calebasse — c’est facile à retenir, il ne faut jamais aller au-delà.

Puis Amalia s’est mise à secouer le récipient dans tous les sens, la paume posée bien à plat sur l’ouverture a n que la yerba mate ne s’en échappe pas. Ma grand-mère me l’a souvent répété : pour que la poudre ne qui est toujours mêlée à l’herbe s’en détache et qu’elle ne vienne pas boucher la bombilla, avant de verser l’eau, il faut agiter la calebasse. Tu vois, quand on secoue la yerba comme je le fais, la poudre se dépose sur la paume de la main. Une dizaine de secondes su sent, mais cette étape est essentielle. Il ne faut pas hésiter à y mettre beaucoup d’énergie, un peu comme si on était préposé aux maracas dans un orchestre de musique cubaine. C’est à ces petits gestes qu’on reconnaît un vrai matero, disait toujours ma grand-mère, à La Plata. Je pense à elle chaque fois que je vois quelqu’un préparer un maté — respectera-t-il toutes les étapes du matero averti ? Là, c’était Amalia que je voyais à l’œuvre, à Bagnolet, devant Les Mercuriales. À l’intérieur du fruit, les petits bouts d’herbe et de bois sec percutaient les parois. Depuis mon poste d’observation, je les entendais parfaitement. Après avoir beaucoup secoué, Amalia a frotté ses mains l’une contre l’autre au-dessus de l’évier pour se défaire de la poussière verte qui s’était déposée sur sa paume. L’opération avait marché, ce qui était bien normal : Amalia procédait exactement comme il fallait.

Puis elle a enfoncé la bombilla dans l’herbe avant de verser l’eau chaude très délicatement, la faisant couler le long de la pipette métallique. C’est ce qu’il faut faire si tu veux que ton maté dure longtemps : ça aussi, pour ma grand-mère, c’était fondamental. On ne verse pas l’eau à n’importe quel endroit de la calebasse, ni à n’importe quel rythme, comme si on préparait une vulgaire tisane. Un bon matero sait que l’eau doit couler lentement mais de manière continue. Il sait aussi qu’il existe pour l’eau une route idéale, quoique invisible — un chemin que le matero sait voir. Amalia avait dû recevoir une initiation assez proche de la mienne. À la regarder faire depuis le salon, je comprenais la raison d’être de chacun de ses gestes.

Bien sûr, l’eau n’était pas arrivée à ébullition. Amalia avait éteint sous la bouilloire juste avant que les bulles ne se forment à la surface — comme il faut toujours faire. Il s’agit même de la règle de base.

Puis Amalia a pris le premier maté. Alors j’ai vu apparaître sur son visage la grimace si caractéristique du buveur du premier maté, l’air pétri d’abnégation. Car ce maté-là est toujours très amer. Celui qui le prépare doit se sacri er — c’est comme ça qu’on fait.

C’est à ce moment-là que ma mère a débarqué dans la cuisine — le temps du maté est un moment partagé, plus encore le week-end.

— Je t’en sers un ?

La question était inutile, Amalia savait d’avance quelle serait la réponse de ma mère :

— Oui.

On était samedi, la cérémonie du maté pouvait durer une bonne heure, peut-être même davantage. Nous nous sommes toutes les trois installées autour de la table, juste devant la baie vitrée du salon — moi aussi, je voulais boire du maté. Amalia o ciait. Puisque c’était elle qui l’avait préparé, il était naturel que ce soit son maté. Elle nous servait à tour de rôle, dans le sens des aiguilles d’une montre — comme j’ai toujours vu faire.

La troisième tournée venait tout juste de commencer quand j’ai remarqué que les mains d’Amalia tremblaient. Lorsqu’elle m’a tendu le maté — c’était à mon tour —, la main qui tenait la calebasse a tellement remué que le récipient a esquissé entre nous deux une danse nerveuse et tremblotante. Amalia n’a réussi à arrêter sa main qu’après avoir tracé dans l’espace un grand cercle, de toute évidence involontaire. Ma mère s’en est également aperçue :

— Tu es fatiguée, Amalia ? Tu veux que je prenne le relais ?

— Mais non, ça va très bien…

La remarque de ma mère l’avait visiblement vexée. Amalia avait fait non de la tête, les yeux baissés. Elle semblait prolonger sa réponse de manière silencieuse mais claire, son attitude disait quelque chose comme je suis quand même capable de servir le maté, en n…

J’ai bu sans tarder, entre deux respirations. Je ne lui ai rendu le récipient qu’après avoir entendu le petit si ement caractéristique qui indique qu’il n’y a plus d’eau dans la calebasse — la dernière aspiration se fait toujours à vide, elle n’est qu’un signal destiné à faire comprendre aux autres qu’il est temps de passer au suivant. C’est ainsi qu’on fait.

Amalia a récupéré la calebasse d’un geste peu sûr. Elle tremblait beaucoup mais faisait visiblement de grands e orts pour se maîtriser. Elle y arrivait, avec peine. On la voyait très concentrée, comme quelqu’un qui exécute une série de mouvements complexes demandant une grande dextérité. Ce matin, ces gestes que je l’avais vue faire des dizaines de fois paraissaient relever pour elle du dé .

Amalia s’apprêtait à servir un nouveau maté. Elle venait de soulever la bouilloire. Elle était sérieuse, grave même — les sourcils froncés comme un joueur de bilboquet qui s’apprête à lancer la boule en l’air et qui ne veut pas rater son coup. Cette fois, c’était au tour de ma mère. Amalia voulait de toute évidence lui montrer que tout allait très bien. Mais au moment où elle a commencé à verser l’eau le long de la pipette métallique, son poignet s’est cassé en deux. On aurait dit un pantin dont les jointures, soudain, cédaient sous nos yeux.

La bouilloire est tombée à ses pieds, le couvercle a roulé sur le carrelage. Quant à la calebasse, elle s’est retournée sur elle, vidant sur la chemise de nuit d’Amalia son contenu vert, chaud et humide.

— Tu t’es brûlée ! Mais je t’avais dit de me laisser faire, tu es très fatiguée, je le vois bien !

Amalia a voulu nous rassurer :

— L’eau n’était plus si chaude… ça va, ça va…

J’ai couru dans la cuisine à la recherche d’une éponge — il fallait essuyer la chemise de nuit d’Amalia, alors je me suis dévouée. J’ai d’abord retiré la yerba, puis j’ai frotté. Mais sur le tissu clair, l’herbe à maté avait déjà laissé de grandes traces verdâtres qui, nous le savions toutes les trois, ne partiraient très probablement plus.

— Tu es sûre que tu ne t’es pas brûlée ?

— Mais non, ça va. Puisque je te dis que tout va bien… La bouilloire m’a échappé, c’est tout. Pas la peine d’en faire un drame…

Après avoir prononcé ces mots, Amalia a amorcé un rire. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour nous montrer que tout allait bien, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Mais sa décontraction sonnait faux. Tandis qu’elle plaisantait sur son incorrigible maladresse, la chair de ses joues s’est mise à trembler étrangement — elle semblait plus molle que d’habitude, on aurait dit qu’elle s’agitait toute seule, de manière désordonnée, comme si quelque chose frémissait à l’intérieur, juste sous la peau. Ou comme si cette chair soudain ramollie, Amalia n’arrivait plus du tout à la tenir. Quant à ses yeux, ils ne plaisantaient pas, mais alors pas du tout : il y avait en eux une immense inquiétude. C’est que son corps ne répondait plus comme avant, depuis quelque temps. Elle s’en rendait compte et nous aussi. Mais elle s’accrochait à ce ton détendu, bien qu’il s’accordât mal avec tout le reste. Alors nous l’avons suivie, puisque visiblement c’était ce qu’elle voulait — pour la rassurer peut-être et pour nous rassurer avec elle, nous avons fait comme si de rien n’était.

Dehors, le jour s’était levé. Un des ancs de la tour Levant était tout doré, la lumière ricochait déjà sur sa jumelle. Devant la silhouette bleutée des Mercuriales, Amalia continuait à parler sur un ton rieur :

— De toute façon, cette chemise de nuit, il était temps de la mettre au sale. La machine à laver fera peut-être des miracles. Et puis ces cérémonies de maté qui n’en nissent pas, c’est bon pour la pampa profonde, quand on s’installe avec des potes et une guitare au pied d’un ombú. À la Capsulerie, on peut faire plus court de temps en temps…

Alors, ma mère a dit :

— Allez… On s’habille. On ira plus tôt que d’habitude chez Radar Géant, ce n’est peut-être pas plus mal, le samedi, c’est toujours la folie.

Puis Amalia s’est levée, une main posée sur la table et l’autre sur le dossier de sa chaise.

C’est là que nous nous en sommes aperçues, ma mère et moi.

Plaqué contre son corps, le tissu humide était devenu, par endroits, entièrement transparent. En dessous, depuis le haut de sa cuisse droite jusqu’à la naissance du genou, on voyait parfaitement le chapelet de bleus que les chutes de ces derniers mois avaient ni par tatouer sur sa peau. À gauche, pourtant, c’était di érent : sous la chemise de nuit translucide, les bleus n’étaient pas disposés en guirlande. Ils étaient tellement serrés qu’ils formaient un amas sombre, jaune et violet par endroits. Comme si Amalia avait collé sur cette cuisse-là un morceau de papier arraché à une vieille mappemonde.

OceanofPDF.com