La Danse De L’Araignée

Laura Alcoba · Chapitre 12 sur 17

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La Danse De L’Araignée

Au bout des doigts

Parmi ses photos du 10 mai 1981, Amalia en a choisi une qu’elle a collée à l’aide de deux petits bouts de scotch sur le mur, juste au-dessus du bu et. Elle ressemble à toutes celles qu’elle a prises ce soir-là. Devant les micros, on devine la silhouette présidentielle. Mais autour de la gure blanche et oue, il n’y a rien : ni les personnes qui se trouvaient autour du nouveau président et que je me souviens avoir vues dans l’écran collé contre le mur, ni notre pièce à la Capsulerie. Pas même la moquette à poils longs sur laquelle le buste de François Mitterrand était pourtant posé durant son allocution. Entre les ashs qui crépitaient à la mairie de Château-Chinon, ceux de l’appareil qui s’écrasaient en rafale sur le petit poste de télévision et la houle tremblante où Amalia s’est démenée, ce soir-là, entre maladie et émotion, les photos qu’elle a prises ont beau être historiques, elles restent très énigmatiques. En les découvrant, ma mère s’est écriée Mais on dirait de l’art contemporain ! Dans un grand amas de lumière, j’arrive à retrouver le contour des lunettes de Mitterrand. L’antenne dépliée en angle aigu, je crois. Peut-être, me semble-t-il, quelques-uns des micros plantés dans le sol. Mais même les yeux, derrière la monture sombre que je vois pourtant de mieux en mieux à force d’examiner le cliché, restent invisibles — ils sont noyés dans un épais brouillard. On parvient toutefois à deviner les sourcils du tout nouveau président — mais ils sont arc-boutés sur le vide. Elles font vraiment peur, ces images. On dirait l’allocution d’un fantôme. La conférence d’un spectre. Pourtant nous gardons toutes ces photos précieusement, bien rangées dans leur pochette, dans un des tiroirs du bu et. Car Amalia a raison : non seulement elles sont historiques mais personne n’a les mêmes.

Ce lundi, en rentrant du collège, j’ai reçu une nouvelle lettre de mon père. Une lettre que j’ai dû lire six ou sept fois, tant j’ai eu du mal à croire à ce qu’il avait écrit dans les toutes dernières lignes. Je vois encore ces mots si étranges : Il se pourrait que j’obtienne une liberté conditionnelle, j’ai bon espoir. Puis mon père a ajouté cette phrase, que j’ai lue et relue à de nombreuses reprises, aussi : Prie pour moi.

Ma mère a également reçu une lettre de lui. Je l’ai trouvée en même temps que la mienne, au fond de la boîte de métal où je farfouille chaque jour, cachée sous des prospectus. Il n’arrive pas souvent que mon père lui écrive — c’est pour ça qu’avant même d’ouvrir l’enveloppe à mon nom, j’ai compris que ma lettre contenait quelque chose de particulier, puisqu’il avait aussi écrit cette autre, pour elle. Il les a sans doute rédigées le même jour, à quelques minutes d’intervalle, peut-être.

C’est vrai, tout de suite, j’ai su qu’il y avait du nouveau — mais je n’avais pas imaginé une annonce pareille. Pas plus ce lundi qu’un autre jour.

En fait, je ne savais même pas que ça pouvait arriver.

Ça fait tellement longtemps que mon père est enfermé. Et j’ai si souvent entendu parler de la chance qu’il a d’être prisonnier politique alors que tant d’autres ont disparu ou ont été assassinés. Sa libération ?

Quand j’ai découvert ces mots — il se pourrait que j’obtienne une liberté conditionnelle —, à peine arrivés au bout de cette phrase, mes yeux ont rebroussé chemin, tant ce que je venais de lire me semblait irréel. Je voulais m’assurer que c’était bien ce que mon père avait écrit, alors j’ai repris ma lecture, comme Amalia l’avait fait avec ses analyses — au même endroit, quelques semaines plus tôt, devant nos tours bleues.

Mais ce lundi, lorsque j’ai voulu relire, moi, je n’ai vu sur le papier que des caractères incompréhensibles. Sous mes yeux, tout à coup, il n’y avait que des dessins, des barres et des boucles que je ne savais plus déchi rer. Il m’a fallu attendre un long moment pour que les traits redeviennent des lettres. Davantage encore pour que ces lettres forment à nouveau des syllabes, puis des mots qui avaient l’air d’avoir un sens : il se pourrait que j’obtienne une liberté conditionnelle. Oui — c’était bien ce qui était écrit.

Depuis longtemps déjà, il y a quelque chose que je sais sans savoir, quelque chose que j’ai appris et reconstitué par bribes, ces dernières années : au moment où mon père a été arrêté, il y a plus de six ans, mes parents étaient en train de se séparer. Voilà pourquoi c’est à moi que mon père écrit toutes les semaines. Et presque jamais à ma mère. Parfois, il me pose des questions à son sujet — mais entre eux, ils ne correspondent presque pas.

J’ignore si dans la lettre qu’il lui a adressée, il lui demande aussi de prier. Mais j’ai tout de suite su qu’il lui annonçait la même chose qu’à moi, cette possible libération conditionnelle.

En attendant que ma mère revienne du travail, j’ai tourné et retourné dans ma main l’enveloppe que mon père lui avait adressée. J’ai relu le nom de l’expéditeur, celui du destinataire. Oui — c’était bien elle et c’était bien lui. J’ai comparé les timbres et le cachet de la poste. Elles avaient été envoyées en même temps. Mais laquelle des deux avait-il écrite en premier ? Et cachetée — était-ce la même ? J’ai examiné l’enveloppe fermée et celle que j’avais ouverte, à la recherche d’un indice — en vain. Puis j’ai posé la lettre de ma mère sur la table en attendant qu’elle revienne du travail, qu’elle la lise et qu’elle m’explique ce qu’elle comprenait à tout ça. J’avais hâte — je tournais autour de la table, les yeux rivés sur le réveil que j’étais allée chercher dans ma chambre pour le poser exactement à côté de l’enveloppe fermée.

Elle en mettait, du temps.

Pas plus que d’habitude, peut-être. Mais là, il fallait qu’elle revienne — et vite.

Dès que ma mère a pénétré dans l’appartement, je lui ai tendu la lettre sans prononcer un mot et suis restée devant elle, à la regarder. À me voir ainsi l’interroger des yeux, elle a deviné qu’il se passait quelque chose d’important, que j’avais besoin qu’elle lise — et tout de suite. Alors, avant d’enlever son manteau, elle a déchiré l’enveloppe et a lu en silence, devant moi.

Elle avait à peine ni que je lui demandais déjà :

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Il se pourrait qu’on le libère. Il pourrait avoir une liberté conditionnelle.

— C’est quoi, ça ?

— Ça veut dire qu’il va peut-être sortir de prison. Mais si ça arrive, il sera surveillé. Obligé de dire où il habite, de se présenter de temps en temps à la police, des choses dans le genre… Il serait un peu libre, mais pas tout à fait.

Puis ma mère a posé son manteau et elle s’est assise.

Je me suis installée juste en face d’elle — peut-être allait-elle en dire un peu plus sur cette histoire de liberté et de conditions ? Autour de la table, chacune de nous relisait sa lettre — même si la mienne, je la connaissais presque par cœur, déjà. Mais j’avais beau l’avoir lue et relue, les phrases de la n étaient toujours aussi étranges.

— Ça peut vraiment arriver, cette liberté-là ? Conditionnelle ? C’est vrai ?

— Durant toutes ces années, il n’en a jamais été question. S’il en parle, c’est que quelque chose a changé. J’ai l’impression que ça bouge.

Au centre de la table, je regardais tourner la trotteuse de mon réveil — il me semblait qu’elle faisait beaucoup plus de bruit que d’habitude. Chaque fois que la petite aiguille passait au-dessus du douze, au moment où elle s’apprêtait à franchir le seuil d’une nouvelle minute, on entendait un clic étrange, comme si une toute petite vis venait de tomber derrière le cadran, une minuscule pièce métallique que le mécanisme aurait crachée. J’ai eu peur que mon réveil soit en train de partir en morceaux. Du coup je l’ai xé, un bon moment. La trotteuse, surtout — j’imaginais qu’elle allait bientôt se séparer des deux grandes aiguilles pour tomber en bas du cadran et rester coincée de l’autre côté de la vitre. Mais la petite trotteuse a continué à tourner, imperturbable. Malgré les cliquetis, le réveil tenait le coup.

Avant de me coucher, ce soir, je veux essayer de prier, puisque mon père me l’a demandé.

Derrière moi, Amalia est endormie, depuis longtemps déjà. Ces derniers temps, elle semble plus fatiguée encore que d’habitude. J’ignore si c’est parce qu’elle se remet de sa dernière poussée ou parce qu’une nouvelle crise approche — en tout cas, le soir, elle s’éteint plus qu’elle ne s’endort, de manière toujours plus soudaine.

Mais son sommeil est très profond. Je sais que si je reste là, dans le salon, à marmonner près de la baie vitrée, je ne la réveillerai pas. Depuis ma chambre, on ne voit pas bien les tours — or j’aime bien leur présence bleutée, les lumières des voitures et des échangeurs, cette nuit qui n’en est jamais une m’apaise. Je ne sais pas très bien comment m’y prendre pour prier, mais je sais que c’est à cet endroit qu’il faut que je tente la chose, exactement devant ma boussole du bord de l’autoroute.

Tandis que je regarde les lumières de la Capsulerie, je cherche dans ma mémoire tout ce que je peux savoir côté divinité. J’essaie d’abord de retrouver les prières que j’ai apprises en Argentine, quand j’allais à l’école chez les bonnes sœurs, du temps où nous vivions dans la maison aux lapins. Il m’en reste, je crois, un bout d’Ave Maria.

Mais je devrais être capable de repêcher autre chose dans ma mémoire.

Il y a encore tout ce que récitait mon arrière-grand-mère quand elle faisait glisser entre le pouce et l’index les grains de son chapelet.

Tout ce qu’elle lisait à voix haute, aussi, assise au bord de son lit, la Bible ouverte sur les genoux, et moi qui l’espionnais par la porte entrebâillée. De quoi je me souviens ?

Je peux en retrouver des bribes. Ce sont des fragments minuscules, mais je prends quand même. Tout me va. Ça a beau être de toutes petites choses saintes, des miettes divines — peu importe, je ramasse tout. Je vous salue Marie, pleine de grâce. Soudain les mots se bousculent, je les couds les uns aux autres, devant Ponant et Levant. Les doigts posés sur la grande vitre du salon, ma prière est faite de tout ce que j’arrive à attraper. En espagnol, d’abord, avant d’essayer de le dire en français. Toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous — ce sont des prières mélangées, des machins bibliques. Avec mes petits débris sacrés, je fais un patchwork. Car j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger et vous m’avez recueilli, il n’y a pas de raison pour que ça n’aille pas ensemble, tout est saint là-dedans, ces mots parlent de nous et du monde. Alors je continue à bricoler, puisqu’il s’attache à moi, je le délivre, je le défends, car il connaît mon nom. Il vient d’où, ce bout-là ? Je l’ignore mais, soudain, c’est troublant. Je marmonne tous les trucs saints qui me tombent sous la main, et voilà que, par hasard, ce sont exactement les mots qu’il faut. Alors je les répète immédiatement, puisqu’il s’attache à moi, je le délivre, je le défends, car il connaît mon nom. Si ça pouvait être vrai.

Mais je ne veux pas m’en tenir là, alors je fouille encore dans mes souvenirs. C’est que j’ai vraiment besoin qu’ils rappliquent. Dans l’ordre où ils voudront, mais qu’ils nous viennent, tous, en aide — le Fils, Moïse et sainte Rita. Dans la lumière poussiéreuse des deux tours, j’essaie de les imaginer. Je ne vois personne, mais je les appelle, du coup c’est comme s’ils étaient là. Ma prière se met à ressembler à une ronde, elle tourne comme une toupie et m’entraîne avec elle, ils te porteront sur leurs mains et ton pied ne heurtera pas la pierre. Alors je me souviens de la bassine dans laquelle un jour, il y a longtemps, une femme m’a baptisée — je suis sûre qu’ils étaient tous descendus là, dans le récipient sale et rouillé qui servait d’habitude à laver les torchons et où j’ai reçu mon premier baptême, au fond d’une petite cuisine aux volets clos. Le Père, saint Antoine et Isaïe. Pourquoi me feraient-ils faux bond à la Capsulerie, saint Christophe, les mystères et l’Esprit Saint ? S’ils ont trouvé le moyen d’aller jusqu’à moi, là-bas, à La Plata. S’ils ont su se glisser au bout des doigts d’une femme, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne viennent pas m’écouter ici, pile devant les échangeurs et les tours bleues. Son pied ne heurtera pas la pierre, voilà. Et hosanna. Sans oublier amen, puisque c’est ce qu’on dit toujours, à la n.

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