La Danse De L’Araignée
La tante de Sagar
Fatou est grande. Sa peau est très noire et ses cheveux crépus font comme un casque autour de sa tête. Elle a des seins immenses, aussi. Deux énormes globes que l’on devine toujours serrés l’un contre l’autre. Et puis des fesses rebondies et incroyablement pleines. On ne peut pas dire qu’elle soit grosse, pourtant son corps est plus dense que tous ceux que j’ai pu voir jusqu’ici. Comme s’il y avait sous sa peau tendue plus de chair que chez les autres, qu’elle était dans son corps à elle plus compacte que partout ailleurs. Ses vêtements ont beau la couvrir, ils n’arrivent à rien cacher de tout ça. On dirait, malgré leur étrange densité, que quelque chose dans les seins et les fesses de Fatou résiste à la pesanteur. Comme si, tout abondants qu’ils sont, un truc, à l’intérieur, les tirait vers le ciel.
Elle a vraiment l’air d’une femme — dans ma classe, il y a des
lles, plus ou moins grandes. Et il y a Fatou.
Aujourd’hui, sur le chemin du retour, elle l’a tout de suite remarqué :
— Tu as mis un soutien-gorge ?
Oui. Je le portais même pour la première fois. Je l’ai acheté samedi dernier dans la galerie marchande qui est collée à Radar Géant. À sa question, je me suis sentie rougir — j’ai répondu par un simple mouvement de tête, je n’avais pas envie de m’étendre.
Le jour de l’acquisition, pourtant, j’étais sacrément ère. J’étais avec ma mère, c’est elle qui m’a expliqué comment l’attacher. Il y a un truc tout simple, au début. Le truc, c’est d’agrafer le soutien-gorge sous la poitrine, comme si on avait des seins dans le dos. Ensuite, on le fait tourner autour du torse pour que les bonnets se retrouvent au bon endroit puis on glisse ses bras dans les bretelles. Plus tard, tu arriveras à l’agrafer sans avoir besoin de passer par toutes ces étapes, tu verras, ce n’est pas si compliqué.
Mais à côté de Fatou, tout à l’heure, je me suis sentie un peu ridicule. Ça doit faire longtemps qu’elle n’a pas besoin, elle, de découper l’opération en trois temps.
T’as vraiment de quoi le remplir ? Je savais bien que la question sur mon soutien-gorge cachait cette autre, en réalité. Elle n’osait pas le dire, mais visiblement elle doutait qu’il puisse y avoir sous mon pull matière à garnir la chose.
J’ai vu grand, c’est vrai. Mais c’est un peu à cause de la vendeuse, aussi.
Samedi dernier, quand nous sommes entrées dans le magasin et que ma mère a dit Nous venons pour ma lle, elle a besoin d’un soutien-gorge, son premier soutien-gorge, la vendeuse a fait C’est important, ça ! Puis elle a sorti d’un tiroir qui se trouvait sous le comptoir plusieurs modèles, dont un rose à liseré avec un petit nœud argenté et trois minuscules perles entre les deux bonnets, on aurait dit trois petites larmes ou des gouttes d’eau qui auraient gelé. J’étais très impressionnée — le moment était important, elle avait parfaitement raison.
— Le rose me plaît.
— La couleur est très douce, c’est un bon choix. Mais il faut d’abord l’essayer.
Lorsque j’ai enlevé mon manteau, pourtant, la vendeuse s’est immédiatement ravisée.
— Non, mais en fait… Je crois que ça va être beaucoup trop grand. Je vais aller chercher des petites brassières, ça fera largement l’a aire.
Puis elle est partie avant de revenir avec deux bandeaux de coton qu’elle a tendus à ma mère, tandis qu’elle souriait, sûre d’elle-même :
— Voilà exactement ce qu’il lui faut.
En voyant ce qu’elle nous proposait, deux morceaux de coton blanc qui n’avaient même pas d’agrafes, j’ai compris pourquoi elle avait dû disparaître dans l’arrière-boutique pour aller les chercher. Les petites brassières, c’est le genre de modèles qu’on n’expose pas. Quelqu’un avait dû les cacher au fond d’un carton avec les invendus des années précédentes, tous les dessous dans lesquels personne n’a voulu se voir. On aurait dit du tissu pour faire des bandages, à croire que je m’étais fait une foulure ou que j’avais une côte cassée, un bout de squelette à réparer, quelque part.
La vendeuse s’est tournée vers ma mère, elle a presque chuchoté mais je l’ai parfaitement entendue :
— Une petite brassière, ça su ra largement…
Moi, je n’avais vraiment pas l’intention de me laisser faire.
— Mais je voudrais essayer le premier. Le soutien-gorge rose, avec le liseré…
La vendeuse a regardé ma mère, l’air de dire est-ce bien la peine ?, mais comme ma mère a fait oui, tu peux l’essayer aussi, elle est allée chercher le soutien-gorge resté sur le comptoir.
À l’intérieur de la cabine d’essayage, dès que ma mère m’a expliqué son truc et qu’elle m’a aidée à franchir la première étape, celle de l’agrafage, je lui ai demandé de sortir — j’avais compris, mais je voulais continuer toute seule. Tant qu’elle a fait son petit exposé, je l’ai écoutée, les bras en croix sur la poitrine, tout en appuyant très fort — je ne voulais pas qu’elle voie mes seins de si près, je voulais les garder pour moi. Si elle ne me laissait pas toute seule, j’étais bien décidée à rester comme ça, les bonnets dans le dos, bloquée au début de la première étape, comme si mon torse était vraiment monté à l’envers ou que deux bosses avaient poussé dans mon dos.
— Laisse-moi, maintenant !
Alors elle a disparu de l’autre côté du rideau et j’ai fait tourner le soutien-gorge, comme elle me l’avait expliqué.
Dans le miroir, je voyais bien que le tissu bâillait sur ma poitrine. Mais c’était tellement joli. Le liseré qui bordait les bonnets était d’un rose légèrement plus foncé que le reste du soutien-gorge — avec les perles minuscules et le ruban argenté, là où les deux bonnets se touchent, ça faisait quatre couleurs di érentes. À cet endroit, on insistait sur quelque chose, je ne comprenais pas bien pourquoi — mais chaque détail, je le savais, avait son importance. Il y avait eu quelqu’un pour penser à tout ça. Qu’avait-il voulu dire ? Je l’ignorais, mais un expert en la matière avait posé là son index bien à plat, son pouce peut-être, puis il avait dit : Ici on va coudre un ruban couleur argent et trois petites perles, en grappe. La pression de ce doigt, à un moment, j’ai même cru la sentir — juste à l’endroit où les deux bonnets se rejoignent, comme s’il avait laissé là son empreinte. Tout ça était le fruit d’un savoir qui m’échappait encore mais dont je ne doutais pas. Je tenais le début de mon initiation — je savourais chacun de mes pas.
— Tu essaieras les brassières aussi, d’accord ? C’est très simple, il su t de les en ler par la tête, comme si tu mettais un maillot…
C’était ma mère qui parlait, de l’autre côté du rideau.
— Oui, oui, bien sûr…
Mais c’était hors de question. Les petites brassières, alors là, non ! Je ne les ai même pas touchées, je les ai laissées sur le tabouret, là où la vendeuse les avait posées.
Je suis restée un long moment devant le miroir, à tenter de déchi rer ce que le soutien-gorge avait à me dire.
Puis j’ai appliqué le truc de ma mère pour l’enlever, je ne voulais pas risquer de l’abîmer. Ce n’était pas bien compliqué, il su sait de rebrousser chemin — j’ai fait glisser les bretelles sur mes épaules pour dégager mes bras, le soutien-gorge a pu faire un tour complet et les attaches se sont retrouvées sous mon nez, c’est vrai que c’était bien plus simple comme ça. Encore une fois, j’avais les bonnets dans le dos. Mais je n’étais pas montée à l’envers, du tout — d’ailleurs, j’en ai pro té pour regarder mes seins dans le miroir. Ils ne sont pas si petits, en fait. On dirait deux mandarines. En plus, je n’ai que douze ans, je sais très bien que côté poitrine, je n’ai pas dit mon dernier mot.
Même si je n’avais pas touché les brassières, en sortant de la cabine, je n’ai pas hésité une seconde :
— Les brassières me serrent beaucoup trop, c’est le soutien-gorge qui me va.
Bien sûr, aujourd’hui, sur le chemin du retour, je n’ai rien dit de tout ça.
Malgré la question de Fatou, j’ai continué à marcher à côté d’elle, en silence, me contentant d’un mouvement de tête et d’un haussement d’épaules, comme pour lui dire oui, et alors ?
Le liseré rose de mon soutien-gorge fait des plis sur ma peau et malgré le pull, on le remarque — je suis parfaitement au courant. J’ai vu grand, je le sais. Je n’ai pas tout à fait de quoi le remplir. D’accord. Mais mes seins vont continuer à pousser. Avec ce soutien-gorge, j’ai juste un peu anticipé sur ma poitrine à venir. En fait, je porte de la lingerie prévisionnelle. Le tissu bâille sous mon pull parce qu’il est parti en éclaireur, mon soutien-gorge se trouve déjà un ou deux ans devant moi, prêt à me soutenir quand je le rejoindrai. Il me montre la voie, il annonce la suite tout en m’encourageant, côté poitrine. D’une pierre, deux coups. En plus quelqu’un a posé ses doigts là où les deux bonnets se rejoignent, à cet endroit, il a laissé un message secret, je le sais. C’est un expert. Et puis un jour, mon soutien-gorge sera peut-être tendu sur ma peau. Dans pas si longtemps, qui sait. Peut-être qu’il se fendillera par endroits, peut-être même qu’il craquera. Et si je souriais un jour à l’idée d’avoir vu si petit ? Il se pourrait que moi aussi, j’aie deux énormes globes, comme Fatou. Pourquoi pas, hein, pourquoi pas moi ? Oubliées les mandarines, je passe aux melons. Sûrement d’ici deux ans. Dans trois, à tous les coups. Dans trois ans, oui. Là, j’y serai presque, c’est certain.
Tandis que je marchais à côté de Fatou, je pensais tout ça, mais je n’ai rien dit. Je n’osais pas.
Elle voulait quand même savoir où j’en étais exactement.
— Tu as déjà eu tes règles ?
— Je les ai eues l’été dernier.
— Ah, j’imaginais pas, je te voyais plus petite.
Petite, oui, je sais. Mais ça ne m’empêche pas de grandir à ma manière.
Alors, je lui ai fait :
— Est-ce qu’en Afrique on meurt pour ça ?
— Pourquoi tu dis ça ? Je comprends pas…
— Pour les règles… Est-ce que c’est vrai qu’en Afrique, parfois, on meurt parce qu’on a ses règles ?
Fatou a éclaté de rire. En guise de réponse, elle s’est contentée de faire non tout en riant comme si je lui avais raconté une bonne blague. Il me semble qu’elle riait encore quand elle a disparu dans sa tour à elle.
Elle a dû penser que mon tout nouveau soutien-gorge m’était vraiment monté à la tête. J’espère qu’elle ne se moquera pas de moi demain, qu’elle n’en parlera à personne, surtout, et que ma question restera un secret entre nous.
Cet été, pourtant.
J’étais en Vendée, dans une colonie de vacances de la mairie du Blanc-Mesnil. C’était ma deuxième fois, pour les règles. Il faisait très chaud, c’était au tout début du mois d’août.
Je m’en souviens très bien — j’étais assise en tailleur, avec les autres, en cercle. Le moniteur avait eu l’idée étrange de nous faire jouer à la chandelle en attendant l’heure du dîner. On avait vraiment passé l’âge, il ne semblait pas s’en être aperçu. Une lle a ri, gênée, une autre a protesté la chandelle, ça va pas la tête ? Pourtant, nous nous sommes tous assis les uns à côté des autres. Pas besoin de se concerter, on savait qu’on allait pro ter de l’occasion pour rigoler un peu et faire comprendre au mono qu’il était vraiment à côté de la plaque avec ses jeux pour gamins de maternelle. Même si personne ne l’avait désigné, un grand garçon blond s’est levé et s’est mis à courir en agitant dans sa main droite un mouchoir pas net sorti de sa poche. Allez, je commence, il prenait les choses en main. C’était le plus grand du groupe, il avait des jambes très longues et maigres, comme si elles avaient poussé trop vite et qu’il n’avait pas eu le temps de les remplir. Mais ses bras semblaient avoir poussé plus vite encore — à croire que, comme les bonnets de mon soutien-gorge, ils avaient pris de l’avance sur le reste de son corps, qu’ils étaient à l’avant-garde, question croissance. Il pou ait tandis qu’il courait, il en rajoutait avec ses longs bras qu’il balançait en avant et en arrière, comme un grand singe, secouant sans cesse son mouchoir sale. Quelqu’un a crié Eh, Antoine, il a servi à quoi ce mouchoir, il est jaune et tout collé, c’est vraiment dégueulasse ! Quand le brun qui se trouvait juste devant moi a lancé C’est du jus de zizi, qu’est-ce que vous croyez, tout le monde a éclaté de rire. Alors il a continué, du jus de bite, quoi !, et là on n’en pouvait plus, un petit blond a même failli s’étou er, tellement il riait. Ça dégénérait vraiment. Du coup, le mono a changé d’avis, il ne voulait plus de cette chandelle — mais trop tard. Le grand blond s’est mis à courir comme un fou et le mono a eu la mauvaise idée d’essayer de le rattraper pour l’arrêter. C’était perdu d’avance, avec ses jambes d’échassier, le garçon courait bien plus vite que lui. Au milieu des rires, on commentait leur course-poursuite. Je crois que c’est sa première colo. Tu parles d’Antoine ? Non, du mono. Il avait droit à son bizutage. Mais soudain, dans un virage, le grand blond a fait semblant de trébucher pour atterrir sur la plus belle des lles, une rousse avec plein de taches de rousseur et de longs cheveux serrés dans une natte épaisse qui lui descendait jusque dans le bas du dos. Tout le monde a crié ah le con, eh !, le mono l’avait en n rattrapé mais dès que le corps du grand blond est entré en collision avec celui de la lle, il a fait semblant de perdre connaissance, ses longs bras soudain inertes sont restés un moment autour de la jolie rousse. Arrête, Antoine, ça su t maintenant ! Le mono était très énervé, hors de lui, vraiment, et faisait tout pour l’obliger à se redresser. Mais il avait beau tirer sur ses épaules, il n’y avait rien à faire, le corps du grand blond ne bougeait pas d’un poil.
Je riais avec les autres, mais j’avais surtout envie que ça nisse. C’est que j’avais très mal. J’étais entre deux lles qui savaient ce qui m’arrivait, je leur avais dit le matin en sortant du réfectoire, depuis elles ne me lâchaient plus, curieuses — elles ne les avaient pas encore eues, elles, alors elles voulaient que je leur raconte. Tout. Surtout Sagar, l’Africaine — je crois qu’elle aussi venait du Sénégal, comme Fatou.
Le grand blond a ni par se redresser avant de laisser tomber son mouchoir immonde au centre du cercle, quelqu’un a crié Antoine, t’es vraiment un gros crado ! Les rires ont fusé, deux lles ont caché leur visage dans leurs mains, la belle rouquine à longue tresse est devenue écarlate, en plus elle hoquetait, je ne sais pas si elle s’était mise à pleurer ou si ces hoquets, c’était un rire nerveux étou é, c’était peut-être un mélange de tout ça. Puis, comme si nous nous étions concertés, nous nous sommes tous levés avant de donner des coups de pied dans le sable. Je ne sais pas quel est celui qui a commencé, mais soudain nous nous sommes mis à lancer du sable sur le vieux mouchoir sale comme on le fait avec les braises qu’on enterre pour les éteindre. Même Antoine. Ce mouchoir, d’un coup, on aurait dit qu’il ne voulait plus le voir, qu’il voulait vraiment l’oublier et que tous l’oublient en même temps que lui. Je me suis levée avec les autres, j’avais aussi envie d’y aller de ma pelletée, mais tout en soulevant du bout des pieds des nuages de poussière je m’e orçais de garder la main droite collée contre mon ventre — peut-être parce que j’avais plus mal encore que le matin mais également parce que je savais que Sagar et sa copine me regardaient, c’était une manière de leur faire comprendre au milieu de la cohue, de partager un peu avec elles ce que je sentais. Alors la copine de Sagar a tiré sur mon tee-shirt pour me prévenir, avant de me glisser à l’oreille Ton short, il est taché, t’as une grosse tache de sang. Elles m’ont aidée à me dégager du groupe pour que les autres ne s’en rendent pas compte, et personne n’a remarqué quoi que ce soit, tout le monde était obnubilé par l’enterrement du mouchoir sale. Puis Sagar a enlevé son gilet, elle m’a dit Mets-le autour de ta taille, comme ça, on ne verra rien. J’avais honte mais en même temps j’étais un peu ère. Elles m’aidaient. Je n’avais rien demandé, mais grâce à mes règles, malgré le chahut, nous faisions équipe.
Le soir, quand les lumières du dortoir se sont éteintes, Sagar m’a parlé de sa tante, la petite sœur de sa mère. C’est que cet après-midi-là, elle avait pensé à elle en voyant mon short taché.
— Quand ma tante avait ses règles, elle saignait beaucoup, aussi. Elle faisait souvent des taches sur ses vêtements, il lui arrivait de se changer plus de trois fois par jour.
Toute sa garde-robe y passait.
La grand-mère de Sagar, qui avait toujours pris un immense plaisir à habiller ses lles, avait ni par renoncer à o rir des vêtements neufs à sa cadette. C’est que la tante de Sagar abîmait tout avec cette manie qu’elle avait, depuis qu’elle était jeune lle, de saigner plusieurs jours par mois au-delà du raisonnable. Une vraie fontaine. Du coup, elle n’habillait plus que l’aînée, la mère de Sagar, qui avait toujours de nouvelles robes. Encore plus qu’avant, puisqu’on la gâtait désormais pour deux.
— À cause de cette histoire, elle est devenue très triste, ma tante. En même temps, ma grand-mère ne voulait plus lui acheter des vêtements neufs, faut la comprendre. Parce que c’était un sacré gâchis… Chaque fois que ma tante voyait ma mère avec une nouvelle robe, elle avait du chagrin, mais elle ne disait rien. Ça lui faisait de la peine, mais au fond, elle comprenait très bien.
La tante de Sagar aurait voulu que sa mère lui fasse des cadeaux comme avant, lorsqu’elle était encore une petite lle. Mais avec tout ce sang qui sortait d’elle… Il aurait fallu qu’elle apprenne à se retenir. Pourtant, elle avait beau essayer, elle n’y arrivait pas.
Alors Sagar a eu ces mots, je m’en souviens :
— Elle n’y pouvait rien, ma tante. Saigner, c’était sa nature.
À ce moment-là, il y a eu un long silence dans le dortoir. Je crois que nous étions plusieurs à écouter l’histoire de Sagar.
— Et maintenant ?
— Quoi, maintenant ?
Je savais qu’il y avait quelque chose que Sagar n’osait pas dire.
— Ta tante… Elle achète elle-même ses robes, maintenant qu’elle est grande ? Elle est moins triste ?
— Non… Un jour, on ne sait pas pourquoi, elle a saigné encore plus que d’habitude. Elle a saigné, saigné, elle s’est vidée, comme ça… On ne pouvait plus l’arrêter…
— Et alors ?
Sagar a marqué une longue pause, mais elle a ni par lâcher :
— Et alors, elle est morte.
Fatou ne croirait peut-être pas à cette histoire si je la lui racontais jusqu’au bout. Après le rire qu’elle a lancé aujourd’hui, de toute façon, je ne m’y risquerai pas.
Mais ce soir, dans mon lit, tout en haut de la Capsulerie, je pense encore à la tante de Sagar.
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