La Danse De L’Araignée

Laura Alcoba · Chapitre 2 sur 17

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La Danse De L’Araignée

Tir à l’arc

Aujourd’hui, j’ai reçu une nouvelle lettre de lui.

Nous savons très bien à présent comment ils se débrouillent, à la poste, avec l’océan et les onze mille kilomètres qui nous séparent. Dans un sens comme dans l’autre, à force, nous avons appris à bien viser. Après un an et demi d’expérience, nous pouvons prévoir à deux ou trois jours près le temps qu’il faut à une feuille de papier glissée dans une enveloppe pour traverser l’Atlantique — nos estimations tombent de plus en plus juste. Mais pour en arriver là, il nous a fallu beaucoup d’entraînement, quelques francs ratages et pas mal d’approximations. Cette lettre devrait te parvenir après le nouvel an, m’avait écrit mon père le 20 décembre dernier. À quoi j’avais répondu Presque, mais pas tout à fait — nous étions encore en 1979 lorsque j’ai ouvert l’enveloppe qu’il avait imaginée entre mes mains au tout début de la nouvelle décennie. Mais quelques mois plus tard, quand j’ai lu Celle-ci devrait te parvenir le jour de ton anniversaire, il avait vu juste, la lettre était arrivée à la bonne date, le 10 avril 1980, pile pour mes douze ans, par le courrier du matin. Cette fois oui, tu as réussi ! Pour passer un message au bon moment de l’autre côté de l’océan, l’expérience nit par payer.

Le déménagement qui nous a rapprochées de Paris n’a rien changé à l’a aire. Lorsqu’il a écrit dans sa cellule, à La Plata, la lettre que je tiens à présent entre les mains, ma mère, Amalia et moi étions en train de charger la voiture de Carlos avec nos cartons, heureuses de quitter le Blanc-Mesnil et la cité de la Voie-Verte. D’après ce que tu annonçais dans ta dernière lettre, c’est aujourd’hui que vous changez d’appartement, dit mon père, et quand tu liras celle-ci, tu auras sans doute déjà passé plus d’une semaine à Bagnolet. Exact !

Bavarder entre la banlieue parisienne et la prison argentine où se trouve mon père, la Unidad Nueve de La Plata, c’est un peu comme du tir à l’arc — avec de l’exercice et un peu d’application, on arrive à atteindre le point de mire, l’endroit précis du calendrier où nous nous sommes donné rendez-vous. Plus le temps passe, et plus nous nous retrouvons exactement là où nous l’avions imaginé — pile au centre de la cible. Tel jour, telle heure, devant les boîtes aux lettres, au pied du bâtiment A. D’accord, j’y serai. Il faut juste me laisser le temps de glisser ma nouvelle petite clé dans la boîte aux lettres métallique, attendre que je déchire l’enveloppe. J’arrive, tu vois. Voilà, j’y suis.

C’est comme ça, tout naturellement, qu’aujourd’hui nous avons repris, sur le promontoire de la Capsulerie, la conversation que nous avions engagée au Blanc-Mesnil.

Toujours cette histoire de mygale que j’aimerais avoir. Mon père est de plus en plus sceptique. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Ça me paraît en réalité assez compliqué.

Ça fait presque deux mois que nous en parlons. Notre correspondance a des cycles, comme ça. Depuis cet été, dans mes lettres comme dans les siennes, il y a au moins une demi-page consacrée aux mygales argentines, ces araignées que mon père appelle las arañas pollito — les « araignées-poussin ».

Tout est parti d’un ami de ma tante et de ce qu’elle a raconté à mon père lors de la dernière visite qu’elle lui a rendue en prison. C’était le jour de la visita de contacto, lorsque le visiteur peut être à côté du détenu qu’il est allé voir. Je ne sais pas pourquoi mon père m’a donné ce détail, lui qui, d’habitude, ne parle jamais de la prison, mais dans la lettre qu’il m’a envoyée au tout début de l’été, c’est exactement ce qu’il disait : le jour de la visita de contacto, ma tante lui a parlé d’un ami à elle qui a une mygale comme animal de compagnie. Il l’a rapportée du nord de l’Argentine, après un séjour du côté de la frontière chilienne, où il a de la famille : l’araignée en question est une araña pollito andine, une espèce à part, qu’on peut vraiment apprivoiser — écoute un peu la suite de cette histoire, m’écrivait mon père dans sa lettre du début de l’été.

Il paraît que chaque fois que l’homme retrouve son appartement de La Plata après une journée de travail, la mygale se met à danser dans la cage de métal qui lui tient lieu de maison. L’araignée fait de tels bonds lorsqu’elle comprend que l’homme est revenu que les barreaux vibrent et tintent. À croire qu’elle n’est pas retenue dans une cage, qu’elle loge en réalité à l’intérieur d’un immense grelot. On dirait surtout qu’elle reconnaît ses pas. À moins que le coup d’envoi ne soit pour elle le bruit de la clé glissée dans la serrure de la porte d’entrée. En tout cas, dès le début de leur vie commune, quand il est retourné chez lui à la n de sa journée de travail, la mygale lui a fait des fêtes. Alors il a pris l’habitude de la libérer pour la câliner un peu, l’araignée adore ça — c’est sans doute en vue de sa libération quotidienne et de la petite séance caressante qui suit chacune de ses sorties que la mygale s’est tant attachée à lui, se montrant toujours plus heureuse et reconnaissante. Voilà pourquoi depuis qu’ils vivent ensemble, lorsque l’homme est de retour, la danse de l’araignée est toujours plus démonstrative. Et le lien entre l’homme et l’animal, plus fort. Plus le temps passe, plus l’idée de cet enchaînement quotidien attendrit l’ami de ma tante — quand il sait leurs retrouvailles proches, rien que d’y penser, même s’il ne danse pas, lui, il est d’avance tout excité. La clé dans la serrure et l’araignée qui s’éveille. Ses pas sur le parquet et l’araignée qui s’emballe. Puis les pirouettes derrière des barreaux qui carillonnent d’impatience. Encore une fois, il sait qu’il aura droit à tout ça.

Mon père se demande si c’est vraiment à l’araignée que l’homme est si attaché, si ce qui l’enchante, au fond, n’est pas ce petit rituel — qui ne s’arrête pas là. Car après la danse de l’araignée, l’homme ouvre une seconde porte — minuscule celle-là — a n de la libérer. Alors, la cage se tait. D’un coup. Leurs retrouvailles sont toujours silencieuses, écrit mon père. Pas seulement parce que la mygale a en n pu quitter le grelot dont elle est d’habitude prisonnière — chaque fois qu’elle est dehors, l’araignée ne saute plus, du tout. Sa danse s’arrête subitement. Elle devient incroyablement calme — dès qu’elle se trouve hors de sa cage, elle a même pris l’habitude de se mettre sur le dos pour que l’homme la cajole en lui grattouillant le ventre. Bien sûr, il s’e orce d’être le plus doux possible car sa famille andine l’a mis en garde, attention quand même, n’oublie jamais qu’elle pourrait te piquer si elle prenait peur. Du coup, il est prudent. Mais au fond, il est persuadé qu’il n’a rien à craindre, tout comme l’araignée semble avoir compris qu’elle n’a rien à redouter de lui. D’ailleurs, après chacune de ses sorties, la mygale passe de plus en plus de temps les pattes en l’air. Joueuse et parfaitement ino ensive — comme un petit chien a ectueux.

J’ignore ce qui m’a le plus frappée dans ce récit. Étaient-ce les fêtes que peut faire une grosse araignée toute noire et poilue, a priori a reuse et écœurante, mais, en réalité, pas du tout ? Sa danse, toujours plus joyeuse ? Le poussin ? Le petit chien a ectueux et joueur ? Le fait que mon père ait appris cette histoire le jour de la visita de contacto ? Ce qui est certain, c’est que, depuis que je sais tout ça, moi aussi, je veux avoir une mygale de compagnie.

Nous en parlons depuis longtemps. Bien sûr, je n’ai rien dit à ma mère — la mygale, c’est un secret entre mon père et moi. Je n’arrête pas d’y penser, pourtant, surtout depuis que nous sommes dans notre nouvel appartement.

J’aime m’imaginer avec mon araignée argentine, assise sur le balcon qui donne sur le parc et l’autoroute, face à Ponant et Levant. Dès le premier jour, le soir venu, je la ferai sortir de sa cage rien que pour la caresser un peu. Elle montera le long de mon bras et se hissera jusqu’à mon épaule pour se blottir à la naissance de mon cou, le temps d’une courte sieste. Là, tout près de l’oreille, je sais bien que ça chatouillera un peu. Mais ça ne me gênera pas. Au contraire — si elle me chatouille avec ses longs poils, tant mieux. Puis elle se remettra en route pour atteindre l’autre côté de mon corps après avoir escaladé ma tête, s’accrochant à mes cheveux — qui, dès que nous aurons fait connaissance, seront, j’en suis sûre, ses lianes préférées. Car elle aura vite compris que moi aussi, je peux être douce et délicate. J’en suis certaine — dès qu’elle aura appris à me connaître, elle le saura.

Après que mon père m’a raconté, pour la mygale, je lui ai immédiatement révélé l’idée qui m’était venue. C’est que j’aimerais qu’il soit le messager de ma requête, que ce soit lui et personne d’autre qui m’aide à réaliser mon plan. Lorsque ma tante retournera le voir en prison, je voudrais qu’il lui demande. Est-ce que son ami pourrait se procurer une deuxième mygale andine quand il ira voir sa famille dans les Andes ? On pourrait me l’envoyer par avion pour que je l’apprivoise à Bagnolet, maintenant que je sais comment on procède. Je la garderai dans une cage et moi aussi, je la ferai sortir tous les jours pour la câliner un peu. Chaque fois, je passerai avec elle un peu plus de temps que la veille. Comme ça, bien vite, nous nous attacherons l’une à l’autre. Autant qu’à notre petit rituel quotidien.

Mais alors que dans la première lettre de mon père tout avait l’air très simple, depuis qu’il sait où je veux en venir, il ne m’encourage pas beaucoup. Il pense qu’il faudrait obtenir une autorisation, c’est très compliqué d’envoyer une araignée argentine en Europe. D’ailleurs, il lui faudrait des papiers, une sorte de passeport animal. Tu imagines un peu ?

De mon côté, j’essaie de contrer les obstacles qui se hissent entre l’araignée-poussin et moi. Et si on lui trouvait une boîte opaque et bien rigide, avec, à l’intérieur, de quoi tenir le temps du voyage ? Elle pourrait traverser l’Atlantique tout en étant à l’abri et arriver jusqu’à Bagnolet, ni vu ni connu. Ça se pourrait ça, non ?

Mais plus j’avance dans l’élaboration de mon plan, plus mon père a l’air de regretter son premier enthousiasme à propos des araignées de compagnie. Sur cette histoire de mygale qu’il a lancée, je vois bien qu’il me fait faux bond.

Dans sa dernière lettre, il accumule les arguments pour me dissuader — le climat de Bagnolet, notre neuvième étage, le balcon en béton gris, il pense que rien de tout ça n’est vraiment fait pour une araignée andine. Sans oublier le casse-tête du passeport. Et puis, même si on arrivait à contourner cette a aire de papiers, si on arrivait à la faire voyager en passagère clandestine, à la glisser très discrètement dans un avion, la mygale ne survivrait sans doute pas à son périple. Et arracher une mygale à sa Cordillère pour qu’elle meure lamentablement au fond d’une boîte en plastique, planquée dans la soute pour échapper à la police aux frontières… Ce serait terrible, tu ne trouves pas ?

Depuis que j’ai lu tout ça dans sa dernière lettre, j’ai bien peur que mon père ait raison. Ça m’a quand même rendue drôlement triste car ces derniers jours, je l’ai très souvent imaginée, mon araignée-poussin.

Tandis que je regarde Les Mercuriales, même si elle n’est jamais arrivée jusqu’à moi, ma mygale de compagnie, j’ai l’impression de l’avoir perdue. Ou que quelqu’un est venu me l’arracher, sans que j’aie pu lui opposer de résistance.

Ce soir, en repensant à tout cela, je sens qu’il me manque bien plus que la mygale. Comme pour l’homme de La Plata, je crois que ce qui me tient le plus à cœur, au fond, c’est le petit rituel quotidien — celui auquel l’homme est si attaché et que j’ai moi aussi failli connaître. Oui : ce qui me manque vraiment, ce soir, c’est de retrouver la danse de l’araignée. Et de savoir que ce qui tinte là-bas, à peine à quelques mètres de moi, c’est encore une fois sa cage qui carillonne d’impatience.

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