La Danse De L’Araignée
Les bottines
Dans la classe, je les ai remarquées tout de suite. Mais je dois dire, que de moi-même, je n’aurais jamais osé les approcher.
Dès le jour de la rentrée, Clara et Line sont devenues inséparables. Quand, au collège Travail, j’ai entendu la cloche sonner pour la toute première fois, je me souviens de les avoir vues s’éloigner vers le fond de la cour, bras dessus bras dessous, en se parlant à l’oreille. Dès qu’on sonnait le début de la récréation, on n’avait plus droit qu’à leurs dos, avançant côte à côte, et à leurs silhouettes papoteuses collées l’une à l’autre, évitant tout le monde. Il faut dire qu’elles sont toutes les deux très belles et très blondes — leur blondeur, tout en les rapprochant, a immédiatement tenu les autres à distance. Très vite, le grand banc qui est au fond de la cour est devenu leur banc. Pendant les récréations, dès le premier jour, c’est là qu’elles se sont posées. Là qu’elles ont choisi de passer leur temps à parler et à rire, toujours à deux. Comme si elles n’avaient besoin de personne.
Mais tout a changé ce lundi. Un peu, du moins. Je ne m’explique pas encore pourquoi, mais c’est ainsi et c’est tant mieux. À la n du cours de français, après avoir passé son bras sous celui de Line, comme à son habitude, et échangé avec elle quelques secrets, Clara s’est tournée vers moi :
— Tu veux venir avec nous ?
Alors, depuis lundi, leur banc est un peu devenu le nôtre, même si je sais très bien que je suis là à l’essai.
Aujourd’hui, Clara m’a donné rendez-vous devant l’entrée principale de Radar Géant.
Elle est vraiment jolie, Clara. Et bien plus grande que moi, avec des cheveux bouclés qui tombent comme des guirlandes souples sur ses épaules. Ce que j’aime, chez elle, ce sont surtout les yeux. Ils sont d’un vert chiné de petits traits dorés et fendus en ne amande, presque bridés. À peine nous sommes-nous retrouvées, nous voilà reparties : c’est que nous étions attendues chez Line. J’ignorais où c’était, mais aucune importance, Clara connaissait depuis longtemps le chemin, je n’avais qu’à me laisser porter.
Nous marchions côte à côte et en silence depuis un bon moment quand elle s’est tournée vers moi pour me lancer :
— Je te préviens, il y aura les garçons.
Les garçons, oui. Comme prévu.
Elle n’a rien dit de plus. Comme si elle voulait me laisser le temps d’y penser encore avant d’y être : chez Line, en plus de nous trois, il y aurait les garçons.
Line nous l’avait annoncé hier, dans la cour du collège. Je m’en souviens très bien. Soudain, elle s’est assise sur le dossier du banc — dans les moments importants, Line trouve toujours le moyen de se percher quelque part. Alors, dès que nous l’avons vue s’installer sur le point le plus haut de notre banc, nous nous sommes approchées d’elle, Clara et moi. Nous avons tendu l’oreille pour que les con dences qui allaient suivre restent bien entre nous. Vous savez quoi ? Samedi, non seulement elle nous invitait chez elle, toutes les deux, mais elle avait aussi invité deux garçons, Manu et Samir. Les garçons, quoi — Manu et Samir, ceux qu’on ne peut pas rater. Clara a fait Les garçons, pour de vrai ?
Nous ne nous parlons presque jamais. Manu est pourtant dans la même classe que nous, mais c’est comme ça. Dès que ça sonne, Samir et Manu se retrouvent dans la cour pour jouer au foot — c’est en général Samir qui est là le premier. Avec son ballon sous le bras, adossé à l’arbre qui est au bas des marches, dès qu’on sort, on le voit. Il attend son copain. Quand Manu le rejoint, ils n’ont pas besoin de se parler, ils commencent tout de suite à se faire des passes. Parfois, on les entend pousser des cris, Vas-y ! À moi ! Di cile de dire s’ils jouent l’un contre l’autre ou s’ils s’imaginent tous les deux associés contre une équipe fantôme. Quoi qu’il en soit, dès qu’ils commencent à taper dans le ballon, tout le monde s’écarte pour les laisser faire. Personne ne pense à les rejoindre — de toute évidence, ils n’en ont aucune envie. Pour Samir et Manu, le foot est un sport qui se pratique à deux. Parfois, il arrive que le ballon percute le banc de Line et Clara — s’ils s’en approchent, c’est seulement pour aller le récupérer. C’est toujours Manu qui s’avance, en coi ant avec ses doigts sa mèche blonde, tandis qu’il penche la tête sur le côté. Je l’ai vu faire il y a deux jours — du coup j’ai pu l’observer de près. J’ai même aperçu sur le front de Manu de petites gouttes de sueur au moment où il s’est penché pour attraper le ballon qui avait roulé sous notre banc. J’ai entendu sa respiration saccadée, il était tout essou é — il se trouvait à peine à un mètre de moi. Il faut dire qu’ils s’agitent drôlement, tous les deux, avec leur ballon. Samir s’est posté devant lui, et, du coup, devant nous trois. Il a levé les bras et a fait de grands gestes en sautant sur place, Par ici, envoie ! Il est vraiment beau, Samir, il a des boucles brunes et serrées et des yeux presque noirs avec de très longs cils. Il est plus grand que Manu, on dirait qu’il est beaucoup plus âgé. Il a dû redoubler au moins une fois, mais ça lui va très bien. Ni l’un ni l’autre ne m’ont adressé la parole jusqu’ici et je n’ai jamais vu Clara ou Line leur parler non plus. Elle les a pourtant invités — j’ignore quand et comment, mais peu importe, c’était fait et ils avaient dit oui.
Hier soir, en rentrant du collège, tandis que je descendais la rue Sadi-Carnot avec Clara, nous avions déjà parlé de cette invitation. J’étais donc au courant pour les garçons, et Clara le savait.
Mais j’ai bien aimé qu’elle rappelle les choses comme ça, je te préviens. Car désormais l’exécution de notre plan approchait. Elle a vraiment le sens de la formule, Clara. J’étais prévenue, oui. Manu et Samir seraient là. Les Mercuriales dans le dos, nous marchions côte à côte et nous étions de mèche.
C’est Line qui nous a ouvert.
Les cheveux de Line sont d’un blond moins clair que ceux de Clara, mais plus brillants, bizarrement. Au soleil, ils scintillent, comme si, par endroits, elle avait mis des paillettes. Line est plus petite et menue, aussi. Elle a de grands yeux bleus, d’une couleur toujours égale. Les yeux de Line sont d’un bleu qui tient, quel que soit le temps qu’il fait et quoi qu’il arrive. Mais ses yeux sont surtout immenses, bien plus grands que ceux de Clara. Peut-être est-ce parce que son visage est tout petit et n qu’on les remarque autant. C’est simple, quand on rencontre Line pour la première fois, on voit d’abord d’immenses yeux bleus, puis la lle qui les porte.
Dès que nous sommes entrées chez elle, j’ai aperçu sa mère, de dos, dans la cuisine. Elle était debout, légèrement penchée, devant une fenêtre qui donnait sur ce qui était, je crois, une cour inondée de soleil. Mais je n’ai pas pu distinguer ce qu’il y avait dehors, de cette fenêtre je n’ai vu que la lumière et l’e et qu’elle avait sur la mère de Line. On aurait dit l’envers d’une image sainte. Le haut de son corps semblait comme incrusté dans le rectangle lumineux. La mère de Line a de longs cheveux châtains et lisses qui descendent jusqu’à la taille. Rien qu’à voir son dos dans la lumière du jour, j’ai su qu’elle aussi était très belle. Quand nous nous sommes approchées, elle a pivoté vers nous — bonjour les lles ! — puis elle est retournée à ce qui l’occupait au-dessus de l’évier. Ses pieds n’ont pas bougé du tout, pas plus que ses jambes, juste le haut du corps dans un simple déhanchement, le temps de nous adresser un sourire et de nous montrer son visage. Elle est vraiment belle, la mère de Line, c’est d’elle que viennent les immenses yeux bleus de sa lle.
Dans la cuisine baignée de lumière, tout était à sa place. Elle n’a pas fait un geste de trop, chacun de ses mouvements s’est limité au strict nécessaire. Je me suis dit que chez eux, c’était toujours comme ça. Chez Line, tout sonne juste.
Line a dit Enlevez vos chaussures et passez-moi vos manteaux, je vais les ranger, puis elle a ouvert un des battants du placard qui se trouve dans l’entrée.
Alors, je les ai vues. Tout en bas, sur la moquette claire, il y avait une paire de bottines noires. C’étaient des chaussures d’homme à bout rond, avec de tout petits trous disposés les uns à côté des autres et des surpiqûres qui faisaient sur le cuir des sortes d’arabesques. Juste à côté des bottines, il y avait une autre paire de chaussures d’homme, fourrées, celles-là. Elle a dû suivre mon regard, car sans que Clara et moi ayons dit quoi que ce soit, Line a précisé :
— Mon père n’est pas là, il travaille aujourd’hui.
Line vit avec ses deux parents, j’aurais dû m’en douter. Mais j’en ai le cœur net à présent. Elle a bien dit mon père. Et j’ai vu les chaussures que ce matin même il a préféré laisser à la maison. À quoi peuvent ressembler celles qu’il a choisi de mettre aux pieds ? Je les imagine d’un cuir sombre et passé mais sans petits trous — je suis certaine qu’aujourd’hui le père de Line ne porte pas des chaussures à arabesques et petits trous.
J’aurais dû me douter qu’elle habite avec lui. En plus j’ai vu ses bottines. Mais même si je n’avais rien vu, je crois que j’aurais pu deviner que le père de Line vit dans cet appartement. J’aurais pu le comprendre aux gestes de sa mère. À ses longs cheveux si bien brossés. Au rectangle de lumière où est apparue la si jolie maman. À cet appartement où tout est à sa place. Même quand il est loin, le père de Line est partout.
— Je vous laisse un goûter sur la table de la cuisine. Au revoir les lles, à plus tard ma chérie.
C’était la mère de Line qui s’en allait, dans un manteau couleur crème qui était comme tout le reste — ce qu’il fallait, très exactement.
À peine la porte s’est-elle refermée que nous sommes revenues à l’essentiel. Les garçons. Manu et Samir.
— Tu es sûre qu’ils viendront ?
Clara s’est jetée sur Line quand elle a posé la question. Elle riait. Du coup, Line a failli tomber sur moi ou moi sur elle, je ne sais plus très bien, en tout cas nous étions très excitées.
— Ben oui…
J’étais toute palpitante, comme si j’avais couru un marathon. Pourtant je n’avais pas couru, c’était juste à l’intérieur que ça s’emballait. Dans la tête et dans le ventre aussi. Alors Line m’a pincé le bras — mais il se peut que Clara ait commencé. L’une des deux a perdu l’équilibre ou s’est jetée sur la moquette de l’entrée, juste devant le placard. Je n’ai pas très bien compris ce qui s’est passé, c’est allé trop vite. Le fait est que toutes les trois, nous nous sommes retrouvées par terre, les unes sur les autres, comme on voit parfois à la télé dans les matchs de rugby. J’étais en dessous. J’ai repoussé un bras et une paire de fesses pour dégager ma tête, j’avais une question :
— Et tes parents sont d’accord ?
Mais Line n’a pas eu le temps de me répondre.
Un caillou venait de tinter contre la fenêtre de sa chambre, puis, aussitôt, une pluie de gravillons. C’était sans doute Samir et Manu. Alors nous nous sommes dégagées tout en poussant de petits cris très aigus comme font parfois les lles, de longs hiii haut perchés.
Puis Line s’est précipitée pour ouvrir la fenêtre. C’était eux, inutile de se pencher au-dehors pour le véri er, depuis le fond de la chambre où je suis allée me réfugier avec Clara, nous les entendions pou er. Mais nous voulions que Line con rme :
— Tu les vois ? Ils sont là ?
Elle avait dû les voir car elle a lancé :
— C’est au troisième !
Quelques secondes après, on entendait sonner et en même temps tambouriner à la porte, comme si la sonnette ne su sait pas.
Line était toute rouge, on aurait dit qu’elle n’avait pas la force de quitter sa chambre pour aller ouvrir :
— Qu’est-ce que je fais ?
— Mais, vas-y, ouvre !
Clara et moi avons quitté notre planque au fond de la chambre pour nous poster derrière Line et la pousser vers la porte d’entrée, elle avait besoin qu’on l’encourage. La sonnette ne s’arrêtait plus, Manu et Samir appuyaient dessus encore et encore. Ils ont ni par ne plus la lâcher, on aurait dit une alarme qui hurlait.
— Allez !
Line a ni par ouvrir la porte de l’appartement.
Mais il n’y avait personne sur le palier.
On entendait des rires, pourtant. C’était eux, j’en suis presque sûre. Mais la lumière du palier était éteinte, on ne voyait absolument rien.
La porte qui donnait sur la cage d’escalier était légèrement entrebâillée. Dans la pénombre, j’ai cru voir les boucles brunes de Samir. En tout cas, une silhouette s’agitait du côté de l’escalier, peut-être deux. À coup sûr, ils nous espionnaient.
— Arrêtez, vous êtes où ?
Nous avons attendu un moment, en vain — les rires dans l’escalier se sont mués en chuchotements, puis tout est devenu silencieux. Alors Line a refermé la porte et nous nous sommes réfugiées dans sa chambre.
— Qu’est-ce qu’on fait ? On va les chercher ?
Les yeux de Line étaient toujours aussi bleus mais dans la petite chambre, ceux de Clara paraissaient moins verts que d’habitude, on aurait dit qu’ils viraient au jaune.
— Mais non, ils vont revenir…
Line avait raison. Quelques instants après, les garçons sonnaient de nouveau tout en frappant à la porte, plus fort encore qu’avant.
Cette fois, Line ne s’est pas fait prier, elle n’a pas tardé à ouvrir.
Mais, une nouvelle fois, lorsqu’elle a ouvert, il n’y avait personne sur le palier. Rien que des rires étou és.
Puis nous avons entendu leurs pas dévalant les escaliers, en n un bruit lourd dans un crissement de gonds.
— C’est la porte d’entrée, ça veut dire qu’ils ont quitté l’immeuble.
Clara ne s’amusait plus du tout :
— Ils font peut-être semblant. Ils font exprès, pour nous embrouiller.
Alors Line a refermé la porte, de nouveau. Et nous sommes retournées dans sa chambre.
Sur la moquette claire, nous nous sommes assises en tailleur, Clara et moi, tandis que Line s’installait sur son lit. Elle se perchait car il fallait que nous nous concertions.
Line semblait énervée, mais plus encore Clara, je crois. On le voyait à ses yeux, ils étaient vraiment devenus minuscules :
— Ils se moquent de nous.
Line xait le sol, l’air grave. Tout ça se passait sur son territoire. Il fallait qu’elle parle.
— S’ils ont accepté et s’ils sont venus, c’est rien que pour nous humilier…
Moi, je ne savais pas trop quoi penser. J’attendais la suite :
— Vous croyez qu’ils vont revenir ?
Au moment où je prononçais ces mots, un nouveau caillou est venu cogner la vitre. J’ai parfaitement eu le temps de le voir — il était petit mais très brillant, on aurait dit une bille minuscule. Cette fois, pourtant, le caillou n’a pas été suivi d’une pluie de gravillons.
Alors Line s’est levée, elle a bondi, furieuse. Elle a ouvert en grand la fenêtre de sa chambre puis elle a crié :
— Vous êtes vraiment trop cons !
Dehors, personne n’a répondu.
Du coup, elle a lancé, encore plus fort qu’avant :
— Vous êtes trop cons et on vous déteste !
Puis la pluie s’est mise à tambouriner sur les toits et contre la fenêtre de sa chambre.
Au début, elle a épargné le minuscule espace où le caillou en forme de bille était venu percuter la vitre. À cet endroit, quelque chose d’invisible pour nous, peut-être une ne pellicule de sable ou de poussière, résistait à la pluie. Mais bientôt la pluie tourna à l’averse et tout fut balayé.
— Là, ils sont partis pour de bon.
Clara a voulu s’en aller. Tout de suite. Elle était très énervée, de toute évidence elle avait envie de changer de sujet. Elle m’a fait :
— Je sais pas, toi, mais moi je me casse.
Je serais bien restée, mais sans Clara, je n’osais pas. Du coup, j’ai dit que je voulais partir aussi, même si ce n’était pas tout à fait vrai.
Alors Line a ouvert le placard de l’entrée pour nous donner nos a aires.
C’est à ce moment-là que je les ai vues, de nouveau. Les bottines noires à bouts ronds étaient toujours là, à l’endroit où le père de Line les avait laissées.
Il a bien fait de ne pas les mettre ce matin.
Avec toute cette pluie, elles se seraient drôlement abîmées.
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