La Danse De L’Araignée
« Rien que des toiles d’araignées »
Depuis quelque temps, dans ses lettres, mon père s’étonne. Au l des semaines, il me semble qu’il est même de plus en plus inquiet. C’est qu’il a l’impression que je lis beaucoup moins que lorsque j’étais au Blanc-Mesnil. Il me l’a dit au début du mois de décembre. Que lis-tu maintenant ? Dans tes lettres, tu ne me parles plus de tes lectures, comme avant. Pourquoi ?
Pour le rassurer, je lui ai écrit qu’au collège nous avions étudié un poème de Paul Verlaine. Chaque élève devait être capable de le réciter devant la classe, par cœur. Je sais que Verlaine, il aime beaucoup, il m’a parlé de lui dans une de ses lettres, alors en lui racontant ça, j’étais sûre de lui faire plaisir. Dans le poème que j’ai appris, il est question d’un toit, du ciel qui est par-dessus, d’une cloche et d’un oiseau dans un arbre. Dit comme ça, ça n’a l’air de rien, mais ce poème, je l’ai vraiment aimé. Quand on le dit à voix haute, on dirait une chanson très triste mais très belle, aussi — voilà ce que j’ai écrit à mon père.
Dans la lettre qui a suivi, il me disait qu’il était content, pour Verlaine. Mais visiblement, ma petite histoire n’a pas su à le rassurer. Il commençait en disant apprendre par cœur, c’est bien, surtout quand on le fait à ton âge. Ce poème fait partie de toi maintenant, il t’accompagnera toujours. Tu verras, dans dix ans tu t’en souviendras encore, plus tard aussi, probablement. Mais immédiatement après, il ajoutait Quand même, j’ai l’impression que tu lis moins qu’avant. Qu’est-ce qui se passe ?
Alors, dans la lettre qui a suivi, je lui ai raconté qu’après le poème de Verlaine nous en avions étudié un autre, de Théophile Gautier — « Noël », c’est son titre. Mon professeur de français l’a choisi car les fêtes de n d’année approchent.
Avec ce poème, j’espérais lui faire encore plus plaisir qu’avec Verlaine. Soit, je lisais un peu moins qu’avant. Il avait raison sur ce point, même si je n’avais pas envie de le reconnaître. Mais je n’en faisais pas moins des progrès question auteurs français, puisque j’en connaissais un autre, à présent, Théophile Gautier. Je n’avais lu de lui qu’un tout petit poème, d’accord, mais ça me faisait quand même un nouvel auteur, voilà qui devait le réconforter. Nous pouvions essayer d’en parler un peu. D’autant plus qu’à l’intérieur de ce poème il y avait une surprise, quelque chose que le titre n’annonçait pas du tout et que je voulais partager avec mon père. En fait, c’est comme si Théophile Gautier nous avait fait un clin d’œil, comme si depuis son époque à lui il nous avait envoyé un salut, un petit signe, une sorte de cadeau de Noël anticipé. J’étais sûre que ce qui m’avait tellement surprise en le découvrant allait le faire sourire, tout comme j’avais souri, moi, quand j’avais recopié ce poème dans mon cahier de français. Car à un moment, il dit comme ça :
Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit
Je sais que si j’avais pu lui envoyer ce petit bout de poème tel que je l’écris là, mon père aurait immédiatement pensé à l’araignée dont nous avions tant discuté, celle que je n’ai jamais eue, la mygale de compagnie dont j’ai tant rêvé. Ça l’aurait amusé de le lire, j’en suis certaine. En même temps, il se serait sans doute dit que si je lui envoyais ce petit bout de Gautier, si j’arrivais à parler d’une araignée di érente de celle qui nous avait tant occupés, c’était que mon chagrin à propos de la mygale était presque déjà passé. Il aurait été doublement rassuré — côté littérature française et côté peine.
Mais pour lui dire tout ça simplement, il aurait fallu que je puisse recopier le passage tel qu’il est à présent gravé dans ma mémoire — exactement comme mon professeur de français l’avait écrit au tableau et tel que je l’avais retranscrit, moi, avec des majuscules au début de chaque vers pour rappeler que chaque saut à la ligne est important. Les mots de Gautier auraient su , je n’aurais pas eu besoin d’ajouter quoi que ce soit.
Mais j’ai été obligée de lui expliquer, en espagnol et avec des mots à moi, cette histoire de toiles d’araignées qui pendent des poutres — du coup, ce que j’ai mis dans ma lettre était beaucoup moins joli que le poème de Théophile Gautier, beaucoup plus long aussi, en plus ça ne rimait pas du tout.
C’est très énervant, cette histoire de langue.
Il faut que l’administration de la prison sache tout ce qu’on met dans nos lettres, ils veulent avoir un œil sur tout ce qui se dit entre le promontoire de la Capsulerie et La Unidad Nueve de La Plata. C’est pour ça que nous n’avons le droit de nous écrire qu’en espagnol — aucune autre langue n’est tolérée dans notre correspondance, pas même un simple mot. Ils ouvrent chacune de nos lettres pour inspecter ce qu’elle contient, puis ils voient s’ils veulent bien la laisser arriver jusqu’à son destinataire. Pour cela, ils doivent être sûrs que rien ne leur échappe. Toit, ciel, oiseau, poutres, enfant ou toiles d’araignées — avant de les laisser passer, ils contrôlent. Si ça ne leur convient pas, ils disent : Non. Mais en fait, si quelque chose dans la lettre ne leur plaît pas, ils ne disent rien : elle n’existe plus, voilà tout. Ils la font disparaître à tout jamais, ils la jettent dans un trou noir. Et s’il y a dedans un truc qu’ils ne comprennent pas, alors là, ils lui règlent son compte sans se poser de questions — à La Unidad Nueve de La Plata, ils ne vont quand même pas s’embrouiller avec un dictionnaire.
C’est pour ça que mon père commence toujours ses lettres par des phrases comme : Aujourd’hui, 10 novembre, j’ai reçu ta lettre datée du 2 et postée le lendemain, il attache une grande importance à ce pointage toujours très précis. Lorsque au début d’une de mes lettres j’oublie de faire la même chose, il m’interroge, il veut en avoir le cœur net : Tu as bien reçu ma lettre du 14, n’est-ce pas ? L’air de rien, il véri e qu’aucune de nos lettres ne s’est évanouie en route, que personne n’a disparu dans les bureaux de La Unidad Nueve de La Plata — d’accord, on inspecte tout ce que nous écrivons, mais mon père a trouvé le moyen de véri er si quelqu’un a été arrêté à la frontière. À sa manière, il fait l’appel.
Pour que ma nouvelle lettre passe les contrôles, j’ai dû expliquer comme j’ai pu, en espagnol, le petit signe que nous faisait Gautier — si je voulais que la surprise parvienne jusqu’à mon père, je n’avais pas le choix. Le résultat n’était pas bien fameux, je le sais bien, mais d’une langue à l’autre, malgré les gens qui fourrent leur nez dans ce qu’on s’écrit et ces règles qu’on doit respecter, je crois qu’il en est resté quelque chose. En tout cas, dans sa lettre suivante, mon père était content. C’est drôle, c’est vrai. Tu n’as pas de mygale de compagnie, mais tu peux te consoler avec les toiles d’araignées de Gautier. Si tu apprends ce poème par cœur comme tu as appris l’autre, elles feront toujours partie de toi — comme le ciel et l’arbre de Verlaine. Mais mon père avait beau être content, il n’était toujours pas rassuré : J’ai l’impression que tu lis moins qu’avant, quand même. Du coup, il a eu une idée : Si tu aimes Théophile Gautier, tu pourrais lire Le roman de la momie. Ça, en plus, c’est de ton âge.
J’ai suivi son conseil. J’ai emprunté Le roman de la momie à la bibliothèque de Bagnolet, juste avant les vacances de Noël, dans une belle édition illustrée, et je m’y suis plongée aussitôt. C’est que je voulais bien faire, tenter de rattraper les mois passés sans avoir ouvert un livre — à distance, mon père m’avait repérée, même si ça faisait deux ans que je ne l’avais pas vu, je ne pouvais rien lui cacher.
L’action se déroule dans la vallée de Biban-el-Molouk, aux abords du Nil, non loin de Louqsor. Un jeune Anglais, lord Evandale, voyage en compagnie d’un archéologue allemand, le docteur Rumphius. Le livre s’ouvre sur les paroles du docteur : J’ai un pressentiment que nous trouverons dans la vallée de Biban-el-Molouk une tombe inviolée. Il commençait bien, ce roman, j’aime les histoires avec des morts et des secrets.
Lord Evandale est riche, très élégant et étonnamment beau. Trop beau, dit-on dans le livre, d’une beauté dont on ne pouvait rien dire, sinon qu’elle était trop parfaite pour un homme. J’ai lu la phrase au moins trois fois. Je comprenais tous les mots là-dedans, mais l’idée me semblait vraiment curieuse. Dans le roman, pourtant, l’a aire est entendue, il y a quelque chose qui cloche dans la beauté incroyable de lord Evandale, dans ses cheveux d’un blond foncé qui frisent naturellement, dans ses prunelles d’un bleu d’acier, dans son visage pur mais froid qui semble être une copie en cire de la tête de Méléagre ou de l’Antinoüs. Je ne connaissais ni l’un ni l’autre, mais j’avais parfaitement reçu le message : pour un homme, c’était trop. Pourtant, il me plaisait bien, moi, le lord. J’ai continué ma lecture tout en marquant dans un petit carnet les mots que je ne comprenais pas, je comptais les chercher plus tard dans mon Petit Robert. J’ai noté : gargoulette, cange, vergues, et hypogées — même si dans le livre il est question de mystérieux hypogées, j’avais envie de savoir de quoi il s’agissait exactement, histoire de me lancer aussi sur leur piste, comme le docteur Rumphius et le bel Anglais. Quand j’ai lu que lord Evandale avait un léger mouvement de sneer qui faisait proéminer sa lèvre inférieure, je me suis dit qu’il allait aussi me falloir un dictionnaire anglais-français pour me faire une idée précise de ce lord trop beau. Et généreux, en plus — c’est d’ailleurs à lui que le professeur devait son voyage. Vous m’avez traité avec une muni cence royale, dit à un moment le docteur allemand : bref, sans le lord, Rumphius ne serait pas là, sur les rives du Nil, il serait sans doute mort dans sa petite ville d’Allemagne sans avoir vu de près ni tombeaux ni pyramides, ce qui pour un égyptologue éminent ne fait pas très sérieux, il faut bien l’avouer. Si en plus, grâce à la générosité du lord, il arrive à trouver, comme il l’espère — comme il le pressent, même —, un tombeau que n’auraient fouillé ni les rois pasteurs, ni les Mèdes de Cambyse, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Arabes, bref, s’il découvre vraiment une tombe inviolée, il écrira un article très savant qu’il dédiera au lord : c’est bien la moindre des choses.
Mais bientôt, un nouveau personnage fait son apparition dans le roman, un Grec, Argyropoulos, un drôle d’oiseau au teint olivâtre qui semble vouloir tirer pro t du lord — l’histoire se corsait. J’ai alors dû noter plein de nouveaux mots : fellahs, tarbouch et oche — qu’est-ce que c’était que cette longue houppe de soie oche bleue qui inondait le tarbouch de feutre rouge, par-derrière ? J’ai préféré recopier tout le passage dans mon petit carnet, c’était plus prudent. Plus loin encore, j’ai noté : soutachée, cnémides, grègues, syringe, drogmans et courbach. Il y avait beaucoup d’éléments qui m’échappaient, c’est un fait, mais une chose était claire : à ce stade de l’histoire, lord Evandale et le docteur Rumphius sont sur leurs gardes et ils ont très probablement raison. Du coup, quand Argyropoulos prétend pouvoir les conduire jusqu’à une tombe qui jusqu’ici a échappé aux investigations des chercheurs, et que nul ne connaît, ça leur semble quand même un peu gros. Celui qui se mé e le plus du Grec, c’est le docteur Rumphius. Non seulement parce que le vrai savant, c’est lui, et qu’il ne marche pas comme ça dans la première histoire de tombeau inviolé qui lui tombe sous le nez, mais aussi parce que Argyropoulos le snobe. Depuis le début. C’est même insupportable. Sous prétexte qu’il est moins élégant, qu’il n’est pas trop beau, lui, et qu’en plus Argyropoulos a tout de suite deviné que c’est le lord anglais qui a l’argent, il ignore le docteur, purement et simplement, il s’adresse toujours à l’Anglais, comme si Rumphius n’était pas là. Inutile d’être un grand détective pour comprendre, en les voyant, qui est pauvre et qui est puissant : alors que lord Evandale chemine sur un magni que cheval arabe, son compagnon, le docteur Rumphius, est modestement juché sur un âne. Ce qui, soit dit en passant, n’est pas très généreux de la part du lord — puisqu’il est si riche, on se demande pourquoi il n’a pas mis un cheval à la disposition de son compagnon. Il est nalement assez décevant, le bel Evandale. Rumphius a amplement raison de ne pas se laisser prendre de haut. Trop, c’est trop. Alors, pour que le Grec comprenne un peu qui il est, lui — le professeur chemine sur un âne, d’accord, mais quand même —, il lui lance : En e et, il y a quelques siècles que les colchytes, les paraschistes et les taricheutes ont fermé boutique.
Rien à dire, le docteur lui en bouchait un coin.
Et à moi aussi.
Sur ces paroles, j’ai refermé le livre.
J’avais à peine lu dix pages, mais j’étais déjà complètement épuisée.
J’ai posé le volume sur l’étagère qui se trouve juste au-dessus de mon lit et j’ai aussitôt écrit à mon père, pour le rassurer : Ça y est, j’ai le livre et je l’ai commencé. Ça se passe en Égypte et ils cherchent un tombeau inviolé. Ce n’est pas gagné leur a aire, mais je crois qu’ils vont y arriver. J’ai ajouté que je comptais reprendre ma lecture pendant les vacances de Noël, quand j’aurai plus de temps. Promis.
Visiblement, ma promesse n’a pas su — je crois que, comme le docteur Rumphius et lord Evandale, mon père aussi se mé e. En tout cas, il veut être sûr qu’après ce livre, il y en aura d’autres, que j’enchaînerai les lectures, comme avant. Alors, dans sa lettre suivante, il a pris les devants : Quand tu auras ni le roman de Gautier, il faudrait que tu lises Victor Hugo. Pas seulement parce qu’ils étaient bons amis. C’est très important, Hugo. C’est même fondamental, tu ne peux pas ne pas avoir lu Hugo.
Mon père dit qu’il faut que je commence par Les travailleurs de la mer. Il pense que je pourrais enchaîner avec L’homme qui rit. Puis lire Quatre-vingt-treize. Il ajoute : Commencer par les romans de la n, c’est bien, ce sont ceux où il se montre au sommet de son art. Mais après ça, mon père dit qu’il faut aussi que je lise Les misérables. Il ajoute entre parenthèses bien entendu. Sans oublier Notre-Dame de Paris, bien sûr. Il est proli que, Hugo. Autrement dit, il a beaucoup, beaucoup écrit. Et le théâtre. Sais-tu qu’il a aussi révolutionné le théâtre ? Mais il ne faut pas oublier que c’est d’abord un grand poète. Mon père dit que Victor Hugo a écrit des poèmes courts, très courts parfois, il peut être incroyablement délicat, Hugo. Mais il y en a aussi de très longs, extrêmement longs, même. Il faut que tu lises sa poésie épique. Épique, sais-tu ce que ça veut dire ? Comme il se doute que je ne sais pas ce que ça signi e, même s’il me pose la question, il préfère ne pas attendre ma réponse, il m’explique tout de suite. Mais ce qu’il a à dire sur Hugo ne s’arrête pas là : c’est qu’il ne faut pas négliger ses recueils posthumes. Chez Hugo, d’après mon père, tout est bon. « La n de Satan », par exemple. C’est très beau, « La n de Satan ».
Même après sa mort, il a été bon, Hugo.
J’ai vu à la bibliothèque, des Hugo, il y en a plein, et même si mon père dit qu’il a parfois fait court, moi, je ne vois que des pavés.
Mais les vacances de Noël viennent de s’achever et je n’ai toujours pas rouvert Le roman de la momie — j’en suis restée aux taricheutes.
Vu tout ce qui m’attend après Gautier, j’aime mieux prendre mon temps.
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