La fille du batelier
I. Dans un Certain Royaume, dans un Certain Pays
I
DANS UN CERTAIN ROYAUME, DANS UN
CERTAIN PAYS
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IL était plus de minuit lorsque le batelier et sa fille escortèrent la sorcière hors de Sabbath House et reprirent leur navigation. La vieille Iskra s’assit à cheval sur la planche centrale de la barque à fond plat, un foulard autour de la tête, son large pantalon d’homme trempé de sang, dont les relents métalliques se noyaient dans le parfum nocturne du chèvrefeuille qui bordait la Prosper River. Sur ses genoux : un bol à pétrir, large et profond, rempli de brindilles d’eucalyptus et de mottes de terre rouge, le tout émietté autour d’une petite forme immobile recouverte d’une taie d’oreiller blanche. La taie, comme les habits de la vieille femme, était maculée de sang.
Ils bifurquèrent vers l’embouchure d’un bayou et furent bientôt cernés par le mur grouillant de la nuit. Cris de chouettes, coassements de grenouilles-taureaux, barbotage de castors parmi les souches. Face au vent, Miranda Crabtree éclairait le chemin d’Hiram avec le projecteur Eveready fixé sur la proue. Dans la lumière surgissaient des branches, des rameaux de cyprès qui éraflaient la coque comme des doigts secs et noueux. Des araignées dans les arbres, leurs toiles aux reflets argentés. Un mocassin d’eau s’agitant près de la berge. Miranda leva les bras pour protéger ses oreilles et ses joues des branchages, songeant à Alice dans le terrier du lapin aux portes minuscules qui se succédaient sans fin, chacune plus petite que la précédente.
— Par là ! cria la vieille sorcière.
Dans un crissement de bois contre le métal, ils s’engouffrèrent dans le passage, le batelier cassant des branches mortes de cyprès par poignées jusqu’à ce que la barque débouche sur la scène d’un vaste lac. Hiram coupa le moteur et ils dérivèrent parmi les souches, dans un silence surnaturel qui engloutissait grenouilles, chouettes et grillons, comme si le petit bateau venait d’entrer dans le temple sacré de la nuit même.
À l’ouest, des éclairs violets zébraient le ciel en silence, comme en cage.
Dans l’eau gisaient les formes enchevêtrées et inquiétantes d’arbres tombés. Ils brisaient la surface tels des cercueils surnageant dans des caveaux inondés.
— C’est quoi cet endroit ? demanda Miranda en éclairant tout autour d’elle.
Mais personne ne lui répondit.
Face à eux, une large rive de vase s’étendait devant un bosquet, haut et dense. Une fois l’avant du bateau planté dans le limon, la vieille sorcière se leva dans un craquement d’os, enjamba le rebord et chancela sur le chemin que traçait la lumière, le bol à pétrir dans ses bras. Son ombre longue, étirée.
Hiram sortit un fusil de chasse et une lampe torche plus petite de derrière le siège. Miranda savait que le fusil à deux coups appartenait à son grand-père, la seule arme que son père eût jamais possédée. Elle ne l’avait jamais vu s’en servir. Chez les Crabtree, on chassait à l’arc. Depuis toujours.
— Il faut que je l’accompagne, dit-il. Toi, tu restes ici.
— Mais –
Il mit les pieds dans la boue et fit le tour jusqu’à la proue. Miranda vit son visage à la lueur du projecteur. Tout en longueur, une tristesse imprimée dans ses os, les premiers cheveux blancs à ses tempes. D’innombrables gouttes d’humidité tourbillonnaient dans la lumière entre eux.
— Tu ne bouges pas, dit-il. La lumière nous guidera pour revenir.
Il prit son menton dans sa main, effleura sa joue de ses phalanges et lui dit qu’il l’aimait. Miranda s’affola car c’étaient des mots qu’Hiram Crabtree prononçait rarement. Ils lui faisaient à présent l’impression d’une conjuration contre quelque chose, contre une menace qu’il n’avait pas encore percée à jour. Il lui embrassa le dos de la main, sa barbe rêche contre sa peau. Dit qu’il reviendrait. Promit.
— N’éteins pas la lumière.
Puis il la quitta pour suivre la silhouette voûtée de la sorcière qui s’enfonçait dans le bois. Leurs empreintes profondes s’emplirent d’eau, comme si la terre elle-même effaçait leur passage.
Le silence tomba peu à peu sur cette nuit de printemps, et on n’entendit plus que le murmure de l’orage approchant, qui couvait depuis le crépuscule, les nuages noirs telle une flotte de vaisseaux prêts à bombarder la terre de feu, d’eau, de vent et de glace.
Des heures plus tôt, quand Hiram l’avait réveillée, Miranda rêvait qu’elle marchait dans un bois, empêtrée dans les ronces, sur un chemin qui débouchait sur une clairière, où le sol s’inclinait jusqu’au sommet d’une colline couverte de kudzu en fleurs, dont les petits boutons blancs épanouis brillaient au clair de lune. Au creux de ses bras, un poisson-chat noir qu’elle venait de sortir du bayou, gluant et mort. En haut de la colline : le chalet sur pilotis de la sorcière, une flamme jaune à la fenêtre. Miranda gravit le chemin de boue rouge tortueux, puis les larges marches en planches et entra dans le chalet. La sorcière attendait, debout. Elle posa le poisson dans le bol à pétrir de la vieille femme, qui sortit un couteau à fileter de son tablier et éventra le poisson. Miranda enfonça ses pouces dans les branchies de l’animal pour le soulever et ses entrailles s’écoulèrent en un tas violet. La vieille sorcière lança les boyaux dans son poêle à bois, où ils sifflèrent et crépitèrent au contact du feu, puis le poisson mort se bomba dans les mains de Miranda, prit vie, se mit à crier. Il cria avec une voix d’enfant.
Et soudain la main d’Hiram sur son épaule, qui l’avait secouée.
À présent, dans la barque, elle attendait. Menton posé dans sa main, coude sur son genou, tout comme elle avait attendu plus tôt dans la soirée sur les marches devant Sabbath House. Ils étaient passés prendre la sorcière à son chalet dans le bayou pour remonter la rivière jusqu’à ce presbytère hideux à la peinture à moitié effacée.
La porte de la maison coloniale était ouverte pour laisser entrer les bourrasques d’air frais. Des feuilles mortes de l’automne précédent se carapataient sur les planches comme des cafards des bois, tandis qu’à l’intérieur la sorcière accomplissait son vieux métier derrière une porte de chambre fermée. De l’autre côté de l’allée de gravier, dans la cour pelée et traversée de racines noueuses d’une baraque en enfilade, Hiram parlait à voix basse à un homme qui faisait moins d’un mètre cinquante. Ce dernier l’écoutait attentivement, tête baissée, mains dans les poches. Les fenêtres des cinq autres cahutes cachées derrière les arbres étaient éclairées, quelques hommes fumaient entre ces maisons en bois, l’air anxieux, à la lisière du rond de lumière projeté par l’ampoule nue de leur porche. Pour Miranda, des silhouettes adultes, vagues.
À l’intérieur de la bâtisse, une femme cria, clouant sur place tout être l’ayant entendue.
Puis un autre cri : la plainte d’une chose profonde et vraie qu’on libérait, se fondant dans l’obscurité.
Hiram et le nain s’élancèrent pour entrer dans la maison mais se figèrent, interdits, au pied des marches. Miranda se fraya un passage entre eux et vit un vieil homme, tout en jambes et coudes, pantalon de costume noir et chemise blanche ensanglantée, sortir de la chambre en titubant comme un jouet cassé pour s’asseoir sur la première marche. Manches relevées jusqu’aux coudes, avant-bras couverts de sang, mains cramponnées à quelque chose que Miranda ne pouvait pas voir. Elle sentit la main de son père sur son épaule et en levant les yeux vers lui s’aperçut qu’il était blanc comme un linge. L’homme de petite taille à sa droite était fort et trapu, mais elle lut sur son visage la même horreur.
La sorcière sortit de la chambre, la mine grave. Jatte en bois à la main. Elle passa à côté du vieil homme, dont le regard ne dévia à aucun moment du point qu’il fixait à l’horizon.
Le sang gouttait sur les marches entre ses souliers à bout golf éraflés.
Hiram poussa Miranda en direction du hall d’entrée et elle aperçut, dans un salon, un homme assis sur un divan ancien. Il était jeune, mince, séduisant, cigarette allumée entre ses lèvres pleines et verre de liquide ambré à la main. Il portait une arme, un insigne.
Il lui adressa un clin d’œil couleur bleuet lorsqu’elle fila devant le salon à toute vitesse.
Dans la barque. Attendre, encore. Gratter une croûte qu’elle avait au genou.
Le tonnerre gronda, plus proche.
Droit devant, une grue blanche sortit des fourrés et entra dans la lumière de l’Eveready. Plantée dans la boue, elle semblait rayonner, d’une blancheur saisissante, d’un autre monde, sur le fond noir du marais. Elles s’observèrent. Le faisceau du projecteur comme une corde entre deux mondes, celui de Miranda et celui de l’oiseau. Une sensation surnaturelle remonta le long de sa colonne, lui donna la chair de poule.
Un grondement pesant qui n’était pas un coup de tonnerre déferla des bois et la grue s’élança dans l’obscurité.
L’eau contenue dans les empreintes de bottes d’Hiram se rida et la barque en aluminium frémit.
Au loin, la cime des arbres oscilla, bien que l’air fût lourd et immobile.
Le cœur de Miranda battait à tout rompre.
Soudain, au fond des bois : un coup de feu.
La détonation déchira la nuit en deux.
Un second coup partit, résonnant sans fin comme dans un canyon.
Elle inspira et se décida à sauter de la barque. La boue la retenait, mais elle s’en dépêtra et courut en direction des arbres, oubliant que le projecteur sur la proue n’éclairait pas au-delà. Dans les bois, l’obscurité se dressa devant elle et l’enserra dans ses griffes. Miranda dérapa et s’arrêta.
Appela Hiram. Tendit l’oreille.
L’appela encore.
Le cœur battant, sous pression, rive et projecteur dans son dos, elle reprit sa course.
Des éclairs surgissaient, éclairant les bois comme en plein jour.
Sans s’arrêter, elle cria le nom d’Hiram jusqu’à ce que ce ne soit plus qu’un son écorché. Elle heurta un arbre, rebondit, en percuta un autre, resta un moment contre son écorce rugueuse, hors d’haleine.
Une rafale d’éclairs illumina une pente qui descendait vers un labyrinthe de palmiers nains enveloppés de nappes de brume. Au-delà, le sous-bois devenait une muraille de ronces impénétrable. Un enchevêtrement de plantes grimpantes épineuses, plus compact qu’un nid d’oiseau.
Et dans les profondeurs de ce nid, tel un fil qu’elle aurait suivi depuis la barque, brillait faiblement le faisceau orange d’une lampe torche. Fixe, de biais sur le sol. Presque avalé par l’obscurité.
Miranda tituba dans le dédale de palmiers, dont les frondes entaillaient ses bras et ses jambes nus. Elle sentit l’ouvrage des orbitèles frôler ses joues, leurs toiles l’envelopper à mesure qu’elle marchait à travers, comme si la nature lui tissait un habit, la préparant pour une sorte de rite obscur. Lorsque la densité des frondes l’empêcha d’avancer, elle se mit à quatre pattes et progressa sur la terre humide. La lumière se rapprochait, s’intensifiait. Quand enfin Miranda atteignit le sous-bois, elle aperçut une sorte de tunnel, juste assez large pour un renard, un sanglier – ou une fille. Elle pressa son ventre contre le sol et s’aidant de ses coudes, de ses hanches et de ses jambes, rampa à travers cette jungle compacte, consciente d’émettre un son, un grognement primaire qui la poussa à imaginer que si elle vomissait l’intégralité de ses entrailles, elle découvrirait, dans les replis roses et visqueux de son estomac, un tas de cailloux, la source de ce roulis grondant. Enfin, elle atteignit l’endroit où gisait la lampe d’Hiram, abandonnée sur une motte de mousse et de champignons vénéneux clairs et charnus.
— Papa, soufflait-elle. Papa.
La lentille protégeant l’ampoule et le boîtier en plastique bleu grouillaient de bestioles.
Couverte de boue, de soies d’araignées et de minuscules filets de sang, les restes d’une épeire verte écrasée collés dans ses cheveux bruns comme une barrette, Miranda empoigna la lampe et se leva. Elle appela de nouveau Hiram, balayant de son faisceau des arbres dénudés blancs comme de l’os, lances géantes enfoncées dans la terre. Des touffes de roseaux émergeant de mares noires qui luisaient à la lumière tel du pétrole avec, entre elles, d’étroites bandes de terre moussue.
Et puis quelque chose, aperçu à la faveur d’un éclair, au-delà des arbres.
Miranda longea prudemment l’une des mares, qui se divisait pour faire un ruisseau épais et noir, bordé de mousse, de champignons vénéneux marron et de plantes étranges en forme d’étoile qu’elle n’avait jamais vues, malgré toutes les fois où elle était allée chasser, pêcher ou relever les pièges avec Hiram. Des bâtons et des morceaux d’écorce coincés dans le courant avaient noirci, et à l’endroit qui semblait le point le plus large et le plus profond, sa lampe saisit quelque chose d’assez gros, à moitié immergé, sur le côté. Des plumes brunes mouchetées de noir. Une chouette.
Le ruisseau s’élargissait en sorte de douves qui entouraient une vaste clairière au centre de laquelle se dressait la chose qu’elle avait aperçue dans l’éclair. Une silhouette immense, sombre, nimbée de brume. En levant les yeux, Miranda distingua ce qui ressemblait à une tête, deux grandes cornes, et deux longs bras irréguliers se terminant par des doigts crochus. Elle faillit crier, recula d’un pas. Puis elle se rendit compte, grâce à un autre éclair, que ce n’était qu’un banc rocheux, surmonté d’un arbre trapu, noueux et mort, dont le tronc penchait selon une inclinaison qui aurait dû le faire basculer dans la boue en contrebas.
Un rondin enjambait le fossé noir qui encerclait le rocher. Miranda traversa, en équilibre. La sueur imprégnait sa chemise, ses sous-vêtements. De l’autre côté, la terre était spongieuse, fertile. À chaque pas elle sentait ses pieds s’y enfoncer. Elle traversa des touffes d’herbe et de roseaux et fit jouer la lampe sur le rocher lorsqu’elle arriva dans son ombre. Elle vit une longue branche qui s’écartait de l’arbre comme un bras, et de ce bras pendait une épaisse plante rampante droite comme un fil à plomb, dans un monticule de terre fraîchement retournée au centre duquel se trouvait un trou, noir et profond. L’ouverture avait le diamètre d’une roue de tracteur.
Parmi une touffe de roseaux fins et marron au pied du monticule : le bol à pétrir de la vieille sorcière, renversé, maculé de sang. Une taie d’oreiller.
Miranda entendit un claquement dans l’obscurité, un bruit de pas étouffé.
On l’observait, elle le sentait.
Des bestioles crapahutaient sur la lampe d’Hiram.
La voix de Miranda, ténue, engloutie par la nuit :
— Papa ?
Elle fit courir le faisceau sur le rocher, sa surface froide qui réfléchissait la lumière, un nœud de racines et de ronces comme une cascade de cheveux mouillés. Elle repéra quelque chose dans la boue, un éclat cuivré. Elle avança, se pencha et ramassa la douille en plastique rouge d’une cartouche de chasse. Elle la porta à son nez, y flaira une odeur âcre de poudre fraîche. Elle secoua la lampe pour enlever les bestioles et balaya l’espace autour d’elle en quête du sang d’Hiram, d’une autre douille, d’une trace, d’un signe.
Mais rien.
Elle enfonça la douille dans la poche de son short.
Un bruissement, dans l’herbe, près de ses pieds.
Elle orienta le faisceau dans sa direction.
Une chose ronde, rouge, à vif, gisait dans la mousse, non loin de la jatte en bois. Au début, Miranda ne sut pas ce que c’était. Luisant de sang, davantage un lapin écorché qu’un bébé. La peau d’un gris blafard. Le faisceau glissa sur des bras, des jambes. Marbrés, râpeux, affublés d’écailles. Un long cordon ombilical blanc entortillé en dessous comme un ver. Des feuilles emmêlées aux cheveux bruns.
Le ventre se souleva. La bouche s’ouvrit.
D’abord, Miranda resta immobile. Puis elle se rua vers lui et tomba à genoux.
Sous le menton, une large entaille débordait de bulles rouges de sang écarlate, comme une deuxième bouche, tandis que le bébé essayait d’aspirer de l’air.
Elle aperçut la taie d’oreiller parmi les roseaux et fila la chercher, sans faire attention où elle mettait les pieds. Elle se retrouva à patauger dans une mare peu profonde de liquide noir, épais et tiède, qui inonda sa chaussure et trempa sa chaussette. Surprise, elle sentit un picotement, puis une brûlure. Mais sans faire cas de son pied, elle se dépêcha et retourna la taie sur son envers pour avoir un coin de tissu propre à appliquer contre la gorge tailladée du bébé. Sauf que la blessure semblait avoir disparu : une fois le sang épongé, la chair, sous la mâchoire, était intacte.
Est-ce qu’elle avait rêvé ? Était-ce le jeu des ombres sur le sang ?
Elle essuya ses mains sur son short, l’adrénaline serpentant encore jusqu’au bout de ses ongles tandis qu’elle insérait son pouce dans la paume de vieillard du bébé, dont les doigts s’écartèrent. Et entre ces doigts se tendait une fine membrane de peau aux veines violettes incandescentes sous la lampe d’Hiram.
Palmé –
Soudain, un bruissement dans les roseaux.
Coup de fouet flou, gueule rose, crochet.
Elle éprouva le son dans sa chair : un clou de huit centimètres qui la perforait.
Sous le choc, elle tomba à la renverse. Eut à peine le temps de l’apercevoir, gros et long, couleur de boue. Un mocassin d’eau, qui s’éloignait en zigzaguant.
… morsure de serpent, oh, oh, papa, non…
… elle saisit la lampe, la braqua sur son avant-bras gauche, vit la blessure où le sang montait, la chair déjà enflée…
… pas de panique, empêche ton cœur de s’emballer, la barque, le bébé…
Un dernier coup de tonnerre et la pluie s’abattit. À grosses gouttes, froide et pétrifiante.
Oh, oh non, papa, je suis désolée…
Elle se releva tant bien que mal, prit le bébé dans son bras droit, tenant la torche de sa main gauche, le pied droit engourdi par la vase qui l’enrobait, et repartit par où elle était venue.
Dans le tunnel, elle se mit à genoux, le cœur battant, pompant le venin, l’esprit embrumé.
La lampe lui échappa. Perdue.
Ramper maintenant, s’enfoncer lentement, très lentement, l’engourdissement de son bras gauche se propageant à son épaule, le picotement de son pied remontant le long du mollet, de la cuisse, tout son corps assiégé, de longues épines accrochant sa chemise et ses cheveux, et pendant tout ce temps le cœur du bébé qui tambourinait contre le sien, et une odeur de poisson qui s’élevait.
Se mettre debout, s’élancer –
Bras gauche fermement maintenu contre son corps, trébuchant parmi les frondes coupantes, la jambe droite entièrement insensible depuis la hanche, la vase noire huileuse brûlant la peau –
Elle s’effondra.
Elle gisait sur le dos et la pluie lui martelait le visage, coulait sous elle en rivières miniatures.
Les doigts de sa main gauche enflés comme des bouchons de liège.
Le bébé contre sa poitrine menue de jeune fille. Vivant mais faible.
Tu vas mourir ce soir, pensa Miranda Crabtree, le regard perdu dans les branches noires, où les éclairs qui lacéraient le ciel transformaient les arbres en démons venus s’occuper d’elle. Ton heure est venue.
Elle eut soudain l’irrépressible envie de goûter la réglisse noire qu’ils avaient en bocaux au magasin. De l’appât à poisson-chat, disaient les anciens.
Oh papa, où es-tu passé, je suis désolée, papa, je m’en veux, je n’aurais pas dû…
La pluie tombait dru, froide et paralysante.
Un terrible grondement lui parvint des recoins sombres du bois, la cime des arbres s’agita. Dans la forêt tout autour, un craquement, une déchirure, comme si les arbres s’arrachaient à la terre et se jetaient au sol. Une bourrasque fit tomber la pluie froide à l’oblique, de sorte que Miranda eut l’impression qu’une énorme chose vivante soufflait au-dessus d’elle, et ce vent porteur d’un parfum vif de résine fraîche lui piqua les narines, et, oui, quelque chose de gigantesque, de sombre et de cornu, d’enchevêtré et d’impossible, était bien en train de sortir du bois –
c’est irréel, je rêve
– pour la prendre dans son effrayante main d’écorce, enrouler ses lianes autour de ses bras, de sa taille et de ses jambes et la remettre sur pied avant de la pousser sur le sol détrempé, les cheveux mouillés collés contre son crâne, l’estomac retourné, le bras et la tête en proie à une fièvre brûlante.
Elle se rendit compte qu’elle sentait à nouveau sa jambe, le feu de la vase noire se calmait, alors elle reprit son chemin, trempée comme une soupe, le bébé gelé et muet contre sa poitrine.
Enfin il y eut une lumière, un trou d’épingle dans l’obscurité, et elle crut au début que c’était la lumière censée la guider vers un autre monde, celui où sa mère, Cora Crabtree, était partie depuis longtemps, lorsque Miranda n’avait que quatre ans. Mais elle se trompait. En regardant autour d’elle, elle se vit plantée dans la boue de la rive, où ses empreintes, comme celles d’Hiram, comme celles de la vieille sorcière, s’étaient remplies d’eau et menaient à l’endroit où la barque était enlisée, le projecteur Eveready éclairant toujours les alentours depuis la proue.
La lumière nous guidera pour revenir.
Mais il n’y avait pas de batelier dans le halo, pas de sorcière non plus, et son bras gauche était brûlant et dur comme une bûche malgré la pluie si froide. Elle prononça le nom de son père. Une plainte. Des larmes. Le cœur qui se soulève. De la bile. Elle s’effondra dans la boue, roula sur le dos et laissa le bébé posé sur elle, sa main droite protégeant sa fontanelle au pouls fragile.
Surgissant de l’obscurité, une silhouette voûtée s’avança dans le faible rai de lumière, petite, tête penchée vers le sol. Un menton lisse, l’éclat de deux yeux noirs sous un fichu. Dans une main, le fusil de chasse d’Hiram Crabtree, dans l’autre, une jatte en bois sanguinolente, vide.
Le tonnerre retentit de toutes parts.
Je n’ai que onze ans, songea Miranda, de plus en plus faible. Je ne veux pas mourir –
Elle sentit le poids du bébé contre elle, la promesse de sa chaleur timide.
Elle ferma les yeux. L’obscurité l’emporta.
La tempête répandit son fléau sur la terre. Les habitants du comté de Nash, dans l’Arkansas, s’en souviendraient pendant des années. Elle fit rage comme une chose douée de vie. Aux abords de Mylan, ville à la scierie désaffectée, les femmes fardées du Pink Motel regardèrent le déluge depuis leur pas de porte telles des sentinelles oubliées, leurs affaires de la soirée emportées par la pluie. Elles fumèrent, les bras croisés, tandis que la grêle s’abattait comme de la mitraille sur le parking fissuré par les touffes d’herbes. Les plus âgées rentrèrent, fermèrent leur porte, tirèrent leurs rideaux. Les jeunes restèrent, vigilantes, agitées, les yeux peut-être rivés à la position d’une étoile lointaine vers laquelle elles se tournaient depuis longtemps, et que l’orage avait dissimulée. À plusieurs kilomètres en direction du sud, là où la terre devenait un dédale de chemins de gravier s’enroulant sur eux-mêmes et où les rives sablonneuses de la Prosper se changeaient en bourbier hérissé de souches, les miséreux sortirent sur le porche de leur taudis, hommes efflanqués en salopette et femmes chétives en tunique de coton. Les enfants nus. Ils regardèrent la pluie tomber à verse de leurs toits de tôle pour diluer la boue en dessous et y virent la promesse de leur propre destruction à petit feu, leur sort étant inextricablement lié à la terre qu’eux-mêmes ou un lointain ancêtre avait revendiquée.
Enfin, le long des berges de la rivière, les fidèles de Sabbath House, pas plus d’une douzaine d’âmes, une couvée de jeunes dépenaillés, s’abritaient non pas de la colère des cieux mais d’une autre terreur, leur pasteur fou et égaré Billy Cotton, assis en ce moment même dans le vieux presbytère de l’autre côté du chemin, trempé du sang de sa défunte épouse et de leur enfant mort. Leur nombre diminuant sans cesse depuis que la folie s’était emparée du vieil homme des années plus tôt, ils se blottissaient dans la rangée de petites maisons en enfilade tandis que le vent mugissait, que les branches de pin craquaient pour se planter dans la terre comme des obus intacts. Certains priaient. D’autres pleuraient. Au matin, ils seraient sûrement tous partis.
Dans la bâtisse, le vieux pasteur assis dans l’escalier resta immobile même lorsqu’un chêne immense se courba et s’abattit sur le mur ouest, brisant des carreaux et des conduits du toit en zinc. Billy Cotton avait la bouche sèche, la langue comme du papier de verre. Son cœur battait avec la régularité d’une pendule. Ce qu’il tenait dans ses mains ensanglantées – ce que la fille curieuse du batelier n’avait pas vu – était un coupe-chou au manche incrusté de nacre, replié. Dehors, le vent rugissait comme un cyclone venu aspirer le pasteur, et lorsque la pluie commença à s’abattre sur lui, il leva les yeux et vit par le trou dans le toit la foudre déchirer le ciel tel un jugement divin. Alors il se leva, descendit les marches puis le chemin de gravier avec son rasoir à la main, et s’engagea sur le ponton branlant qui surplombait l’eau stagnante à l’écart de la rivière, là où le batelier avait amené la sorcière pour qu’elle mette son enfant au monde, mais l’enfant s’était avéré un monstre, une abomination que Cotton avait tenue par la cheville pour l’approcher à la face de sa mère ravagée de douleur, et elle, elle l’aurait aimé, si au moins elle avait survécu, comment aurait-il pu en être autrement, elle à qui il avait jadis donné son cœur, elle dont la compassion et la voix avaient déplacé des montagnes, et le rasoir avait étincelé sous la lampe de chevet et la sorcière l’avait regardé s’en emparer brusquement. Elle n’avait rien fait, parce qu’elle savait, comme lui, que cette chose était monstrueuse, que cet enfant n’était pas un enfant. À présent, au bout du ponton, il referma le rasoir qui lui appartenait depuis ses jeunes années à l’orphelinat de Galveston, le lança dans l’eau, tomba à genoux et se mit à pleurer, la poitrine secouée de sanglots, puis il se retrouva allongé, prostré, démuni, banshee luisante de sang et de pluie. Au bout d’un moment, roulé en chien de fusil, il s’endormit là, à même les planches, et bientôt la tempête se calma, l’air se rafraîchit et l’obscurité s’éleva au son du chant des grenouilles.
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