La fille du batelier
IV. Dernier Convoi
IV
DERNIER CONVOI
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CARGAISON
LORSQUE Miranda vit le nain, un vide se fit dans sa poitrine. Avery était posté au bout de Sabbath Dock, nu, les mains en coupe autour de ses parties. Tremblant face à Riddle et son adjoint, une blessure à l’œil gauche qui saignait abondamment. Le ventre et les genoux croûteux de terre et de sang, comme si on avait traîné son corps sur des pierres. La peau des phalanges en charpie.
Riddle le dominait, cigarette incandescente à la bouche, ses gros doigts crochetés de chaque côté de la boucle de son ceinturon. Une palanquée d’étoiles au-dessus de lui. Chapeau incliné, il adressa un sourire féroce à Miranda tandis que son bateau approchait.
Avery, lui, refusait de la regarder.
Assise à l’arrière, immobile, elle sentait monter en elle un frémissement de rage.
L’Alumacraft heurta le ponton. Le léger clapotis de l’eau contre la coque manqua les assourdir.
— Comment ça va, ma grande, fit Riddle. (Il remarqua les bleus sur sa gorge, les balafres sur sa joue). T’as fricoté avec un ours ?
— À quoi vous jouez, là ? dit Miranda en se levant lentement.
Riddle toucha affectueusement l’épaule d’Avery.
— John, à quoi on joue ?
— À c’est comme ça et pas autrement, bredouilla Avery, la lèvre fendue.
Le sourire de Riddle s’accentua.
— Ce soir, ton bateau va nous servir de panier, ma grande. Je te présente le bébé Moïse.
Avery garda les yeux rivés aux planches du ponton. Riddle jeta sa cigarette dans l’eau.
— On vend notre recette secrète, pour ainsi dire.
Miranda jeta un œil au Root et à ses flèches, sanglés sous le plat-bord, sentit le couteau d’Hiram dans sa poche. Sur la crosse du revolver de Riddle s’étalait le sang de John Avery et une mèche de cheveux.
Es-tu assez rapide ?
Pour agir là, tout de suite, tant pis pour le plan ?
Si elle échouait, entendrait-elle la détonation qui l’expédierait dans l’eau trouble, ou l’échec reviendrait-il au gros Riddle, qui n’aurait pas le temps de remarquer la flèche plantée dans sa gorge ?
La main sur son arme la menaçait déjà. Sous les pieds de Miranda le plancher tanguait, ses chances de s’en sortir étaient minces. Alors elle déglutit péniblement et lança son bout, que Riddle noua à une borne.
— Aide-le à descendre. Aie pas peur, il va pas te mordre. Il est bien calmé, pas vrai mon vieux.
Miranda resta immobile.
L’adjoint de Riddle, gêné, baissa les yeux sur ses longs pieds.
Avery tourna le dos à Miranda avant de lâcher ses attributs virils. Elle regarda ailleurs le temps qu’il descende l’échelle. Au troisième barreau, les pieds du nain glissèrent tellement ses jambes tremblaient. Près du plancher, il s’arrêta et se cramponna, de vilaines blessures rouges en travers des épaules, comme si on l’avait fouetté.
Miranda lui tendit la main.
— Ne me touche pas, dit-il.
Riddle s’esclaffa quand le nain atterrit maladroitement dans le bateau. Il s’effondra sur la banquette du milieu, face à la proue.
— Et comme je t’ai dit, John, lança Riddle, t’en fais pas pour ta jolie petite femme et ton bébé. Une promesse est une promesse. Et puis, c’est la famille, pas vrai Robert Alvin.
— Si tu le dis, répondit Robert Alvin.
— Allez, à bientôt, dit Riddle en dénouant le cordage.
Miranda s’approcha du démarreur pendant que les deux hommes s’éloignaient.
Maintenant. Ce serait si facile.
Des flèches dans le dos.
Mais elle se retint.
Elle tenait trop à ce que ça marche. À ce que ça marche selon son plan.
Avery était prostré sur son siège.
Elle baissa les yeux sur la chemise d’Hiram nouée autour de sa taille, la détacha et la lança à Avery, qui l’attrapa et la roula en boule sur ses genoux.
Derrière eux, Miranda entendit le moteur de la Plymouth vrombir. Elle démarra.
Ils partirent doucement.
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