La fille du batelier
L’échange du Soir
AVERY ne salua pas Miranda pendant qu’elle amarrait l’Alumacraft. Il poussa tant bien que mal la glacière bleue au bord du ponton et la lui mit dans les bras, au son des bocaux qui tintaient à l’intérieur. Elle cala le coffre au centre du bateau, et dans le mouvement qui souleva son T-shirt, Avery remarqua le revolver coincé dans son jean. Il passa une main dans sa crinière hirsute, où ses doigts s’emmêlèrent. Il sortit un joint de sa poche de chemise, l’alluma et s’assit lourdement au bord du ponton, les pieds dans le vide. Il prononça trois mots, comme des clous enfoncés dans du fer-blanc.
— Les choses changent.
Miranda lui lança un regard acéré, interrogateur, et il agita sa chemise dans le dos.
Elle rajusta son T-shirt.
Le nain tira une bouffée de son joint, les yeux déjà perdus dans le lointain. Une quinte de toux caverneuse le secoua.
— Tu fumes trop de cette saloperie, dit Miranda.
Elle s’était détachée du ponton, se penchait pour démarrer le moteur.
— Hé, dit Avery d’une voix éraillée.
Elle lui adressa un regard noir.
— Riddle, ce soir, il a pas, enfin, je veux dire, t’es… ?
Elle démarra le bateau, noyant ses paroles.
Le bruit du moteur faiblit, et Avery se retrouva seul avec son joint.
Un sifflet lugubre brisa le silence profond. En haut du chemin, sous les branches des chênes qui se rejoignaient, un Cotton tout dégingandé errait, se penchant ici et là pour ramasser des cailloux, les examinant chacun leur tour. Il en jetait certains. En glissait d’autres dans un soulier noir à bout golf coincé sous son bras. Il marchait avec le pied droit nu.
Il finit par disparaître dans l’ombre épaisse derrière le presbytère, mais Avery l’entendait toujours siffler.
Une fois l’Alumacraft loin de Sabbath House, bien engagé sur la rivière, Miranda ralentit et avança tranquillement, le sillage noir du bateau déferlant vers les berges. La clameur saccadée du marécage monta comme la marée et engloutit le vrombissement de l’Evinrude 20 CV. Elle connaissait les moindres méandres, les endroits moins profonds où elle pouvait s’enliser dans un banc de sable, les branches mortes, les souches, les tourbillons. Les arbres où nichaient les grands hérons. Petite, elle leur volait des plumes qu’elle fixait sur des flèches tirées depuis sa cachette sur des lapins et des chevreuils. C’était une chasseuse. Elle comprenait ses proies. Où elles vivaient, ce qu’elles mangeaient. Ce qu’elles voulaient. Comment les attraper. Ce genre d’ordre, de besoin, la réconfortait.
Les choses changent.
Elle jeta un œil à la glacière bleue, calée entre le siège du milieu et celui de la poupe, contenant la seconde fournée de la came d’Avery dans des bocaux en verre. Elle était plus lourde cette fois. Il y en avait plus. Une main sur la barre, elle tendit l’autre derrière elle pour sentir le revolver de Cook au creux de son dos.
Ce soir, pour la première fois depuis sept ans, elle ne savait pas vers quoi la guidait la rivière. Elle avait simplement l’impression irrévocable que les choses étaient en marche. Les mots de la vieille sorcière lui revinrent au creux de l’oreille : Quelque chose se réveille, là dehors.
— Arrête de te biler, se dit-elle.
Le bateau poursuivit sa traversée de l’heure la plus noire de la nuit.
La lune avait disparu le temps que la rampe de mise à l’eau au-delà du pont à chevalets n’entre dans son champ de vision. En haut de la rampe, deux hommes sortirent d’une Bronco blanche. Miranda coupa les gaz, puis le moteur, se rangea contre la barge et s’y amarra. Les hommes, qui attendaient en haut de la pente, ne descendirent pas. Elle grimpa sur la barge, ils s’observèrent. Deux silhouettes dans la lumière bleue que déversait la lampe à vapeur de sodium sur le sol et sur les arbres. L’un grand, large d’épaules, vêtu d’un sweat avec la capuche sur sa tête, son visage une grotte noire. L’autre petit, trapu et chauve. Les deux parfaitement immobiles.
Miranda sentit une goutte de sueur rouler de la naissance de ses cheveux jusque sur sa nuque. Puis filer le long de sa colonne vertébrale, contourner le métal froid dans le creux de son dos. Le cœur battant, la bouche sèche. Elle tira la glacière hors du bateau et débarqua dans l’herbe humide de rosée au pied de la rampe. Leva la glacière haut au-dessus de sa tête en guise de question.
Les grillons de la berge se turent lorsque la voix du plus grand des deux hommes tonna :
— Trente pas sur la rampe et tu t’arrêtes.
Les bras tremblants, elle descendit la glacière au niveau de sa taille et avança lentement, s’exhortant à rester calme, à tenir la came à bout de bras jusqu’à ce que ses tremblements cessent. Trente pas, et elle s’arrêta.
Le grand vint à sa rencontre, arborant une chaîne de portefeuille argentée rutilante. Il était immense, un géant. Il marchait avec une élégance bizarre, nonchalante, chaussé de bottes de moto, les pouces crochetés dans les poches de son jean. Une fois près d’elle, il ôta sa capuche, et Miranda recula d’un pas malgré elle. Il avait les cheveux rasés, la mâchoire carrée et serrée. Ses traits étaient masqués par des tatouages, faisant de son visage une tête de mort, dents encrées sur ses joues, son nez un triangle noirci irrégulier. Des fissures dessinées au-dessus et en dessous de ses yeux, aux commissures de ses lèvres. Un pendentif reposait dans le creux entre ses clavicules, une serre de corbeau au bout d’un lien en cuir brut.
— Comment tu t’appelles ? demanda-t-il d’une voix douce, presque chaleureuse.
— Aucune importance.
Le géant sourit.
Miranda posa la glacière. Les bocaux bougèrent à l’intérieur.
— Ouvre.
Elle s’accroupit, consciente du revolver froid contre sa peau. Elle retira le couvercle. Le géant tendit une main, et elle vit qu’à cet endroit aussi, la chair était tatouée. De minces os couraient le long du dos de ses doigts. Miranda lui donna un des bocaux. Le géant l’examina au peu de lumière qu’il y avait.
— La came mexicaine, fit-il, c’est de la merde. Trop de pesticides. Le beau Charlie, il s’est porté garant de celle-ci. Il dit qu’elle vaut la peine. Tu confirmes ?
— Je la fume pas. Je me contente de la transporter.
Le géant rangea le bocal et remonta la rampe avec la glacière. L’homme plus petit portait un T-shirt blanc rentré dans un jean rentré dans ses santiags, et un blouson en cuir. Le visage grêlé d’acné. Il prit la glacière des mains du géant et la porta jusqu’à la Bronco, dont il ouvrit le hayon pour l’y déposer. Il tira une caisse en polystyrène du plateau, le même genre que celles dans lesquelles Miranda vendait des vairons au magasin. Il fit le chemin jusqu’à elle et déposa la caisse isotherme à ses pieds. Deux tours de ruban adhésif d’emballage transparent la scellaient hermétiquement. Sur le couvercle, en larges lettres tracées au marqueur noir, un seul mot : PASTEUR.
— C’est l’échange convenu ?
— Dis au Pasteur, fit le petit homme d’une voix rauque, qu’il cherche dans la bouche.
Son rictus dévoila une rangée de dents limées en pointe, une gueule de requin.
Un filet de sueur coula sous les bras de Miranda, dans son dos. Elle sentit son T-shirt se soulever au-dessus du revolver lorsqu’elle se pencha pour prendre la caisse. Quel qu’il soit, son contenu était lourd et volumineux, ballotté dans des fragments de glace à moitié fondue. En se redressant, elle laissa son T-shirt retomber naturellement et commença à redescendre la rampe, avec l’espoir que l’arme ne formait pas une bosse dans son dos.
— Attends, lança le géant.
Elle se figea.
Le plafonnier éclaira l’habitacle de la Bronco tandis que l’homme de petite taille extirpait une autre cargaison du siège passager, invisible. Lorsqu’il referma la portière d’un coup de pied, il avait dans les bras un enfant endormi, une fille, enveloppée dans un sarape. Les pieds nus de la petite dépassaient de la couverture, secoués à chaque pas tandis que les deux hommes descendaient la rampe.
Miranda sentit quelque chose en elle fléchir.
— C’est quoi, ça ?
Sans faire cas de sa question, le géant sortit une seringue de la poche de son sweat dont le tube était rempli d’un liquide transparent.
— C’est quoi, ça ? répéta-t-elle, plus fort, la peur cédant le pas à la rage.
Le géant mordit dans le capuchon en plastique qui protégeait l’aiguille pour le retirer. Il plongea une main sous la couverture et dégagea le bras de la fille, remonta la manche de son pyjama, dont le coton était imprimé de petits cochons roses ailés. Elle avait la chair striée de fines cicatrices blanches. Au creux de son coude, une nuée de perforations.
Miranda dégaina le .38 de son pantalon, le braqua devant elle et arma le chien.
— Arrêtez, dit-elle, mais elle sentit que sa voix était faible, plus une supplique qu’un ordre, et comprit instantanément – comme elle savait souvent au moment du tir que sa flèche allait partir dans le décor – qu’elle s’était méprise.
Le géant cracha le capuchon dans sa main et en recouvrit l’aiguille.
Lentement, il fit trois pas le long de la rampe en direction de Miranda.
Comme ç’aurait dû être facile, d’appuyer sur la détente. Il y avait si peu d’espace entre sa cible et le canon, mais il s’agissait d’un homme, d’un être humain, pas d’un cerf, ni d’un lapin, encore moins d’une canette de bière dans la terre. Son doigt paralysé. Le revolver un bout de métal, non une partie d’elle, ni une chose qu’elle sentait, et la faiblesse se propagea rapidement au centre de son corps, une sorte de boule palpitante. Vulnérable, prise de court. Pas de flèche sous la main. Elle avait éprouvé la même chose un jour, âgée d’une dizaine d’années, lorsqu’elle était tombée sur un sanglier dans les bois du marécage. Énorme, hirsute, grouillant de puces, doté de défenses courbes pareilles à des faucilles. Seule la flèche d’Hiram, jaillissant des fourrés, lui avait évité l’éviscération.
Le géant tendit la main et s’empara du revolver.
— Inutile que je te dise en quoi tu viens de te planter, n’est-ce pas.
Il lui saisit le poignet et lui vrilla le bras dans le dos puis passa son bras épais comme un tronc autour de sa gorge ; elle sentit dans son oreille son souffle chaud parfumé au chewing-gum mentholé lorsqu’il ajouta :
— Je parie, à en croire ta position de tir, que tu sais te défendre. Mais qui dégaine tire, or tu n’as pas tiré, Miss Aucune Importance.
Malgré les doigts de Miranda enfoncés dans sa chair, il resserra son étreinte autour de son cou.
Elle sentit sa trachée se fermer.
Quand il parlait, sa langue rouge s’agitait dans la bouche d’une tête de mort.
— Cette fille-là, c’est personne. Et tous ceux qu’on a cramés pour arriver jusqu’à elle, ce sont des moins-que-rien, comme elle. Elle s’en tire pas trop mal. Voilà, c’est ça l’échange de ce soir. Demain soir, on échangera peut-être un truc différent. D’ici là, réfléchis bien à ça : quelle est la pire chose que t’ait fait subir un homme ?
Le monde commençait à s’estomper, des taches violettes éclataient derrière les yeux de Miranda.
— Tu crois que nous on sera plus gentils ?
Elle s’effondra dans les bras du géant. Il la relâcha et lança le flingue dans l’herbe.
Miranda tomba à genoux, suffoquant.
L’aiguille s’enfonça dans le bras de la fille, en plein dans la veine au creux de son coude, et le géant appuya sur le pressoir. À mesure que le liquide se répandait en elle, la petite dodelina de la tête contre la poitrine de l’autre homme, comme si on l’avait bercée pour la réveiller. Il passa devant Miranda, descendit tout au bout de la rampe et déposa la fille au fond de l’Alumacraft. La couvrit à l’aide du sarape.
Miranda n’avait même pas retrouvé son souffle qu’ils démarraient déjà la Bronco. Après leur départ, allongée sur le dos, elle regarda le ciel tandis que les premières lumières de l’aube éclairaient l’est. Puis elle ramassa l’arme de Cook et la posa sur la caisse en polystyrène, manquant tomber dans le bateau où dormait l’enfant. D’une main tremblante, elle consigna le revolver dans la boîte à pêche d’Hiram et s’assit sur le siège de proue, la fille roulée en boule sur le plancher de la barque. Miranda resta assise là à frissonner, les yeux perdus dans le vide, jusqu’à ce que les grillons reprennent leur chant dans les roseaux qui jalonnaient la berge.
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