La fille du batelier
Billy Cotton
UNE demi-heure plus tard, elle retrouvait Avery au ponton de Sabbath House, où elle lui montra ce que contenait la caisse en polystyrène. Elle observa son visage lorsqu’elle souleva le couvercle. Une grimace qui vira au choc, le teint soudain blême. Les secondes s’étirèrent en un long silence. Il avait une façon fragile, presque tendre, de considérer ce qu’il avait sous les yeux. À l’intérieur de John Avery, quelque chose vacilla au bord d’un précipice.
Il la guida dans la forêt de pins dense derrière Sabbath House, où la pente commençait à s’incliner au-dessus de la rivière. Miranda portait la caisse. Ils marchèrent jusqu’à ce que les arbres soient plus espacés et arrivèrent à un endroit en hauteur où Miranda n’était jamais venue, où les herbes et des chardons poussaient presque aussi haut que le nain. Dans la pénombre au sommet de la colline apparurent les ruines d’une très vieille église. Il ne restait plus que sa façade. De petits pins poussaient dans les fissures de ses flèches, une claire-voie tout en haut, au-dessus des portes cassées. Derrière, le sol était parsemé de pierres tombales. Au-delà de la lisière du bois, le mur d’enceinte de la vaste propriété se dressait sur deux mètres cinquante de haut.
Au pied de l’église, encastrée dans une dépression en bas de la colline, se trouvait la gueule en granit d’une crypte fermée par une porte métallique presque entièrement recouverte de jasmin.
C’est là qu’ils virent le pasteur fou, Billy Cotton, assis sur un banc de pierre près de l’entrée.
Enfoncés dans un visage ridé aux moustaches blanches, ses yeux brillaient d’un éclat avide. Il scrutait le ciel, comme s’il se connectait à une fréquence céleste. Il fit volte-face lorsqu’ils contournèrent la dépression, puis passa une main sur la bible noire reliée cuir sur le banc à côté de lui. Il était pieds nus, les orteils recroquevillés dans l’herbe humide de rosée. Une paire de souliers à bout golf sous le banc. Cailloux, brindilles et bardanes à l’intérieur.
Il parla d’une voix profonde, caverneuse.
— Bonjour, Miranda.
Elle posa la caisse dans l’herbe, devant lui.
— “Pasteur”, lut-il. C’est pour moi ?
Il fit mine de s’asseoir tout au bord du banc, d’un air impatient.
Il souleva le couvercle, regarda à l’intérieur. Grogna. Sortit le sac, détortilla le lien et extirpa la tête de Cook. Il jeta un œil à la base du cou, comme s’il inspectait un objet ancien découvert lors d’une fouille. Il avait les ongles longs et effilés, avec des petits croissants de terre en dessous.
Menteur, songea Miranda. Imposteur.
John Avery posa son regard sur la flèche la plus haute de l’église.
Cotton se recula sur l’assise, la tête de Cook sur ses genoux, emmêlant ses doigts dans ses cheveux de sorte qu’on aurait pu croire qu’il se livrait à un acte obscène. Il leva les yeux au ciel, ce qui ne fit que renforcer cette impression.
— Ce bon vieux Cook. Je ne l’ai jamais rencontré. Mais John le connaissait, lui, n’est-ce pas, John ?
Le regard d’Avery, dur, rageur, passa de l’église au pasteur.
— C’était mon ami.
— C’était, fit Cotton.
Il laissa tomber la tête dans la glace, où elle atterrit avec un plof.
— Ça, c’est une offrande de la part de Charlie Riddle.
Avery serra les poings.
— C’est Riddle qui a commandité ça ?
— Les manières de Charlie ne sont pas des plus délicates.
— Et vous l’avez laissé faire ?
— Occupe-toi donc de ton ami, mon frère.
Une veine enfla sur la tempe de John Avery. Il coula un regard vers une pierre dans l’herbe, assez grosse pour fendre le crâne du pasteur.
Miranda prononça son nom tout bas. Il ferma les yeux et poussa un long soupir frémissant. Il desserra les poings. Sans un mot, il ramassa le couvercle en polystyrène, le remit en place et prit la caisse par sa poignée moulée pour la traîner dans l’herbe loin de Cotton, la tête ballottée à l’intérieur. Il resta le dos tourné au pasteur et à Miranda, et là, parmi les tiges violettes, s’alluma un vieux joint pris dans sa poche de chemise.
Miranda sortit l’ampoule enveloppée de plastique de sa poche de jean et la jeta aux pieds nus de Cotton.
— C’est quoi, ça ? fit-il, son regard vif braqué sur elle, le sourire bref, mielleux.
Un masque, se dit-elle.
— C’était dans la bouche, répondit-elle.
— Et le reste ?
— C’est qui ?
— La fille ? dit-il en riant. Quelle question, c’est mon enfant.
En bas, Avery se retourna.
Miranda, dont les membres s’étaient emplis d’adrénaline dès qu’elle avait vu le vieux pasteur assis sur le banc, se sentit soudain vide, comme si toute son animosité l’avait quittée d’un seul coup. Choc, confusion, et même, horreur : tous ces sentiments se manifestèrent dans la crispation presque imperceptible de sa mâchoire.
Avery se rapprocha de façon à pouvoir entendre.
— C’était notre miracle, dit Cotton d’une voix plus feutrée, quoique conservant la pondération qui sied à un pasteur, celle d’un homme rempli d’humilité, malmené par de dures épreuves et de grands malheurs. On a essayé si longtemps qu’on a commencé à perdre espoir. Et puis un hiver, par une nuit glaciale, Dieu a jugé bon d’exaucer nos souhaits.
Il fixa la fiole entre ses pieds un instant, puis se pencha pour la ramasser, en grognant comme souvent, et Miranda perçut la première brèche dans sa performance d’acteur. Une grimace de douleur lorsqu’il bougea. Il se redressa, inspira, expira. Dit tout bas :
— Je l’ai envoyée loin d’ici à sa naissance. J’ai eu tort.
Il remarqua qu’Avery, en contrebas, tendait l’oreille. Il glissa la drogue dans la poche de sa veste et se leva, soudain blême, chancelant. Il posa une main tremblante en bas de son dos. Grimaça. Dans ce bref instant, toute sa mascarade s’effondra et Miranda vit clair dans le jeu de cet homme qui faisait largement son âge et dégageait davantage de faiblesse que de terreur. Il se redressa avec une sorte de précision d’insecte, mais lorsqu’il fit un pas vers Miranda, sa jambe gauche sembla flancher. Elle-même recula d’un pas, mais il ne fit que passer devant elle pour gravir lentement la colline en direction de l’église, en boitant. Une image de bois rongé par les termites lui vint à l’esprit, maintenant sa forme d’origine mais fragilisé. Il ne se retourna pas.
Lui adressa tout de même un signe, un doigt tordu par-dessus son épaule.
Avery s’enfonça davantage dans l’herbe haute, loin de la caisse, de la crypte, de l’ombre de l’église. Se fondit dans le paysage.
Miranda gravit la colline. Derrière la façade, la nature avait repris ses droits sur les bancs d’église en chêne brûlés, de jeunes arbres poussant au beau milieu de l’ancien sanctuaire. Elle trouva le pasteur agenouillé près d’un monticule de terre, recouvert de mauvaises herbes et de grappes de fleurs jaunes de linaire sauvage. À l’aide d’un bâton, il traça un cercle dans la terre.
— Elle a été frappée par la foudre, dit-il. Bien avant que Lena et moi achetions la propriété. Ça fait peut-être bien cent ans que ce lieu sacré pourrit ici. C’est Lena qui l’a trouvé. Une de ses promenades. Elle adorait venir ici, marcher parmi les arbres. C’était son idée, d’être enterrée ici. Dans cette crypte froide et noire.
Une brise tiède murmura dans les pins.
La voix du vieux pasteur avait perdu en ferveur. Se teinta d’hésitation.
— Ces temps-ci, je viens presque tous les jours. Il y a même des nuits où je dors ici. Pour être près d’elle.
Il dessina un trait partant du cercle, des bras, des jambes. Cueillit un brin de linaire qu’il déposa au-dessus du cercle qu’il avait tracé, puis fit de même avec un autre, et encore un autre.
— Lee voulait des choses que je n’étais pas en mesure de lui donner. Du bonheur plus que de raison…
Miranda regarda ce qu’il avait dessiné : une fille, avec des fleurs jaunes en guise de cheveux.
— Ah, les premiers temps, dit-il. Les années Cadillac, comme les appelait Lee. Autrefois, cette vieille maison était pleine à craquer d’enfants des ouailles de Lena, j’avais organisé une petite fanfare pour leur faire plaisir, un défilé. Tu imagines ?
Miranda se rappela la nuit où Littlefish était né, ce qui restait du troupeau de Lena occupé à fumer, craintif, entre leurs maisons délabrées.
— Non, dit-elle.
— Elle a le don de Lena, tu sais. Cette enfant. Elle voit.
— Elle voit quoi ?
— Toute intention.
La vision d’elle-même, endormie sous l’arbre, son carquois vide, la traversa. Malgré la chaleur de l’été, elle sentit un frisson le long de sa colonne vertébrale.
— Crois-tu en Dieu, Miranda ? (Elle ne répondit pas.) Quand j’étais plus jeune, reprit Cotton, impossible de comprendre. Comment un homme pouvait-il être lavé de son passé ? Un homme est son passé. Peut-il s’en débarrasser, comme d’un costume ? Pourquoi faire une chose pareille ? Pourquoi abandonner ce que l’on est, ce que toute la nature a mis en œuvre pour nous créer ? Pour se scinder en deux. Après, on se regarde dans un miroir, et à jamais, il y a deux hommes dans le reflet.
— Les croyances, ça ne m’intéresse pas, dit Miranda. Ce qui m’intéresse, c’est la confiance.
Cotton posa ses yeux rougis sur elle. Son ton était catégorique, dur.
— Est-ce que je peux te faire confiance, Miranda ?
Elle détourna le regard.
Sans crier gare, il effaça son dessin et se releva. Le mouvement lui arracha un brusque hoquet, le força à marquer une pause pour garder l’équilibre.
Au même moment, une bourrasque souffla à travers l’église et fit grincer la cime des pins. Quelque chose attira l’attention de Cotton vers les grandes portes en chêne de l’église, dont l’une, entrouverte, laissait deviner une voûte de lumière et de feuillage. Brusquement, le pasteur se raidit. Miranda regarda aussitôt en direction des portes.
— Est-ce que tu la vois ? murmura Cotton d’une voix à peine audible.
Miranda eut beau suivre son regard, elle ne vit que la forêt lointaine encadrée par la voûte et la prairie au pied de la colline, où attendait John Avery.
Cotton leva une main en coupe, comme pour y accueillir la joue d’une fidèle invisible s’approchant de lui. Dans le vide, d’une voix étouffée par la déférence, il dit :
— Comme je voudrais que tu puisses la voir. Si terrible. Si belle.
Il sortit de sa poche un coupe-chou au manche incrusté de nacre qu’il ouvrit du pouce.
— Elle attend avec impatience la fin que je lui ai promise, dit le vieil homme. Mais j’ai encore à faire avec toi, Miranda.
Elle recula d’un pas.
La lame du pasteur étincela au creux de sa main brandie. Le rasoir émit un son, brusque, aigu, qui n’était pas sans rappeler une flèche fendant l’air. Le pasteur se plia en deux, serra le poing et le sang coula le long de son poignet. Il leva son bras au-dessus de sa tête. Se redressa, et plongea son regard écarquillé, miroitant, dans celui de Miranda, tandis qu’il endurait la douleur. Il écarta les doigts en direction du ciel, l’entaille de sa paume dégoulinant de sang.
— Un dernier trajet en amont, Miranda, fit Cotton. Ce soir. Charlie Riddle t’attendra sur le ponton. Après quoi, avant l’aube, tu m’apporteras ce qui me revient de plein droit.
Le pasteur abattit son bras d’un coup, éclaboussant les linaires de gouttes écarlates.
Miranda fit demi-tour et s’enfuit. Dévala la colline, passa devant la crypte et sa porte massive en métal, devant John Avery dans l’herbe haute, qui tâcha de la suivre, l’appela, tirant la caisse derrière lui, mais elle ne s’arrêta pas, pas avant que les arbres l’entourent à nouveau de toute leur hauteur, le vieux pasteur fou et ses démons à bonne distance.
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