La fille du batelier
La Trace de Son Frère
ELLE contourna le ponton et fonça droit dans l’herbe avec son bateau pour le planter dans la berge comme une flèche. Armée d’un arc et de son carquois, elle débarqua et longea la propriété, figée dans le silence de mort de la nuit tombante. Elle encocha une flèche derrière la première maison en enfilade et fit le tour du bâtiment vide en se baissant. Au coin du porche, elle jeta un œil à l’allée et au presbytère de l’autre côté. Elle n’entendait que le chant lointain et étranger des cigales.
Les vitres noircies de sa vision : la serre. Vite, elle traversa la route, franchit la porte et sitôt dans le faible puits de lumière vit le corps du policier étalé dans le gravier, à moitié caché par les plants luxuriants. Une machette près de sa main. Elle n’éprouva rien à la vue de son cadavre, enregistra simplement son absence et les grandes quantités de sang qu’il avait fait couler en partant.
À l’aide de son arc, elle brisa quatre, cinq vitres pour laisser entrer davantage de lumière.
Elle vit alors l’établi renversé, les marques que ses pieds avaient laissées dans le sol. En dessous, dans la poussière et les cailloux déplacés, la silhouette d’un garçon terrifié. Elle toucha le tuyau métallique légèrement écarté du mur de brique, vit les éraflures laissées par les menottes qui manquaient au ceinturon de Charlie Riddle – quand Littlefish s’était violemment débattu. Une petite clé argentée traînait dans les graviers. Elle la fourra dans sa poche de jean.
Elle vit ensuite le sang de son frère sur les briques, quelques cheveux collés ici et là. Les sillons laissés par son corps qu’on avait traîné jusqu’à la porte. Sur la porte, davantage de sang et de cheveux, là où sa tête avait dû cogner en sortant.
Le sang n’avait pas encore coagulé.
Dehors, elle vit le sentier que dessinaient les herbes hautes cassées, les brins couchés en direction des bois.
La vieille église brûlée.
Elle entendit des battements d’ailes brassant beaucoup d’air. Au-dessus d’elle, des vautours tournoyaient dans le ciel. Il y en avait d’autres, perchés dans les chênes tels des croque-morts. Miranda marcha sur la pelouse jusqu’à l’endroit où trois d’entre eux piétinaient.
Ce n’est pas lui. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon frère.
Et ce n’était pas lui.
C’était John Avery.
Elle leva son arc et laissa échapper sa flèche. Elle atteignit le plus gros des vautours au poitrail. Deux autres s’envolèrent mais se posèrent à proximité, l’un dans les branches basses d’un arbre, l’autre sur la balustrade du porche délabré de Sabbath House. Le rapace qu’elle avait tué gisait aux pieds de John Avery. Elle s’accroupit, constata que les vautours lui avaient dévoré les yeux. Les lèvres. Une partie de la langue. Elle vit le trou dans sa chemise en jean, la blessure qui lui avait coûté la vie.
Elle le fit rouler face contre terre, espérant que ça protégerait son visage des rapaces.
Elle se dirigea vers les sillons dans l’herbe, la trace de son frère.
S’engouffra dans les bois. Où la trace continuait dans les aiguilles de pin, les branches cassées, avec les empreintes d’un vieil homme aux pieds nus.
Elle ne regarda pas en arrière.
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