La fille du batelier

Andy Davidson · Chapitre 2 sur 87

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La fille du batelier

II. Premier Convoi

II

PREMIER CONVOI

 

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EN AMONT

 

COOK s’accroupit au bout de la rampe de mise à l’eau, trempa ses doigts dans la rivière qui s’écoulait lentement côté Texas. En aval, juste au-delà de l’endroit où la rivière passait côté Arkansas, un train traversa un pont à chevalets, filant à travers les derniers lambeaux de nuit. Il put presque lire les graffitis sur les wagons de marchandise. Le bruit lui évoqua une vieille chanson, à propos d’un bébé dans une valise lancée depuis un train, et de la femme qui l’élevait. À quarante-neuf ans, Cook n’avait jamais pris le train, et la femme qui l’avait élevé était morte depuis longtemps. Il se gratta la barbe. Replongea ses doigts dans le courant, appréciant cette sensation de mouvement, l’indifférence de la rivière à sa présence. Le monde n’avait absolument pas besoin de lui pour continuer à tourner.

Il regarda sa montre : 5 H 12.

Le train n’était passé que depuis quelques minutes lorsqu’il entendit, en aval, le bateau de la fille Crabtree.

Il remonta la courte rampe en traînant les pieds sur le béton déformé et cassé, jusqu’à l’endroit où sa Harley Shovelhead était garée. La route qui menait à la clairière était un vieux chemin de gravier laissé à l’abandon et envahi d’herbe de Bahia. Sur un coin de terre où l’herbe était fatiguée, les restes d’un feu. Les bois au-delà de la clairière étaient encore sombres, l’unique lumière provenant d’une lampe à vapeur de mercure bleue à la lisière des arbres. Cook sortit deux bières de sa sacoche qu’il ouvrit avec le décapsuleur de son porte-clés. Un coup d’œil vers la rampe, il la vit qui prenait le virage dans son Alumacraft, le treillis du pont long et sombre au-dessus d’elle. Cook leva une main, elle lui fit signe à son tour. Elle montra du doigt la vieille barge amarrée, juste après la rampe. Il alla sur la berge, dans les herbes jusqu’aux mollets, le bout de ses bottes mouillé par la rosée.

Cette barge, arrimée à cet endroit d’aussi loin qu’il s’en souvienne, rouillait là sans couler. Des pièces de bateau étaient éparpillées sur le pont comme si l’embarcation avait été en cours de réparation au moment de son abandon : un moteur intérieur rouillé, des joints, une pompe à eau, un solénoïde, le tout hors service.

La fille amarra l’Alumacraft au taquet tribord.

Cook attendit, tenant les bières d’une main dans son dos comme si c’étaient des fleurs.

Elle se pencha pour prendre sa glacière bleue et s’apprêtait à monter à bord de la barge lorsqu’elle remarqua sa main cachée. Elle se raidit. Il dégaina ses bières, fit tinter les bouteilles. Elle lui lança un regard, posa sa glacière sur la barge et le rejoignit.

Assis en tailleur contre la timonerie avec ses carreaux cassés et ses parois couvertes de graffitis, ils burent, au son du courant indolent de la Prosper, de la rumeur lointaine du barrage de Whitman à six kilomètres en amont. Au-delà du barrage, le lac, et au-delà du lac, encore une coulée d’eau brun verdâtre de cent cinquante kilomètres, descendant vers le sud depuis le Texas comme une balafre en travers du paysage, formée il y avait de ça des lustres, à l’époque où les fossiles étaient encore des poissons et tout le pays une mer jurassique où nageaient des mastodontes. Maintenant, avec le chant des oiseaux dans les érables, les chênes, les hêtres, le jour s’animait.

Cook regardait la fille à la dérobée dans la lumière grisonnante. Comme tout chez elle, son profil était aiguisé, en longueur. Taches de rousseur sur le nez et les pommettes, quelques cicatrices d’acné semblables à des coupures sur son menton. La mâchoire ferme, serrée. Cheveux foncés et attachés, disciplinés mais pas lavés. Les yeux d’un gris-vert trouble. Elle avait dû se mutiler pour survivre sur la rivière, comme un homme s’entaille pour se débarrasser d’un hameçon enfoncé dans sa chair. Il y avait des mots pour désigner ce dont elle ne manquait pas : cran, tripes. Ce qu’il fallait pour dépecer un animal, lui couper les os, le dépouiller de sa peau et le vider de ses boyaux à mains nues, s’éponger le visage maculé de sang. De tout ça, elle ne manquait pas.

Elle la verrait venir sans aucun doute.

La fin.

C’était peut-être déjà le cas.

Elle le surprit en train de l’observer. Bougea, puis finit sa bière en trois longs traits avant de balancer la bouteille par-dessus son épaule, par le carreau cassé de la timonerie. La bouteille atterrit sur un éclat de vitre et le bris du verre résonna, discordant. Elle se leva, épousseta le fond distendu de son pantalon, mettant un point d’honneur à ignorer Cook. Retourna à bord de son bateau, vérifia le niveau de carburant. Prit un bidon en métal et l’inclina dans le réservoir.

Cook vida sa bouteille, la lança dans l’herbe, débarqua et remonta la rampe jusqu’à sa Shovelhead, où il saisit son sac de couchage avec l’argent roulé à l’intérieur. Le temps qu’il revienne, elle était de retour sur le pont de la barge, mains dans le bas de son dos, en train de s’étirer, les yeux perdus vers la silhouette lointaine du pont ferroviaire. Il posa un genou près de la glacière. Déroula son sac de couchage sur le ponton. Lui lança le fric enveloppé dans un sac en papier au creux du duvet comme une noisette dans sa coquille. Les lèvres de la fille bougèrent en silence pendant qu’elle comptait. Cook retira le chatterton qui scellait le couvercle de la glacière, prit la came et l’aligna sur son sac de couchage : huit bocaux d’un demi-litre chacun, bien remplis et hermétiquement fermés. Il les enveloppa dans un sarape, qu’il enroula ensuite dans son duvet.

Lorsqu’il eut fini, la fille laissa tomber le sac en papier dans la glacière et la referma avant de saisir la poignée.

— Attends, fit Cook.

Il tendit la main et lui prit délicatement le poignet.

Elle eut un mouvement de recul, l’observa attentivement.

En quête, il le savait, d’un indice qu’elle avait négligé de voir ces sept dernières années, depuis le tout premier convoi. Toute vérité susceptible de la blesser ou de la piéger. De lui coûter un prix qu’elle se refusait à payer, quel qu’il soit. Il leva les mains, paumes vers l’extérieur, une excuse.

Elle se contenta de continuer à le fixer. Aussi méfiante qu’un chat.

— J’ai autre chose pour toi, dit-il.

Voulant ajouter : Depuis le début tout a convergé vers ce moment, depuis la première nuit, quand tu avais quatorze ans et que tu t’es pointée seule à bord de ce gros bateau.

Il mit une main derrière son dos et sortit une arme de sa ceinture.

Elle se figea.

Il la retourna et la lui tendit à plat dans sa paume, comme une offrande.

— Smith & Wesson à canon court. Un bon moyen de conclure, si jamais.

Elle le dévisageait, aussi indéchiffrable qu’une pierre.

— Prends-le. Apprends à t’en servir. Apporte-le la prochaine fois. Ne le montre pas, mais prends-le, c’est compris ?

— Pourquoi ? dit-elle, sans intention apparente de l’accepter.

Il posa le revolver sur le pont du bateau et ficela son sac de couchage avec un lien en cuir brut.

— Parce que, répondit-il doucement. Peut-être qu’un jour, le mec dira fais tel truc pour le pasteur et je dirai non, c’est pas le genre de truc que je fais. Moi, je donne dans la came, c’est tout. Le mec qui donne dans la chair fraîche… (Il déglutit. Secoua la tête.) On t’envoie en taule pour un truc comme ça. Si j’avais su qu’on me demanderait, je n’aurais peut-être jamais…

Il laissa sa phrase en suspens, le regard perdu dans la rivière, qui coulait paisiblement, implacable.

— Ça fait réfléchir, reprit-il, plus pour lui-même que pour elle. Qu’est-ce que t’es prêt à faire ? Où est-ce que ça s’arrête ?

Un muscle dans la mâchoire de la fille tressauta. Elle détourna le regard.

Cook se leva et chargea son sac de couchage sur son épaule. Il laissa le revolver sur le pont en métal rouillé de la barge.

— Ils vont vouloir que tu fasses une autre livraison, dit-il. Peut-être une dernière, peut-être deux, j’en sais rien. C’est pour la dernière que tu ferais mieux de t’inquiéter, pigé ?

L’aube avait presque entièrement percé autour d’eux.

La réponse de la fille fut à peine audible, mais Cook l’entendit. Il l’entendait toujours, même si elle parlait tout bas, ce qui était dans ses habitudes.

— On n’utilise pas de flingue chez les Crabtree, dit-elle.

Elle prit la glacière et sauta de la barge directement dans son bateau, laissant le revolver sur le pont.

Alors il le ramassa et fit une chose qu’il n’avait jamais osée depuis qu’il la connaissait. Il l’appela par son prénom, et cela suffit à lui faire tourner la tête, ne serait-ce qu’un instant, mais un instant qui flotterait entre eux pour toujours, tant que l’un d’eux vivrait. La brume matinale frisait sur la rivière comme des copeaux de bois.

— Miranda, fit-il, et lorsqu’elle se retourna, il lui lança le revolver.

Elle l’attrapa, par réflexe. Le tint à deux mains.

Il réfléchit à ce qu’il pourrait ajouter. Il avait envie de lui dire ce qu’avait signifié pour lui le fait de la connaître, que tous les deux ou trois mois il s’inquiétait de ne pas l’avoir vue et ne savait pas pourquoi. Qu’elle apportait du mystère et une sorte de magie dans sa vie. Mais ce genre de mots ne lui était jamais venu facilement, alors il fit simple.

— Dis au nain de faire gaffe à lui. On était potes. Je pense qu’il comprendra.

Quelque chose – le doute, la peur – assombrit le visage de la fille. Mais toute trace s’éclipsa aussi rapidement qu’elle était apparue, après quoi elle jeta l’arme négligemment sur le plancher de son bateau. Elle fit virer l’Alumacraft de bord et redescendit la rivière sans un regard pour Cook, sans un adieu ni même un signe de la main. Comme si mettre de la distance entre eux aussi vite que possible pouvait effacer cette nouvelle ligne mystérieuse tout juste esquissée. Une frontière à franchir, et elle qui s’en éloignait.

Au moins elle a pris le flingue, se dit Cook. C’est déjà ça.

Il remonta la rampe et s’arrêta une fois en haut, l’oreille tendue, jusqu’à ce que le bruit de moteur s’évanouisse.

À peine avait-il démarré sa Shovelhead d’un coup de kick – l’engin vrombit et crachota – qu’un sentiment de vide abyssal s’empara de lui et il s’avachit sur son siège. Il jeta un dernier regard à la rivière boueuse, par où s’en était allé le dernier mystère qui subsistait dans sa vie, elle, ignorant sûrement tout du manque que son sillage laissait dans le cœur de Cook.

À moto, il sortit des bois et s’engagea sur le chemin de gravier qui longeait, tout droit, le chemin de fer pour un temps, un champ de sorgho s’étendant sur sa gauche dans la lumière ambrée du matin.

Je vais peut-être me payer un gros Airstream argenté avec un pick-up pour le tirer, et me tailler vers l’ouest. Carrément vers l’ouest –

Plus loin, à la jonction du gravier et du bitume, une Bronco barrait la route, flanquée de deux hommes en jean et T-shirt. L’un – petit, blanc, chauve – regardait en direction de Cook avec une paire de jumelles. L’autre – immense et massif – tenait un fusil à lunette. Cook ralentit, eut à peine le temps de comprendre ce qu’il voyait qu’il remarqua le nuage de fumée près du canon. Il n’entendit pas la détonation mais sentit l’impact dans sa poitrine, comme un poing de métal le poussant vers l’arrière, l’arrachant à sa moto, à sa rêverie, à ce qui le reliait au monde. Son dos heurta le gravier et la moto dérapa dans les herbes hautes.

Allongé dans la poussière, le goût du sang dans sa gorge, il ne sentait plus son corps. Il entendit un crépitement de cailloux sous des pneus, des portières claquer.

— La came est foutue, fit une voix. Y a plein de verre dedans.

Une silhouette sombre et gigantesque occulta le ciel doré. Dans sa main, une lame, longue, courbe, perverse. Une faucille.

— Y a qu’à remonter son filon, dit le géant, et il brandit sa lame.

Cook ferma les yeux.

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