La fille du batelier
Rituel
LE toit et le plancher du chalet s’étaient effondrés, et deux poules ainsi qu’un coq picoraient dans le lopin de terre mis à nu. Il régnait une odeur grasse, noire. La suie charriée par l’eau de pluie coulait en filets d’encre. Elle évita une poutre à terre, enjamba les vestiges d’une chaise de cuisine. Le bol à pétrir de la vieille femme, carbonisé. Seul le poêle en fonte, le foyer en pierre et la pompe dans l’évier de la cuisine –
eau bouillante
– demeuraient intacts.
Miranda vida une bassine en émail noirci de l’eau de pluie qu’elle contenait, la remplit d’eau fraîche à la pompe et la posa sur le poêle. Elle chercha alentour quelque chose de sec, mais tout le bois était trempé. Elle songea au sauna, où le bois était entassé sous le toit en zinc de l’appentis. Elle y courut, gênée par sa blessure, mais la douleur n’était plus qu’un souvenir. Elle prit autant de bûches sèches qu’elle pouvait en porter, plus un petit fagot, et elle retourna dans les ruines du chalet fourrer le tout dans le poêle. Elle fouilla ce qu’il restait du placard jusqu’à trouver une petite boîte d’allumettes. Elle n’en contenait plus que trois.
Elle en craqua une, qui se brisa.
Une deuxième, qui refusait de prendre.
Elle s’apprêtait à craquer la troisième lorsqu’elle entendit de l’agitation du côté des poules.
Guidée par le bruit, elle traversa le garde-manger, dont il ne restait plus qu’un mur, et plus aucune étagère. Le plancher s’était affaissé, et les solives saillaient comme les arêtes d’un poisson à moitié mangé. Sous l’effet de la chaleur, des bocaux avaient roussi, explosé. Le bois semblait affligé de tumeurs formées par leur contenu charnu tout calciné. Dans l’espace en dessous du chalet, les poulets se volaient dans les plumes. Elle distingua dans la terre les morceaux de verre d’un bocal, et une longue tige que les volatiles semblaient se disputer. Elle sauta parmi eux et donna des coups de pied pour les chasser – ils se réfugièrent dans les recoins sombres pour continuer à s’agiter – et se pencha sur leur prise.
De loin, ça ressemblait à un gros ver de terre, un lombric. Mais lorsqu’elle le ramassa avec soin par la queue, souffla dessus, épousseta les débris et l’examina à la lumière terne de la fin d’après-midi, elle vit qu’il s’agissait d’un œil humain écrasé, éclaté comme un grain de raisin, pendu au bout de quelques lambeaux de nerf que les poulets n’avaient pas réussi à manger.
Un bocal, cassé.
Dans la charpie, elle distingua une lamelle d’iris, couleur bleuet.
La maison frissonna autour d’elle. Un grondement, bois contre bois.
Elle reconnut l’œil aussitôt. Se rappela la sensation de son pouce l’enfonçant profondément dans son orbite, le moment où il avait cédé, chaud et humide, le bruit de ventouse, de quelque chose qui éclate. Elle avait couru avec dans sa main, ne sentant les deux morceaux gluants et mous au creux de sa paume qu’une fois en sécurité sur l’eau. Elle l’avait jeté dans le sillage du bateau. Elle s’en souvenait très bien. Mais il était là à présent, à nouveau en un seul morceau parmi les vestiges du garde-manger de la sorcière. Avec des éclats de verre tout autour.
La bouteille de sa vision.
Elle imagina les vieilles mains d’Iskra plonger la bouteille sous la surface du bayou, une épaisse couche de limon sombre s’y engouffrer. Le flacon et sa substance vaseuse rejoindre une étagère en hauteur du garde-manger, en manque de son contenu final, l’œil du policier, qui tel jour, telle semaine ou telle année n’était pas là, mais bien présent celui ou celle d’après – recraché par la rivière qui l’avait emporté lorsque Miranda l’y avait jeté. Tout cela, elle l’imaginait, mais elle savait que c’était ainsi que ça s’était passé. Elle vit l’œil grandir, en suspension dans le ventre limoneux du bocal, telle une racine venant d’un autre monde.
Elle glissa l’œil et sa tige nerveuse dans sa poche de chemise et se hissa hors du trou – ses mains glissant sur la bouillie noire du plancher – tandis que tout autour d’elle l’ossature calcinée du chalet se mettait à trembler et à gronder comme si elle prenait vie, comme si la maison essayait de se mettre debout sur les pilotis qui la surélevaient au-dessus du sol en pente.
Dans le trou de la pièce de vie, sous les solives, le coq battit des ailes comme pour la mettre en garde.
Un tisonnier en fonte tomba avec fracas et la porte du poêle s’ouvrit d’un coup.
Miranda scruta l’œil de plus près dans sa poche de chemise. Il ressemblait à des œufs de grenouille agglutinés, la larve qu’elle avait enterrée. La veille ? L’avant-veille ?
Sans tarder –
eau bouillante
– elle s’agenouilla près du poêle et craqua sa dernière allumette.
Elle flamba. Miranda la posa dans le petit fagot. Les brindilles rougeoyèrent, s’éteignirent.
— Non, non, non, dit-elle en soufflant.
Une bourrasque puissante déferla, comme un dernier souffle propulsé à travers la charpente de la maison, et une flamme jaillit dans le poêle.
La pluie elle aussi sembla coopérer, se réduisant à quelques gouttes éparses. Elle laissa le feu prendre et retourna au sauna, où elle s’agenouilla près du cadavre d’Iskra. Elle prit le couteau à fileter de la vieille femme dans son tablier – le manche carbonisé – et, les mains tremblantes, pressa la lame contre l’index droit de la sorcière. Avec une grimace, elle l’enfonça dans la chair. Elle coupa au niveau de la jointure. Finalement, c’était un peu comme tailler un épi de maïs.
Feuilles, lame, os.
Il y avait maintenant une bonne flambée et l’eau commençait à bouillir. Elle lâcha le doigt d’Iskra dans la bassine et retira la gaze de sa propre main, à l’endroit où la sorcière l’avait tailladée la veille. Mais la plaie avait cicatrisé. Et les points de suture au niveau de ses côtes avaient tenu. Alors elle se fit une nouvelle entaille, faisant courir la lame contre la paume de sa main gauche. Elle avait déjà perdu tellement de sang, lui en restait-il seulement ?
Elle fit tomber quelques gouttes dans la bassine et essuya le couteau sur son jean avant de le poser sur le foyer.
Elle attisa le feu.
Eau bouillante.
Doigt de sorcière.
Du sang.
Un bocal, cassé, et les mots.
Main posée sur la poche où elle avait glissé l’œil du policier, elle ouvrit la bouche pour parler mais buta, n’ayant pas la moindre idée de ce qu’elle devait dire.
Elle ferma les yeux, et vit dans sa tête le gamin tel qu’elle le connaissait, qui prenait le soleil sur la berge ou sautait d’un arbre, arc et flèche à la main, souriant, chaleureux.
Elle fit glisser sa main de la poche de chemise à son cœur et de là, se mit à tracer un mot du bout des doigts, puis un autre, et bientôt ses deux mains s’exprimaient, les mots se bousculaient en silence, et elle les espérait aussi justes et précis que les flèches qu’elle et le gamin avaient tirées ensemble pendant leurs sorties de chasse dans les marais luxuriants et sur les berges de la Prosper.
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